‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 45 sur 133 · LES VRAIS BARBARES · texte numérisé non relu

LES VRAIS BARBARES

S'il est vrai que dans deux à trois mille ans, après une seconde éclipse dans les ténèbres d'une barbarie nouvelle, le genre humain soit destiné à une troisième civilisation, espérons qu'alors

il adoptera un mode d'enseignement tout différent de celui que, tout inhumain qu'il est, nous appelons' nos humanités!

Autrement, comme à l'étude actuelle, déjà si longue, des langues mortes de la première époque civilisée il faudrait alors ajouter cçlle des quatre ou cinq langues de la seconde , mortes aussi et devenues tout aussi classiques, on voit que les doctes générations de cet avenir ne pourraient guère être prêtes à entrer dans le monde qu'à l'âge où l'on doit se préparer à en sortir!

Mais quoi ! va-t-on s'écrier, quelle triste prévision ! Serait-il donc vrai que notre seconde civilisation, si répandue, si progressive, et si supérieure à la première, en pourrait éprouver, à son tour, le funeste sort? — Hélas! oui, sans doute. — Quelle affirmation ! Comment serait-ce possible? Quels moines ignorants, quel Arabe fanatique pourraient, de nos jours, effacer ou incendier tant d'œuvres littéraires et scientifiques que l'imprimerie répand chaque jour par milliers sur toute la terre?

Où sont d'ailleurs maintenant ces hordes de Barbares, destructeurs de la civilisation antique?

D'UN OCTOGENAIRE.

Les Attila d'alors, eux-mêmes, ne sont-ils pas aujourd'hui les chefs de la civilisation moderne?

Eh qu'importe, si l'homme naît sauvage et barbare; si telle est sa nature inculte, et si toute civilisation n'est qu'une broderie artificielle sur ce fond indestructible qu'elle ne peut recouvrir que passagèrement? Que peut cette forme factice sur un fond aussi réel ? A-t-elle donc changé nos passions? Nos passions! voilà les Barbares! Ils sont là, toujours présents, toujours menaçants! N'allons point les chercher ailleurs; les Barbares sont en nous-mêmes!

Tel est l'homme! Composé de mal et de bien, une lutte incessante est son histoire; ces alternatives de civilisation et de barbarie en sont les époques les plus remarquables. Et, dans cette voie de plus en plus laborieuse, si le genre humain n'a progressé scientifiquement, moralement même , et ne doit progresser encore qu'en dépit de ces révolutions sociales, c'est que Dieu, pour châtier son orgueil sans doute, ne lui permet d'avancer ainsi que de chute en chute!

v DU GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE. .

« Nam cunctas nationcs et urbes, populus, aut primores, aut singuli regunt. Délecta ex his et consociata reipuhlicœ forma laudari faciliùs quant evenire; «W, sievenit, haud diuturna esse jwtest. (Tacite, Annales, IV, 33.)

En effet, dans toutes les nations, c'est ou le peuple, ou les grands, ou un seul qui gouverne. Car l'idée d'un gouvernement qui se composerait à la fois de ces trois formes n'est qu'une chimère brillante qui, même réalisée, ne pourrait subsister longtemps. »

A cette citation, j'entends s'écrier que pourtant, depuis plusieurs siècles, cette forme de gouvernement subsiste, et si bien, qu'elle a porté la nation qu'elle régit au plus haut degré de prospérité et de puissance qu'il soit possible d'imaginer ! Mais remarquons-le, ce fait n'existe que dans une île! Partout ail leurs, l'opinion de Tacite n'est point démentie, et au contraire tout la confirme.

Partout ailleurs, en effet, dans les grands États de l'Europe continentale, on a vu prédominer successivement : d'abord l'Aristocratie,

puis le Monarque, puis le Peuple! Partout le pouvoir royal , pour combattre le pouvoir aristocratique, s'est joint au peuple; partout enfin, on voit le peuple, après avoir aidé le pouvoir royal à abaisser assez l'aristocratie pour se trouver seul en présence du monarque, achever la lutte contre les débris de Tune et l'isolement de l'autre, à son propre et séul profit.

L'histqjre d'Angleterre commence ainsi. Mais seule et bientôt, grâce surtout à la position insulaire de ce pays, elle prend un tout autre aspect. Ce fait date de la conquête de cette île par les Normands. Vassaux de la France, leurs Princes enorgueillis prétendent à en devenir suzerains. Ils entraînent incessamment, dans ces excursions d'outre-mer, leurs nobles Nordmans, qu'ils pressurent et qu'ils épuisent; d'où vient qu'enfin , et par suite de guerres féodales intestines qui achèvent l'œuvre, les restes de ces Nobles, trop affaiblis dans leur île pour résister aux exactions de ces Princes, sont forcés, pour s'en défendre, de s'allier au Peuple, dont ainsi ils deviennent protecteurs, tout au contraire de ce qui se passait alors sur le continent : peuple in-

sulaire, conséquemment marin et adonné au commerce, lequel est impossible sans liberté, sans légalité, et qui enrichit rapidement; ce qui, là plus tôt qu'ailleurs, forme une bourgeoisie avec laquelle il faut compter.

Or, de cette alliance de la noblesse avec ce peuple insulaire ressortent, dès le quatorzième siècle, plusieurs résultats fort remarquables : i° la fréquence et l'importance de leurs États ou Assemblées; 2°.leur composition; 3° celle de la Bourgeoisie de cette île.

Dans ces Parlements , les aînés de la Noblesse composent la Chambre Haute, exclusivement aux puînés de leurs familles, lesquels dès lors sont relégués dans cette Bourgeoisie , mêlés à elle, et concourent à sa composition comme à celle de la seconde Chambre qui la représente. Il en résulte tout naturellement que la Chambre Haute se recrute dans cette bourgeoisie, soit par droit d'aînesse dans ses branches cadettes, quand la branche aînée, celle des lords, vient à s'éteindre; soit dans le reste de la bourgeoisie par droit de position ou de mérite, selon le besoin de nombre de la Chambre Haute, la faveur du Prince

et les circonstances. En sorte que, d'une part, les hauts Barons ou Lords de la chambre haute, . bien loin d être, comme ailleurs, une aristocratie à part, exclusive et dominatrice, méprisante pour la bourgeoisie, s'y trouvent unis par leurs familles et des intérêts communs; ils n'y voient que des alliés, des successeurs même, et ne forment avec elle qu'un seul corps, dont ils sont la tête : et de son côté , cette Bourgeoisie , dans laquelle sont fusionnées les familles des hauts Barons, se regarde comme la pépinière de ces Lords, ne voit en eux que des chefs et un appui, en prend les mœurs aristocratiques, et s'enorgueillit de plus en plus d'eux et d'elle-même : Bourgeoisie ou Peuple identifié à sa Noblesse et qui s'est lui-même aristocratisé ; nation et gouvernement aristocratiques, sous forme royale, ce qui convient à cette aristocratie; aristocratie à plusieurs degrés, sur laquelle le monarque, sans armée (inutile dans une île) n'a rarement et imparfaitement dominé qu'accidentellement!

Voilà comment a pu naître et se développer dans cette île, et parce qu'elle est île, ce gouvernement à trois têtes, dont l'existence a seule dé-

menti jusqu'à ce jour la prévision de Tacite sur l'impossibilité de sa réalisation. En effet, quand aujourd'hui, sur le continent, Tune de ces trois têtes, l'Aristocratie, est mourante ou morte, comment réussir à y fonder ce gouvernement à trois pouvoirs dans des Etats où il n'en reste ou n'en restera bientôt plus que deux en réalité?

Ajoutons ici que, pour la réalisation et la durée de cette brillante chimère de gouvernement dont parle Tacite, il fallait qu'il se rencontrât de certaines mœurs et un caractère à part. Or, chez les Anglais, si tout, sous ce double rapport, a concouru, c'est surtout à la position insulaire de ce peuple qu'il faut attribuer cet heureux concours.

On vient de voir comment il dut à cette position son gouvernement et son esprit aristocratiques; de là encore son orgueilleux égoïsme national, naturel à l'aristocratie, qui est la plus forte des personnalités collectives, et que redoublent en cette nation son isolement et sa sécurité au milieu de l'Océan !

Puis, de cet orgueil aristocratique, qui vit surtout de respect pour les souvenirs, vient Tat-

tachement de ce peuple à ses vieilles lois, mœurs et coutumes; et par suite, sa persistance dans sa foi religieuse, qu'entretient et que renouvelle une présence continuelle devant le Dieu des tempêtes, dans une lutte incessante pour sa vie ou sa fortune, sur l'immensité des flots : peuple d'ailleurs d'un plus facile gouvernement en raison de sa gravité flegmatique, qu'il doit encore à l'atmosphère vaporeuse de l'Océan septentrional dont il est environné.

Quant à son esprit commercial, comment douter que cette position insulaire ne le lui ait inspiré là, plus et plus tôt qu'ailleurs? Or, comme au développement de ce génie la liberté et l'ordre avant tout sont indispensables, c'est donc encore à cette même position insulaire qu'il faut attribuer l'accord si rare qui règne chez ce peuple entre ces deux sentiments d'ordre et de liberté, partout ailleurs, malheureusement, si contraires l'un à l'autre?

Voyez enfin , dans cette même cause si dominante et si féconde, une autre raison de la force et de la durée du gouvernement; voyez l'Océan fermer cette île à l'invasion étrangère en même

temps qu'il en ouvre toutes les issues aux passions avides ou ambitieuses qu'elle renferme, et <lont il débarrasse ee gouvernement en leur offrant le monde entier pour se satisfaire! Ile, en un mot, dont toutes les conditions de position, d'étendue, de conformation, et de climat, se sont trouvées les plus favorables pour rétablissement et la stabilité du gouvernement aristocratique qui le régit! Ce moderne, cet unique phénomène de gouvernement durable à trois pouvoirs, que vainement ailleurs on s'efforce trop d'imiter, ne pouvait donc être cru viable dès les temps antiques ! Qu'on ne s'étonne donc pas si le génie même de Tacite, en en concevant et signalant l'admirable ensemble, a douté de sa réalisation et désespéré de sa durée !

Page 1