‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 46 sur 133 · INSTITUTIONS · texte numérisé non relu

INSTITUTIONS

Nous sommes, comme notre climat, variables «t excessifs dans nos variations. Moins qu'hom-

mes la veille du l4 juillet 1789, et plus qu'hommes dès le lendemain , c'est-à-dire nous croyant tous devenus des hommes d'Etat, nous sommes si fiers d'être hommes que nous ne voulons plus être gouvernés par aucun homme, mais uniquement par des institutions. Or, celles-ci ne pouvant avoir de vie et d'action qu'en étant faites hommes dans ceux chargés de les faire vivre et agir, il en résulte que tant valent ces hommes, tant valent ces institutions, et qu'en fin de compte et de notre fierté, qu'ils soient monarques ou ministres responsables, ce sont toujours et bien plus en réalité des hommes que des institutions qui nous gouvernent !

S'il est vrai que la raison ait été donnée à l'homme pour rechercher quels ont été, dans les événements humains, les desseins de la Providence , certes jamais leur étude n'a pu donner un plus clair enseignement que celle de Tannée i8o5.

Évidemment alors, Dieu n'a point voulu que le génie anglo-saxon, qu'il semble avoir créé

pour coloniser, christianiser et civiliser les deux nouveaux mondes , ait été enchaîné par le génie de Napoléon. Voilà pourquoi la plus grande des conceptions de notre Empereur, celle de de la Descente et l'admirable manœuvre de notre flotte vers les Antilles, pour y attirer Nelson , et revenir, celui-ci absent , nettoyer la Manche, a manqué au milieu de son succès, quand il n'y avait plus qu'à en profiter, notre Amiral, par peur de sa responsabilité, ayant osé désobéir à Napoléon !

C'est ainsi qu'en toutes choses, il se rencontre toujours, soit selon, soit malgré la volonté de l'homme, seule libre en lui, quelque accident qui les conforme tout naturellement et sans miracle à leur prédestination.

Mais enfin, si telle a été, jusques ici, la mission de la libérale, mais si égoïste et si aristocratique Angleterre, et l'une des causes de sa prospérité si dominante, ne doit-on pas croire aujourd'hui, à en juger par les progrès mêmes de cette mission , que le terme en est atteint , et que déjà , dans le vieux comme dans les deux nouveaux mondes , elle commence à pas-

ser en d autres mains , destinées à la continuer plus évangéliquement , c'est-à-dire plus démocratiquement , et par conséquent même peutêtre, risquons le mot, plus républicainement?

Oui, républicainement! Oui, malgré nos mœurs encore aristocratiques et monarchiques, malgré même la diversité des climats , des caractères, et le partage de notre vieille Europe en plusieurs grandes nationalités rivales, à la fois guerrières et mercantiles !

Quoi! dira-t-on , de grandes Républiques démocratiques, unitaires, et si voisines, qui ne s'entre-dévoreraient pas, ou qui, nécessairement militaires en raison de ce voisinage , resteraient des Républiques! Quelle chimère! Le passé ne montre-t-il pas l'impossibilité de cet avenir ?

Et pourquoi ne point oser concevoir la possibilité d'être de ce qui n'a point encore été? Savons-nous combien de difficultés peut vaincre le temps; si de nouvelles découvertes dans les moyens de destruction ne rendront pas un jour la guerre impossible; ou bien si le développement commercial et industriel, avec

tout ce qu'il crée de besoins nouveaux, de mœurs nouvelles, et de rapports internationaux, ne fera point de la paix une nécessité impérieuse et universelle? Est-ce au milieu de tant de perfectionnements scientifiques et autres que Ton se découragerait? En quoi ce monde moderne et le monde antique se ressemblentils? Voyez en France où, depuis trois quarts de siècle , tant de diverses formes de gouvernements n'ont été que des accidents révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, quels progrès a faits, dans l'égalité, la légalité; cette légalité dont la toute-puissance dans le nouveau monde , en dépit même de la plus terrible des guerres civiles, nous offre chez la race anglo-saxonne un exemple si grand, si neuf et si séduisant!

Jugez-en par cet autre fait tout récent encore, lorsque tout à coup , dans un coin sauvage de ce nouveau monde, l'or, en cailloux roulant sur la terre, brilla réellement comme, un siècle plus tôt, il avait brillé dans l'imagination du plus célèbre de nos poètes ; et qu'à cet éclat , toutes les avidités, se précipitant, peuplèrent,

soudainement ce désert des passions cupides les plus féroces.

L'observateur Européen, révolté de ce dégoûtant spectacle, en avait, depuis quelques mois à peine, détourné les yeux, que ses regards, rappelés sur cet enfer, ô surprise! y retrouvent, au lieu de ce chaos de crimes, l'État démocratique et républicain le plus florissant, où régnent, avec l'ordre et les loisr tous les bienfaits de la civilisation moderne!

Saisi d'étonnement , il demande quel Dictateur, quel Législateur à jamais célèbre , quel Numa, Solon ou Lycurgue, a pu improviser ce prodige! Mais plus surpris encore, il voit que nul en particulier ne prétend à une renommée pareille ; et que c'est ce Peuple tout entier, d'un commun accord, inspiré du génie anglo-saxon, celui de l'esprit d'association sous l'empire absolu de lois par lui librement votées, qui vient spontanément d'accomplir cette transformation si rapide et si miraculeuse!

Certes, jusqu'à présent, ce génie tout-puissant de la légalité dans l'égalité, n'a guère été le nôtre ; et nul ne peut dire par combien d'épreuves

nouvelles l'Europe passera encore, avant que son éducation lui rende possible de se l'assimiler. Mais n'est-il pas de toute évidence qu'aujour-

d'hui, chez elle, la marche fatalement ascendante du principe égalitaire et démocratique la conduit à cette assimilation , sous peine de mort au milieu du plus effroyable des chaos?

NAPOLEON EN I7q4-

C'est un devoir pour moi de consigner dans ces souvenirs le récit suivant, tel qu'il m'a été adressé par son auteur; il est d'une vérité incontestable; il montre jusqu'où pénétrait la Terreur en 1 794 , et que Napoléon , alors général de brigade, osait la braver, même en présence de Robespierre jeune, qu'il avait su rendre moins mauvais que son détestable frère :

« Le 3 septembre i84ï, M. le général

Mh de Laplace (1), que j'avais l'honneur d'accompagner comme aide de camp, se rendait de Toulon à Entrevaux , où l'appelaient ses fonctions d'inspecteur général.

« Nous fîmes une courte halte au bourg de Comps, entre Draguignan et Cas tel la ne, dans la pauvre et unique auberge du lieu. L'hôtelier, après avoir posé le déjeuner sur une vieille table assez grossière, s'en excusa en nous apprenant qu'elle avait servi au général Bonaparte, dans une circonstance dont il gardait précieusement le souvenir depuis son enfance.

« Je n'avais guère que sept ans , nous dit-il , lorsqu'à la fin de 1793, ou au commencement de 1794, le général Bonaparte passa par Comps, et y séjourna. Il avait récemment conquis son nouveau grade au siège de Toulon , et servait sous Dumerbion, commandant l'armée des Alpes. Les Représentants du peuple Robespierre jeune et Salicetti l'accompagnaient. Ils descendirent à la maison commune, d'où le général Bonaparte vint commander leur dîner chez mon

(i) Général d'artillerie et fils du célèbre savant.

père, qui tenait alors la seule auberge du pays. 11 y tomba au milieu des apprêts de la noce de ma sœur aînée et de la réunion des deux familles. Un certain air de gêne et de tristesse y régnait. Cette singularité dans un pareil jour l'ayant frappé, il en demanda la cause. Mon père lui avoua qu'elle tenait au regret de ne pouvoir faire bénir par un prêtre l'union qui allait être contractée. « N'avez-vous donc ici t « aucun ecclésiastique? dit le général. — Oh! ré- « pondit mon père , nous avons l'ancien curé, « qui n'est même pas bien loin ; mais le pauvre « homme se cache, et n'ose exercer son mite nistère, dans la crainte d'être dénoncé et « arrêté. — Eh bien ! reprit le général , faitesce lui dire que le général Bonaparte est ici ; qu'il « répond de sa sûreté; et qu'il l'invite à venir « consacrer le mariage de votre fille! » Ce fut moi que mon père envoya à la recherche du curé pour lui faire cette, proposition; mais je ne rapportai d'abord qu'un refus, motivé sur le danger d'une telle démarche, à moins que le général Bonaparte ne consentit à l'y autoriser par une invitation de sa main et signée di*

lui. Le général écrivit aussitôt, sur la table où vous déjeunez maintenant , un sauf-conduit dans lequel , se portant garant de la sécurité de notre curé, il l'engageait à bannir toute inquiétude, et à se rendre aux vœux des deux familles.

« La cérémonie eut lieu en effet; le général y assista publiquement ; il accueillit ensuite la prière qui lui fut faite d'honorer de sa présence le repas de noces, accepta l'hospitalité de mon père , et repartit le lendemain , emportant les bénédictions de notre curé, nos vœux et notre reconnaissance !

a Les souvenirs du narrateur (dont le nom m'échappe) sur l'attitude que gardèrent les deux membres de la Convention en présence d'un acte alors si rare et aussi hardi étaient effacés; mais ils étaient restés si nets et si précis sur le fait principal , et son récit éuit empreint d'un tel caractère de naïveté et de sincérité, qu'il m'a paru permis de lui accorder toute confiance.

« Paris, janvier 1S47.

« Signé : L.Batbedat, chef d'escadron. »

Napoléon et Wellington.

L'histoire, quand un grand homme surtout en est le sujet, doit, pour être philosophique, être anecdotique. D'où il suit que, sous ce point de vue, la meilleure est souvent trompeuse, lorsque les témoins, autant que les pièces officielles, n'ont point été assez recherchés et judicieusement consultés. Consignons donc ici quelques particularités de la vie de Napoléon, depuis 1809 jusqu'à la fin de sa vie politique en i8i5.

On a dit qu'à son retour de Wagram, en 1809, la flatterie l'avait exalté. Oui peut-être; mais celle du seul flatteur auquel nul heureux n'échajtpe, et qu'on appelle le succès; succès bientôt, alors, couronné par son mariage avec une Archiduchesse! Il n'eut point d'autre adulateur; non que sa Cour en manquât, mais, hors ses ministres, lesquels certes n'étaient point flatteurs, un seul excepté, qu'il n'écoutait pas, quel est celui qui aurait osé l'aborder sur ses affaires

d'administration, de guerre, ou de politique? Quant à ses entretiens littéraires ou scientifiques, combien de fois, au contraire, à ses levers ou couchers, n'avons-nous pas entendu et vu ses interlocuteurs , tels que le républicain Lemercier, Fontanes, Monge, Laplace, etc., l'interrompre brusquement, pour le contredire? Inconvenance si patiemment supportée, qu'il ne semblait pas même s'en apercevoir.

Il est vrai que, à cette époque, on remarqua qu'enorgueilli de l'énorme accroissement d'une fortune à laquelle la règle commune ne lui semblait plus applicable, plus altier, il se gêna moins, exigea plus, et se laissa trop aller à exhaler, en paroles blessantes, ses mécontentements.

Il est encore trop vrai qu'alors, autour de lui, et même en lui, se formaient de funestes désaccords : d'une part, entre la multiplicité, l'étendue, les difficultés croissantes des affaires et ses moyens d'hommes et d'argent pour les surmonter; comme, d'autre part, entre ses forces physiques, de plus en plus affaiblies, et son ardeur ambitieuse, toujours grandissante. 11 en résulta que, ne pouvant plus être présent par-

tout où il eût fallu, il compta trop sur la toutepuissance de sa renommée, et lui laissa trop à faire; qu'il la surchargea, démesurément et simultanément, d'un bout de l'Europe à l'autre, d!une responsabilité trop grande, la mettant à la place de ces principes éternels à l'observation desquels lui-même nous avait dit, tant de fois, qu'il la devait!

Tels furent les entraînements d'une trop grande fortune. Toutefois une part en doit être attribuée à cette gigantesque lutte du génie d'un homme contre le génie de tout un peuple ! du plus grand des dominateurs de la terre contre la plus grande des nations maritimes des temps modernes : querelle de géants, oii l'un s'empare de toutes les mers pour en chasser l'autre, et soudoyé l'Europe entière pour la soulever contre lui et l'en écraser; où celui-ci, domptant cette Europe sur tous ses Trônes, interdit toutes les terres à sa rivale , comme il a été chassé par elle de toutes les mers, et retourne contre elle les peuples qu'il s'est soumis, pour l'en accabler! Lutte de génies égaux en grandeur, mais inégaux en longévité de toute la différence existant

-entre les quelques années viriles de la vie d'un homme , et les siècles de durée de la vie d'un peuple, qui pourtant faillit y succomber !

J'ai dit qu'une des causes de nos revers avait été, dès 1809, l'affaiblissement de la santé de Napoléon : mes mémoires en offrent plusieurs

preuves incontestables. Les faits suivants , aussi certains, viennent à l'appui de cette observation.

Évidemment, ses héroïques efforts en i8i4, les violentes et cruelles émotions de Fontainebleau, son audacieux , et d'abord si rude retour de l'île d'Elbe , avaient usé de plus en plus ses forces physiques. Le 11 mars i8i5, lendemain de son arrivée aux Tuileries , son épuisement , dont je fus témoin, était manifeste. Les jours suivants , ses ministres , Mollien entre autres , s 'étonnèrent de le voir maintes fois vaincu par la fatigue d'un travail qui, jusque-là , l'avait toujours trouvé infatigable. Lui-même, dans les derniers jours qui précédèrent son départ pour Waterloo , dit à Davout et à mon père , « qu'il « n'avait plus confiance dans sa fortune! » et ces paroles si tristes, l'affaissement de sa contenance et de sa voix en les prononçant, ne les confirmait que trop! Quelques jours plus tard, à

Charleroi, le matin de la bataille de Fleurus, l'Empereur ayant fait appeler le général Reille, ce général, en le voyant, fut saisi d'une surprise douloureuse. Il l'avait, me dit-il , trouvé assis près de la cheminée , dans un abattement profond , l'interrogeant languissamment, et paraissant écouter à peine ses réponses (i) : appesantissement auquel Reille attribuait l'inaction de l'un de nos corps ce jour-là , et la longue et sanglante indécision de cette première bataille.

Quant à la seconde , celle de Waterloo , Turenne et Monthyon, général de division, souschef de l'état-major général, m'ont cent fois raconté que pendant ce combat, oii se décidait son sort , il resta longtemps assis devant une table dressée sur ce champ funeste, et qu'ils virent plusieurs fois sa tête tomber de sommeil sur la carte déployée sous ses yeux appesantis.

Monthyon ajoutait que , la catastrophe accomplie , lui et le grand maréchal Bertrand ne purent faire achever à l'Empereur sa retraite vers Charleroi qu'en soutenant entre eux deux, sur son cheval , son corps affaissé et sa tête vacil-

(\) Ce qui confirme les souvenirs laissés sur la fia de cette journée par le maréchal Grouchy.

D'UN OCTOGÉNAIRE. 27a

lante, vaincue par un fiévreux assoupissement.

Mais voici d autres causes de ce grand désastre. La veille au matin, Napoléon, entendant passer sous ses fenêtres le second corps commandé par Reille, fit appeler à son déjeuner ce général. Pendant le repas il l'interpella sur ce qu'il pensait de l'armée anglaise, qu'il devait connaître, l'ayant souvent combattue. Reille répondit que, bien postée comme Wellington en avait l'habitude, et attaquée de front, il la regardait comme inexpugnable, en raison de la ténacité calme et de la supériorité de tir de son infanterie, supériorité telle, qu'avant de l'aborder à la baïonnette, on pouvait s'attendre à ce que la moitié des assaillants serait abattue; mais qu'elle était moins agile, moins souple et moins manœuvrière que la nôtre. Il en conclut qu'on ne devait donc espérer vaincre cette armée qu'en manœuvrant. A quoi l'Empereur, soit que cet éloge des Anglais le contrariât , ou crainte de son effet sur les témoins, soit qu'il se flattât pour espérer, ne répliqua* que par une exclamation d'incrédulité.

Mais Reille, de qui je tiens cette anecdote, n'avait que trop bien apprécié nos ennemis. En

2Ti SOUVENIRS ET RÊVERIES

effet, c'est au calme tenace des Anglais et à la supériorité de tir de leurs fusiliers qu'il faut attribuer nos revers à Sainte-Euphémie, en Espagne, et à Waterloo, comme jadis, à Poitiers, Grécy et d'Azincourt, a l'habileté de leurs archers. Dans ces chocs, leurs chefs, toujours bien postés, comptèrent tellement sur cet avantage, qu'on les vit attendre notre attaque et recevoir plutôt que donner bataille.

Quant à cette bataille de Waterloo, voici ce queReille me dit encore : « Le lendemain les deux armées étaient en présence; la nôtre, mal pourvue de vivres, mutilée par le double combat de ravant-veille , harassée des marches et bivouacs précédents, sous une pluie diluvienne et dans une boue profonde; l'autre armée, au contraire, bien reposée, bien repue, fraîche, et fortement établie dans une position choisie d'avance. Nous commençâmes, et à ces désavantages s'ajoutèrent nos attaques, non-seulement de front, mais sans ensemble, sous des feux dominateurs. Toutefois, à la fin du jour, la lutte avait épuisé, autant que nous, nos adversaires; et si Grouchy fût alors arrivé sur leur flanc, comme Ta fait

DTN OCTOGÉNAIRE. ni

Blùcher sur celui de l'Empereur, Tannée anglaise eût infailliblement éprouvé le sort qu'a subi la nôtre! » »

Quelque mal que nous ait feit Wellington, Dieu me garde de penser qu'on puisse obtenir une renommée aussi grande sans les plus rares qualités desprit, dame ou de caractère! Mais enfin la Fortune y met aussi la main, les deux même quelquefois. Or, quel regard impartial et calme ne les aperçoit pas ici, guidant, protégeant ce général depuis le début jusqu'à la fin de sa glorieuse carrière européenne ?

Voyez, dès son premier pas à Vimeyra, en 1808, cette Fortune le mettre aux prises, plus fort de moitié, avec un général d?une bravoure incontestée, mais sans habitude du commandement, et qui vient briser son faible corps contre

des positions et des feux inabordables.

A son second pas, celui d'Oporto, en 1809, Wellington a cette fois contre lui un Maréchal renommé , mais avec dix-neuf mille hommes seulement contre trente mille Anglais, que cent mille insurgés secondent. Eh bien, ce n'est pointasse/

encore : la Fortune veut que son adversaire, ail-

leurs si prudent, saisi d'un inconcevable accès de folie ambitieuse, se croie, en dépit des siens, élu Roi d'un pays entièrement soulevé contre sa présence; qu'il oublie la guerre qui l'environne; et que , surpris tout à coup par elle , il soit forcé de fuir, dépouillé, désarmé, en laissant à Wellington, sans coup férir, l'honneur d'avoir une seconde fois affranchi le Portugal !

Bientôt ensuite vient Talavera , son troisième triomphe. Wellington , malgré ses instructions, s'est imprudemment aventuré jusque-là. Près d'y être environné et anéanti par trois corps français, il est forcé d'y abandonner, en blessés et en prisonniers , le quart de ses forces ; mais, par une faveur du sort, ce n'est qu'après y avoir repoussé l'attaque, sans ensemble et prématurée, d'un seul de nos trois corps ; en sorte qu'avant de fuir il a pu rester maître, vingt-quatre heures , du champ de bataille ; tout juste assez pour que l'honneur de cette journée augmente sa gloire!

On pourrait citer d'autres exemples des faveurs de la Fortune pour ce général; faveurs, il est vrai, qu'il mérita puisqu'il sut en profi-

D'UN OCTOGENAIRE.

ter. Mais le fait le plus remarquable, celui qui semblerait indiquer qu'elle le prédestinait à ce fatal et dernier coup de Waterloo , c'est cette protection mystérieuse du Destin, qui, pendant huit ans, et jusqu'à ce cruel jour, l'avait préservé de rencontrer Napoléon sur tant d'autres champs de bataille!

En effet, lorsque Wellington, en 1808, est victorieux dans la Péninsule, voyez ce Destin l'en retirer quand Napoléon y arrive; et ne l'y renvoyer qu'alors que Napoléon en sort pour ne plus y revenir, quoique, de 1809a 1812, nulle autre guerre ne l'en ait pourtant empêché! C'est seulement quand les désastres de Russie r de Leipsick et de Fontainebleau ont presque détruit l'autorité , l'armée et la santé de Napoléon, que, pour la première et seule fois, la fortune de Wellington veut qu'il le rencontre ; et c'est pour le lui livrer, avec une armée improvisée à la hâte contre ses deux armées, que suivait l'Europe entière!

Dois-je enfin ajouter ici que cette Fortune , protectrice si constante de Wellington , après lui avoir si bien préparé cette première , cette

seule et si fotale rencontre avec Napoléon, n'a rien épargné pour lui en assurer le triomphe , et qu'elle y a même employé surabondamment jusqu'à la trahison! • u ,

On connaît celles qui précédèrent la bataille. Quant à une autre moins connue, qui, pendant le combat, contribua peut-être à notre défaite, en voici le récit, tel que nous l'avons entendu <le la bouche du général Alava , qui en fut té^ inoin.

C'était à l'instant où se préparait la grande charge de cavalerie du maréchal Ney. « J'étais « alors , nous dit Alava , à côté de Wellington, « arrêté dans un pli de terrain qui nous dérobe bait momentanément la vue du combat. Wel- « lington, impatient de Blùcher, avait à la main « sa montre, qu'à chaque minute il consultait; <c quand , tout à coup , sur la hauteur qui nous «cachait l'ennemi* nous apparut , tout étince- « lant de l'or et de l'argent de soîi casque et de « sa cuirasse aux rayons d'un soleil brillant, « que vous dirai-je ? un colosse , le Dieu Mars «lui-même, un magnifique officier de carabi- « niers français! Dès qu'il aperçut Wellington ;

DTN OCTOGÉNAIRE. - 2;y

a Général, lui cria-t-il, le maréchal ]Ney, toute «notre cavalerie vont vous assaillir 1 Préparez- « vous! » Et comme Wellington voulait l'inter- « roger : « Croyez-moi, répliqua-t-il , vous na- « vez pas un instant à perdre! » Wellington, « s en étant convaincu par ses yeux , fit sur-le- « champ avancer son artillerie contre cette <i charge furieuse dont elle décida la défaite! »

Le traître était D , un Français! d'une

taille en effet colossale Mais je n'achèverai

pas de le nommer, par égard pour sa famille , et parce que j'ai su qu'ensuite ce malheureux, jeune alors, et que l'esprit de parti avait égaré, s'est repenti ! . :

Napoléon a Sainte-Hklenk.

Je tiens d'Emmanuel de Las Cases, qu'au temps ou avec son père il servait de secrétaire

à l'Empereur, à Sainte-Hélène, la correspondance de Napoléon avec l'Europe était transmise par des voyageurs anglais. Les uns cédaient à des offres d'argent; le plus grand nombre à une générosité honorable, et à leur admiration pour le captif de leur gouvernement!

L'un de ceux-ci, capitaine d'un bâtiment marchand, s'offrit même à favoriser l'évasion de l'Empereur. Cette évasion, telle qu'il la proposait, parut d'un succès probable et même facile. — « Je crois être présent encore à cette « scène de notre captivité , me dit Las Cases. « L'Empereur était à demi couché sur un so- « pha, le capitaine anglais assis en face de lui, « et mon père, debout près d'eux, servant d'in- « terprète. Sur la demande du capitaine, on court vint du sort qui serait assuré à ses officiers ; « quant à lui-même, comme il n'en parlait pas, « ayant été interrogé sur ce point délicat par « l'ordre de Napoléon : — Rien ! répliqua-t-il ; « et cela avec une simplicité si nette et si ré- « solue, que l'Empereur, après un instant * de surprise silencieuse , voulut savoir quel

D'UN OCTOGÉNAIRE. n\

« mobile le poussait à s'exposer gratuitement « au danger et aux suites, inévitables pour lui, « d'une entreprise aussi audacieuse. A cette « question fort embarrassante pour mon père à « tourner convenablement , je vis tout à coup, « ajouta Las Cases, ce capitaine, d'une taille peu « élevée, se redresser, se grandir, et s'écrier : « — Quoi! gratuitement, Monsieur! eh! comp- « tez-vous donc pour rien l'honneur de lier à

« L'Empereur, à cette explication , ne répondit « que par un léger sourire; après quoi il cona gédia cet Anglais en lui faisant dire qu'il lui « demandait jusqu'au lendemain pour se dé- « cider.

« La délibération , qui suivit aussitôt après , « dura environ trois heures. L'Empereur ré- « sista à toutes les sollicitations de mon père. « Sa principale objection porta sur le lieu de « refuge qu'il faudrait choisir. En Europe, il « n'en existait aucun, trop évidemment! Quant « aux États-Unis d'Amérique, il répondit à plu- « sieurs reprises : « Je n'y serais point reçu! » ' La fermeté de cette conviction avait

?8ï SOUVENIRS ET* REVERIES

le jeune Las Cases ; mais il assure que depuis la mort de Napoléon l'opinion de plusieurs * membres du gouvernement américain, qu'il consulta. sur ce sujet, s'y trouva conforme.

Croyons aussi que 1 âge de l'Empereur, le mal dont.il était atteint et l'impossibilité de taire désormais de sa liberté un usage digne d'une vie jusque-là si grande dans le bonheur et dans l'infortune , le décidèrent, sans doute, à préférer le sort qui lui avait été fait à celui qu'il aurait cherché à se faire encore.

Quoi qu'il en soit, le résultat de sa délibération fut que se résignant à rester captif, il refusa la liberté qu'on lui offrait! .

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