‹ Mélanges Paul Fabre; études d'histoire du moyen âgeChapitre 222 sur 312 · SAINT DOMINIQUE A-T-IL COPIÉ SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

SAINT DOMINIQUE A-T-IL COPIÉ SAINT FRANÇOIS

doute, des Prêcheurs vivaient aussi à Prouille, mais ils n'étaient que les administrateurs temporels et les directeurs spirituels du couvent, et la vie qu*ils y menaient ne saurait représenter celle de rOrdre tout entier. En réalité, lorsque saint Dominique prit part au chapitre général des Mineurs, en 1218, ses frères et lui ne possédaient que peu de chose. La bulle de 1216 qui celle-là est adressée non plus à Fouille, mais à TOrdre des Prêcheurs, dont le siège était au couvent de Saint-Romain de Toulouse, ne mentionne parmi ses biens que la villa de Casseneuil et les revenus bien précaires de deux églises ^. L*acte de Foulques de 1215 nous décrit les compagnons de saint Dominique parcourant les campagnes à pied, sans provisions, sans équipages; à ce signalement, nous voyons que les Prêcheurs de 1215 ressemblaient tout à fait à ceux qui, dès 1205, s'étaient groupés autour de Diego. La pauvreté évangélique était restée leur idéal, et pour Tintroduire dans son ordre, saint Dominique n'avait pas eu besoin de copier saint François.

D ailleurs pour expliquer les ressemblances de ces deux fondations religieuses, est-il si nécessaire de recourir à Thypothèse du plagiat? Ce qui avait rendu si inefficace la mission çister" cienne en Languedoc, c'était le luxe des moines : à l'austérité des Parfaits, les Prêcheurs devaient opposer la pauvreté évangélique. D'autre part, ce qui pouvait rendre vraiment humble et méprisée la vie que les Pénitents d'Assise voulaient mener, c'était le détachement absolu des biens de ce monde ; saint François devait célébrer ses fiançailles mystiques avec la Pauvreté. Pour atteindre le but qu'ils s'étaient proposé, chacun de son côté, saint François et saint Dominique n'avaient qu'à copier TEvangile.

Jean Guiraud.

i. Balmb, Cart. de iaint Dominique^ t. II, p. 272.

JOURDAIN D'OSNABRUGK

ET LA NOTICIA S/ECULV

Depuis que Georges Waitz, en 1869, dans le XIV* volume des Mémoires de l'Académie Royale des sciences de Gôttingue, a rendu accessible au monde savant, par une nouvelle édition critique, le livre du chanoine Jourdain d'Osnabriîck sur le Saint Empire Romain, jadis très répandu et très lu, notamment au XV® siècle, et plus tard négligé pendant des siècles, Tintérêt de ceux qui s occupent d*histoire politique et ecclésiastique a été de nouveau captivé par cet écrit curieux et justement célèbre.

L'auteur traite en détail, au point de vue de l'histoire, de la politique ecclésiastique et de la politique générale, de la situation

1. Les développements qui suivent sont publiés ici, en substance, tels que je les ai produits, en août 1897, au 4« Congrès international des savants catholiques à Fribourg en Suisse, en présence de notre inoubliable ami Paul Fabre. Depuis, M. Franz Wilhelm a publié dans les Mittheilungen des Instituts fur œsterreichische Geschichtsforschung^ vol. XIX, 1898, pp. 615 et sq., son intéressante dissertation sur die Schriften des Jordanus non Osnabrûek. Ein Beilrag zur Geschichle der Publizistik im 43, Jahrhundert et a eu le mérite d'y joindre une nouvelle édition de la Noticia ssbcuU (pp. 661- 675). Il s'est appuyé pour ce travail sur trois manuscrits de lui connus, dont deux appartiennent à la Bibliothèque de la Cour de Vienne, mss. n* 595 saec. XIV et n® 435 saec. XIV ; le troisième est le ms. 2777 saec. XIV de la Bibliothèque Grand-ducale de Darmstadt. J'ai eu deux autres mss. sous les yeux : Clm 27256 chartac. saec. XIV de la Bibliothèque Royale de Munich ; il contient la Noticia sœculi et ce qu'on appelle le Pavo; puis j*aî pu aussi examiner le texte de la Noticia, tel qu'il se trouve sous le titre de Liber de cursu sœculi^ dans le ms. 3184 fonds latin de la Bibliothèque Nationale à Paris. Contrairement à Franz W^ilhelm, jq persiste à penser que la Noticia Sœculi et le Pavo n'émanent pas de Jourdain d'Osnabrûck, mais du chanoine Alexandre de Roes et que la Noticia est adressée à un Romain. Sous ce rapport, je m'écarte aussi de l'opinion du P. Emile Michael S. J., qui a publié récemment dans la Zeitschrift fur Katholisehe Théologie XXIV, InnsbrOck, 1900, pp. 751-756, une petite étude intitulée Zum Pato des Jordanus von OsnabrQck.

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du Saint Empire Romain, telle qu'elle s'offrait à la fin du XIII* siècle aux regards de Tobservateur intelligent et réfléchi.

Les relations de la puissance impériale avec la papauté et la situation vis-à-vis de ces deux grandes puissances des trois grandes nations de TOccident placées à la tête de la civilisation, des Italiens, des Allemands et des Français, et les rela-* tiens dé chacune de ces trois nations vis-à-vis des deux autres, retiennent d*une façon particulière son attention dans cet examen.

" Une conception réellement élevée de la signification, dans rhistoire du monde, de la puissance impériale anime tout Tëcrit, mais au même degré un esprit de fidélité et de dévouement vis<* à-vis de la papauté et de TEglise. Avant tout l'auteur y cherche, au plus fort de la lutte des trois nations rivales du continent européen, des Italiens, des Français, des Allemands, à émousser Tacuité des oppositions internationales et à établir entre les intérêts légitimes des trois nations Tharmonie et la conciliation nécessaires pour le salut de la chrétienté tout entière.

Son observation personnelle lui a fait connaître et appréciei les mérites comme les défauts des trois nations : le penchant des Romains pour la domination, la cupidité et la discorde intérieure, mais aussi leur attachement absolu et unanime à la foi catholique. Les Allemands, aussi, font fausse route, lorsque leurs princes, tant ecclésiastiques que séculiers, dans l'excès de leur penchant pour la domination et la cupidité, s'arrogent les droits de l'empereur ; quant aux allures de vie séculière des évêques allemands, il ne veut pas trop les blâmer, car ils ne sont pas les successeurs de l'apôtre qui, lors de la passion du divin Sauveur, s'enfuit nu en abandonnant son vêtement, mais ceux, à bien des égards, de cet autre apôtre (Pierre), qui tira le glaive et coupa l'oreille du serviteur du grand prêtre. Comme Pierre, ils renient parfois le Seigneur en répondant à la servante ; mais après la chute, ils ne se relèvent, souvent, qu'avec plus dfe vigueur.

Quant aux Français, ce n'est pas mal à propos, d'après Jourdain, qu'ils sont nommés Gallici; car comme le coq, le gallus^ ils ont de mauvaises, de bonnes et de très bonnes qualités qui sont énumérées en détail. Notre auteur exprime à cette écca^ioîi

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une manière de voir digne de remarque : les mauvaises qualités des Français appartiennent au bas peuple, elles sont dans sa nature ; les bonnes à la noblesse ou à ceux qui, sortis du peuple, ont changé par une bonne habitude leur nature en ellemême inférieure. Les très bonnes qualités des Français, la circonspection^ la vigilance, le bon gouvernement des subordonnés, ^e souci du bien-être matériel du prochain distinguent les bons et solides prélats français.

Chacune des trois nations rivales a sa mission dans l'histoire 'du monde et, si Ton veut y voir régner le bon ordre qui convient, il faut la maintenir et la défendre : aux Romains donc la papauté; aux Allemands, TEmpire; aux Français, doués pardessus tous les autres de la force de Tintelligence, la puissance universelle de la science telle qu'elle s'est concentrée dans l'Université de Paris. Charlemagne, pour distinguer les Français, l'y transplanta jadis de Rome et c'est à Paris, désormais, que l'intelligence et Téloquence françaises démontrent la vérité de la foi catholique. Cette foi a son plus ferme appui dans la ferme confession des Romains ; la magnanimité des Allemands la propage en tous lieux par la puissance de l'Empire. Par ces trois puissances universelles, parla papauté, l'Empire et la science, la sainte Eglise catholique est, comme par trois forces vitales, vivifiée, accrue et gouvernée. Par ces trois éléments, qui forment en quelque sorte le fondement, la paroi et le toit, l'édifice de l'Église est aussi extérieurement achevé.

Mais Charlemagne donna encore aux Français en partage une distinction toute particulière. En décidant, avec Tassentiment du pape et en son nom, d'inspiration divine, qu'il serait à jamais pourvu à l'Empire Romain par le choix canonique des princes électeurs allemands, il donna à ses descendants de la maison carolingienne un privilège important. Il avait reçu lui-même par droit d'héritage le grand royaume des Francs embrassant l'Allemagne et la France. Dès lors, il lui sembla qu'il ne serait pas convenable, qu'il serait même dur de dépouiller entièrement ses héritiers de la dignité royale, ce qid pourtant pouvait facilement arriver si le choix des princes électeurs allemands plaçait à la tête de Tempire un personnage n'appartenant pas à la race carolingienne. C'est pourquoi il jeta les fondements de cette disposi-

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lion, que dans une partie du grand empire des* Francs, savoir dans la France proprement dite, ses descendants devaient régner comme rois par droit d'héritage, et qu'ils ne devaient être placés sous Tautorité d'aucun chef temporel, pas même de Tempereur, et seraient au contraire complètement affranchis de la souveraineté de TEmpire. Et pour fortifier encore la considération dont jouirait cette France, détachée d'un plus grand empire, mais indépendante, il transféra ultérieurement l'Université de Rome à Paris. Mais l'Empire doit rester aux Allemands et ce serait une témérité de troubler l'ordre existant, lequel sans aucun doute a été établi par le Saint-Esprit à la mesure des qualités et des 'mérites des hommes. Ce n'est pas seulement la sagesse humaine qui a ainsi disposé les choses par des mobiles nécessaires et rationnels ; des présages divins ont longtemps à l'avance annoncé que l'Empire à la (in des temps devait être transmis aux. Allemands.

Les indications de cette courte esquisse suffisent à faire reconnaître quelle est la haute importance des développements historiques et politiques contenus dans le Tractatus de praerogativa Romani imperii. Aujourd'hui encore ils sont de nature à attirer notre vif intérêt.

Nous éprouvons le désir de savoir quand, où, dans quelles circonstances et dans quel but Jourdain d'Osnabrûck écrivit son traité, s'il ne fit que suivre, comme savant^ ses goûts historiques ou si, comme politique, il se proposa également d'exercer ainsi une action pratique sur la marche générale des événements.

Pour répondre avec sûreté à ces questions, tournons d'abord notre attention sur un autre écrit, qui fut composé quelques années après le traité De praerogativa Romani imperiiy Ir Noticia sœculi, comme on l'appelle, que Th. G. von Karajan a publiée dans les années 1849-50, pour la première et unique fois, non sans erreurs, dans les mémoires de l'Académie Impériale de Vienne, d'après un manuscrit de Vienne *. Ce dernier écrit pré-

1. Th. g. von Karajan, Zur Geschichte des KonziU v, Lyon ^245, dans le II* volume des Denkschriften der philosoph. hislor, kl, der Kaiserl. Acad, su Wien^ 4850. Depuis, comme il est déjà dit ci-dessus, p. 330, a. 1, Franz WiLHELM a établi une nouvelle édition critique de cet écrit, dans les MUtheiiungen des Instituts fur œsterreich, Geschichtsforschung 1898.

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sente divers points de contact avec le traité de Jourdain d*Osnabruck. Le titre Noticia sœculi pourrait être à bon droit traduit par a Coup d'oeil sur la situation du monde ». Le sujet est beaucoup plus succinctement traité que dans Técrit de Jourdain, mais les pensées fondamentales sont les mêmes. Plus d'une fois, on rencontre des emprunts textuels au traité du chanoine d*Osnabrûck ; çà et là, on a plus complètement et plus exactement mis à profit les sources que le chanoine a dû aussi avoir sous les yeux. D une manière générale, les sources sont aussi nommées directement dans la Noticia sœculi^ un peu plus fréquemment que cela n*est le cas dans le traité du chanoine. Notre Aolicia partage rhistoire de Thumanité en cinq âges, ceux de Tinnocence, de la loi de nature, de la loi civile, de la grâce et de la gloire. Le premier ne dura que peu de temps, jusqu'à la chute de rhomme ; le second, depuis cette chute jusqu'à la législation de Moïse; le troisième, depuis la législation du Sinaï jusqu'au Christ; le quatrième, depuis le Christ jusqu^à la fin du monde ; le cinquième, depuis la fin du monde pendant toute Téternité.

L'âge de la grâce peut à son tour être subdivisé en quatre parties : 1° la période des apôtres et des martyrs, alors que les tyrans païens persécutaient TEglise ; 2** la période où les saints confesseurs avaient à souffrir des persécutions de la part d'hérétiques notoires ; 3° la période où le clergé à cause de ses péchés sera en butte aux vexations du peuple chrétien, c'est-à-dire le temps où l'Eglise sera purifiée de l'hérésie simoniaque (ab heresi simoniaca) ; et enfin 4° la période où les vrais chrétiens auront à subir sur toute la surface de la terre la persécution de l'Antéchrist.

La l\oticia sœculi n'expose en détail que la troisième période, c'est-à-dire celle qui est encore en cours, dans laquelle le clergé a à endurer de mauvais traitements de la part du peuple chrétien et où l'Eglise doit être purifiée de la simonie. D'après une prophétie datant de Tannée 1205, contenue dans le livre de la semence des Ecritures [in libello de semine scripturarum)^ cette période prendra fin en l'année 1315 et en même temps la Terre Sainte sera affranchie de la domination des infidèles.

Comme l'auteur, ainsi qu'il le dit expressément, écrit au commencement de l'année 1288, pendant la vacance du siège ponti*

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fical qui eut lieu par suite de la mort du pape Honorius IV, le 3 avril 1287, les derniers grands événements de l'histoire de Thumanité jusqu'à la venue de TÂntéchrist doivent donc, d'après son opinion, s^accomplir dans les vingt-sept prochaines années. Depuis le couronnement de Tempereur Frédéric II, auquel le pape Honorius III procéda en Tannée 1220, la puissance de l'Empire s'est évanouie jusqu'à n'être presque plus qu'une ombre; la puissance de l'Église et de la papauté , par contre, au temporel comme au spirituel, a grandi en proportion démesurée. L'Empire ne peut pas être aiTaibli davantage sans être voué à la ruine complète, la papauté ne peut pas monter plus haut sans rejeter complètement son caractère spirituel et se transformer en une puissance laïque. Depuis le deuxième concile de Lyon au contraire, depuis 1274, c'est-à-dire depuis Grégoire X et Rodolphe de Habsbourg, c'est l'évolution inverse qui a eu lieu. La puissance de l'Église diminue, la souveraineté de l'Empire prend un nouvel essor. C'est sur les royaumes des Romains et des Francs que repose l'organisme extérieur [res publica) de l'Église romaine en Europe; mais ces peuples se répartissent entre les trois pays d'Italie, d'Allemagne et de Gaule. De même, d'après l'ordre établi par le Dieu en trois personnes, le sacerdotium (la papauté), le regnum (l'Empire) et le studium (la science) composent l'Église une. La foi de Jésus-Christ doit être dirigée [regatur) par ces trois puissances [principatibus) : le sacerdotium, le regnum et le studium. Le sacerdotium doit avoir son siège en Italie, le regnum en Allemagne et le studium en Gaule. Les trois nations qui habitent ces trois pays ont des mœurs différentes. L'auteur de la Noticia sœculi énumère alors, dans une exposition plus détaillée encore que ne l'avait fait Jourdain d'Osnabrûck, leurs bonnes et leurs mauvaises qualités. Chez les Italiens, il reconnaît Vamor habendi ; chez les Allemands, Yamor dominandi ; chez les Français, Vamor sciendj. Il mentionne en outre comme bonnes qualités : chez les Italiens, la sobriété, la discrétion, la longanimité, la prudence ; chez les Allemands, la magnanimité, la libéralité, la résistance aux méchants, la cpm passion pour les malheureux ; chez les Français, la justice, la modération, l'esprit de concorde, la politesse. Les mauvaises qualités sont : chez les Italiens, la cupidité, la

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« ténacité » {tenacitas), Tenvie, les dispositions vindicatives; chez les Allemands, la cruauté, la rapacité, Timpolitesse, l'esprit de discorde ; chez les Français, la superbe, la luxure, la vantardise {clamor), la loquacité, l'inconstance, l'amour-propre, le mépris des autres. Parmi ces mauvaises qualités sont attribuées principalement : aux Italiens, la cupidité, Tenvie: aux Allemands, la rapacité (rapacitas)^ l'esprit de discorde; aux Français, la superbe, la luxure.

Ces mauvaises qualités se montrent, pour chacun de ces trois pays, dans la classe qui domine dans chacun d'eux ; ainsi, en Italie, dans le peuple, ïavaritia et ïinvidia ; en AUemagne, dans la chevalerie, la rapaciias et la discordia ; en France, dans le clergé, la superbia et la luxuria. C'est à cause de leurs péchés que les Français ont dû, dans les années qui ont précédé, subir de la part des Aragonais une profonde humiliation.

De même, dans le temps qui va suivre prochainement, le clei^é séculier sera humilié par les ordres mendiants, et principalement par les Frères Mineurs auxquels le Christ a mystérieusement donné pour ceinture le fouet de chanvre avec lequel il chassa les vendeurs et les acheteurs du temple. Les Italiens, les Allemands et les Français ne peuvent pas être gouvernés d'après les mêmes lois. Mais comme le gouvernement du monde a son point culminant dans rÉglise Romaine, il faut que le pape, en sa qualité de père de famille plein d'amour et de sagesse, guide le peuple français comme un fils obéissant, l'allemand comme un frère qui aspire au même rang, l'italien, par contre, comme une maison un peu récalcitrante [tamquam familiam recalcitranieni)y et les autres peuples comme des proches et des voisins. L'inobservation de ces principes a, sous le précédent pape« Martin IV, français' de naissance, montré d'une manière particulière ses dommageables effets. Car, dans son amour pour la France, il a bouleversé toute l'Église de Dieu, en voulant gouverner le monde entier à la manière des Français. Mais par cette prédilection contraire à l'ordre, il a fait plus de mal à la nation française et à la maison royale de France que n'eût pu le faire une persécution ouverte. Combien de Français, dans les pays d'outre-mer, en Grèce, en Sicile, en Calabre, en Apulie, dans la Romagne, en Catalogne, en Aragon et

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en Hongrie, sur terre et sur mer, ont péri par la peste, par la faim et par la guerre ? il est absolument impossible d'en faire le compte. L^auteur voudrait ne pas parler des Grecs se retirant, sous le pape Martin IV, de Tobéissance vis-à-vis de FEglise Romaine et de Tunité de la foi, tandis que sous Grégoire X encore le vénérable Frère Jérôme d'Ascoli, alors général des Frères Mineurs, présentement, au commencement de 1288, cardinal-* évêque de Palestrina, avait avec beaucoup de peine établi Tunion des Grecs avec Téglise d*Occident. Déjà pour ce motif, il parait être avantageux au plus baut degré qu'un Romain, ou au moins un Italien soit élu comme pape et un Allemand comme empe* reur. Car ce n'est pas sans motif, c'est Topinion de l'auteur, que le Saint-Esprit a établi que la papauté serait aux Romains et Tempire aux Allemands. II ne faut pas voir là à la vérité l'indi-» cation d une nécessité absolue, mais celle seulement d une convenance particulière [congruitas). Car beaucoup de Français, de Grecs et d'hommes d'autres nations — viri sanctissimi — ont été appelés par Dieu à la papauté et beaucoup de Romains ne sont pas même aptes à des emplois inférieurs ; encore moins donc à la papauté. On l'a éprouvé [vidimus) avec le seigneur Jean Buccamazi, cardinal-évêque de Tusculum, qui avait été envoyé en Allemagne comme cardinal-légat, en l'année 1286, Par sa faute, il répandit Tagitation dans l'Allemagne entière et pour ce motif il fut renvoyé par les prélats et le clergé, d'une façon irrespectueuse, au concile qu'il avait convoqué (le 16 mars 1287) à Wûrzbourg. En quittant l'Allemagne, il se rendit en France, à Cambrai, où il eut à subir un affront plus grand encore, puisque l'évêque de cette ville fit jeter en prison par son bailli [balivum), le propre frère du cardinal, un chevalier.

On pourrait dire aussi avec quelque vraisemblance qu'un membre d'un ordre religieux ne convient pas pour être pape; car, de même que l'amour pour son propre peuple, l'amour pour son propre ordre peut aussi devenir pour le pape un motif dirigeant.

11 suffit donc d'élire pour pape un prêtre romain ou italien (du clergé séculier), qui extirpe la cupidité et Ten vie et qui soit ferme dans la foi. énergique dans l'action et ardent dans l'amour,

MéUngeê Paul Fahre, 22

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comme Pierre. Comme empereur {ad regnum) qu'on élise un Allemand, appartenant à la chevalerie, de haute naissance, i^agnanime et prudent, comme Charlemagne Ta été {generosus^ magnanimus et prudens sicut fuit Carolus), Le mot allemand tt Koenig » est en eiFet lexpression de ces trois vertus; car <c Cunig » signifie « de race illustre, hardi et instruit. » Sans aucun doute aussi, Charlemagne était un Allemand, quoiqu'il régnât sur des Gaulois. C'est dans sa langue maternelle, c'est-à-dire par des noms allemands qu'il nommait les mois et les jours et presque tous les rois francs portent aussi des noms allemands, eomme Childerich, Theodorich, Dagobert, Sigebert, Pépin, Charles, Louis, Lothaire. En français, ces noms ne sont que des désignations de personnes ; mais en allemand, ils ont une signification particulière, que Tauteur expliquerait facilement, s'il ne craignait pas la raillerie des Français.

Telles sont en substance les idées maîtresses de la Noticia sœculi. Elle a, comme le fait voir la comparaison, beaucoup de points communs avec le traité de Jourdain d'Osnabrûck. Les ressemblances de texte, comme cela a déjà été indiqué, sont nombreuses. Dans les deux écrits, on fait fortement ressortir la mission mystique de YImperiam romain-allemand. Tant que la puissance impériale sera debout, TAntéchrist ne viendra pas. C'est seulement après sa destruction que le « fils de perdition » [filius perditionis) pourra donner libre cours à sa funeste mission. C'est pourquoi, dans les deux écrits, le pape et les Romains sont énergiquement avertis de ne pas hâter la chute de la puis^ sance impériale.

L auteur de la Noticia ^œculi, lui aussi, est un Allemand ; ses observations plus haut reproduites sur la signification particulière donnée dans la langue allemande aux noms des rois francs ne laissent place à aucun doute à cet égard. . D'après tout ce qui précède, Georges Waitz, auquel, lorsqu'il donna son édition de Jourdain d'Osnabruck, la Noticia ssrcuU n'était. sans doute pas connue, n'a pas hésité plus tard, dans le court article qu'il lui a consacré dans VAllgemeine Deutsche Biographie, à lui attribuer aussi la Noticia.

Je tiens que c'est là une erreur; mais à la vérité, je crois aussi, pour ma part, que des relations personnelles ont existé

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entre les* auteurs des deux écrits et même que Tauteur de la Noiicia sœcali a aidé Jourdain d'OsnabiSick par des communications personnelles et en mettant des sources à sa disposition, lorsque Jourdain, quelques années avant qub fût composée la Noticia sœculi, à la fin de 1280 ou au commencement de 1281, écrivit son célèbre traité. Peut-être Tguteur de la Nôlicia sœculi a-t-il ajouté au traité, une fois terminé, du chanoine d^Osnabriick une phrase ou deux. ^

Mais, malgré toute la concordance de vues des deux auteurs, il se manifeste dans divers passages une différence de vues digne de remarque, qui exclut à mon avis Thypothèse de Tidentité des auteurs.

Jourdain désigne, constamment et justement, Tautoritë impériale comme étant Vimperium Romanum ; la Noticia à la vérité parle aussi çà et là de Vimperium Romanum, mais le nomme — ce qui est surprenant — précisément dans dés passages décisifs, le regnum ou regnum Romanorum,

Une autre différence me parait plus significative. Jourdain est un ami de TEmpire et un admirateur de Rodolphe de Habsbourg, mais malgré cela, ou peut être précisément à cause de cela, un adversaire décidé de la maison de Hohenstaufen. Frédéric I^' et Frédéric II encourent tous deux son blâme. En ce qui concerne Frédéric I*', il ne veut pas décider s*il a acquis la dignité royale prece vel pretio^ virtute vel vitio. En tout cas, il veut par cette remarque jeter sur lui un certain discrédit II développe cette pensée, que Frédéric \^ a pu arriver à la dignité royale par VAmbitus et la corruption.

A cet ordre d'idées se rattache d'une manière immédiate cette déclaration faite par Jourdain avec une grande précision : il sait qu'à partir de Tépoque de Frédéric I", les empereurs, par conséquent ceux de la maison de Hohenslaufen, ont peu fait ou n'ont rien fait qui soit digne de louange ou de blâme avec le plein assentiment des princes proprement allemands, c'est-àdire, d'après Jourdain, des princes de sang franco-allematid des pays bas-allemands et du nord de l'Allemagne. Ils ont au contraire, dit-il, gouverné TEmpire avec l'aide des Souabes, des Bavarois et des Alamans établis tout à fait aux frontières [ulteriores Alamanos)^ de sorte que depuis lors l'Empire a été uni-

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versellement désigné dans le peuple non plus comme un regnunt Germanie vel Theutonie seu Romanorum^ mais comme regnum Almanie. Ita sub Suevorum imperio^ ajoute Jourdain, poiesias et auctoritas imper ialis augeri desiit et vehementius decrescere incepit.

Toute l'aversion du Saxon du nord de TAUemagne contre la dynastie souabe de la haute Allemagne trouve ici sa complète expression.

Enfin le jugement de Jourdain sur le dernier qui fut puissant parmi les Hohenstaufen, Frédéric II, est aussi sévère que pos> sible. Sa déposition par le pape Innocent IV est seule mentionnée, et il est fait application à ce souverain des paroles du prophète Habacuc, c. III, v. 13 ; Percussisti caput de domo impii, denudasti fundamentum, usque ad collum^ maledixisti sceptris eiuSy capiti bellatorum eius. Les condamnations du pape contre Frédéric II frappent ainsi la tête de Fimpie, c'est avec justice que sa puissance est ébranlée et que la malédiction s'étend sur son sceptre et sur la tète de ses guerriers.

De cette disposition particulièrement hostile à Tégard des Hohenstaufen, aucune trace ne se trouve dans la Noticia ssbcuU, L'auteur ne mentionne pas la déposition de l'empereur, mais bien son couronnement par le pape Honorius III, et il fait plutôt entendre des paroles de glorification lorsqu'il dit encore de Frédéric II que m statu potentissimo Romanum tenait imperium '•

Je ne crois donc pas me tromper en attribuant la Noticia sœculi non pas à Jourdain d'Osnabrûck, mais à un autre auteur.

Celui-là aussi, je l'ai déjà désigné plus haut comme un Allemand. Je répète ce que j'ai dit :

La l\oticia sœculi, d'après la propre déclaration de son auteur, a été écrite au commencement de l'année 1288 ^. Le pape Hono-

1. Le sentiment gibelin, favorable aux Hohenstaufen se fait jour d'une manière plus vive encore dans le Pavo, qui est du même auteur que la Noticia sasculi. Comp. aussi P. E. Michael dans la Zeitschrift fur Kathol. TheoL XXIV, p. 752. C'est par ambition que le paon, c'est-à-dire le pape Innocent IV, dépouille l'aigle, c'est-à-dire Frédéric II, de ses plumes et les ajoute à son propre plumage. Cf. l'édition de Karajan, loc. cit., tirage à part, pp. 45 et 50, et Franz Wilhelmdans les Miltheilungen fur œslerr. geschichtsforschung XIX, p. 652.

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