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sanscrite). Remarquons encore les zend ci (m(/.ai), cura (héros), çpan (canis), cru (entendre), dareç (voir). Partout nous y avons comme un reflet immédiat du sanscrit qui se projette jusque dans le latin. Si le sanscrit tus, tosati (rendre un son), répond au zend tuç, le latin tussis devient une preuve irrécusable pour le son ç en latin, tout-à-fait comme le persan sôk (luctus) rend le zend çaoka et le sanscrit çùka, ou Gustap, le nom de 'YcTàfnnfiç, dans les inscriptions cunéiformes Vistaçpa, ou le kurde pes, le sanscrit paru. La forme ràrta de l'ancien persan est en latin reclus, en gothique raihts, comme les arméniens kapem, kapeal, kapankh rappellent le latin capere (cepi) et l'anglosaxon liaft, l'allemand liaha, tandis que le huzvâresch gôrda (de ghardhii) est en latin hordeum , en grec xpi3yi, en allemand Gersle.
Nous venons de mentionner le c latin remplacé par le gothique h. Sans doute, dans bien des cas, le /i y répond aussi au son k, haurnu à cornu, hairtan à cor, xap^ia. Mais il est facile à observer que le sanscrit ç détermine cette transition de sons. Je n'en donne que quelques exemples :
Sanscril
Latin
, Grec
Germanique
Çarns,
casmena,
goth. hazjan;
Carmen,
hazeins ;
çana,
cuneus, cotis.
xiovoç,
angl. hone;
çam,
xap.vto,
scand. hemja ;
çad.
cedere,
anglosax. hentan ;
cadcre.
goth. hatis;
çata,
ce n lu m.
éxaTo'v,
ail. hunderl;
(van.
canis.
xuwv,
goth. hunths;
veça,
vicus, (vicinus)
oixoç,
goth. vaihs;
Lî/
Sanscrit
Latin
Grec Germanique
paçu,
pecus,
goth. faihu;
kapâla.
caput, (an-ceps)
MifcùM, ^o//j. haubith;
diç,
dicere,
^£txvu(iLi, goth. leihan;
çvaçura,
socer,
éxupoç, goth. svaihran,
[zend. qaçura)
Pourrons-nous donc avoir des doutes sur le son original du c dans ces racines dont l'assibilation a produit l'aspiration toute pure dans le /i?
Les dialectes celtiques nous foumiraient de même un contingent fort considérable d'indices pour la valeur intrinsèque du son c dans les langues aryennes. On permettra à un habitant de la Suisse romande de citer ici le nom de Céligny, enclave genevoise dans une contrée riche en souvenirs celtiques. Dans ce nom reparaît, sans doute, le ce- /icjion de l'inscription d'Alisia: MARTIALIS. DANN. lEVRV. VCVETE. SOSIN. CELiCNOiN ctc •. Le nom existant, ainsi que sa prononciation, nous sommes en droit de nous demander : Est-ce par l'influence romaine, qui depuis les jours de César s'est fait valoir dans le « pagus » de la colonie romaine de Noviodunum*, que cette prononciation s'établit, ou bien, était-elle l'effet de l'émission gauloise? Quoi qu'il en soit, tous les dialectes celtiques connaissent cette aspiration du c ensuite de la coïncidence de lettres homogènes ou de la place qu'il occupe dans le mot, aspiration qui va
' R. de Belloguel, Elhnol. gaul.,1, p. 281, n« 187, et linterprélalion savante d'Ad. Pictet, dans la Revue archéol. de Pari», mai 1867, P 318.
* F -D. Gingins-Ia-Sarra, Hist. de la Cité el du Canton des Equestres, p. 54.
jusqu'à remplacer le ch par le simple A ' , de sorte qu'on n'a qu'à rappeler les irlandais sechem(sequimur), crochad (crucifixio), croch, cruche (crux, crucis), meirddrcch (meretrix), et les terminaisons des dérivés en achas, echas, echaire, cchide, surtout ach, cih, uch, dont les formes gauloises àcus, ecus, icus et iàcum sont connues par un grand nouibrc d'exemples, tels que Uivitiacus, Turecum, Avaricum, Raurici, etc. Il est intéressant de poursuivre le développeuient toujours croissant de celle aspiration dans les autres dialectes du celtique moderne. Je ne mentionne que le cambrique. L'irlandais marcacli y esl devenu marcliauc, le latin circinus, circhinn (comp. ordamcircliinnucu, amhagibus, cl archinn, adveniel.).
Mais j'ai hàle d'arriver à des comparaisons avec des langues dont l'influence a le plus obscurci la tenue primordiale de l'ancien romain, ou faussé le jugement sur sa nature. D'abord, les Slaves répondent régulièrement au ç sanscrit, descendant du k primitif, par une sibilante, les Litliuaniens par s:, les autres dialectes, surtout celui des Bulgares, par s. Ainsi szimlas, suto pour cala, szàltas pour le zend çareta (froid), szerys pour çaijas, szu pour sçvan, bulg. ^vitali pour çvit, sluti pour (,ru, slava (gloiie) pour rravas, visi pour vira des inscriptions cunéiformes, virpa du zend, descli pour dacu. Si nous mettons une grande importance sur ces formes, c'est que l'autre cbangement, celui de k en k' sanscrit, n'a pas d'analogie dans le slave, et puis, qu'il y a partout alors k, comme kas (quis) , kadà (quando), kuriù pour le sanscrit kar, keturi, bulg. cetyrjii pour le sanscrit k'alvar, le zend k'atbwar, tekù pour tak',
' Zeiis? (Grtim. ccll. vol. 1, p. 70), en cite l'exemple: nipo hcloir (pour cetoir) dorat digail, non slatim dédit ullionem. Voir les lois de cette aspiration de la tenuis, p. 71, comp. vol. II, p. 809 et suiv.
bulg. peko pourlezend pek', lithuanien vilkas, bulg. vlùkù pour le sanscrit vrkas, le zend velirka,loup.
Enfin les Grecs. Comme l'assibilation de èiâ. donne les formes éoliennes ^aôeoç, ^aTpe<friç, ^à vuxtoç, ^aêâ'X>.eiv », ainsi le fc' sanscrit s'est, en grec, transformé en t, qu en latin : irévTe, xécaoL^tç, tiw, tijjlyî, tiç. Maintenant, si nous comparons l'éolien picco; pour [/^ô-jo-ç, en latin médius, "kidcojj.ai, iLilidca., les deux G en s'expliquent que par la même transition dej en sifflante que nous avons accentuée pour le latin ti et ci. Me>.iTJa est antéheliénique, [ilkn'ÇoL la forme du grec primitif, fjiXiTca transformé en ^ukiaca *, comp. irovr-ca, irov-ca, itâça. Voilà pourquoi Yicccov, ôpriffca, l'ionien xpécciiov, xprGca, èXàcawv (comp. êàccwv), ne sont -,; plus des formules énigmatiques pour les linguistes. Schlei-
cher se rapporte à l'analogie du latin glacies, en valaque ghiatzë, en français glace, et Curlius remarque la particularité que les aspirées ô et y exercent la même influence que T et X 3. Le mot Oà'Xacca, auquel la glose d'Hesychius ^a>.aYyav (comp. ^a^a, ^ctkaaGa. 'HïreipwTai) revendique un X, radical, est dans une inscription crétoise 3a>>a69a. -v Le sévère dorisme ne connaissant pas cette assibilation,
v elle est donc plus ancienne, provient de l'origine. De là,
; que les Béotiens préfèrent l'explosive dentale quand la sibi-
}', lanle s'y joint, ils disent: ïttw pour ïcTto, sTTacav pour ê<7-
i-j. tousoN, êTTta pour é<7Tia, irOat pour ^côai. La transition de
xp^Tca en xp^TTa est la même. On s'est accoutumé de pas- ;;^ ser sur de pareilles formes, comme si elles pouvaient se
discuter exclusivement sur le terrain de la grammaire grec-
.£.■ ' Voir les remarques judicieuses de Curlius, Griecii. Etyniol. p.
^1 • Schleicher, Zur vergl. Sprachengcsch., p. 74.
' Griech. Elymol., p. 596, § 235, comp. p. 600 et suiv.
que. Mais comment donc arriver h une compréhension de tels phénomènes, sans recourir à la lumière primitive qui, par la radiation des formes aryennes, brille ici d'un éclat plus pur, là, à travers les ombres d'éléments disparates? Voyons encore ici. Nous comprenons ce, tt comme provenant d'anciens kj et /j, ne comprendrons-nous pas aussi les ^ issus de dj et yi? Curtius vous présente àpYupoTue^a pour àpYupo-£^-ja, et les béotiens Oepî^^w pour ôepi^w, pé^^to pour pî'^w, le mégarien [xà^^a pour [xà^a, tous se comparant à l'italien razzo pour radius. Les Ioniens gardaient le ^, en changeant tc par la destruction de l'explosive. Les Néogrecs donnent au Ç le son d'un s doux, et ils le rapportent à aa comme le son amolli à son élément dur. Déjà à Tarente on disait àvà'^w pour àvàcco», les Grecs récents prononcent (T'jpiTTw pour l'ancien cupi'Cw. Voilà ce qui nous fera apprécier ajuste titre les formes ocGojxai pour ô/jojxat, oculus, et le lithuanien akylas (prudent).
Eh bien, me basant sur ces quelques comparaisons, bien vagues, il est vrai, bien rapidement jetées ici, je demande si l'on peut s'égarera prétendre que la sifflante c a primitivement manqué à la langue latine, qu'elle n'est que le produit de la décadence de l'idiome mourant? Elle est au cœur des langues aryennes, elle domine, soit en évidence, soit d'une façon latente, des groupes entiers de formes dans tous les idiomes indo-européens, et d'autant plus puissamment, que ces groupes sont plus rapprochés de la forme sanscritique. Le grec est peut-être l'idiome où celte force de la siftlante s'est elTacée le plus. Pourquoi? L'histoire de la civilisation hellénique vous y répondra. Et pourtant, nous en saurions poursuivre encore très-distinctement les traces dans le grec. Elles sont marquées d'un caractère ineffaçable dans l'idiome des dominateurs de l'univers.
Si nous terminons enfin ces comparaisons par un cas très-spécial, c'est qu'il nous ouvre bien des perspectives générales. Du thème tri, contracté en tr, le sanscrit forme le nom du nombre ordinal trtiyas, qui, en zend, devient 'tritya. La forme organique, qui a disparu, en était tritya, et c'est à elle que se rattachent le latin lerlius (venant de tritius), le borussien tîrtis (ace. tîrtian, sanscr. trtîyam), le lithuanien trecias, par euphonie pour tretias, le gothique thri-djan '. L'euphonie du lithuanien se rend garante pour la correction de toute cette échelle, et nous pourrons de là descendre à maintes autres analogies. Mettons à côté de tertius d'abord portio, nuntius, pactio, tinctio (distinguere), cl nous serons sûrs, d'un côté, des formes semblables à Angitia (comp. anxius), sortitio, Latium, glutio (comp. ingluvies), de l'autre, des uncia, des adspicio, polliceor, patricius, dicio (comp. au sanscr. diç, regio, ainsi que le lat. dictator au sanscr. dishtam, fatum), des faciès (herinaceus), salacia, fugacis, glacies, glocio (en grec •AkoZi<>, comp. x'Xu'Cw), Genucius.
Il ne restera plus qu'une objection à discuter. On demandera peut-être, pourquoi les Romains n'auraient-ils pas exprimé le son que nous venons de revendiquer à leur langue, en la comparant aux autres langues aryennes, d'une manière analogue à ces langues-là, en conservant le Aqu'ils avaient anciennement dans leur alphabet. J'y réponds par une autre analogie. Le latin a pour n un son dental, distinct du guttural, devant 7 et c, et certainement prononcé. Cependant nous lisons sur les sarcophages des Scipions : coso/, cesor, cosentiont, et dans des inscriptions du IV*' et du V« siècles pareillement: istituerunt, iscribet, et fortnosus (comp. ambitiosus) n'a jamais été écrit différemment. On
' Voir Bopp, Gramm.conip. trad. de Bn'al, vol, II, p. 238, § 322
dit que cet n est tombé. Mais voilà, nous penserions plntôt, avec un linguiste bien scrupuleux » : «Waere schon anfangs des sechsten jarhunderts der statt das n in cosol, cesor, cosentiont u. s. f. wirkiich ausgefailen gewesen, so haitte keine macht der vs'elt es wieder herzustellen vermocht. » Nous savons que les uns l'écrivaient, les autres, surtout devant un s, ne l'écrivaient pas. De là pares pour parens, et, suivant Ilérodien, en Sicile : K>,nyviç, KpYi'çxrç, Oùttk-m. D'ailleurs, nous n'aurions qu'à penser aux inscriptions cunéiformes, qui n'indiquent jamais le nasal suivi d'une autre consonne, et ne le supprimaient siirement pas dans la prononciation*, comme les transcriptions grecques le font devinéi*, et le néopersan le montre à l'évidence.
Jetons enfin un dernier regard sur le latin lui-même. Je ne cite encore ici qu'un fait de la configuration grammaticale. Pour former le parfait et le supin, les c, g, et qu, précédés de r ou l, disparaissent, on le sait, devant s et t. On dit indulsi, indultum, torsi, muisi, tersi, aisi, fuisi, mersi, sparsi (Madvig, gram. § 126), et la même loi s'étend aussi à la formation des substantifs, quand on dit parsimonia à côté de parcimonia. ' Çà et là s'établissent
' Joh. Schmidt, Zur Geschichte des indogerm. Vokalismus. I, p. 98 et suiv. — Je prierais de réfléchir aussi à cet autre jugement du savant auteur: « Keineswegs, s'écrie-t-il, ist jeder laut, welcher in der schrift unbczoichnet bliib, darum auch in derlebendigen Sprache verloren gewesen. » On dirait, une vérilé élémentaire; et pourtant, n'est-ce pas cette vérité élémentaire qu'on néglige ici pour embrouiller toute une évolution historique par des raisonnements de pure abstraction?
' Spiegel, Die altpers. Keilinschriften, p. 136, 43.
» Je note en passant, pour éclairer cette identification de c et de s, un fragment des fastes consulaires, où, l'an 473 de Rome, Vulci et Vulsinies sont nommés ensemble. VoirBeulé, Fouilles et découvertes, I, p. 323-324.
ainsi des équivoques , des calembours , si l'on veut, . comme en fulsi, de fulgeo et de fulcio, ce qui prouve une
nécessité organique pour celte formation. Comparons-la à d'autres, à frixi, auxi, luxi, vinxi, d'un côté, et à sensi, saepsi, hausi, de l'autre, et nous serons obligés de reconnaître que le son guttural c, g, et qti se modifiait après r ell ', et pouvait, par une transition naturelle dans la sifflante c, se perdre dans les sons « et ^ Et celte sifflante n'aurait pas eu sa place déterminée dans l'alphabet?
Si donc une double prononciation de la lettre c était établie de tous temps, si primitivement elle existait dans la langue latine, pourquoi et comment se serait-elle perdue? Comment serait-il arrivé que, perdue une fois,* elle aurait pu se retrouver avec la chute de la langue? On ne saurait en indiquer aucun motif dans l'organisme de la langue romaine, puisqu'on aurait à y signaler plutôt, pour motiver la récente transformation de la gutturale en sifflante, précisément cette énergie qui devait reproduire, plus lard, le ton sifflant. Ce serait donc une influence étrangère que i: . nous devrions supposer assez puissante pour détruire une
vie séculaire, et d'où serait-elle venue? Nous savons que les vainqueurs ont beaucoup appris à l'école des vaincus. La critique naissant de l'érudition, et la comparaison perpétuelle de deux idiomes, pouvait en faire jaillir des ressemblances inaperçues jusqu'alors. C'étaient surtout les Hellènes qui ont dompté l'esprit farouche de Rome par
-f ■ . • Le latin aranea pour le grec ôipi/yr, ne siidit pas pour nous
i; . convaincre (Corssen, Ausspr. vol.I. p. 35) que le k puisse être jeté
;V simplement. Les formes : Sestiiis, mistus, sescenli. sont d'autant
g: de preuves pour la manière de voir que nous venons de signaler.
V . Ainsi l'ioiiien jiei; vient de iidvç, réolien [i^wo; de [i^vaoî (Curtius,
4; Studieii II, p. 173).
leur culture, leurs arts, leur langue ». Eh bien, le c assibilé était-il un produit de cette influence grecque? Mais, on se sert justement de l'absence de ce son dans l'alphabet grec pour l'eflacer aussi à Rome, tout en oubliant que le temps où l'influence grecque commença à se faire sentir, touche de fort près à celui où les Romains n'écrivaient plus leur k . C'est là comme une déclaration explicite qu'à Rome l'échelle des gutturales n'avait rien du son du k grec. Ou bien, une autre nation d'entre celles au milieu desquelles les Romains avaient porté leurs aigles victorieuses, a-t-cllc pu exercer cette influence sur la langue romaine? On eji chercherait en vain.
Et pourquoi en chercher? Il est un fait dont il n'est pas permis de douter. Nous l'avons relevé. C'est que la sifflante c dans la langue latine a eu la vigueur de se communiquer à toutes les langues qui en sont issues. Soit que le romain eût éteint l'idiome national , soit qu'il en eût déterminé littérairement les éléments, toujours est-il que les langues romanes avaient , comme le disait Ducange « un certain parfum de latin.» Au moment de leur naissance, la langue latine n'était plus le fier langage des anciens patriciens, mais pour vaincre tant d'autres idiomes nationaux, elle devait développer une mâle énergie, un caractère fixe et durable, surtout dans tout ce qui était communication officielle. Une langue qui mesquinement s'élève des langes, une langue que les théories de quelques grammairiens viennent de façonner, ne remportera guère la victoire dans le combat contre ces races in-
' Voir l'historique de celle influence dans Herizberg, Gesch. Grierhenl. unter der llerrsch. der Rœrner, I, p. 328 et suiv. Plus on médite celte histoire, plus on reconnaît la possibilité d'une orthographe modulée à la façon des Grecs.
ytfî.
connues, qui vivaient depuis des époques ignorées dans l'Occident et le Nord de l'Europe, et qui, ne ressemblant ni aux Romains^ ni aux Grecs, ni aux Orientaux, avec d'autres croyances, d'autres idées, d'autres langues, s'agitaient au sein de leur forêts, et appelées, à leur tour, sur la scène du monde, s'avançaient contre Rome. Rome s'écroule sous leur souffle, mais la langue romaine devient l'idéal à la majesté duquel les vainqueurs de Rome oÏÏrent en victime leurs idiomes nationaux. Il n'y a guère eu un spectacle plus grandiose dans l'histoire du langage humain que cette formation des langues romanes, non au centre de la puissance romaine, mais à ses dernières Hmites.' D'où provint cette mâle énergie à la langue latine de la décadence? C'est qu'elle était le fruit mûr d'une évolution séculaire, qu'elle .ivait développé tous les germes de sa vitalité. Qu'on ne s'y méprenne pas ! Pour former de nouvelles langues en Italie, en Rhétie, chez les Daces, en Provence, en Espagne, dans les Gaules, il fallait que des milliers de Romains y portassent la langue latine. Et les enfants de Rome allèrent plus loin. Ils portèrent une nouvelle religion, avec leur civilisation, jusque dans les îles britanniques, dans la Scandinavie, chez les Goths, chez ceux d'entre les races germaines dont Tacite a dit, que c'était, à leurs yeux, paresse et lâcheté d'acquérir, par la sueur ce qu'ils pouvaient se procurer par le sang'i Les faits de cette conquête n'en expliqueraient guère la portée historique. Rome luttait contre les barbares, la reine du monde les subjuguait pour devenir, sans tarder, l'esclave des vaincus. Voilà la situation qui a vu s'opérer dans son sein la formation des lan-
' Voir les vers d'un poëte anonyme de la fin du Vl* siècle. Muratori, Ant. ital. med. œvi, T. II, diss. XXI, p. 148. • Germ., ch. 14, 4.
gues romanes. Edgar Quinet l'a dessinée avec sa main de maître, en disant (Les révolutions d'Italie, p. 88) : « La ^ ; différence du latin et des langues romanes, c'est que le !
premier, dans son origine, est surtout un idiome de patri- | .
ciens, et que les secondes, au contraire, sont formées du i ■
génie de toutes les classes. On dirait, de plus, que les lan- ' ,^
gues antiques païennes n'ont été inventées que par les i "■
hommes; elles sont nues comme la sculpture, jamais elles i . »
n'inondent d'assez de lumière l'objet qu'elles veulent re- \ . :
présenter; la pensée surgit d'abord, comme une statue que vous pouvez contempler et embrasser de toutes parts, au lieu que dans le génie des langues vulgaires, la partiel- . pation de la f(!mmc se fait aisément connaître ; la pensée ne parait plus toute nue, la parole y sert à voiler la parole. Si dans ces siècles effrénés vous eussiez trouvé au début un langage effréné, comme eux, vous ne vous étonneriez pas; mais tant de nuances qui se tempèrent l'une par l'autre, comme si toutes les conditions y avaient laissé leur empreinte, un dessin si fin, si délié au milieu de la barbarie, qui s'y serait attendu? Muette auparjivanl dans le monde social de l'antiquité, la voix de la femme se fait entendre en même temps qu(! celle de l'bomme dans la composition et dans l'accord des langues vulgaires du monde moderne. » Nous ne doutons pas, pour- produire cet accord, les deux éléments ont apporté leur tribut. Le latin n'était pas sans les traces des dialectes vulgaires qui, de tout temps, s'étaient conservés au milieu du peuple, et dont les inscriptions funéraires surtout montrent qu'ils servaient à l'usage des familles '. Les divers idiomes parlés de ces barbares, ne restaient point sans influence sur la diction latine,
' D'autres restes dans Graiiier de Cassagnac, Hist. des origines de la langue franc., p. 428 suiv.
mais n'étaient-ils pas trop différents entre eux pour pouvoir altérer uniformément les traits les plus caractéristiques de la langue qui allait les absorber? Non, pour ne dire ici qu'un mot relatif au c, si l'assibilation du c devant e et i est un élément caractéristique de la prononciation de toutes les langues romanes, si elle a jeté ses traces fugitives jusque dans le cœur des langues germaniques, elle ne pouvait être ni l'œuvre de quelque invention savante, ni le fruit d'un laisser-aller abusif, mûri en quelques dix, vingt, cent ans. Elle devait être inhérente au génie de la langue latine, et, arrivée avec tout cet idiome à l'apogée de son développement national, se briser comme un rayon deMumière par le prisme des nationalités qui l'adoptaient, en une coloration riche etvariée. Ce sont précisément l'uniformité et la diversité dans la prononciation du c latin au sein des différentes langues romanes, qui garantissent, irrécusablement, la valeur, la vaste étendue de ce son dans la langue mère Qu'on ne se construise pas une histoire de la langue romaine sur le fond de ses chimères philologiques, qu'on poursuive les faits réels, l'évolution vivante du caractère et de la vie des nations qui se pénétraient ici. Qu'on tâche de se faire une idée nette de cette invasion de la diction romaine dans les coins les plus reculés de la domination de l'esprit romain. Quelque mélange que vous supposiez dans ces armées, dans ces corps de magistrats, dans cette foule de colons qui propageaient l'influence latine au milieu des barbares, vous devez leur laisser à tous cet idiome majestueux, dont les derniers sons viennent, en hymnes immortelles, résonner encore sous les voûtes de nos cathédrales gothiques, célébrant la gloire de la croix. Voudrait-on détruire l'éternelle harmonie de ces accords célestes? Qu'on écoute avec recueillement, ne fût-ce que pour juger les
profonds motifs de ces sons mélodieux, ce cantique d'Adam de Saint- Victor:
Laudes crucis attollamus Nos, qui crucis exultamus
Specinli gloria :
NaiD in cruce triumphamus, Ilosteni ferum superamus
Vitali Victoria.
Dnlce riiolos tangal cœlos, Dulce ligDum dulci dignum
Credimus uielodia.
Voci vila non discordet:
Quum vox vitam non remordet,
Dulcis est symphonia.
0 quam felix, qiiam praeclara Fuit hcBCsalutis ara,
Riibens agni sanguine, Agni sine macula, Qui mundavit sœcula
Ab antiquo crimine.
In scripturis sub figiiris Ista latent, sed tam patent
Crucis bénéficia.
Reges credunt, hostes cedunt Sola cruce, Christo duce
Unus fugat niillia.
Ista sucs fortiores Semper facit et victorcs Morbos sanatet languores
Reprimit daemonia.
Dat captivis libertatem, VitK" confert novilaleni.
Ad aiitiquam dignilateni
Crux reduxit omnia.
0 crus, lignum triumphalo, Miindi vera salus, vale, Inter ligna nullum taie
Fronde, flore, germine.
Hedicina christiana Salva sanos, segros sana.
Quod non valet vis humana,
Fit in tuo nomine.
Si nous ne nous sommes pas trompés sur la valeur réelle des faits qui résultent de ces comparaisons et de ces quelques traits d'analyse organique, la question me paraît résolue, quand on demande, pourquoi le latin, ayant toujours plusieurs signes pour plusieurs nuances de prononciation, n'aurait-il pas eu réellement ces diverses prononciations? En gardant l'orthographe k pour certains mots, quelle qu'en fût la raison, les Romains ont déclaré de reconnaître des sons différents. Pourquoi ne supposerions-nous pas que les quelques signes qui existaient ne suffisaient pas même à exprimer toute cette riche vie, qui constitue la puissance et le charme d'une langue vivante? Ce que les dialectes italiques cherchaient, avant et à côté du latin, Rome l'a trouvé. Basée sur l'éternelle logique des choses, Rome a construit sa langue et sa domination victorieuse sur l'univers par la même force, par cet esprit que tout Romain adorait comme idéal de la vertu, la cotistatice (conslantia).
Et le résultat? Les Romains ne prononçaient pas toujours: skiskere, Kikero, deskendere, fakit; ils n'ont jamais prononcé ainsi. H n'y a pas une classe de la société romaine qui eût accueilli une telle mutilation de l'harmonie originale, et cela pour aucun autre but que pour complaire aux chimères d'une certaine coterie savante dont on détestait toujours à Rome hautement l'influence et les théories.
L'histoire est en notre aide, tout vient nous convaincre que plus la langue romaine était vivante, plus elle observait et développait ses éléments natifs. Veut-on savoir quelle était la prononciation classique des Romains qui se distinguaient comme législateurs dans ce champ, il faut les écouter et croire qu'ils prononçaient leur langue avec les organes romains, afin que leur esprit romain s'y accusât.
J'énonce ce résultat avec toute la franchise d'urte profonde conviction. 11 est naturel qu'on me demande comment donc je voudrais que nous autres épigones do la langue latine modulions ces sons originaux de l'antique romain. Certes, nous ne nous hasardons pas à prétendre ,î une reproduction absolument sûre de ces sons. Tels que nous sommes, nous ne savons guère nous défaire de l'accent, particularité inhérente à notre organe, pour reproduire la langue au milieu de laquelle nous vivons. Comment verrions-nous revivre sous notre scalpel les sons dans lesquels se révélait la vie de ce cadavre admiré? Mais c'est la même chose pour toutes les autres lettres de l'alphabet latin. Nos lèvres, nos dents, notre palais opèrent individuellement, et le génie de notre langue nationale exhausse et limite ces opérations. 11 est difficile d'imiter fidèlement même les sons sanscrits, quoique là les grammairiens eussent fixé tous les détails par des signes soigneusement calculés. L'ordre des palatales chuintantes, en particulier, surtout le ç est encore l'objet de bien des discussions , et M.C.Hovelacque déclare, dans la Revue de linguistique, T. II, 4" fasc, Paris, 1869, p. 461 : «lui donner la valeur auditive de s est radicalement inadmissible : la saine prononciation est celle du ch allemand d'ich, Siebel.» M.Julien Vinzon (T. 111, l*--- fasc, p. 82) l'appelle l'intermédiaire entre ck palatal et s dental. Qui sera là juge?
Quelle difficulté n'éprouve-t-on pas sur cette inconcevable échelle de variations de s, de l, de A: dans les langues sémitiques? A ceux qui jamais s'y sont essayés , on n'aura guère besoin de rappeler la fameuse visite de la reine de Saba à la cour de Salomon , ils comprendront que, pour produire et affectionner des sons himyarits, il faut absolument des organes bimyarits. Non, le principe imitatif ne saurait nous guider quand nous allons prononcer aujourd'hui la langue latine ; il s'agit de nous représenta' l'ancien idiome. Et quel chemin y prendre?
Même si le résultat de nos recherches avait été exactement le contraire de ce qu'il est en effet, même si nous avions gagné la conviction que les Romains n'aient pas eu deux sons pour leur c, qu'ils l'aient toujours prononcé identiquement comme k, nous hésiterions, à bon droit, d'introduire ces intonations surannées dans l'ensemble des sons que nous proférons en lisant le latin. Car tous ces sons sont nécessairement coloriés par notre langue maternelle. Jamais on ne saurait considérer comme historiquement justifiée la torture que nous ferions subir à nos organes pour moduler des sons sans harmonie avec notre sens linguistique. A plus de droit nous nous placerons fermes sur ce terrain là où il nous est démontré que cette prétendue prononciation antique n'est qu'un fantôme. Nous ne chercherons donc pas à imiter le son exact de la sifflante romaine, son que nous ne connaissons pas et que nous n'avons aucun moyen de nous approprier ; mais nous la prononcerons, comme notre langue l'a historiquement transformée. Nous nous garderons bien de blâmer avec ce hautain dédain qui distingue l'ignorance, les nations qui prononcent le latin autrement que nous. Chaque peuple qui possède une langue organiquement articulée, doit rendie les sons anti-
ques suivant les lois de sa propre prononciation. Que le Français adoucisse le son silllant >, que l'Allemand l'exagère, que l'Italien lebroie,etleValaque en endurcisse le chuintement, chacun d'eux agira avec plus de circonspection que celui ; qui, ne voyant que sa gutturale unique, dans sa chimérique ]science s'est construit un château d'Espagne, et, en admira- \ tion pour la savante beauté de sa construction, se met à s'a- [ dorer soi-même. Qu'aucune de ces prononciations nationales ! soit la vraie, l'ancienne romaine, leur tort est fondé sur i des bases logiques, et un tel tort vaut mieux, infmimcnt -' mieux que le prétendu nimbe d'érudition dont se parc souvent l'ignorance, quand elle hausse les épaules en lace d'une évolution naturelle. La moindre intelligence n'est pas toujours là où la conscience ne se rend pas aisément à des apparences fictives. L'obstination est des ténèbres. La véritable science ne vit que pour la vérité et la lumière.
' Je ne connais qu'une voix française qui s'oppose sérieusement contre » cetaiïaiblisscment de c en s » comme « une ftiute déplorable qui dénature compIi''toment l'organisme du mol et tendrait à rendre la recherche de» racines impossible. » « Outre l'avanlngo immense, dit M. Amédée de Caix de Snint-Amour (La langue latine dans l'unité indo-européenne, p. 64.), de faciliter ainsi ses recherches linguistiques, » celui qui lira jakorc, non jasere, « évitera de détestables calembourgs, tels que ceux-ci: cinis confondu avec siais, cervus avec servus, citus avec situs; en prononçant à la romaine: kinis, kervus, kilus, toute équivoque disparaît. » Si c'était en réalité la prononciation romaine, à la bonne heure! Hais encore! Aurions-nous besoin d'apaiser sérieusement ces appréhensions du .savant latiniste qui, redoutant de détestables calembours, corrige les usages? Le peuple français n'a pourtant pas toujours été opposé au genre calembour, et si l'on les évitait en distinguant correctement, dans la prononciation , les sons c et s? Quant à la recherche des racines, nous avons prouvé que le c sifflé ne lui barre en rien les chemins.
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