A MES CONTEMPORAINS DU PREMIER EMPIRE
Mes contemporains, chaque jour plus rares? vous, enfants en 1789 et sous la Terreur; ado-
lescents sous le Directoire ; puis , sous le Consulat et l'Empire, jeunes hommes et hommes jeunes encore (car on est jeune homme de vingt à trente ans ; homme jeune , de trente à quarante; homme mûr, de quarante à soixante; et vieillard enfin , depuis soixante ans jusqua ce qu'on ne soit plus rien en ce monde); vous, à présent octogénaires , dont la jeunesse fonda , par tant de travaux et de combats , le premier Empire, quand après son effroyable chute, et une éclipse de trente-sept ans, vôtre vieillesse voit si inopinément reparaître , dans de mêmes circonstances, par un même coup d'État, et sous un même nom, ce même Empire, dites-moi, qu'éprouvez-vous? N'est-ce point un étonnement satisfait, mêlé d'une vive inquiétude? Je le crois pour vous; j'en conviens pour moi. Toutefois sur ces trois sentiments, étonnement , satisfaction, inquiétude, expliquons-nous.
Étonnement! Non certes pas de la puissance, toute vive encore, du nom de l'homme le plus étonnant de toute l'histoire; dont le génie guerrier, législateur, administrateur, y restera sans comparaison ; météore qui , jaillissant du chaos
de la plus terrible des révolutions sociales , la releva d'un abîme de fange et de sang, jusqu'au faîte de la plus grande gloire des temps antiques et modernes! Et quoique, par l'excitation d'une lutte gigantesque, il soit tombé d'une chute aussi grande que son élévation, ce qui étonnerait, ce serait que la France nouvelle, qui ne vit que par ses institutions , en moins d'un demi-siècle l'eût oublié.
D'où vient donc, amis, notre étonnement, sinon de voir combien depuis quatorze siècles, dans nos révolutions dynastiques, la main de Dieu s'est montrée constamment présente, et avec quel admirable à-propos elle a créé pour ces grandes circonstances les hommes qui y convenaient, et fait surgir des événements leur avènement !
Ainsi, quand il s'agissait de l'établissement, dans notre France, des Barbares européens, de leur conversion au christianisme, et d'en repousser les Barbares asiatiques, Clodion , Clovis ou les Mérovingiens !
Ainsi , Charles Martel , Pépin et Charîemagne ou les Carlovingiens, pour en chasser les Bur-
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bares africains, et pour étendre, pour constituer et consolider l'œuvre chrétienne !
Ainsi, Hugues et les Capétiens, pour donner à la Monarchie sa forme féodale et chevaleresque, puis pour en reculer les frontières et en concentrer les forces dans une Royauté absolue!
C'est alors, c'est quand cette troisième Dynastie et ce qui restait d'un féodalisme suranné ont fait leur temps; c'est quand l'orgueilleuse raison humaine, se déifiant, a tout détruit en croyant pouvoir à elle seule tout reconstruire, et s'est perdue dans le plus horrible des cataclysmes , c'est alors qu'apparaît Napoléon ; c'est-àdire, pour relever et reconstituer la nouvelle France, le plus grand des fondateurs des Dynasties françaises!
O Providence!... Mais tout admirable qu'elle soit dans cette vue d'ensemble de notre histoire, combien plus, vuede plus près, elle nousétonne dans les détails de l'avènement, de la chute et de la réapparition de cette quatrième Dynastie! Ainsi, et pour neciter qu'un seul des mille faits providentiels qui en ont préparé l'avènement, voyez cette
conquête de la Corse, qui ne devient française que juste au moment où il fallait que Napoléon naquît français pour le salut et la régénération de notre France !
Ainsi, sa chute, punition de l'abus de tant de faveurs! Ainsi, le retour de sa Dynastie, juste récompense de ses premiers bienfaits, plus grands, bien plus durables encore que les maux qui les avaient suivis, quelque grands qu'ils aient été !
Tout sans doute , soit qu'il le veuille ou qu'il le permette , nous vient de Dieu ! Mais se montra-t-il jamais plus évidemment que dans ce rétablissement de notre Empire, où celui que sa main y prédestinait, imparfait pour l'accomplir, avait d'autant plus besoin d'être protégé , modifié et conduit par elle ?
Voyez comme on la reconnaît d'abord à cette fin si prématurée d'un héritier direct et de deux frères aînés, que certes la position de l'un, et vraisemblablement le caractère des deux autres, eussent rendus impropres aux circonstances. C'est ainsi qu'elle conserve pour seul prétendant légitime celui qu'elle a doué d'un instinct si puissant
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de sa destinée , qu'il croit sans cesse présent cet avenir! Foi extraordinaire! foi d'inspiré! que n'ébranle nul revers; mais aveuglément impatiente , et dont une captivité de cinq ans , au milieu de la France indifférente, punit les témérités intempestives!...
Captivité providentielle, qui le force d'attendre l'occasion ; qui cesse juste à l'instant où cette occasion est près de naître; et qui lui donne la maturité et la prudence nécessaires pour en profiter!
C'est en effet alors que, tout à la fois, un bouleversement social semblable au premier punit la France de ses fautes et son Roi de son origine! Voyez comme ces châtiments concordent! comme ils coïncident ! comme ils ont simultanément préparé l'homme à la France et la France à l'homme!
D'où il résulte que , dans de comparables , quoique bien moins grandes circonstances, un second Napoléon , que Dieu vient de leur proportionner, après trois ans d'une lutte habile , et par un second 18 Brumaire, sauve une seconde fois la France d'elle-même , en y réta-
blissant l'Empire et la quatrième Dynastie, au nom de son fondateur, dont ainsi l'expiation semble enfin cesser !
Nos mémoires montreront bien plus encore dans l'histoire de nos jours cette main de Dieu! Mais ici, mes contemporains, n'est-ce point assez de tant de faits providentiels pour nous expliquer notre étonnement?
Quant à la satisfaction de notre vieillesse , en voyant renaître l'œuvre si cruellement perdue de notre jeunesse, qui pourrait en être surpris? Cette quatrième Dynastie en était donc une, malgré son éclipse. Elle était donc réellement marquée d'en haut pour gouverner la grande révolution politique et sociale de notre siècle! Comment donc ne serions-nous pas satisfaits de voir que jadis, en travaillant et en croyant à sa fondation, nous ne nous étions pas, en dépit de nos revers trop mérités, tant abusés?
Reste enfin notre inquiétude! Elle* s'applique à la durée de cette quatrième Dynastie et au succès de sa mission , laquelle est ordre et liberté; pouvoir et contrôle ; progrès moral et matériel; et reprise de nos frontières légitimes!
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Cette inquiétude s'explique par l'observation de tant d'imperfections dans les hommes aux prises avec tant de difficultés dans les choses; ce qui accroît les chances de succomber ; car la durée est le signe delà perfection, d'où vient qu'ici-bas tout change sans cesse , et qu'on n'y voit que Dieu qui dure!
Octogénaires comme moi! mes compagnons dans cette infortune, car il n'est guère de malheur plus grand qu'un aussi grand âge inévitablement accablé de tant de deuils, pourquoi ces exclamations mécontentes à la lecture des longs récits des faits de notre jeune âge ? Si quelquefois la véritable cause y manque à l'événe- s ment, la couleur au tableau, l'émotion à l'action , l'accent aux paroles , pourquoi vous en étonner autant? Qui ne sait que la meilleure histoire, exclusivement écrite sur documents écrits, doit porter ces imperfections? Surtout quand l'auteur, étranger, par l'âge et ' souvent par la profession, au grand drame qu'il raconte, a systématiquement évité d'en
consulter les témoins vivants encore , ce que plusieurs de vous m'ont dit avoir remarqué comme moi, et avec un même étonnement.
De là ces erreurs puisées , les unes dans des pièces officielles prises à la lettre , à défaut de renseignements sur leur véritable esprit; les autres dans des mémoires de hauts personnages , forcés , pour soutenir le rôle qu'ils ont joué, de n'y montrer la vérité que sous son costume théâtral : en sorte que vous-mêmes qui l'avez connue dans sa nudité, vous avez souvent peine à la reconnaître.
Étonnez- vous donc moins que l'auteur s'y soit quelquefois trompé. Regrettez seulement (jue par trop de foi dans son intelligence à juger sur pièces, il ait dédaigné de s'éclairer de vos témoignages , et qu'il n'ait pas cru que pour de certains faits, souvent les plus graves, la vérité se dit plus qu'elle ne s'écrit, la parole étant plus sincère que la plume , en ce qu'elle est moins compromettante; d'où vient qu'en fait de vérités historiques, tant de témoins n'osent écrire ce qu'ils osent dire!
D'UN 0C1 OGfcNAIRE
Né il y a aujourd'hui quatre-vingt-huit ans, j'ai vu la France changer, en soixante-quatorze années, dix fois de forme de gouvernement! J'y ai vu s'écrouler l'antique Monarchie d'abord féodale, puis absolue, en 1789; un premier Gouvernementparlementaire en 1 792 ; la République, le 18 Brumaire 1799; car le Consulat, c'est déjà l'Empire, celui du génie et de la gloire! Cet Empire lui-même y a fait place, en 18 14, à un second Gouvernement parlementaire interrompu trois mois en 181 5 par un second Empire; puis, en i83o, par une révolution dynastique, suivie d'un troisième Gouvernement moins royal et plus parlementaire, remplacé, en 1848, par, une seconde République, laquelle a succombé en i85i , époque ou, pour la troisième fois, a reparu l'Empire.
Or, en ajoutant ici, comme il est juste, les seize années qu'a duré ce Gouvernement jusqu'à ce jour, 4 novembre 1868, c'est donc, en somme, depuis 1789 et en soixante-dix-neuf ans, trentecinq années de Gouvernement royal et parle-
mentaire, douze ans de République, et trente années d'Empire!
D'où il suit, si le temps seul devait peser dans la balance du mérite de ces trois formes de Gouvernement, que l'avantage appartiendrait au Gouvernement parlementaire. Mais cette durée en somme, ayant été, en détail, trois fois interrompue par trois révolutions, et sa dernière moitié , comme son premier essai , tourmentée sans cesse de révoltes sanglantes et de régicides, la priorité de mérite entre ces trois formes de Gouvernement demeure indécise.
Ce qui est moins douteux , c'est que chacune d'elles, d'après l'épreuve qui en a été faite, s'est trouvée plus ou moins inapplicable au caractère, aux mœurs et aux nécessités de notre vaste démocratie; et qu'aucune d'elles ne doit être de nouveau tentée sans des modifications indispensables à sa viabilité nouvelle. Cet essai vient de commencer quant à l'Empire. L'avenir en jugera, sinon le passé, car toute l'histoire semble prouver qu'en toute démocratie rien n'est durable !
D'où l'on pourrait tristement conclure que désormais en France, la durée d'une forme quel-
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conque de Gouvernement ne dépendra que de son Gouvernant; que tant vaudra l'homme, tant vaudra la chose; et qu'enfin la longévité de cette chose ne pourra guère se mesurer que sur celle de cet homme, ou seulement même sur la durée si chanceuse de son habile et sage virilité : qu'il soit Empereur responsable devant la nation ; ou Roi sous un gouvernement parlementaire; ou Président de République !