POÉSIES
C est une observation peut-être bonne à consigner, qu'après nos deux grands siècles littéraires, s'il y en a deux, et comme à Rome après le siècle d'Auguste , le commencement de la décadence des Lettres Françaises a été marqué par une manie de versifier presque générale ! Cette mode, quant aux chansons et romances, s'est développée dans les dernières années du dixhuitième siècle avec une promptitude, une abondance, et même un degré de perfection dont je suis étonné encore.
Vers la fin de la monarchie ancienne, le nombre des auteurs remarquables de ces poésies légères était encore assez restreint pour que, dans la société d'élite d'alors , quelques vers ingénieux et bien tournés y pussent suffire à commencer une renommée. Ce fut depuis 1789, après la Terreur et la chute de la société aristocratique, que cette autre aristocratie littéraire disparut
aussi dans la soudaine irruption d'une Joule de chansonniers pleins de verve et de talent. Dès lors, au milieu de ce peuple d'auteurs si spirituels, toute distinction fut de plus en plus difficile à obtenir, tant ce talent devint commun. On eût dit d'un secret trouvé et divulgué , ou d'une invention brevetée arrivée à terme et tombée dans le domaine public !
Serait-ce là encore l'un des petits effets de notre grande révolution démocratique ? De même que l'abolition des Jurandes et Corps de métiers a produit cette multitude de boutiquiers qui s'entre-détruisent, l'émancipation des esprits n'at-elle pas enfanté cette autre foule d'auteurs de tout genre qui épuisent l'art , et rendent désormais presque impossible toute renommée à part et durable ?
C'est ainsi que dès lors en France, tous voulant et osant prétendre à tout, toutes les carrières se sont trouvées bientôt encombrées, et tous les chemins battus et rebattus par une concurrence sans mesure qui blase sur tout! Et eela, remarquez-le bien, non-seulement en littérature légère et dans le journalisme, mais parfont ail-
leurs, à la tribune , et jusque dans la carrière des armes elle-même! Gir n'est-il pas vrai que, par l'effet d'une ardeur de plus en plus généralisée et surexcitée, les héros, pendant l'Empire, faisaient foule , comme depuis cet Empire ont surabondé les orateurs , les journalistes, les historiens et tant d'autres gens de lettres?
Or, pour parler seulement de ces derniers, que, dans le conflit de nos passions démuselées, qu'au milieu de toutes les licences de la Presse, l'avidité d'émotions d'un public beaucoup plus nombreux, conséquemment moins bien choisi et partant de moins en moins difficile, ait fait naître une multitude d'auteurs trop faciles, sans respect pour eux-mêmes, pour l'art et pour leurs J lecteurs, cela se conçoit : il y eut là surtout, et réciproquement, de ces auteurs au public et du public à ces auteurs, action et réaction. Pouvaitil exister une élite d'auteurs où il n'y avait plus un public d'élite ? Mais dans cette précipitation de produire, ou inconsidérée ou famélique, dans cet abus de tout, qui pervertit l'art et en fait un métier, que d'esprit prodigué! que de suicides de rares talents! que de verve admirable
égarée, évaporée, et jetée aux quatre vents ! Sans compter tant d'oeuvres dignes d'avenir, inaperçues, ou noyées dans ce débordement d'innombrables productions !
Ah ! lorsqu'enfin pour elles le temps de l'impérissable justice arrivera, quand viendra le jour du jugement dernier de notre siècle littéraire, au milieu de cet océan de vers et de prose, comment, ô postérité! pourras-tu choisir? Mais de cette multitude d'auteurs, plus ou moins dignes de leur courte vogue, combien peu auront surnagé !
Maintenant, et malgré ce préambule assez décourageant, rappellerai-je que, dans mon adolescence, je n'avais pas échappé, plus que tant d'autres, à ce penchant de versifier devenu presque universel ; qu'une bluette en vaudeville, mon premier essai, avait réussi sur le théâtre de ce nom; et que j'avais été admis dans une société littéraire alors fort connue sous la dcnoinitiation de Dîners du Vaudeville? Ajouterai-je que, devenu militaire , je continuai à écrire , à correspondre et môme à parler en vers par délassement et, selon le conseil de Franklin, pour
me rompre , quand il me faudrait devenir prosateur, aux difficultés d'une concision à la fois claire et harmonieuse? Ce fut là peut-être, avec quelques succès éphémères de société , tout le fruit que j'en retirai. Aussi, de ces délassements imprimés ou non , je ne retrouve que peu de souvenirs à conserver; et Dieu veuille que l'indulgence trop paternelle que l'on a surtout pour ces sortes de productions ne m'ait pas aveuglé sur leur mérite !
Je commence ce recueil par quelques couplets déjà imprimés et une comédie en vers et en prose que mon engagement en 1799, dans les hussards volontaires du Premier Consul, m'empêcha de présenter au théâtre du Vaudeville.
POÉSIES LÉGÈRES
Les premières pièces «le vers qui suivent sont tirés d'un recueil publié, sous le Directoire et au commencement du Consulat, avec le titre de Dîners du Vaudeville. Chaque mois, la société des auteurs de ce théâtre se réunissait chez un restaurateur. A la fin du dîner on tirait au sort, dans un chapeau, les sujets de chansons, écrits, que chacun y avait jetés. Le mois suivant, les chansons faites sur ces sujets étaient chantées pendant le repas, puis imprimées dans un livret, dont la vente défrayait les convives du dîner qui les avait réunis.