Melanges philologiques. [microform]
Rétablir la prononciation d'une langue morte ne saurait être, pour les esprits réfléchis, qu'un problème difficile à résoudre. Occupés à déblayer le champ de bataille où, dans nos luttes avec les langues vivantes, nous succombons jour par jour, nous rencontrons, soit des organes mal agencés, soit des sons articulés différemment d'un pays à l'autre. Mille nuances caractéristiques, précisément parce qu'elles s'imposent comme fines et délicates, paraissent comme écrasées par l'incapacité de saisir cette finesse et de la rendre délicatement. On ne s'étonne guère de ces intonations fausses, qui viennent mutiler l'accent d'une langue étrangère que nous écorchons, et qui colorient jusqu'à l'inintelligibilité, pour les natifs, le parler de bouches qui, tout en imitant les vrais modèles, formulent avec un art exquis de vraies fantasmagories. Qui aurait oublié les embarras du savant interprète qui avait à présenter, en langue arabe, la première députa tion algérienne à la cour du roi des Français? Quelque expérience dans ce domaine servira bien à tempérer notre verve critique, à recommander l'indulgence envers ceux qui cherchent à parler une langue qui n'est pas la leur. Les sons exacts ne s'enseignent pas, ils ne se trouvent qu'à la merci d'une réciprocité de vie, et avec la connaissance la plus approfondie de
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rhistoire d'une langue, les plus habiles connaisseurs auront de la peine à vérifier ce qui se rencontre comme douteux dans les usages établis, et à trouver la confirmation de ce qui, par la variété qui frappe, semble incertain. En effet, parler c'est vivre, et la vie n'est pas palpable. Vous ne retiendrez pas ce souffle mystérieux, si ce n'est par sa présence dans votre âme, par le sentiment de vie qu'y répand son énergie. Vous en éteindrez aisément la flamme par des coups de massue, mais vous ne la déterminerez point en l'éteignant.
Que dirons-nous s'il s'agit de fixer les lois d'une langue morte? Là, il ne reste à notre main que le scalpel pour sonder les traces de vie dans un cadavre, fût-ce un cadavre de toute idéalité. Tel est, sans doute, ce majestueux idiome dont l'histoire, comme on l'a bien dit >, est celle de Rome elle-même. La prononciation du latin sera donc toujours pour nous plus ou moins problématique, et prétendre à une certitude absolue pour tous les détails, ce serait une prétention, dont je ne juge capable que la suffisance puérile d'une époque qui savait se vanter de ses connaissances linguistiques, en mutilant les textes de l'antiquité par les conjectures hybrides d'une critique sans critique. 11 y a cependant de ces détails que l'histoire de l'idiome dans sa vitalité, que les connaissances des lois du langage en général nous permettent d'élucider, et sans vouloir prétendre à une scrupuleuse exactitude, nous pourrons en fixer les principes avec une assurance relative. Telle est la prononciation de la lettre c en la'in.
On sait que, dans tous les pays où l'on étudie les langues classiques, la plupart de ceux qui lisent le latin prononcent le c de deux façons, c'est-à-dire comme k devant une con-
' Feld, Les verbes irréguliers de la langue allemande, p. 4.
sonne et devant les voyelles a, o, u, ou les diphthongues qui en dérivent, et comme ç, avec une espèce d'assibilation, fort variée selon le génie de la langue que parle ordinairement celui qui s'essaie à prononcer le latin, devant e et i, ou les diphthongues homogènes. Les philologues d'autrefois, représentants d'une époque qui, aussi dans d'autres domaines, n'a guère laissé aujourd'hui que quelques traînées de lumière moribonde, avançaient comme résultat sur de toutes les données historiques que cette seconde prononciation était arbitraire, que les Romains eux-mêmes avaient toujours et partout prononcé le c comme k ». Les linguistes modernes inclinent souvent à la même conviction, mais, avec une modestie qui les honore, ils ne se déclarent que pour la probabilité de cette prononciation identique. Ils motivent leur hypothèse par bien des raisons, par des raisons beaucoup plus tranchantes que tout ce qu'on avait entrevu autrefois, par une critique fort judicieuse de tous les pour et contre que l'érudition de notre siècle a ramassés partout où l'étude des langues classiques est en honneur. Néanmoins, par la crainte avec laquelleils reculent tous devant l'essai d'introduire réellement cette uniformité de son pour deux et même pour trois lettres distinctes de l'alphabet, par cette chasteté de conscience qui les fait hésiter à effacer, dans une prononciation identique, deux ou trois intonations organiques , ils ont fait preuve égale-
' VoirRamshorn, Lat. Gramm.,!. I,p.6. Grolefend, Lai.Gramm., T. I, § 171 Cependant déjà Scheller (Lat. Sprachlehie, p. 6 suiv.) donna toutes ces raisons pour en conclure avec un « hœchstwahrscheinlich», et malgré les instances de Schneider (Lat. Gram., T. I, p. 244 suiv.), malgré sa minutie dans les détails, les grammairiens prudents ne parlent plus aujourd'hui de cette identité qu'en ajoutant avec Madvig (Lat. Sprachlehre, §7) un modeste «fast», terme auquel le traducteur français (Theil, p. 5) a donné une précision illusoire par son : « ou à très peu de chose près. »
ment de leur bon sens scientifique et de leurs connaissances historiques •. Les condamnerons-nous? Ou, cette rései*ve elle-même, expression de justes scrupules d'une conscience délicate, ne doit-elle pas nous engager à examiner de plus près leurs raisons? de voir si peut-être les résultats d'une recherche encore plus approfondie ne nous amènent point à reconnaître que cette prétendue probabilité n'est qu'une fiction, et qu'au contraire il y avait réellement deux sons différents pour la prononciation du c, suivant la place où cette lettre devait être émise dans l'ensemble des mots? Les grammairiens sont d'accord à appuyer la règle qu'entre autres Diez ^ a fixée comme loi constante dans l'histoire des langues, savoir : que les gutturales se tiennent fermes devant les voyelles naissant au fond de la bouche, a, o, u, tandis que devant les aiguës, e et i, qui sonnent plus en avant de la bouche ouverte , elles s'altèrent et changent , soit en sibilantes , soit en palatales , pour se conformer à cette naissance. Le latin ferait-il exception à cette règle générale?
En tous cas, c'est im linguiste consommé, qui, tout en se disant favorable à l'identification des deux lettres c et k,
^ Je ne cite qu'un nom, vénéré entre tous. Max Millier, dans les deux articles qu'il a publiés sur cette question, dans The Academy, 1871, p. 145 et 565, sn déclare disposé à admettre que les Romains identifiaient peut-ôtre c et k. Et cependant voici comment il s'exprime : « I hâve never heard c pronounced as k bcfore e and i in any school or university of Germany and France, though I believe there is hardly a scholar [l'auteur n'oublie-t-il pas Rud. de Raumer?] who has not declared his decided opinion that this is the right pronunciation. » Mais il se reprend dans la note qu'il ajoute en disant : « I hear that this pronunciation has been successfully adopted at Marlboroiigh School. » Le savant linguiste ne savait-il pas qu'elle fleurit aussi au Gymnase littéraire de Neuchâtel (Suisse)?
' Gi-am. der roman. Sprachen, T. I, page 252.
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n'a pu supprimer ses doutes quant à la justesse de sa faveur, et a posé, d'une manière fort caractéristique, les bases pour des recherches ultérieures, « As I looked, dit-il, upon a reform in the English pronunciation of the vowels as far more important than any improvements in the pronunciation of certain consonants, my chief object was to show that some compromise might be possible with référence to c, and that in allowing their weaker brethren some liberty in the pronunciation of this one letter before t and e, thorough-going reformers need not bave felt ashamed as if sacrificing an important principle. Some kind of defence, 1 maintained, might be made for allowing c before eand i to be pronounœd differenlly from k, because the évidence that c before e or i was pronounced exaclly like c before a, o, u, is not so strong as the évidence that i, for instance, was never pronounced like i in Enghsh ice. To this opinion I hold as strongly as ever » . C'est Max MûUer qui parle ainsi. Qu'il me permette de relever le gant qu'il a jeté, avec tant d'humilité, lui le géant, à nous autres Pygmées, de le relever pour combattre cette humilité même, afin que personne ne songe à abuser de son autorité pour s'obstiner contre la vérité et la lumière.
Un mot sur l'origine, je veux dire sur la reprise de cette discussion aujourd'hui, où l'on se vantait de l'avoir liquidée depuis longtemps et d'avoir gagné des résultats clairs même aux enfants. C'est la fameuse circulaire d'Oxford qui a suscité en Angleterre le combat, en exigeant une réforme radicale dans la prononciation anglaise des langues classiques. Rien de plus naturel que cette exigence, surtout quand on pense qu'en Ecosse a toujours prévalu une manière de prononcer le latin et le grec tout à fait différente de l'anglaise, et se rapprochant plutôt de l'allemande ou
de celle qui règne généralement en Europe. Cependant la lutte a été acharnée autour de cette circulaire. Un journal fort estimé en Angleterre s'est fait l'organe des voix différentes, et c'est surtout sur le c et sur le v latins qu'a porté la discussion, toujours savante, mais quelquefois par trop individuelle. J'ai suivi avec intérêt les diverses phases de cette lutte, et je ne fais, pour ma part, que demander ici le triste privilège de déblayer encore ce champ de bataille.
Au premier abord, personne,, sans doutej ne serait d'avis qu'il faille effacer une nuance dé'prononciation, là où Fâlphabet offre plusieurs signes. A quoi serviraient donc ces signes, sinon à exprimer des nuances de son? On ne sait que trop bien qu'il faut des combinaisons souventtrès artificielles et toujours équivoques, pour indiquer, par les lettres données d'un alphabet, tous les sons d'une langue quelconque. Là où il y a plusieurs signes pour le même son, comme c, k et q dans l'allemand du moyen-âge, c'est la place qui en nuance la prononciation >. Prononcer toute lettre partout de la même manière, abstraction faite de son rôle là où elle se trouve, ce serait figer le souffle vivant de la langue, si c'était une possibilité. L'oreille aperçoit une différence de son des mêmes lettres , suivant les éléments avec lesquels elles sonnent. Voilà la raison pourquoi les grammairiens romains n'ont jamais parlé d'une différence dans l'intonation du c, tout en parlant, comme Priscien, de plusieurs l, c'est-à-dire d'un exilis sonus en ille, d'un p^Ms en sol, d'un médius en lectus, ou d'un n plenior en nomen, et d'un n exilis en annis, d'un apertum sonat du m en ma-
' Schleicher, Die deutsche Sprache, p. 139.
gnus, d'un médiocre en uinbra. Car les organes étaient ici plus expressifs que les règles. C'est un phènomene purement physiologique, et à cause de cela, d'une portée fort considérable. 11 faudrait bien une force majeure, il faudrait des observations irrécusables de faits historiques pour nous persuader à renoncer à cette intelligence élémentaire. Si ces faits ne parlent pas avec une évidence absolue, nous serons fatalement amenés à tenir fort et ferme à la divergence de son pour des signes divergents.
Y a-t-il quelque force majeure qui nous engage à renoncer pour le latin à cette loi? ou, pour le dire aussi nettement qu'une discussion sérieuse exige qu'on pose les questions, les Romains ont-ils, oui ou non, prononcé en effet : skiskere, deskendere, et kaetera, kikero, fekit? Mais, l'histoire romaine a une évolution séculaire, et, avec la civilisation romaine, la langue romaine a bien changé. Nous rencontrons dans le Chant des Frères Arvales , dans les Inscriptions des tombeaux des Scipions, sur la Colonne Rostrale, dans les Lois des^ douze tables, une multitude de formes qui n'existent plus au siècle d'Auguste. Pourquoi le c n'aurait-il pas eu son histoire, semblable à celle de tant d'autres formes, des ei, des os, des od, des um, etc. ? Disons donc mieux, les Romains ont-ils jamais prononcé ainsi? L'ont-ils toujours fait? Et si peut-être cette prononciation n'appartient qu'à une certaine époque de leur langue, quelle est ce|*e époque? Dans quelles classes de la société romaine i^tte prononciation a-t-elle prévalu? Supposons alors qtie, le résultat de nos recherches bien établi, nous ayons pu prouver que l'identification du c et du fe a existé dans les cercles dont l'autorité ailleurs fait loi, quand nous jugeons ce qui est vraiment classique, cercles que nous grouperions volontiers autour du nom de Quin-
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tilien, devrons-nous, pour reproduire ce langage classique, prononcer suivant l'exemple de celte classicité >.
Voilà bien des questions, pour arriver à une réponse très-simple. Le problème sur lequel elles portent, pourra paraître de peu d'importance. La société, comme telle, n'en retirera pas de fruits positifs et immédiats. Mais voudra-t-on méconnaître qu'il résulte d'un ensemble d'études désintéressées qui resteront partout et toujours la mesure de la civilisation? qu'il plonge ses racines dans le cœur des préoccupations auxquelles s'ouvriront finalement les horizons d'un monde lumineux? Il va sans dire, que les banales facilités dont on disposait naguère là où il s'agissait de liquider de pareilles questions, ne sont plus du goût du K temps. Nous n'arriverons à rien avec des hypothèses, ni avec des phrases déclamatoires, ni avec le spectre d'imposantes autorités. Notre temps s'est accoutumé à suivre, avec une docilité à toute épreuve, les conseils que , dans cette nuit suprême, Faust s'est cru de force à formuler : « Cherchez le succès honnête,» dit-il à Wagner, le chercheur du progrès dans l'art de déclamer, « ne soyez pas un fou secouant des grelots. La raison et le bon sens se produisent d'eux-mêmes avec peu d'art. Et, quand vous avez tout de bon quelque chose à dire, est-il nécessaire de faire la chasse aux mots? Oui, vos discours, qui sont si brillants, dans lesquels vous enjolivez les vétilles humaines, sont stériles comme le vent brumeux qui murmure en automne à travers les feuilles sèches. » Si néanmoins la génération
> La distinction de ces deux questions a été expressément recommandée aussi par M. Alexandre-J. EUis, The Academy, 1871, p. 230, cl si l'on n'est pas dépouillé de toute estime pour le développement historique du langage, on ne saurait procéder autrement sans compromettre la valeur d'une reproduction du latin quelconque .
actuelle doit encore s'écrier comme Wagner : « Ah! Dieu, l'art est long et notre vie est courte * , qu'elle n'oublie jamais que ce n'est point la théorie qui saisira soit l'art, soit ; la vie, que « toute théorie est décolorée, et qu'il est vert l'arbre doré de la science » . Voilà où jaillit la source sacrée dont les flots apaisent la soif à jamais.
Nous faisons donc abstraction, avant toute chose, d'un fantôme qu'on a agité, de tout temps, devant les yeux des ignorants comme décision péremptoire pour notre question. On renvoie, pour fixer la prononciation latine, à la transcription grecque des mots latins, ainsi qu'à la transcription latine des mots grecs. Hélas ! on croit avoir répandu un flot de lumière sur cette épineuse discussion, et on y tient avec tant d'ardeur, que même les savantes déductions des critiques modernes » se réduisent, au fond, à ce même argument, soit à des appréciations de reproductions analogues. Cependant, à qui veut-on jeter la poudre aux yeux par une telle argumentation? Serait-on, pour n'aborder que ce premier élément de la discussion, seraiton d'avis de poser le grec comme normal pour le latin, à cause de la conformité de ces deux langues? Mais, il n'y a pas seulement une différence considérable entre elles, la fable, naguère complaisamment chantée, d'une provenance du latin de source grecque est aujourd'hui la risée même des enfants. « Par la comparaison rationnelle des divers parlers de l'Inde et de l'Europe, il nous est démontré que le latin n'est pas issu du dialecte éolien, mais qu'il est l'un des fils les plus importants de l'Aryen primitif, plus parfait, plus
' On les trouve au grand complet en Corssen, Aussprache der lat. Sprache, T. I, p. 50 suiv. Diez, Gramm. der roman. Sprachen, T. I, p. 249 suiv. Schuchardt, Der Vocalismus des Vulgàrlateins, T. I, p. 150 suiv.
sanscritique en quelque sorte que le grec lui-même * ». Sans doute, parenté y est; mais il faudrait la chercher là où elle est. Mommsen a, textes en mains, hautement proclamé le principe, d'après lequel la parenté entre le grec et le latin est pvesqu' absolument effacée dans les formes que nous en avons, et il n'y a personne qui voudrait s'élever contre ce principe. Il ne sera donc pas très rassurant d'opérer, pour séparer l'or des scories, avec un élément de feu caché sous des cendres. Le dialecte éolien seul pourrait éclaircir ce qui est obscur dans la substance de la langue romaine, ou peut-être mieux encore, l'idiome des Macédoniens ', le moins grec de tous les dialectes grecs, et nous n'y trouverions guère quelque motif pour justifier une identification dans la prononciation du grec et du latin. D'ailleurs, les connaissons-nous assez pour en tirer, avec assurance, quelques règles de prononciation perdue? Nous ne savons que trop combien de difficultés inextricables existent encore à discuter, concernant la prononciation des lettres grecques les plus connues ». Plus on entre dans le fond de ces questions, plus on sera disposé à s'approprier la mélancolique sagesse qui a fait dire à Hamlet : « Le ciel
' Feld, Les verbes irréguliers de la langue allemande, p. 3. Ce jugement se vérifie chaque jour davantage, et quoique le phénomène grandiose des langues aryennes se complique avec les progrès que nous faisons dans leur étude , il y a un fonds de vérités acquises pour toujours, et la plus sûre de toutes, c'est que le latin a moins de rapport avec 1(> grec qu'avec le Scandinave et le celtique, et qu'il représente essentiellement le caractère sanscrit. Voiries explications de Joh. Schmidt, Die Verwantschaflsverhaltnisse der indogermanischen Sprachen, p. 25.
' Ils ont en commun avec le latin des mots tels que UeÇ, yapxa, Pip^Ç, CTxoîSo;. Voir Bergk, Griech. Literaturgesch. , T. I, p. 60, note 29.
' Blass, Aussprache des Griechischen, p. 4 suiv.
et la terre contiennent plus de mystères que n'en rêve votre philosophie » .
Mais ceux qui pour la prononciation du latin se rapportent au grec, ne vont ordinairement pas jusque-là. Ils s'attachent tout extérieurement à la transcription. Les Grecs entendaient, disent-ils, les sons qu'ils rendaient et qu'ils s'efforçaient de rendre aussi fidèlement qu'ils pouvaient. Voilà le fin fond de toute leur assurance.
Nous n'hésiterons pas à reconnaître aux Grecs de tout temps et de tout dialecte une fmesse d'oreille remarquable, des sensations les plus délicates. Us devaient donc, nous semble-t-il, pouvoir distinguer nettement les divers sons d'une autre langue qu'ils entendaient parler. Rien de plus justifié que l'enthousiasme avec lequel Taine » a caractérisé cet esprit qui, transporté du raisonnement dans la littérature, a fait le goût attique, c'est-à-dire le sentiment des nuances, la grâce légère, l'ironie imperceptible, la simplicité du style, l'aisance du discours, l'élégance de la preuve. « Le. Grec, s'écrie-t-il, est raisonneur encore plus que métaphysique ou savant; il se plaît aux distinctions délicates, aux analyses subtiles ; il raffine, il tisse volontiers des toiles d'araignée. En cela sa dextérité est sans égale ». S'il en est ainsi, où prendrions-nous des témoins plus fidèles pour ce qui est uniquement l'objet d'observations? Mais, si je m'avisais à tourner contre les Hellènes le mot de leur philososophe, qui dit^ : «Raxol (iapTupeç œvOpcoroKnv 6(pGa>.jy.oi xai toTa ^apéàpouç «j^ux"? èjç^ovTwv? » Si nous prenions au sérieux la hautaine assertion que Tite-Live rapporte, XXXI , 29, de
' Philosophie de l'art en Grèce, p. 37. On lira avec plaisir les remarques d'Edmond About (La Grèce contemporaine, p. 43 suiv.) sur ce caractère des hommes grecs.
* Heraclite, dans Sext. Empir., Vil, 126.
leur bouche : « Cum alienigenis , cum barbaris aeternum omnibus Graecis bellum est eritque? » Ou bien, cet enthousiasme pour la finesse de l'esprit grec suffit-il pour nous faire négliger un trait aussi éloquent que celui de l'habitude des Hellènes d'appeler barbares tous ceux qui ne parlaient pas leur langue , qui ne la parlaient pas comme eux »?
Cette habitude est un témoignage irrécusable pour le manque absolu du sens linguistique chez les Grecs, et on a pu constater ' que les barbares semblent avoir eu plus de facilité pour apprendre les langues que les Grecs ou les Romains. Jamais un ancien Grec ne songea à s'approprier une langue étrangère, il aurait cru s'abaisser en adoptant, non-seulement le costume, les mœurs, mais encore la langue des barbares, ses voisins. Il regardait comme un privilège de parler grec, et même des dialectes étroitement apparentés avec le sien, étaient traités par lui de purs jargons. Les barbares sont pour les Grecs ixy>.w<î<îoi, ils n'ont point de langue. Nous savons, par la légende, que les Grecs furent étonnés de la multitude de langues qu'ils rencontrèrent pendant l'expédition des Argonautes, et qu'ils furent très embarrassés faute d'interprètes habiles ^. Les Pélasges, aussi bien que les Cariens, les Macédoniens, les Thraces et les Illyriens, étaient donc barbares aux yeux des Hellènes, et ceux-ci ne se doutaient pas des liens intimes qui les attachaient à ces barbares.
Eh bien, remettons aux Grecs les tablettes et le style pour consigner fidèlement leurs conceptions de ces idiomes
' Bergk relère avec raison ce point, le nom de barbare se rapporte essentiellement à la prononciation inintelligible.
' Max Millier, Science du langage, trad. franc., I, p. 103 et 147> note.
' Alex, de Humboldt, Cosmos, T II p. 141.
barbares ! Voyons ce que c'est, en effet, que leur transcription de langues étrangères ! Figurez-vous ce que vous produiriez vous-mêmes en donnant votre transcription approximative d'une langue que vous ne savez pas ! Le chevalier Riccaut de la Marlinière, Seigneur de Prêt-au-Val, de la Branche de Prensd'or, n'aurait pu faire plus affreusement ! Et les Grecs, nous le savons, ne se sont familiarisés que depuis les guerres Médiques avec l'idée que les autres nations possédaient aussi des langues qui méritaient ce nom, sans que cette idée leur en donnât la connaissance. Thémistocle étudia le Perse, et on dit même qu'il parvint à le parler avec facilité. Il est probable qu'il y en avait d'autres qui arrivaient à la même aisance. Cela ne pouvait guère être fort compliqué ; car, dans le songe d'Atossa, la Perse et l'Hellade se dessinaient avec une ressemblance étonnante. C'étaient, dit Eschyle, deux sœurs d'une même race ». Mais, comment les Hellènes rendent-ils la langue de leur sœur? Vous souvient-il des monstres hideux, je ne crains pas ce mot, qu'ils nous en ont légués? Si mon but était d'être complet ici, je ramasserais des centaines d'exemples. Ex ungue leonem. J'indique et je passe.
Qu'on analyse les noms les plus connus de l'histoire. Hérodote sait bien le sens du nom que les Hébreux prononçaient (Neh. II, 1) mieux Artachschastha, l'Artakhsatrà des Persans, et pourtant il l'épèle Artaxerxes. * On prononce Dareios, Araxes, Oxos. Examinez la liste des noms géographiques qu'Hérodote a accumulés Liv. III, ch. 90-
' Perses, v. 185.
' Lassen, Zeitschrift fiir Kunde des Morgenlandes , VI, p. 161. Voir aussi les noms que Pott a analysés, Etym. Wôrterb. II, I, p. 61 et 69.
97 », ou celle des chefs dont le Conseil des fidèles plaint si amèrement l'absence au commencement des Perses d'Eschyle ', V. ISsuiv. Croira-t-on que ce sont des reproductions instructives, de vraies transcriptions? Dans ce cas, on ne trouvera plus rien à dire, si le grec Satrapes, écrit, par Théopompe è$aTpàinfi;,'doit remplacer le persan Athashdarpna , ou Schahderban , voire même le sanscrit Cshatriga ».
Mais c'est peut-être la parenté elle-même qui amenait ici la discordance. Les deux sœurs ne se jetaient-elles pas, l'une à l'autre, le défi, aussi bien dans le domaine de la langue que sur le champ de Marathon et dans le détroit de Salamine ? Voyons donc d'autres langues. Je rappelle les mots égyptiens tels que Apries, Memphis, Sesostris, Imouthes ; les phéniciens : Kadytis, Jamneia, Tamyros, Byblos, Tyros, Carchedon, Byssos ; ou les formes par lesquelles les Septante et les livres Apocryphes rendent les mots hébreux : Sion, Sabaoth, Salatis, Asser, Astarte, loannes, lesus. Et ceux qui écrivaient ainsi , parlaient, on le sait, les deux langues comme les leurs. Néanmoins la fluctuation des sons était constante. Carie même auteur, Josèphe, écrit, Ant. xvi, 5, 2: Kapharsaba, et>nt. xiii, 15, 1 : Chabarzaba, pour le nom d'Antipatris. Pourquoi Ptolémée et ses contemporains n'auraient-ils pas dit Arrapachitis pour Arpakschad? On voit ici clairement la tendance de s'emparer, tant bien que mal, des sons étranges et des into-
' Miilzat, Herodots Ângaben ueberÂsien, dans le Hermès, 1872, VI, 4, p. 451-477.
' Ces noms ont été l'objet de comparaisons établies, pour la plupart, sur l'autorité de Pott (Ueber altpersischeEigennamen, dans la Zeitschrift der deutsch. morgenl. Gescllschaft) , parHannak, Das Hislorische in den Persern des Aeschylos (Vienne, 1865), p. 46suiv.
' Heeren, Ideen, T. [, p. 178.
nations plus ou moins rapprochées de l'organe grec. C'était naturel, mais, me semble-t-il, peu persuasif, quand on voudra s'appuyer sur cette autorité pour prononcer correctement ces autres langues.
Ou, saurions-nous signaler une langue barbare quelconque
que les Hellènes ont reproduite plus nettement? Parcourez
: . les géographes et les historiens grecs, et vous apprécierez
1' ; : à juste titre leurs transcriptions des mots, soit gaulois (Dia-
-' . blitai, Auantikon, Limonikoi[pourLemovices],Ordouikes),
soit germaniques (Phraktoi, pour les Francs, Hermondo-
% roi, Ourougundoi), soit scythes (Sobodokos, Scoparis, Bra-
i- gos, Kûnos »). Cherche-t-on d'autres sons barbares en
lettres grecques , qu'on feuillette les Inscriptions grec-
: ques du Louvre, publiées par Frœhner, on y rencontrera
les Arlaithis, Kandebeis, Kônôneis, Peldemôs cariens, le
Rhoimetalkas scythe, des noms tels que Pystamantoun,
Tooneiteia, etc.
Les Romains comptaient, pour les Grecs, parmi les barbares. Quoiqu'ils eussent bien su s'assimiler ce qui était grec, et qu'ils eussent, dans un certain temps, affecté, avec un acharnement extraordinaire, à tenir à tout ce qui ressemblait à une imitation grecque, même à la manière de traiter de barbares les peuples d'autres langues, les Grecs ont appris à les supplanter sans apprendre leur langue. Grœcia capta, dit Horace, Ep. II, 4, 156, ferum victorem cepit. L'étude de la langue latine chez les Grecs dans l'antiquité n'était, d'après les intéressantes recherches de M. Egger *, guère le domaine où le génie des Hellènes aurait brillé le plus. Avant l'occupation romaine, on trouverait
' Voir les citations de Gliick, Keltische Namen bei Caesar, p. 41 et 114, et de Latham , The Gertnania of Tacitus , p 41 et 91 , ainsi que Cuno, Die Skytlien, p. 343 et suiv.
* Mémoires d'histoire ancienne et de philologie, p. 259-276.
bien peu d'exemples d'hommes grecs qui savaient le latin. Pline (Hist. nat. XXXIV, 5) cite Hermodore d'Ephèse, qui aurait aidé les décemvirs à faire passer les lois grecques dans les XI 1 Tables romaines, exemple isolé et à bon droit suspect. « Depuis l'occupation romaine, et surtout sous l'empire, beaucoup de lettrés apprirent le latin et surent l'écrire. Mais c'était pour faire le métier d'interprètes, et pour traduire dans leur langue les dépèches des proconsuls, les décrets du sénat et autres actes officiels, dont plusieurs sont ainsi parvenus jusqu'à nous, tantôt en grec seulement, tantôt dans les deux langues ».• Il y avait d'autres, sans doute, qui s'en occupaient dans le but d'une pratique dans la vie privée. « Mais enfin parmi ces Hellènes, à qui Rome faisait tant d'avances, combien s'en trouva-t-il qui eussent l'ambition de l'honorer par des œuvres originales écrites en langue latine? Peut-être le mérite d'une culture savante, qui distinguait le latin parmi les autres langues étrangères, était-il effacé aux yeux des Grecs par un irrémissible tort, celui d'être la langue des conquérants de leur patrie. 11 semble même que la répugnance instinctive des Hellènes pour le latin ait survécu aux événements qui l'ont produite, à toutes les autres révolutions politiques ou religieuses que ce pays a traversées. La langue qu'avaient parlée le dur Caton et le grossier Mummius devait garder toujours, pour les descendants de Philopémen, quelque chose d'odieux comme la conquête et comme les premiers jours de la servitude. Aussi le latin a-t-il passé sur les provinces grecques sans y prendre jamais racine.» Et Rome, la fière dominatrice du monde, était résignée à cette suprématie du génie grec. «Car, au lendemain même de ses derniers triomphes sur les Grecs,
' Corp. Inscr. grœc, iN" 1543, 1770, 2737, etc. Egger, p. 265.
elle permettait à Plaute le comique, son poëte favori, de dire (par rapport aux comédies qrecques de Ménandre) en plein théâtre [Prol. du Trinummus et de l'Asinaria] : Plautus vortit barbare.» Néanmoins Rome méprisait les Grecs, et comme son mépris pour les nations vaincues fit ailleurs bientôt place à une sombre inquiétude, il se révéla, quant aux Grecs, dans les foudres des satiriques romains qui les anéantirent. Nous ne pensons pas à poursuivre ici la lutte dans laquelle l'esprit et la langue des Romains ont enfin écrasé l'esprit et la langue des Grecs. Le dédain avec lequel entr'autres Juvénal stigmatise tout ce qui sent le grec, les mœurs, le costume , la langue , nous montre qu'il y avait un abîme entre les deux races. Et cet abîme, vous le retrouverez dans la presqu impossibilité où étaient les Grecs de rendre les sons latins. Deux sources abondantes jaillissent pour nous en fournir les preuves, les auteurs grecs qui, en racontant l'histoire romaine^ citent les faits et les noms en langue romaine, et les Inscriptions qui par leur caractère fixe étaient exemptes de toute influence de transformations ultérieures du langage, et deviennent ainsi des documents inaltérables.
Quant à ces documents eux-mêmes, nous ne sommes plus dans le vague, nous les connaissons à fond. La critique nous y est facile. Les expositions de Dittenberger dans ses articles : Rômische Namen in griechischen Inschriften, publiés dans le Hermès, 1871, sont d'une éloquence péremploire. Vous y voyez les transcriptions qui rendent les mots latins groupées; chaque voyelle, chaque consonne est examinée à part et illustrée par une riche collection de frappants exemples. Combien d'essais variés pour rendre les mêmes sons, et les sons les plus simples ; combien de variétés éteintes sous de dissonnantes ressemblances; com-
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bien de contrastes, combien de bizarreries ! Diodore seul écrit le nom deQuinclius de trois ou quatre façons : Roïvroç, KoivxTio;, RuvTo;, d'autres donnent en outre Koutvro;, Koîv- Ttoç, KouivTtwvoç, KuivTo;,etC. Et les PoTi>.io;, ndTC>.to;, noic>.i- >.ioç, 'AxoiTavia, Ko^pôcToi, KpiocYi? (RpvîcxTivi;) , Rupiç (Cures Strabon,p. 228, c), RuipÎTai, RupÎTiç, BpeTTio;, Sepouïoç, <l>ou>>uto;, Raixe'Xio;, pour ne choisir que des formes qui ressemblent assez aux formes originales, les Aeuxio;, les prendrons-nous pour modèles quand nous allons imiter la prononciation latine ? Parce que les inscriptions grecques substituent dans les mots romains souvent au k un y, et au z un t, changerons-nous dorénavant aussi notre prononciation du A; et du 2 en latin?
Voilà donc notre suffisance singulièrement ébranlée, si l'aptitude toute particulière des Grecs à rendre fidèlement certaines nuances de l'alphabet latin devait nous guider dans nos essais de les reproduire. Au lieu de les préciser, partout les Grecs les elTacent. Nous n'en doutons pas, les Grecs écrivaient : Kikcron, kensor, kentoria , patrikioi ; nous rencontrons aussi bien dans les textes du moyen-âge des formes telles que : xiêwpiov, que dans une inscription d'Ephèse le nom Rupewa pour la tribu romaine Quirina *. Nous savons aussi que les Latins rendaient le k grec par leur c, en écrivant Cecrops, cilix,Cybele, cithara,Cypros, cygnos, cedrinus, cerasus, cera. Mais en conclurons-nous sérieusement que les Romains n'aient jamais prononcé leur c différemment du k des Grecs ? Si j'essayais de prouver l'inverse ? Si je prétendais que la transcription latine nous garantit, pour le A; grec, plusieurs nuances de sons, précisément parce que les Romains exprimaient une de ces nuances par
' Diez, Worterb. der roman. Sprachen , T. I, p. 125. Hermès, IV. 2, p. 216.
leurç assibilé, et l'autre par le c guttural? Depuis qu'ils n'employaient qu'un signe pour ces deux nuances, il n'y avait plus possibilité de distinguer par la vue cessons écrits. Cependant les traces en restaient même dans l'orthographe , quand on hésitait s'il fallait écrire : decumus, mancupium, ou bien : decimus, mancipium. On a essayé d'avancer cette opinion, et pour la repousser, il faudrait plus qu'une froide ironie '. Je ne veux pas y insister. Mais il est évident que les Grecs n'avaient dans leur alphabet point de lettre pour rendre exactement la sifflante c des Romains. Leur ^ est une lettre double, égale à 8a, leur a ferait disparaître sous la pénombre cette nuance bien arrêtée dans l'échelle des sons latins. Us disaient donc Zakynthos pour Saguntum, et il a fallu bien des altérations jusqu'à ce que les Byzantins eussent pu employer, sans distinction, les grecs ^, ^ et c pour remplacer la même lettre c des Latins". Les anciens choisissaient les sons les plus naturels à leur oreille et à leur bouche pour exprimer les sons romains. De là, malgré toute uniformité, ce certain vague dans les transcriptions grecques, qui, d'un côté, reproduisent la sifflante à des dates relativement récentes, et, de l'autre,, gardent le k dans ces mêmes temps où il n'est plus permis d'avoir des doutes sur le son assibilé du c. Nous possédons aujourd'hui des inscriptions en grand nombre où sont réellement écrites les formes avec C et t C ou avec c, notamment le nom des Decii dans la forme Aacioi, exactement comme Dasius se lit sur les murailles de Pompéi et dans un reste de langue messapienne '. Vaudrait-il la peine d'ajouter, comme dans
' Voiries deux articles, dans The Contemporary, 1871, celui de M. Merivale, dans The Academy, 1871 , p 254, celui de M. Munro. ' Munro, The Academy, T. II, p. 185.
* Inscript. Parietar. Pompeian.,ed. Zangemeister,p. 155,N°2439.
un manuscrit de Plutarque (Cod. Laurent. N*' 206 de Florence), le savant glossateur traduit le Veni, vidi,vici, de l'original grec, et y substitue son éwT^ei au texte èvixYica? ou , que dans les Basiliques nous lisons : T^epTa, WT^epro;, etc. ? D'ailleurs , les Néo-grecs ont toujours remplacé le c latin par leur s sonore , dans plusieurs îles par le son chuintant du c italien. > Mais nous préférons laisser dans l'ombre de telles instances sans importance réelle, puisque personne ne saurait nier que, depuis une certaine époque de l'histoire romaine, époque, peut-être, plus ou moins facile à déterminer, la prononciation assibilée du c devant les voyelles e et i était la seule connue.
Quant à la transcription avec laquelle les Latins rendent les mots grecs, elle date d'un temps où l'orthographe romaine avait repoussé la lettre k, en la limitant à un nombre fort restreint de mots choisis. Les Romains n'avaient donc plus d'autres lettres que le c pour rendre le k grec, auquel le c répondait déjà, quand il se prononçait avec les voyelles a, 0 et M. Si nous n'avons extérieurement aucune garantie pour l'opinion qui veut que , forcés par la nature de leur propre idiome,, ils eussent altéré ce son en l'exprimant par la sifflante, nous ne saurions refuser à cette supposition toute probabilité intrinsèque. Ou bien, ne connaissons-nous pas, pour nous servir d'une analogie moderne , la différence du son par laquelle les Français distinguent encore la même lettre ch dans des mots tels qu'orchestre et architecture, les deux issus du grec? Et ce principe admis, nous apprécierons à sa juste valeur le changement de voyelles qui accompagne, en bien des cas, cette substitution des deux lettres, pour appuyer plus distinctement,
' D. Bikelas, d'après la gram. et le dict. albanais de Hahn, The Academy. 187L p. 187.
aussi pour la vue, l'intonation différente : fascinus pour éaoxavoç, dulcis pour y>.u>iu;. »
Nous pourrions en rester là. Car nous tenons en main tous les lils pour conclure à une absence totale de raisons pour l'identification des deux sons de la lettre c. Faisons cependant, pour un moment encore , abstraction des lois intrinsèques de la langue latine qui s'y rattachent, et examinons s'il n'y a pas, en dehors du grec, quelqu'autre indice d'un idiome ancien qui puisse nous renseigner sur la véritable prononciation des lettres latines qui nous occupent. Si nous demandons aux langues contemporaines, qui, les unes intentionnellement, les autres comme par hasard, ont pu reproduire quelques sons romains, quelle réponse nous donnent-elles relativement au c ? Les Romains avaient, en diverses époques, affaire, parmi les peuples européens , aux Celtes et aux Germains. Comme nous l'aurons à relever en passant, les langues de ces barbares sont plus directement parentes au latin que le grec, et nous pourrons, dans les nombreux dialectes celtiques et germaniques, poursuivre bien des traces du latin.
D'abord les Celtes. M. J. Rhys relève dans son article « Latin words in Welsh », inséré dans The Academy 1871, p. 255, le fait que les lettres c et g dans le gallois sont toujours dures, quelque voyelle qui les suive. Elles remplacent les deux le c romain. Ainsi au commencement des mots : cell, cwyr, certhain, cengl, cist, cegid, ciwed, ciwdod, cyff; et au milieu : cangell, esgyn, disgyn, diffyg, llogell, magM'yr, meddyginiaeth, pesgi, pregeth, mots tous pris dans le latin. Cela serait assez clair, pourvu que justement le contraire n'en résultât pas. Si la même lettre latine change le son en gallois selon la place qu'elle occupe dans
» Joh. Schmidt, Verwantsch. der indogerm. Sprachen, p. 54suiv.
Ç'V. Ifis mois, elle doit avoir eu, pour l'oreille, ainsi que pour
>*■ la bouche des Celtes, une intonation variable. Puis, ces
'j. ' mots offrent d'autres changements, qui proviennent d'une
libre reproduction. Suivre en esclave la prononciation galloise, nous obligerait à réformer bien des choses et à tomber dans des contradictions sans nombre. Si le Gallois dit: Ewrob, pydew, Juddew, pour Europa, puteus, Judaeus, ces formes feront-elles loi pour nous? Il est vrai que les sibilantes anglaises représentent le s en gallois, maïs qu'est-ce que cela prouverait pour la sifflante latine? Elle reparaît évidemment dans des formes assibilées en celtique, dans le kymrique saled • pour le latin celata, exactement comme dans l'anglais reason pour ratio, peace pour pax, search de circa. Enfin, une considération purement historique! Ces mots sont-ils en effet transportés du latin en gallois, ou dérivent-ils du celtique primitif, antérieur à toute individualisation des idiomes celtiques? Plus on les étudie, plus les langues celtiques révèlent une parenté * étroite, je dirai directe avec le latin, et leurs historiens nous manquent encore le dernier mot sur ce qui en est de leurs premières sources et des rapports par lesquels celles-ci se liaient aux autres idiomes indo-germaniques. Mais soit, acceptons ces mots comme latins ! A quelle époque ont-ils été reçus en gallois ? Avant ou après le temps, où notoirement les Romains s'étaient mis à assibiler leur c devant les voyelles e et i.^ Car, qu'une fois ils s'y soient mis, personne n'en doute, quoique les uns rapportent ce fait au troisième, les autres, au quatrième siècle, les plus prudents, à l'origine de la langue romaine. Nous connaissons, par d'anciens documents, sur-
' Comp Diez, Wôrterb., T. I, p. 121, et Bain's English Gram mar, p. 172. • Voir Schleicher, Die deutsclie Sprache, p 75.
tout deux dialectes celtiques, le gaulois et le breton, précieux débris d'un riche développement national, mais, hélas, rien que des débris. Qui dira ce qu'il y a là de pur celtique, et ce qui a subi, officiellement refoulé sous le joug des langues vainqueurs, quelque influence latine ou germanique ou grecque? Dieffenbach et.Zeuss ont, sans doute, entassé des trésors inappréciables pour élucider la grammaire et le dictionnaire celtiques. Les inscriptions gauloises, à l'interprétation desquelles M. Ad. Pictet a apporté toute son érudition aryenne, sont venues confirmer la plupart de leurs résultats. C'est bien sur le fond de telles recherches qu'on se plait à affirmer, avec M. de Belloguet, que le gaulois n'avait pas de sifflante c. Et pourtant, même si dans les inscriptions les deux lettres c et A ne se trouvaient pas, et parfois l'une à côté de l'autre, les anciennes caries attestent au nord d'Avignon un Senomagus, qui paraîtrait, de quelque façon, normal pour les Cenomani en Gaule et les Cenimagni en Bretagne. Que de dialecte en dialecte les intonations celtiques variaient, c'est ce qui est constaté par le gaulois (Aul. Gel. XV, 30) lancea, le "karpûix. de Diodore (V, 30), et le breton lans. Isidore écrit pour cetrae : scetra , et le scoliast de Juvénal (XI , 140) : citura (citona), tout comme dans l'espagnol moderne le bouclier s'appelle encore cetra. Le circius que Galon et Pline regardent comme particulier à la Gaule Narbonnaise , a gardé dans le bas Languedoc * son ancien nom de Serce ou Gers. Donc, en résumé, nous chercherions en vain ici un motif pour prouver soit que le latin, soit que le gaulois, n'eîit pas eu sa sifflante ç.
Arriverons-nous à un autre résultat en examinant les
> Roger de Belloguet, Ethnologie gauloise, I (Glossaire), p. 110. Comp. Nonius Marcellus IV, p. 82, et XIX, p. 555.
reproductions de mots latins que nous rencontrons dans les langues germaniques? Les prêtres romains, dit Diez *, écrivaient en Bretagne la tenuis gutturale dans les mots saxons par c, par exemple : cène (audax), cild (infans), cyning (rex). Cela serait bien grave, s'ils avaient eu quelque autre lettre à leur choix. Mais le k romain n'existait pour eux que dans quelque musée d'antiquités ! Comment écrire, sinon par c ?
Nous serions disposés à croire que les Gotlis à Constantinople entendaient souvent parler des Romains, et que, cas échéant, ils pouvaient se renseigner très exactement sur les sons latins. Mais ce que je ne conçois pas, c'est que ces Goths sauvages auraient été linguistes, au point de se préoccuper de nuances de sons , plus ou moins apercevables, et des sons d'un idiome qui n'était pas même celui de la nation au milieu de laquelle ils vivaient; que ces hordes qui, au dire des anciens, ne maniaient guère la plume, pour lesquelles le glaive était l'arme du corps et du cœur, auraient tâché d'avoir des informations précises sur les sons d'une lettre perdue. Cependant les Goths écrivaient quelquefois, et on sait de quelle importance sont les premiers monuments écrits qu'ils nous ont légués. Leur évêque Ulphilas leur avait donné, au quatrième siècle, son alphabet, et sa traduction des Saintes Ecritures. Et voilà, dans cette traduction déjà, un certain nombre de mots latins, et parmi ces mots, plus d'une transcription du c par k. On a cité, depuis longtemps et avec beaucoup d'aplomb des mots tels que : karkara, lukarn, akeits, aurkeis. Mais, comment donc? Ulphilas, élevé à Byzance, composa son alphabet de caractères runiques et de lettres grecques. Les
' Gratn. der roman. Sprachen, I, p. 250.
mots romains qu'il rendait, lui étaient venus par le même canal grec. Il adopta d'autant plus facilement l'orthographe grecque, que , peut-être, la sifflante c n'existait pas dans l'ancien gothique , puisque le mot haims répond au latin civis. Du moins le dialecte du Nord n'en a point de traces; les anciens manuscrits en font foi. Cependant le A; et le gi Scandinaves modifiaient leurs prononciations devant e et /', et devenaient kj et gj, comme kerma, gerra, etc. 1. D'ailleurs, si nous accordons à ces formes gothiques quelque autorité pour la prononciation du latin, allons plus loin, acceptons aussi le reste de ces intonations ; disons dorénavant aurkeis pour urceus, akeits pour acetum, si o^oç et le russe ùksus ne sont pas plus rapprochés, nommons les Grecs Krekos, l'Evangile Aivaggeli, acceptons les Sairok, Ainok, Saikaineias, Airmodam, Akaja, et le k pour g en aukan, vakan (augere, vigil). Non, Ulphilas formant un nouveau langage pour un peuple nouvellement christianisé n'était pas appelé à fixer les nuances de sons originaux pour les philologues futurs, et ceux qui se réfugient sous les ailes de son autorité, ne doivent guère avoir des raisons bien vaillantes pour appuyer leurs théories. Il est vrai qu'Ulphilas écrivait laiktio, rendant lettre par lettre; mais un autre document gothique, conservé à Naples , rend cautio par kautsjo , ce qui témoigne, ainsi que faskja, unkjane, pour la sifflante.
Elle est plus évidemment encore dans les dialectes tudesqiies, dont le développement littéraire est postérieur au gothique. Sans doute, l'ancien allemand a reçu de dehors les mots latins que nous épelons aujourd'hui : Kaiser, pour Cœsar, Relier (celiarium), Kerker (carcer), Kerbel (cerfolium), Kirsche (cerasus), Kicher (cicer). Mais ce dernier mol
1 Wimmer, Altnordische Grammatik, trad. par Sievers, p. 7, §5, 1.
représente déjà deux sons, k et ch, pour le même c latin, et une forme albanaise Ryikyery ', si elle sort de l'usage ordinaire des lettres «r ou ^ en albanais, ne pourra, malgré l'importance qu'on y voudrait mettre, jamais nous fixer sur la date, quand les Allemands avaient commencé à écrire Kicher. Qu'on les examine de près, ces mots latins ! On y reconnaît déjà les différences du génie de la langue particulière, qui s'adapte, selon ses organes, des mots venants de debors. Tous ces sons sont amenés à l'allemand par" le canal gothique. Charchâri, en allemand, est une forme tout-à-fait analogue à chirichà, et celle-ci traduit le grec xupioxo'v. C'est ainsi que nous expliquerons pourquoi, depuis que les Germains étaient entrés en contact direct avec les Romains, les mots, reçus auparavant de par les Grecs, changent de forme et assument avec la sifflante une acception changée. Tels sont les mots : Zins (census), Kanzel (cancelli), Zither (cithara), melzeln (de macellarius), Zelle (cella), Zirkel (circus) *. Pour appuyer quelque raisonnement sur les mots, cités en premier ordre, les amis d'une prononciation k pour c auraient dû prouver qu'ils furent puisés dans le romain avant que celuici connût l'assibilation , et qu'ils y furent puisés sans intermédiaire. Le gothique aurkeis est, en ancien allemand, urzal, de urceolus, tandis que kaurn répond au latin granum, kaurs à gravis '. Le gothique lukarn ne suppose pas un latin lucerna, mais lucarna, en usage, comme le
' Comp. The Academy, II, p. 185-187 et p. 254.
' Il n'est pas aisé de fixer précisément l'époque à laquelle tel et tel mot étranger est entré dans l'allemand. Voir, sur cette histoire, Tobler, Die fremden Wœrler in der deutschen Sprache, p. 18 suiv.
* DiefTeobach, Gothisches Wcerterbuch , II. p. 441-443.
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français lucarne nous le prouve. Et de plus, les Allemands savent fort bien faire la distinction entre Kaiser et Caesar, Kirche et Circus, voire même Zirkel.
Il nous paraît donc établi que la solution du problème que nous discutons, doit être cherchée dans le fond de la langue latine elle-même. Les restes du latin que nous possédons, connaissent-ils la sifflante c devant eeli? En démontrent-ils l'existence et la valeur? Et quelle est la date de ces restes, s'il y en a d'autres qui pourraient être en faveur d'une évidence contraire? Voici quelques-uns des monuments dans lesquels on trouve quelque évidence, les uns pour la prononciation k, les autres pour l'assibilation du c. Les premiers, à croire ceux qui les avancent comme preuves, paraîtraient d'une puissance invincible.
l" Quand, selon le Corpus insc. Vol. I, N°844, on lit dans une inscription plébéienne : Dekembr. , y a-t-il des doutes sur ce son? Cependant, comme dans le N^SSI l'orthographe calendae s'est glissée, au lieu de kalend», nous devons comprendre que l'une et l'autre de ces inscriptions peuvent être entachées de quelque incorrection.
2° Une coupe de Volceium présente l'inscription KERI POCOLOM, où keri comme génitif de cerus a été établi déjà par Mommsen, Unterital. Dial., p. 133. Varron rapporte du chant des Saliens : duonus cerus et duonus ianus, et sur la tablette d'Agnone se lit : kerri, comme cerie, dans le dialecte des Sabelli. On comparera aussi : Cerus manus. (Pott, Wurzelwœrterb. 1, 1 p. 136.)
3° Dans quelques inscriptions de la république, le qu est représenté par c, par ex. : aecetiai, cinti. En effet, aussi lés graffiti de Pompéi écrivent par c les mots inicum N» 1868 et usce N" 2437, ainsi que qu pour c, en quoservis N" 1241 et paquius pour Pacuvius. Cependant, pour
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aecetiai pocolom, il y aurait la possibilité d'une autre explication, par l'influence étrusque, comme Mommsen, p. 28, note 32, l'indique.
4° « Nous avons une preuve bien évidente et bien curieuse de cette prononciation du c dans le lieu appelé Decempagi dans la table Théodosienne, que nous retrouvons en 1274 sous la forme Taikenpoil, en 1286, Taikenpaul, aujourd'hui Tarquinpol (Meurthe) •».
50 On écrivait, d'abord, dans des mots grecs (Dorchae, Gluchera, Philocbale, Prochne), puis, plus généralement (Achilio, Volchacio, chommoda), ch pour c, soit devant a, 0, u, soit devant e et i (pache, prischae, chingsit), soit devant des consonnes (trichlinium), et Quintilien, I, 5, 20, dit: « Erupit brevi tempore nimius usus, ut choronae, chenturiones, praechones, adhuc quibusdam inscriptionibus maneant ». L'usage n'a pas été constant ici *; on discutait sur pulcher et pulcer , et on écrivait chorda , un graifito de Pompéi, N" 2021 , même chalare. Le c s'est — cela se montre ici clairement — toujours caractérisé par sa disposition à s'assibiler », et c'est ainsi que les deux sons, le son sifflant et la gutturale, par le moyen de l'aspiration [ch), pouvaient se rapprocher l'un de l'autre et, cas échéant, être confondus par une insouciance naturelle, non seulement pour l'œil, mais quelquefois aussi pour l'ouïe. Nous savons quelle peine cette aspiration a donnée à Cicéron ♦.
' Cocheris, Histoire de la Grammaire, p. 213.
' Schuchardt, Vocalismus des Vulgàrlateins, I, p. 73, a rangé les restes do cette orthographe dans un ordre historique, et Corssen, Aussprache, I, p. 46, en a complété le nombre des exemples.
» Brambach, Orthogr., p. 287 à 291.
* Orator, 48, § 160. Il persista longtemps à prononcer: pulcros, cetegos, triumpos, Cartaginem , pour s'opposer à l'abus des façons grecques.
6° Quel que soit le sens du mot dont le reste NKIVM est conservé dans le N" 3067,9 des graffiti de Pompéi, le k s'y trouve devant i.
Regarderons-nous ces données comme de sérieuses instances pour la discussion dont nous sommes occupés ? Alors nous devons avoir hâte d'y opposer quelques preuves du contraire, également faibles, il est vrai, mais aussi également fortes.
\° Les copistes d'un manuscrit de Properce, en écrivant, par erreur, silices au lieu de cilices, donnent un témoignage pour le c assibilé, de même que l'incorrection de sisterna dans une inscription de l'an 528.
2" Turpilius a, d'après la citation de Nonius Marcellus, écrit: « Qui verba venatur mea, postis arscedat, et sermonem hinc sublegam.» Sans doute, les copies de Nonius sont du moyen-âge, mais toute la variété des leçons qu'elles offrent, revient au même point. Voir l'édition de Quicherat (Paris 1872), p. 378, 40.
3" Schuchardt a fait , de documents de différentes valeurs, un recueil de formes, comme : sirpus, sio, selere, siet, septrum, pourles formes correctes, écrites par «c, exactement comme, au contraire, les copistes écrivaient, en 587,scitamet scitas pour les formes sans c;et il explique ces inexactitudes par une émission du c se rapprochant de 1'*, Vocal, des Vulgserlat. I, p. 165.
¥ En effet, ce son est constaté par bien des fautes d'orthographe : accresentes, Cresentia, cresseret, Crexes, dissesseque, lambissendo, quissant, requiisset, requiecset, requiesit, sesentis (de 301), orthographes que Schuchardt ramasse dans les inscriptions et dans les anciennes chartes, et qu'il met en face des contraires : esce, inviscere, Perscio, Roscia. Ni les unes, ni les autres ne seraient possibles sans assibilation du c établie et connue à tous.
. .X-.-:-Jl.
5" Le nom de M. Vecilius Verecundus, que Zangemeister a copié d'une colonne de Pompéi (n" 3130, p. 217), et qui se lit aussi sur la façade d'un tombeau à Faleri (Huschke, Zu den unterital. Dial. p. 842), ne peut guère être analysé sans que la comparaison avec Vettius des Sabins et avec Veturius en ramène à un ancien vêtus, legreceToç, dans les Vedas vatsas, vatsaras (Voir Curlius, Griech. Etymol. p. 189). En analogie avec cette formation, certains manuscrits de Virgile (Ribbeck, Prolegom. p. 241) donnent ac pour at, tétera pour caetera, tumulos pour cumulos, etquis pour ecquis, etc. Gessner, dans son Thésaurus (c) , constate la permutation fréquente des lettres c et / dans l'écriture lombardique.
6" M. Egger a publié dans ses Mémoires d'histoire ancienne, p. 453, un document inédit, dont le titre: To à'ytov cu(/.€o>.ov ^là Te Trç 'XaTiviKTi; xaî pwfxotïxrç Y>.MTTrç, indique l'intérêt. Ce sont les langues des Romains grecs de Ryzance et des Croisés français et autres. Le manuscrit en est du 13™^ siècle. Dans la partie romane du texte se lisent des formes telles que : cU'Xç, xpu^icpà, T?^ioup, etc., et dans le Pater qui s'y rattache, les latines: w. eç ïv T^éXotç, cavriçiT^é- Toupç, jcoTYiTia, (jixouô, TevT£T?^tove . — Un manuscrit pareil se termine par la formule en usage : explicit, mais écrite en lettres romaïques : ti/tc^uctuô.
Imbus de tous les préjugés d'une science orgueilleuse, nos critiques s'avancent à la lutte, ces arguments en mains. Mais si M. Egger, dans sa préface du recueil : Latini sermonis reliquiœ, se refusait à recomposer avec la poussière des ruines, la double histoire des choses et des mots, dont il allait esquisser les traits, s'il appelait celle-ci une œuvre difficile, impossible auiounVhm, comment jugerons-nous les matériaux entassés ici pour en faire rejaillir quelque mer-
veilleuse lumière? Non, quand on réfléchit au genre de discussion qui peut se faire à l'aide de tels arguments, et en construisant l'histoire d'après les chimères de fantaisies critiques,on ne dirait guère que les combattants prennent au sérieux leur tâche de linguistes. Vraiment, unesplendide série de témoins et d'autorités dans une question de prononciation classique ! Des potiers, des hommes de la foule, dont les élaborés fourmillent de toute espèce de fautes ', des copistes de manuscrits, dont l'ignorance souvent fait sourire les plus graves esprits ! C'est ce monde qui, à Pompéi, grattait, avec des clous ou des couteaux, sur les murailles, ses impérissables coups de génie, qui écrivassait, dans les maisons, dans les rues, partout, ces épanchements de cœur, dont l'orthographe n'est certes pas le dernier objet de notre intérêt, tout en nous frappant par son caractère étrange. Nous serions tout disposés à lancer contre ceux qui verraient de mauvais œil cette latinité, la malédiction qu'un Pompéien traçait avec infiniment d'esprit sous un dessin de gladiateurs: ABIAT VENERE BVMPEIIANA IRADAM CVI HOC L^SxERIT. En attendant, nous ne pouvons nous empêcher de rappeler ici que ces braves Pompéiens avaient un professeur qui, près du forum, peut-être pour signaler le niveau de ses connaissances linguistiques, a inscrit sur son gymnase , comme titre de gloire , la recommandation électorale que voici : SABINVM ET RVFVM vEDIL VALEN- TINVS CVM DISCENTES SYOS ROGAT.
C'est cependant sur le fond de telles argumentations, quelque différentes qu'elles semblent, chatoyant d'une profonde érudition et d'une saine critique, que nos plus
' Comme certains textes grecs sur des fragments de poterie antique, dans lesquels on lit xaTaYsiifievo; , yExpaxo'vTa. Egger, Mém. de l'histoire ancienne, p. 433.