A MES ENFANTS
Si Ton remarque par hasard , que , dès son enfance, votre père fut abandonné de tous ses maîtres, proscrit, ruiné complètement, et qu'on vous demande comment il s'est fait qu'on l'a vu , depuis, général de division, membre de l'Aca-
demie française, Pair de France, et vous laissant un gros héritage, répondez : Que vraisemblablement c'est parce que, en guerre, il a eu pour chef Napoléon ; pour guides en littérature, La Harpe et surtout Tacite ; pour amis intimes en politique, Périer et Guizot; en économie politique et industrielle, l'intègre, l'habile Barthoiony; car c'est par les guides et les amis qu'ils se sont choisis qu'on peut le mieux s'expliquer le sort et juger la vie des hommes.
Quelques mots sur ces trois amis ne seront pas ici hors de propos.
Ce que Périer détestait le plus, c'était cette popularité qu'on acquiert aux dépens du peuple, quand , pour régner en son nom , on lui persuade qu'il doit être souverain; sachant bien qu'il ne peut l'être, "et que sa pire condition est celle où lui-même se gouverne; ce que les peuples sentent si bien , que leur premier cri, dès qu'on les a faits maîtres de tout, c'est de demander un maître, et dans ce maître, la force qu'ils admirent d'abord et à tout hasard, tant ils ont besoin d'être gouvernés !
D'UN OCTOGÉNAIRE. m
Cette force , mais celle que donne la supériorité d'une grande âme, d'un esprit juste et ferme, d'un caractère franc, fier, et généreux quoique irascible, Périer la possédait. Il avait même, ce qui est rare, dans sa haute stature et son noble et mâle visage, l'imposant extérieur que l'imagination aime à prêter à ces grandes qualités; et, ce qui est plus rare encore, c'est que l'autorité que lui donnaient tant d'avantages ne lui inspirait d'autre ambition que celle de les' dévouer à son pays, à la liberté et â l'égalité, c'est-à-dire à la légalité.
L'histoire dira que, dans le péril, tous nos regards se sont élevés vers lui; que sa main puissante, saisissant la France qui s'écroulait dans l'abîme démagogique, l'en a arrachée en quatorze mois de ministère, et que, la retournant tout entière dans la voie de l'ordre et de l'honneur, il l'y a entraînée d'un "si vigoureux élan que , après lui et pendant seize ans encore, elle s'y est soutenue et conservée!
Quant à M. Guizot, qui le seconda si vaillamment, et lui succéda dans ce noble et grand effort, que pourrais-je en dire que n'aient déjà dit et la voix publique et ses œuvres historiques si justement célèbres, l'admirable éloquence de ses discours, ses Mémoires d une sincérité si rare, et son dernier chef-d'œuvre sur la Société Chrétienne? C'est dans ses jugements sur les choses, les hommes et lui-même, que se montrent l'élévation morale, la lumineuse profondeur de ce pur et puissant esprit, la candeur sereine d'une âme forte et supérieure, planant rétrospectivement au-dessus des erreurs et des passions de ses rivaux , comme des siennes propres, avec l'équitable , la calme impartialité et toute l'autorité de l'histoire!
Enfin, pour mon troisième ami, François Bartholony, son origine et ses premiers pas ne vous étant pas connus , il faut vous les dire :
Dans le seizième siècle, quand aux dissensions politiques des Républiques Italiennes des
querelles religieuses s'ajoutèrent, plusieurs familles distinguées de Florence, devenues protestantes, telles que les Sismondi , les Diodati, les Turrini , et les Bartholony, en furent exilées. Elles se réfugièrent à Genève où, vers 1800, les descendants de l'une d'elles, ceux des Bartholony, avaient successivement épuisé toutes leurs ressources. Toutefois une forte empreinte de leur ancienne origine leur était restée : ils avaient transmis à leurs derniers héritiers leurs vertus républicaines, un tendre et respectueux attachement à la famille, une noble fierté dans l'infortune, et, avec le courage laborieux dans le malheur, le génie commercial, industriel et financier de leurs deux patries, celles desNecker et des Médicis.
Cet héritage, François Bartholony l'avait apporté à Paris sous la Restauration, où bientôt, malgré son jeune âge et son modeste emploi dans une maison de banque , son génie s'étant fait jour, il était devenu l'associé de cette maison , et l'avait élevée jusqu'au faîte de la fortune.
La part de Bartholony dans cette fortune avait été considérable. Libre dès lors de suivre
ses généreux instincts, l'intérêt privé s'ennoblit et s'agrandit en lui, en se rattachant à l'intérêt public, dont il tint à honneur de ne point le séparer.
L'esprit d'association en France, entre ci- (oyens et avec l'Etat, commençait alors, mais avec une timidité désespérante. L'un des premiers à en apercevoir la toute-puissance, il s'en saisit; et sans relâche, par ses conseils, ses écrits et son exemple, il en hâta les heureux développements, montrant le but et les moyens de l'atteindre.
Il s'agissait principalement, après la création des canaux, où il prit une grande part, de celle des chemins de fer. Elle languissait, on hésitait, quand sa haute intelligence industrielle et financière, démêlant avec une rare sagacité, entre les capitalistes d'un côté et l'Etat de l'autre , la juste part de chacun dans cette double association , la signala.
Sa lutte fut longue, mais enfin victorieuse. Trois des heureux résultats qu'il en obtint suffiront ici pour en faire juger toute l'importance. Ce furent : te service des intérêts
pendant les travaux; une garantie d'intérêts pour les compagnies; et l'adoption du système des grands réseaux , si favorable à la fois à la puissance de l'esprit d'association, à sa direction éclairée , et à l'action du Gouvernement dans le but d'un équitable accord entre les intérêts privés et l'intérêt public.
Mais c'est surtout cette pensée si féconde d'une garantie, par le Trésor, d'un minimum d'intérêt, qui fut pour tous, et pour l'État plus encore, un bienfait immense; et cela non-seulement parce qu'à l'apport matériel trop onéreux du Gouvernement, elle substitua son apport moral presque gratuit, mais encore parce qu'elle lui donna le droit de limiter la durée des concessions; d'où il résulte, comme l'a démontré ce génie patriote et calculateur, que, par le retour à l'État de ces grandes voies nationales, l'intérêt annuel de la dette publique se trouvera , à un jour donné , largement compensé par un revenu devenu public aussi , et qui dépassera l'énôrmité actuelle de cette dette!
Les preuves existent de ces grands services rendus par François Bartholony ; comme aussi
de la juste part qui lui revient dans l'à-propos d'un appel au pays entier, quand il fallut solder la gloire guerrière si chèrement acquise à Sél>astopol, et que ce fut lui qui inspira cet appel, s'offrant en tête de la souscription universelle qu'il conseilla, en prédisant, comme il est arrivé, qu'elle dépasserait de plusieurs milliards celui qu'on demanderait ainsi à toute la France.
Ajouterai-je que, dans les quarante et quelques années de mon intimité avec ces deux derniers amis, MM. Guizot et Bartholony, j'ai souvent observé, malgré leurs carrières et leurs genres d'esprit si différents , de très-remarquables ressemblances? En effet, chez tous les deux également , toutes les vertus de la famille; une même loyauté naïve dans leurs sentiments, leurs opinions, et leur noble ambition de contribuer au bien public ; enfin un même optimisme, parfois trop confiant dans les hommes et les événements, et cela par une même bonté de cœur, une même fermeté de convictions et un même courage de caractère.
Tels, mes enfants, ont été mes guides, mon chef et mes trois amis dans les carrières , litté-
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raire, guerrière, politique et financière, que j'ai parcourues. Je m'en honore et ne m'en fais point un mérite, ayant dû ces choix bien moins à ma perspicacité qu'aux circonstances. Mais , maintenant que je touche à la fin de toutes choses, pensez- vous que je pourrais mieux choisir s'il se pouvait que j'eusse à recommencer?