D. GERMAIN MORIN
gardé la virginité ^, et cela en considération des saintes vierges qui, en ce même endroit, avaient versé leur sang pour le Christ.
Après ces courtes notes relatives à l'une des plus célèbres inscriptions qui soient venues jusqu'à nous, faudra-t-il hasarder quelque aperçu sommaire sur l'histoire des vierges colonaises et la façon dont cette histoire s est transformée en la légende que tout le monde connaît ? C'est peut-être témérité, mais enfin voici comment se présente pour le moment à mon esprit cet épisode si intéressant de l'hagiographie médiévale.
Antérieurement au triomphe de l'Eglise, probablement au début du IV* siècle ou vers la fin du m", plusieurs vierges subirent le martyre sur le territoire de Cologne. Les noms d'un certain nombre d'entre elles nous ont été conservés : Martha, Saula, Brittula, Gregoria, Saturnina, Samba tia, Pinnosa, Ursula, Sentia, Palladia, Saturia, auxquels il faut peut-être ajouter Clementia et Grata. A l'époque de la paix, une petite basilique ou cella memoriae fut construite au nord de la ville, sur le terrain que l'on croyait arrosé de leur sang -. En 3o5, les Francs, maîtres de
1. On a retrouvé récemment, dans un pilier de Téglise Sainte-Ursule, Tépitaphe inédite d'une petite vierge de huit ans, nommée précisément Ursula. (A. Steffens, dans « Llter. Handweiser >» de 1896, n» 643, col. 134.) La Vie de saint Cunibert parle d'une colombe qui, pendant une messe célébrée par Tévêque dans la basilique des saintes Vierges, alla s'abattre iuxta tumulum cuiusdam virginis. On voit encore dans l'église le mausolée d'une Viventia qui y fut inhumée, et qu'on prétend fille de Pépin d'Héristal.
2. D'après A. Hauck, Kirchengesch . DeuischUnds, I, 26, les prétendues visions de Glematius auraient été la première et Tunique attestation de Texistence des vierges martyres : avant lui, on n'aurait rien su d'elles à Cologne. Comment d'ailleurs aurait-on si tôt laissé tomber en ruines leur basilique ? Et le docte historien allègue la vision de Tévêque d'Octodtinim, Théodore, laquelle fut, d'après lui, le fondement de toute la légende des martyres d'Agaune. Evidemment, le cas n'est pas sans exemple dans l'hagiographie du moyen âge, et, pas plus que le P. De Buck, je ne voudrais
Jurer que les visions de Glematius furent réelles. Mais, de là à tirer les conclusions radicales formulées par le D"" Hauck, il y a une distance que l'historien soucieux de son devoir ne se permettra pas vite de franchir sans preuves positives à l'appui. On peut voir, du reste, de quelle façon Klinkenberg apprécie l'interprétation mise ep avant par Hauck {Rec. cit.^ LXXXXIX, p. 107.)
l'inscription DK GLEMATILS 61
Cologne, n'épargnèrent pas cet édifice sacré. Mais quelque temps après, Tempereur Julien ayant reconquis la ville, un personnage de grande famille, nommé Clcmatius, venu des contrées de rOrienl, résolut de le reconstruire à ses frais. Des visions répétées qu'il crut avoir l'amenèrent à exécuter ce pieux dessein. Il fit l'acquisition de l'emplacement, si celui-ci ne lui appartenait pas déjà auparavant, et reconstruisit la basilique, dans laquelle il fit mettre une inscription commémoralive portant qu'on ne |K)urrait y enterrer que des vierges.
Il est fait mention de la « basilique des saintes Vierges » dans la vie de saint Cunibert, qui monta sur le siège de Cologne dans la première moitié du vn* siècle K Jusqu'à cette époque, rien ne témoigne encore de la croyance à des milliers de martyres, ni dans les martyrologes ni dans les chroniques de l'époque mérovinl^icnne. Usuard lui-même, dans la seconde moitié du ix* siècle, ne connaît à Cologne que « Martha et Saula avec plusieurs autres. » Par contre, quelques années auparavant, Wandelbert de Priim^ dans son Martyrologe en vers, parle positivement d'un massacre de plusieurs milliers de vierges. De même Tauteur du Sermo in natali, encore un peu antérieur peut-être à Wandelbert. D'après ce discours, on n'avait pas de notions précises à Cologne, au début du IX* siècle, sur la véritable histoire des martyres. On croyait seulement que, jointes à certain nombre de femmes mariées et même d'hommes, leur chiffre pouvait s'évaluer à moins de douze mille. Elles avaient souffert sous la persécution de Dioclétien et de Maximien. Pinnosa était pour lors considérée comme la principale d'entre elles. On ne s'accordait pas encore sur leur pays d'origine :les uns les faisaient venir d'Orient et les mettaient en relation avec les soldats de la Légion Thébaine, tandis que d'autres les disaient originaires de la Grande-Bretagne. C'est à l'opinion de ces derniers que l'auteur du discours se rallie, se fondant principalement sur la tradition anglo-saxonne de son temps, et sur celle des Bataves. A en croire ces derniers, les
t. Je crois inutile de citer tous les textes auxquels je fais allusion dans ce rapide aperçu : ils se trouvent partout, notamment dans le travail du P. De Buck, et sont familiers à quiconque est tant soit peu au courant de U question.
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Vierges avaient d*abord séjourné un certain temps chez eux, dans l'île formée par les deux bras du Rhin.
A partir du x* siècle, la formule des « Onze mille viei^es ' » est admise sans conteste et insérée, avec l'origine bretonne des martyres et la prééminence donnée à Ursula, dans les deux Passions Fuit et Régnante, Bientôt viendra Tère des soi-disant révélations et des fausses inscriptions : alors, ce ne sont plus seulement des traditions plus ou moins vagues, ou même de simples légendes, mais ime débauche inouïe de fictions et de naïvetés qui n'ont rien à faire avec l'histoire.
Comment s'est produite la transition entre le souvenir primitif du martyre de quelques vierges à Cologne et les récits bien autrement merveilleux dont Tauteur du Sermo in natali peut être considéré comme le premier témoin ? Peut-être par le fait qu'une partie de la population colonaise, massacrée à l'époque des invasions, avait été inhumée dans le terrain adjacent à la basilique des saintes Vierges ; peut-être aussi par suite de l'influence que les missionnaires anglo-saxons exercèrent en Germanie dans le Oours du vin® siècle. A ces deux éléments, a pu s'en ajouter un autre qui n'est pas à négliger, d'autant plus que Tanonyme du Sermo in natali, aussi bien que Geoffroy de Monmouth dans sa version de la légende galloise, semblent y attacher "une certaine importance : c'est le prétendu séjour des saintes dans l'île des Bataves, à l'embouchure du Rhin. C'est même là, d'après Geoffroy, « dans les îles barbares )>, qu'elles auraient été massacrées.
Ce que nous savons du culte et des reliques des martyres de Cologne parait difficilement conciliable avec cette donnée. Mais Rettberg -^ n'aurait-il pas deviné juste, en soupçonnant une relation quelconque entre le développement postérieur de l'histoire des vierges ursulines et l'épisode rapporté par Procope, De bello Gothico, IV, 20? ^. Il s'agit, dans ce récit, d'une jeime princesse bretonne, fiancée à Radiger, prince des Varniens qui habitaient la
i. Le plus ancien document où elle figure, à ma connaissance, est un calendrier du ix* siècle qui fait partie du manuscrit M. 12 Sup. de TAmbrosienno de Milan. On y lit au 2i octobre : S^ncti hiUrionis conf, sAnctarumque uirginum XI inilia.
2, Deutschlands Kir'chengesch.y I, p. 122.
3» Muratori, Ber. italie, script. y \, p. 354 suiv.
l'iNSCUIPïIO.N de CLEMAT1U8 63
rive septentrionale du Rhin. Délaissée par son prétendant, la « vierge » veut venger elle-même son affront : elle arrive à l'embouchure du Rhin, à la tête d'une flotte de quatre cents vaisseaux et d'« au moins dix mille guerriers ». Un combat s'engage : les Vurniens sont battus, Radiger est fait prisonnier, puis gracié presque aussitôt, à la condition de revenir à ses premières amours. Otte singulière expédition eut lieu dans la première moitié du VI* siècle, c'est-à-dire justement avant Tépoque où a dû germer la saga d'Ursule ; et Ton ne peut nier qu'il n y ait de curieuses coïncidences entre celle-ci et les termes dont se sert Thistorien Procope *.
Quoi qu'il en soit, tous les érudits sérieux, les BoUandistes en tète, sont actuellement d'accord pour rejeter le système exposé avec un luxe énorme d'érudition par Victor De Buck au tome IX des Acta SS, d'octobre, malgré la faveur que ce système a trouvée à Cologne d'abord, puis h Rome même, où il a été depuis peu substitué ofliciellement a la légende fabuleuse de GeoiTroy de Monmouth. u II faudrait un long mémoire, dit M. Anatole de Barthélémy -, pour réfuter toutes les erreurs contenues dans cette thèse... Le martyre de sainte Ursule et de ses compagnes a été jusqu'ici placé au iv* siècle ; je ne vois pas qu'il y ait opportunité à changer cette date. » Les recherches auquelles je me suis
i. ff Varnis impcravcrat tlermegisclus... mortua priori coniuge, unici
|)areDte filii, oui nomen Hadiger. Hune pater sibi rclictum despondil
fiuelUe virginiy natione Brittiae^ cuius fraler tune temporis rex Anglorum
erat... Hermegiscli Olius, regno Varnorum suscepto..., statim repudiata
sponsa, cum novèrca connubium init. Quae cum accepisset sponsa Radige-
ris..., virilem induens animum^ bellum parât. Mox igitur coactis navibus
Cl), et in eas impositis beliatorum minimum decem millibu»^ exercitum
hune duxit ipêa in Varnos... Posteaquam appulere in continentem, dux
uirgo ad ipsa Rheni ostia ducto et communito vallo... Tum castra Varoi
metati erant non procul Oceani littore, atque ostiis Rheni^ quo cum Angli
celeriter ^pervenissent, confccto praelio, Varni magna vi proÛigantur...
^irgo ad se reduces aspere accipit... Radigerem deprehenderunt, vinc*
lumque obtulerunt puellae... »
2. La campagne d'Attila^ dans la « Revue des Qucst. Histor. », t. VIII, tH'O, note à la p. 390. Quelques pages auparavant, Tau leur du Mémoire montre comment les événements de 355 se sont confondus dans la mémoire des peuples avec Tinvasion des Huns en 451. Godefroid Kurth, dans son CVorij, note à la p. 209, uMiésite pas à qualiOer le travail de M. de Barthélémy d' a excellente étude critique ».
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livré de mon côté, et dont j'ai essayé de donner la substance dans ces quelques pages, ne sont pas faites, on Ta vu, pour modiiier en quoi C[ue ce soit le jugement formulé, il y a trente ans, par le vénérable académicien.
Abbaye de Maredsous.
D. Germain Morlk.
TROIS DIPLOMES CAROLINCilEXS
Des trois diplômes carolingiens publiés plus loin le premier a été donné par Louis le Débonnaire en faveur de Tun de ses Gdèles, Aginulfe (5 février 832) ; les deux autres, d une rédaction presque absolument identique ^ émanent de Louis II le Germanique (26 mars 842) et de Louis III le Jeune (15 mars 877), et sont des privilèges accordés par ces deux empereurs à Tabbaye de Cornelimiinster (ou Kornely munster), près d'Aix-la- Chapelle, au diocèse de Cologne. Le premier et le troisième de ces diplômes ont été publiés par Dom Martène, en 1724, dans son Amplissima collectio ^, d après des copies qui lui avaient été communiquées par Guillaume de Louvrex, jurisconsulte célèbre, né à Liège en 1665 et mort en 1734 ^; ils ont depuis été plusieurs fois réimprimés d après le texte publié par Dom Martène '». Le second diplôme, le premier en date de ceux qui sont relatifs
I. A lexception des différences qui se rencontrent forcément dans le dis(>osilif et la date de ces deux diplômes, aux lignes 3 et 4 de chacun d'eux, on ne trouve que la seule variante suivante dans la suscription : HlutJovticug ffraiia Dei rex et Hludovxncus divina favenle gratia rex. Vers la fin de la ligne 6, que actenus du premier diplôme a été remplacé par quatinu» dans le second, et à la ligne 7, le mot fralum, pour fratrum, du premier a été scrupuleusement reproduit par le second.
^.Veteruin tcriptorum.,. amplissima collectio (1724), t. 1, col. 88-89; « exms. domini de Louvrex. »
3. On conserve à la bibliothèque de la ville de Liège deux manuscrits de M. de Louvrex : un Dictionarium materiarum juris^ en 2 volumes (n^ 624, du catalogue imprimé de 1875), cl un Recueil de mémoires relatifs à diverses questions concernant la principauté de Liège in^ 606 du même catalogue). Voir aussi P. Namur, Histoire de la bibliothèque publique de ^*^^«(1B42), p. i6-l7, et le Catalogue de livres très curieux.., délaissés par feu Guillaume de Louvrex (Liège, 1792, in-S» ; 1228 n").
4. 11 suffira de renvoyer à Bôhmer, Regesta Imper ii y éd. Muhlbacher, t. I 1889), p. 322, n» 868 (Louis le Débonnaire); p. 523-524, n» 1332
Ixluisll le Germanique) ; et p. 601, \\^ 1511 (Louis III le Jeune).
Mélanges Paul Fahre. Ti