‹ Mélanges Paul Fabre; études d'histoire du moyen âgeChapitre 37 sur 312 · SUR UN PASSAGE DE PAUL OROSE · texte numérisé non relu

SUR UN PASSAGE DE PAUL OROSE

pervagaiur^ usque ad Paerineos montis pervenit ». C'est maintenant Castinus, et non plus Stilicon qui, après avoir écrasé les Francs, ravage les Gaules jusqu'aux Pyrénées ^

Vn troisième compilateur composa dans les premières années du ix** siècle une chronique universelle s'étendant de la création du monde à 711. Il prit pour base de son travail la Chronique des six âges du monde que. Bède avait mise à la suite de son De raiione temporum, mais il la compléta avec d'autres sources et en particulier avec Paul Orose, la Chronique de Frédégaire, et les Gesta regum Francorum^. Cette abondance de documents porta malheur au compilateur. Après avoir assez exactement résumé, à propos du règne d'Honorius, ce que disait Orose au ch. 38 au sujet de l'invasion provoquée par Stilicon, il revint sur cette invasion lorsqu'il voulut raconter les origines de la puissance des Francs, et il aboutit à la curieuse combinaison que voici :

Interea ante biennium Rome inrupcionis exciiaias per Stilicone yentes (cela est pris textuellement à Orose, Romanae devenant Rome et excitatae excitatas)^

Castinus domesticorum comis expedicionem accepit contra Francos eosqueproterit (ici Tauteur copie VHistoria Epitomata), Renum transeunt^ Gallias invadunt, Pyrennium usque perl'eniunt (Le compilateur revient ici au texte d'Orose ; mais comme les Francs deviennent le sujet de iranseunt^ invadunt^ perveniunt, il s'en suit que c'est eux et non plus les Alains et les Vandales qui envahissent la Gaule).

Quelques années après la composition de cette Chronique universelle, Tauteur d'une nouvelle chronique connue sous le nom d* Annales de Moissac^ la transcrivait, mais changeait dans la phrase citée plus haut : « Francos prolerit » en « Francos

I. Pétigny dans ses Éludes sur r Histoire.., de l'Epoque mérovingienne, i. H, p. 4, a signalé cette déformation.

-. Une partie de cette chronique universelle a été publiée pour la première fois par Waitz dans les Monumenla Germaniae au t. XIII des Scriptores, daprès des manuscrits de Leyde et de Munich. Un autre manuscrit du munie ouvrage a éié découvert depuis à la Bibliothèque de Besançon, n« 186. Cf. Bihl. de l École des Charles, septembre-octobre 1895. art. de L. Delisle, Sur un ms. inlerpolé de la Chronique de Bède conservé à Besançon.

22 (i. MONOD

protegii ». C*est dès lors grâce à la connivence de Castinus que les Francs envahissent la Gaule.

Supposons maintenant que nous n'ayons conservé ni Paul Orose, ni Isidore de Séville, ni Bède, ni Paul Diacre, ni Fréculf, ni Grégoire de Tours, et que nous devions écrire l'histoire des événements de 407 avec YHistoria Epitomata eilsi Chronique de Moissac, on voit à quelles erreurs nous serions condamnés, quelles vaines discussions s'élèveraient entre les critiques pour savoir lequel des deux textes a dit vrai, ou bien pour les concilier. Bien que l'ensemble de nos documents nous permette d'éviter ces erreurs grossières, les déformations du texte d*Orose n'ont pas manqué de dévoyer certains historiens. Wietersheim dans sa Geschichte der Vœlkerwanderung (vu, 269-270) s'appuie sur VHisioria Epitomata pour prétendre que Castinus, après avoir battu les Francs, passa le Rhin et ravagea la Gaule jusqu'aux Pyrénées. G. Qovn\i^\i^à9iTïs Geschichte der F ranken unter den Merowingern (Greifswald, 1863), t. I, p. 175, a bizarrement prétendu corriger Orose par Grégoire de Tours, qui a copié Orose de travers. Il a mêlé le pillage de Trêves par les Francs en 413 (?) avec la campagne de Castinus et avec une prétendue campagne de Stilicon. « Les Francs, dit-il, firent deux invasions dans la province romaine de Germanie, et, dans la seconde, ils pillèrent et brûlèrent Trêves. Le général romain Castinus marcha d'abord contre eux, puis Stilicon, qui les battit en Germanie, passa le Rhin et traversa la Gaule jusqu'aux Pyrénées. » Il renvoie en note à Grégoire ii, 9, et ajoute comiquement : « Le récit d'Orose VII, 40. ne s'accorde pas complètement avec celui de Grégoire, car il attribue celte campagne, sans doute en confondant des faits d*une date très rapprochée, aux Vandales qui étaient déjà établis en Espagne. »

Les vicissitudes du texte d' Orose à travers les copistes du moyen âge et les commentaires des historiens modernes nous fournissent, comme on le voit, une jolie leçon de critique de textes et de sage scepticisme historique.

Gabriel Mo^od.

DE LA

Page 1