‹ Mélanges Paul Fabre; études d'histoire du moyen âgeChapitre 132 sur 312 · LES COLONIES AGRICOLES A L*ÉPOQUE CAROLINGIENNE · texte numérisé non relu

LES COLONIES AGRICOLES A L*ÉPOQUE CAROLINGIENNE

qu*ils doivent au roi. Mais on devine Timportance des liens nouveaux où ils s'engagent. Aprisionnaires et bénéficiers, vassaux et sujets, ils obéissent à deux maîtres. Et par la nature même de ses fonctions, c'est encore le comte qui exige et contrôle le service qu'ils doivent au souverain. C'est de ses mains qu'ils ont reçu leur terre : c'est lui qui les convoque à l'armée, au placitum, 11 est près d'eux et au-dessus d*eux. Des deux maîtres qu'ils servent, un seul finit par obtenir tout, celui qui toujours présent, toujours puissant, gouverne le pays, dispose des biens, protège ou menace les vies individuelles, rattache à son pouvoir et à sa personne toutes les ambitions, toutes les énergies, tous les intérêts. Â mesure que la puissance royale s'affaiblit, s'efface la dualité de leur condition ou de leurs services. Et les liens qui enserrent leur personne enlacent peu à peu toutes les terres qu'ils occupent, celles qu'ils ont reçues du roi aussi bien que celles qu'ils tiennent de leur seigneur.

Ainsi, de mêm^ qu'elle va grossir le patrimoine des puissants et des riches, Vadprisio des petites gens, des simples libres va s'agréger au domaine du fonctionnaire royal, comte, vicomte, vassus dominicus. Voilà une autre cause de disparition. — Ce sont enfin les rois eux-mêmes qui, dès la fin du ix^ siècle, détruisent l'œuvre de leurs prédécesseurs et donnent à des particuliers ou à des couvents les biens défrichés avec leurs possesseurs.

Nous possédons quelques-unes de ces chartes où nous voyons une terre du fisc passer, avec les aprisionnaires qui l'habitent, sous la domination d'une église. En 866, l'abbaye de Besalu demande à Charles le Chauve le villare Revidager, défriché par des Goths et des Gascons, arraché au désert, mis en culture. Ce villare est évidemment une adprisio, Charles le Chauve fait droit à cette requête *. Voilà donc des hommes libres qui passent sous la puissance d'un monastère. Ces concessions durent être assez fréquentes. En 881, nous voyons par deux diplômes que l'église de Narbonne a sur son territoire des cultivateurs espagnols, que l'abbaye de Saint-Polycarpe possède également des lots cultivés par des émigrants. Or, ces hommes sont libres; ils ont défriché le sol où ils ont été établis; en

i. H. L., t. II, n» 166 (22 fév. 866).

raison de ces lotissements, ils ont dû le service royal. Us avaient donc été cédés, avec leur terre^ par la royauté ^ Les donations aux églises ne furent pas moins nombreuses sous Charles le Chauve et ses successeurs que sous Charlemagne et sous Louis le Pieux. Mais le domaine royal n'était plus inculte : la plupart des fiscs avaient été partagés entre les émigrants. Ce n*est plus la terre déserte, sans valeur, que donne le roi aux églises, ce sont les lots mêmes que les aprisionnaires ont cultivés.

En passant sous la domination d'une église, ces hommes gardent évidemment leurs terres et leur condition. Les diplômes de 881 indiquent nettement que leur liberté ne doit pas subir d'atteinte *. Ils ont toujours le droit de léguer, de vendre leur lot. Ils le « possèdent w mais prenons garde qu'en cédant la haute propriété de leur sol, le roi cède aussi leurs services. Il abandonne au couvent les prestations qu'ils lui doivent, le service militaire dont ils s'acquittent, les redevances* que le fisc a pu leur imposer 3. Ces devoirs se transforment. Ils prennent un caractère privé : ils ne sont plus la contribution du sujet au prince, mais d'un homme à un autre. Comme leurs terres, ces hommes cessent de dépendre de la puissance publique : ils sont entrés dans une seigneurie.

On voit ce que sont devenus, à la fin du ix* siècle, la plupart des hommes libres établis par Charlemagne et Louis le Pieux sur les terres du fisc. Sur quelques points, Yadprisio a donné naissance à un grand domaine : partout ailleurs elle s*est agrégée aux possessions du riche, aux terres du comte ou du fonctionnaire royal, au territoire d'une église ou d'un couvent. Le

1. H. L., l. V, n® 2. Saint-Polycarpe. »• Petiitabba uthomines iiberi commanentes infra terminos ejusdem monasterii quos prœfixerunt auctoritale domîni Ludorici... et Bernardus comités, terras quas ex eremo quiète possideant et congruum obsequium sicut ingenui, exinde eidem monasterio exhibeanl... » Narbonne. /j., ibid. n<* 3. « Si vero infra istas villas homines Hostolenses vei Hispani fuerint...

2. H. L., t. V, n<^ 2. « Congruum obsequium, sicut ingenui eidem monasterio exhibeant, ne eorum ingenuitas vel nobilitas vilescat. »

3. H. L., t. V, n*^ 3. « Quidquid jus fisci inde exigere débet totum ad opus sanctâe ma tris ecclesiae Narbonnensis jure perpetuo concedimus obtinendum. »

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plus grand nombre de ces cultivateurs libres ont cessé d'être les sujets du roi pour devenir les hommes d^un seigneur. Et s'ils conservent toujours leur terre et leur liberté, Tune et laulre, enfermées dans Tenceinte étroite d une seigneurie, voient peser sur elles des charges plus lourdes. Au ix® siècle, ils se transforment en censitaires, libres de nom, dépendants en fait et de la terre qu'ils occupent et du maître qu'ils servent.

L'histoire de Vadprisio nous aide ainsi à comprendre l'évolution sociale et économique qui préparait la société féodale. Les faits qu'elle nous montre sont une contribution à l'étude de ses origines. En réalité, elle avait été, à ses débuts, une œuvre économique et sociale à la fois. Obligés de reconnaître le patronage, les premiers Carolingiens avaient essayé de le contenir. Ils avaient voulu sauver la population libre des campagnes et défendre la petite propriété. Uadprisio fut une de ces mesures. Par ce partage des terres, les rois franks voulurent également repeupler un pays et s'assurer des sujets. Ils avaient créé ce système d'occupation du sol pour combattre les forces sociales qui poussaient les hommes vers l'universelle protection et l'universelle dépendance. Contrairement à leur attente, Vadprisio devint une de ces forces. Elle a contribué à former les grands territoires des églises ou des seigneurs : elle n'a pas réussi à défendre le principe de la petite culture et de la petite propriété. Un autre de ses résultats fut d'affaiblir la royauté même en la dépouillant. — Au vm® siècle, au début du ix*", on ne prévoyait pas ces conséquences. Quand un régime a contre lui la puissance des intérêts ou des mœurs, il s'oppose en vain aux transformations qu'il prévoit et qu'il redouté. Toutes les mesures qu'il prend ne servent qu'à hâter sa chute, et les armes qui le frappent sont souvent celles qu'il a forgées lui-même pour prolonger son existence et se soustraire à la destinée.

Imbart de la Tour.

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