BoNAiNi, Memorie inédite, p
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Et il est vraisemblable que le Triomphe de la Mort fut peint peu de temps après la terrible peste de 13i8, qui dépeupla la vallée de TArno. Il y a, on le voit, de fortes raisons pour attribuer au maître pisan, pénétré de la grâce siennoise et de la sévérité florentine, l'exécution d'une des œuvres les plus extraordinaires de la peinture italienne. Ajoutons, ce que nous n'avons pas dit encore, que la grande trilogie se complète, sur le mur en retour, d'autres compositions de même style, le Crucifiement, la Résurrection et FAscension. Ces fresques, très abîmées, souillées d'affreuses retouches, attirent peu l'attention ; pourtant elles se rattachent étroitement, par le caractère des figures et par leur encadrement, au Triomphe de la Mort et aux fresques voisines; elles sont l'œuvre du même auteur, ou, si l'on préfère, des mêmes auteurs '.
Tout ce plaidoyer en faveur de Traini nous permet donc de déclarer, avec M. Supino, qu'il a sans doute peint les fresques du Camposanto, et que peut-être n'était-il pas incai)able d'en concevoir l'idée. Mais, sur ce dernier point, nous sommes plus disposés à reconnaître avec Cavalcaselle que, s'il y avait à ce moment des peintres capables de cette conception grandiose, c'étaient assurément les Lorenzetti. Et l'hypothèse de Cavalcaselle, qui a paru si plausible à tant de critiques, eût été singulièrement fortifiée s'il eût connu une peinture qui a, semble-t-il, échappé à l'étude de tous les historiens d'art.
Cette peinture, exposée à l'Académie des Beaux-Arts de Sienne depuis dix ans, offre tous les caractères des œuvres des frères Lorenzetti, et particulièrement de Pietro, auquel d'ailleurs l'attribue le catalogue du regretté comte Palmieri Nuti 2. Elle est malheureusement dans un état pitoyable, sans retouches, mais usée à tel point par des lavages que certaines figures en ont presque entièrement disparu ^. Dans ses dimensions restreintes,
i. Vasari les attribuait à BufTalmacco. M. Thode a le premier reconnu leur parenté avec le» fresques voisines (Repert.fûr Kunstwissenschaft, 1888, p. 13-20).
2. La peinture, sur panneau de bois (H. 0, 60, L. 1, 20), porte le n<* 37 de la salle 2, au catalogue publié en 1895 (Catalogo délia Galleria del R. Isfituto provinciale di belle arti in Sicna, p. 36-37). Elle provient du couvent supprimé de Monnagnese, remplacé par les Écoles pour jeunes fîlles pauvres de S. Niccolo.
3. Il en existe une photographie, aussi bonne qu'il est possible, exécutée par M. Lombardi, de Sienne (n<> 2139 de son catalogue).
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ce petit panneau résume le vaste drame de la vie humaine, ce qu*on peut appeler l'allégorie du Péché et de la Mort.
Le drame commence dans le lointain. A gauche, dans une zone idéale, sorte de montagne boisée que délimite loutremer plus foncé du ciel, l'histoire de la faute originelle est contée selon les règles de la tradition primitive. Trois groupes, sur un même plan, représentent successivement la défense signifiée par le Seigneur à Adam et à Eve, puis la désobéissance, à Tinstiga* tion du serpent à tête de femme, de qui Eve a reçu la pomme qu'elle offre à Adam, enfin la terreur du châtiment : Adam et Eve, accablés, sont assis à Tabrî des arbres. Le Paradis terrestre est enclos d'une sorte de haie de feuillages jaunâtres, le gazon semé de fleurs bleues, blanches et rouges; et les figures, en camaïeu bleu, ont des rehauts d'or et de blanc. Tout ce prologue, avec ses petites figures comme entrevues à travers un voile d'outremer, reste très conforme à la donnée des miniatures byzantines et carolingiennes. Plus bas, c'est l'expulsion du Paradis : l'homme et la femme, vêtus de toisons de bêtes, l'un portant une houe, l'autre dévidant une quenouille, s'éloignent avec effroi, chassés par le geste noble et violent d'un grand ange aux ailes de flamme, et devant eux s'élance la Mort pour leur montrer la route. Le sol qu'ils commencent à fouler, la campagne siennoise, apparaît mamelonné, pierreux, coupé de profonds ravins et de maigres gazons. Plus bas encore, la scène se rapproche de nous, et voici que le premier acte du drame s'achève par le meurtre d'Abel. Le jeune pâtre est étendu sur le sol près de la massue qui l'a frappé, et Gain debout, la tête levée, semble écouter dans les cieux la voix qui le maudit ; et l'on distingue à peine la fumée de leurs sacrifices, l'une qui monte droite vers le ciel, l'autre qui rampe et s'enfonce dans la terre. Un palmier, adroite, sépare ce dernier épisode du premier acte de la grandiose composition qui emplit tout le centre du panneau.
Ce second acte, le Triomphe de la Mort, a été conçu par le peintre avec une hardiesse nouvelle et sublime. Les morts gisent sur le sol. Tous ont été fauchés, pape, empereur, cardinal, clercs et laïcs, et guerriers couverts de leur armure ; lamentable amas au-dessus duquel surgit la Croix où le Rédempteur lui-même agonise. Et la grande figure de la Mort aux ailes noires s'élance
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audacieusement et brandit la faux au-dessus de la tête de celui en qui est la Vie : Mors et Vita duello — conflixere mirando.
Un ««^Triomphe de la Mort » de PietroiLorenzetti (partie centrale).
L'allégorie nous est expliquée par un vieillard à longue barbe blanche, en qui nous pouvons reconnaître Isaïe, prophète de la Passion divine : debout au pied de la Croix, il tient de la main
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gauche une longue banderole déroulée, sur laquelle, d un doigt impérieux, sa main droite indique une inscription, hélas ! aujourd'hui efîacée. Parmi les morts, un moine, un franciscain, tient aussi un long parchemin déroulé où plus rien ne se peut lire. Enfin, debout en face lun de l'autre sur le rebord du cadre, un vieil anachorète, sorte de nain barbu, tout enfoncé dans son capuchon, et la main appuyée à son bâton, et un vieux bourgeois de Sienne, tenant une bourse de la main gauche (ne serait-ce pas plutôt quelque maître de philosophie, tenant le sac qui renferme Técritoire ?) brandissent deux autres grands cartels ; et, là aussi, toute inscription a disparu. — Plus loin vers la droite, ce sont encore deux étudiants qui discutent, soutenant du geste leur dialectique; derrière eux se prolonge Tamas des cadavres, têtes renversées, cheveux épars, bras étendus tragiquement. Phis haut passent les heureux de la vie, ou, plus simplement, les vivants heureux de vivre encore ; car, les premiers, viennent deux vieux mendiants à face grimaçante et racornie, l'homme et la femme, appuyés à leurs bâtons, et regardant avec stupeur le Christ en croix qui meurt pour eux. Puis les riches et les joyeux : deux jeunes femmes qui se penchent vers les cadavres, et la plus grande, épouvantée, a saisi l'autre par le poignet. Une noble dame, d'aspect mûr, les suit d'un air tranquille et majestueux. Enfin ce sont deux jeunes seigneurs qui reviennent de la chasse, Tun tenant son arc, l'autre un faucon sur le poing, et ils causent avec animation, tandis que leurs chiens les observentet attendent. Toute la scène se développe au pied d'une belle colline boisée que couronne un grand château crénelé entouré d'arbres et de murs ; d'autres collines fuient à l'horizon, et des nuages glissent dans le ciel.
Le dernier acte du drame se passe, comme le premier, dans le lointain et Tazur. A l'extrémité droite du panneau, le Christ Juge apparaît dans une gloire elliptique que soutiennent six séraphins d'un rouge de feu ; quatre d entre eux, ceux du haut et ceux du bas, soufflent en d'immenses clairons. Le Juge est assis, les pieds posés sur Tarc-en-ciel ; des rayons émanent de son corps. Son vêtement est écarté à droite, pour montrer la plaie du côté ; et des deux mains abaissées, l'une est ouverte, pour les bons, l'autre fermée, pour les méchants. Toutes les
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règles de Ticonographie byzantine sont fidèlement observées dans cette représentation du Jugement. A droite et à gauche, la Vierge et le Précurseur, agenouillés sur les nuages, implorent le Rédempteur, et, au dessous, deux anges de couleur brune tiennent la Croix surmontée de Técriteau, et dont le pied, où est encore Gxé un clou, ruisselle de sang; en même temps ils présentent les autres instruments de la Passion. Au bas de la scène, un groupe d'élus, dont Tun porte une grande croix sur Tépaule, à la suite d'un ange qui montre le ciel, s*élance d'un mouvement superbe, dans un flottement de draperies bleuâtres, vers la gloire entrevue, et plus loin c'est à peine si Tusure alTreuse du tableau laisse deviner la contre-partie, les ailes noires de la Mort pourvoyeuse de Satan.
Telle apparaît, dans sa simplicité puissante, la plus belle et la plus complète peut-être des allégories religieuses conçues par Tart du moyen âge. On en a, dès maintenant, saisi les rapports proches ou lointains avec les fresques de Pise. Mais il convient de préciser ces rapports. Rappelons-nous, au musée des Uffizi, le tableau attribué à Pietro Lorenzetti qui représente la Vie des Anachorètes ^ C'est un panneau quia été entièrement repeint au xvi^ siècle ; mais on peut encore y reconnaître, dans les attitudes, dans les proportions des figures, certains caractères qui rappellent de très près le panneau que nous venons de décrire. Cette peinture est un peu plus grande que la notre ; mais il en existe une autre, que nous ne connaissons que par la mention qu'en ont faite Rosini, Milanesi et Cavalcaselle, de dimensions moindres, voisine par le sujet de la fresque du Camposanto. Ce dernier panneau, qui a passé de la maison Frosini aux mains du peintre Rimedio Fezzi de Pise, qui la vendu à lord Lindsay, doit être resté en Angleterre *. On comprend Timportance de ce rapprochement. Voici donc deux tableaux contemporains, tous deux de Pietro Lorenzetti, dont Tun représente la Vie des Anachorètes, dont l'autre résume les allégories qui se développent au Camposanto en trois grandes fresques, le Crucifiement, le Triomphe de la Mort et le Jugement Dernier. Ces peintures sont antérieures
i. Peut-être Vasari Ta-t-il connu.
2. Le panneau des UfTizi mesure H. 0, 74, L. 2, 09. Sur Tautre pan-
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aux fresques de Pise. Le fait qu*on peut les attribuer de façon certaine à un Lorenzetti suffirait presque à le démontrer; mais il est bon d'insister sur quelques caractères intrinsèques de la peinture de Sienne, pour montrer qu elle doit être, non un résumé après coup, mais au contraire un résumé par avance des fresques pisanes.
L'allégorie, à Pise, s est morcelée. Le drame central est divisé, avec une puissance moindre. La faute originelle n'est point racontée en cette partie du Camposanto ; nous la trouvons à l'autre extrémité, en des fresques plus tardives ; mais est-ce qu'on ne songe pas au groupe de Caïn et d'Abel, de notre panneau, en voyant, dans la bordure du Triomphe delà Mort, à Pise', le buste d'un squelette qui tient en mains un cartel avec l'inscription tragique: Secundus natus Abel, primas mortuus; et, plus loin, le buste de Caïn, une massue à l'épaule, avec ce cartel ; Primas natus Kairij primas homicidal L'idée s'est transformée sous la main de l'artiste, qui cherchait plus d'unité dans cette nouvelle expression de Tallégorie ; mais comme elle est restée bien conforme au génie d'un Lorenzetti ! La figure de la Mort n'a plus l'audace de lutter contre Dieu même ; elle ne fauche que les humains; et le Crucifiement est narré à part, selon la donnée habituelle, d'ailleurs avec une prolixité de détails qui est bien de tradition siennoise. Le Triomphe de la Mort sur les heureux de ce monde est amplifié ; mais c'est le même amas de cadavres aux pieds de la grande faucheuse, ce sont les mêmes seigneurs et les mêmes dames réunis à Pise en une conversation charmante, et qui ne songent encore qu'à bien vivre. Et nous ne voyons plus dans la fresque ces vieux mendiants qui regardent le Christ mourir; mais l'idée s'est fortifiée en se traduisant dans le groupe merveilleux et digne d'un Breughel de ces estropiés qui gesticulent en appelant la cruelle qui les dédaigne. La cavalcade surprise par la vue des trois cercueils est une illustration, inconnue, semble-t-il, aux Lorenzetti, du dit des Trois Morts et des Trois
neau, v. (Rosini) Leltere pittoriche sul Camposanto di Pisa, !810, p. 52; MiLANESi, dans Vasari, éd. 1878, vol. ï, p. 473, note 2 ; et Cavalcasellk, Sloria, vol. III, 1885, p. 199-200, et note 1 de la p. 200.
1. Premier et second médaillons, à l'extrémité gauche de la bordure supérieure.