‹ Mélanges Paul Fabre; études d'histoire du moyen âgeChapitre 281 sur 312 · JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

JEANNE D'ARC

Les interrogatoires que firent subir à Jeanne d*Arc les prélats et docteurs réunis à Poitiers au mois de mars 1429 ne nous sont malheureusement point parvenus. Nous ne possédons pas davantage le compte rendu des délibérations dont la vocation de Jeanne fut Tobjet à ce moment critique. On sait cependant — tel est du moins le sens de la déposition faite, vingt-sept ans plus tard, par Tavocat Jean Barbin* — qu'un de ces examina-

teurs, Jean Erault, professeur de théologie, cita en faveur de la Pucelle, au cours de la discussion, une prophétie émanée d*une certaine « Marie d'Avignon. »

C'était sous Charles VI. Marie d'Avignon était venue, dit-on, trouver le roi et lui avait annoncé que le royaume traverserait de grandes calamités. J*ai eu, lui avait-elle dit, de nombreuses visions à ce sujet. Quantité d'armes me sont apparues; j ai eu peur, un instant, d'être obligée de les porter moi-même : il me fut dit de ne rien craindre, qu'elles ne m'étaient pas destinées, mais bien à une pucelle qui viendrait après moi et délivrerait le royaume. Jean Érault ne doutait pas, en 1429, — toujours d'après le témoignage de Jean Barbin, — que cette pucelle annoncée par Marie d'Avignon ne fût Jeanne d'Arc ellemême.

11 m'a paru curieux de rechercher ce que fut cette Marie d'Avignon, dont tout ce qu'on savait jusqu'ici est qu'elle se confond sans doute avec une certaine « Marie Robine^ dite la Gasque d'Avignon, » dont les « visions » sont rappelées dans un mémoire inédit du milieu du xv® siècle, découvert par Jules

1. J. Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, t. III, p. 83.

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Quicherat *. Des documents de diverses natures, de provenances française, romaine ou espagnole, vont nous fournir, à cet égard, des renseignements beaucoup plus détaillés.

Robert Gervais, évêque de Senez, dans le livre qu'il intitule prétentieusement Myrrha electa^ pour indiquer qu'à Taide de cet « aromate, » comme il appelle son ouvrage, il prétend dissiper les « puanteurs » du schisme, nous apprend que Marie Robine était originaire d'« Essach, » au diocèse d'Auch *. Cette localité porte aujourd'hui le nom de Héchac et fait partie de la commune de Soublecause, dans le département des Hautes- Pyrénées 3. Ainsi s'explique le surnom de « Gasque » ou de Gasconne donné à Marie Robine. On va voir quelle circonstance la fit également désigner sous le nom de Marie d'Avignon.

Elle souffrait, vers Tannée 1387, d'une maladie réputée incu* rable. Or, il n'était bruit alors que de miracles opérés à Avignon, sur la tombe d un cardinal de dix-huit ans, le pieux et noble Pierre de Luxembourg. Marie Robine fit comme tant d'autres : elle prit le chemin d'Avignon. « Très simple en Dieu et très dévote et catholique créature, » ainsi que la dépeint le célèbre Philippe de Mézières, elle se sentit appelée auprès du bienheureux : elle vint et fut guérie.

Les circonstances de sa cure, réputée miraculeuse, firent d'autant plus d*impression sur ses contemporains que le pape d'Avignon Clément VII y avait pris une part personnelle. La chrétienté, est-il besoin de le rappeler ? était alors partagée entre deux pontifes rivaux. Théologiens et canonistes opposaient l'un à l'autre Clément VII et Urbain VI ; de part et d'autre, on invoquait d'excellents arguments, et la question, au fond, était si délicate qu'on n'est peut-être pas encore parvenu à la trancher définitivement. C'est dire avec quelle joie, dans le camp clémentin, on crut s'apercevoir que le Ciel lui-même se prononçait en faveur du pape d'Avignon, en lui accordant le don des miracles. Marie Robine fut l'occasion de cette agréable constatation.

i. Aperçus nouveaux sur V histoire de Jeanne d'Arc (Paris, 1850, in-8<^), p. 73.

2. « Cuidam mulieri vocale Maria Robine, loci de Essach, Auxitanensîs diocesis. » (Bibl. nal., ms. latin 1467, fol. 52 r^.)

3. Arr. de Tarbes, cant. de Castelnau-Bivière- Basse. — La forme « Eschac » se trouve encore dans Expilly.

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Que s*éiait-il passé au juste ? Je ne saurais le dire. Philippe de Mézières, le seul écrivain qui nous renseigne à cet égard, se borne à de rapides allusions à des circonstances qu*il sait connues de la plupart de ses lecteurs K Je crois comprendre que la malade éprouva, dans le pied, puis dans la main, des contractions subites et douloureuses. Sa main notamment se referma et demeura crispée en serrant la corde de je ne sais quelle clochette. C'est alors qu'intervint Clément VII ; il invoqua probablement Pierre de Luxembourg et donna sa bénédiction : il n'en fallut pas plus pour rendre aux membres de la malade leur souplesse normale. A ce propos^ Philippe de Mézit^res donne à entendre que la confiance qu'inspirait aux partisans de Clément sa léi^il imité s'accrut grandement par suite de ce prétendu miracle, el Fauteur déjii cité de la Myrrha electa y voit positivement Tindice d'une désignation providentielle. Dieu, pour lui» a parlé : les fidèles s'en reposeront dorénavant sur son témoignage, certains qu'il ne saïutiit les induire en erreur : à cette occasion même, il répète le mot de Richard de Saint-Victor : Domine y si error est. a te i^so deceptî su mus ^.

Cette guérison dut avoir lieu entre 1 387 et 1 389 ; elle est, en effet» postérieure à la mort de Pierre de Luxembourg ' -^ 2 juillet t387) et antérieure à celle d'UrlKÛn VI ~ 13 octobre 1389); le

1. <A La très simple en Diout et très dovote et catholique créature Marie Rt,>biue, ap{.>elU*e des parties de Gas*.*oiirue pur revelacion et relacion dudjl beuoist cdixUuaL sou pie preiutereiueut tout sain et à «rrant doleur tortu en uu moineut» et» apK'S» sa oiam saine et ouverte et eu uq^ moment close et restraiucte, teuaul la e<.>ivle de la olochete. à la seule bene^iiction du Pasteur Deixmuaviv Clemeut VU du pie et de la main la dicte Marie publiquemeut çuerte» eu sa doulee créance conforte ma doulce suer en son élection... » i^o/i.ye <iu Vieil pe^Vrt-t ; 8:bi, nal.^ nis. l*nin«;ais ^^^t2, fol.

2. « Et ttichilomiiius miracula facta. diviaa Providentia ordinante. ex fide B. Petri aj.vstoli, per sjnct:'^i:nurn i» Christo pat rem et dominum douimuui Clemeutem VU cuidam uiuiierî vocale Maria Robine..., que secundum cursum nature i\oii potcrat cura ri» bec quidem coania predicta pivtestautur ip»u:n dom tnum Clecnernem VU predicium esse verum mouarcbaai u:k versa lis EcciOMe caLiioi.ce...» îLa ut eu m ornai coafidencia possiuius dom.îio Oeo dicere veri^a Hica.'di t^ue ipse dicit in prologo sai pnmi hori Je l"inif,i/e : Doni ae. si er'-or est, a le ipso decepti sumus ! -

M y rriia e4 ec/ a , loco -.'U. — C e t • e i e ni i e re p iï n .>e est e m p run tee au cba p . ii du livr« l«», et non, o.>uime !e J:t KoocH Gervais, au Prf:?ioirue du De Trinitaie.

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traité de Robert Gervais où il en est question est lui-même rédigé du vivant de ce pape ^ .

La miraculée de Héchac parvint donc aussitôt à la célébrité. Elle demeura en Avignon, ou revint s'y fixer. Nous l'y retrouvons, dans tous les cas, en 1395.

A cette date, Marie Robine mène la vie de recluse. Elle s'est enfermée dans un petit oratoire situé dans l'enceinte même du cimetière de Saint-Michel, où se trouve la sépulture de Pierre de Luxembourg. Le fait nous est révélé par une bulle de Benoit XIll, du 3 janvier 1395 ^, qui montre, en même temps, à quel point la protégée de Clément Vil était en honneur auprès du successeur de ce pontife. Benoit XIII pourvoit à tous les besoins de la sainte femme : elle entendra chaque jour une messe dite dans son oratoire par un prêtre de son choix, qui lui servira de confesseur ; elle pourra également choisir une servante honnête. Le pape prélève, à cet effet, une somme assez considérable, 60 florins dor d'Avignon, sur les offrandes faites, chaque année, à la chapelle construite sur le tombeau de Pierre de Luxembourg. Marie Robine étant un témoignage vivant de la puissance du saint, il ne croit pas détourner ces aumônes de leur destination en les affectant à l'entretien d'une recluse quHl met par là même en état de poursuivre, sous les yeux des pèlerins, ses édifiantes austérités : 24 florins assureront donc la vie de Marie Robine, 24 autres le traitement de son aumônier; 12 enfin serviront de gages à sa servante. Les religieux Célestins d'Avignon, auxquels, précédemment, le pape avait attribué les offrandes faites au tombeau de Pierre de Luxembourg, sont astreints à servir cette rente, en deux termes, et un retard de plus de vingt jours dans un de ces payements, doit entraîner, pour le prieur, Texcommunication, pour les religieux, la suspense et l'interdit pour le couvent, sans compter la déchéance momentanée du droit d'administrer les deniers provenant des offrandes. Par ce luxe de pénalités^ on peut juger de l'importance que Benoît XIII attachait au maintien de la résidence de Marie Robine dans le cimetière de Saint-Michel d'Avignon.

1. N. Valois, La, France et le Grand Schisme d^Occident, t. I, p. 375.

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