LES
SoMMAiBB : Revue de métaphysique et de morale. Remarques sur la dialectique. — Relativisme, critictsme, scepticisme. — La dialectique religieuse, fin de cette étude.
I. Dialectique théorique. Empirisme, rationalisme, phénoménisme. — Nominalisme de l'auteur. — Ses vues sur les catégories de l'espace et du temps, la causalité, le problème de Torigine du monde, l'idée de Dieu.
II. Dialectique pratique. Morale du bonheur, morale du bien, morale du devoir. — Morale sans fin dernière. — Impossibilité d'expliquer l'obligation qui ne serait fondée que sur le libre consentement. Théorie phénoméniste de la morale.— Vraie notion de la justice. — La morale chrétienne est immuable et elle a été parfaite dès Torigine.
III. Dialectique religieuse. Refus de rendre compte de la foi. ^ Le Dieu transcendant, d'après M. Gourd. — La religion réduite au symbolisme. ~ Conclusion : le vrai christianisme.
Sous ce titre : Les trois dialectiques^ nons lisons dans la Revue de métaphysique et de morale (1897 ianvier-mai) une séried'articles qui résument tout un système philosophique. Nous devrions dire plutôt qu'ils marquent une altitude philosophique. Car il s'agit ici d'une manière de voir, de jugeret de sentir en matière de philosophie et de religion plutôt que d'un ensemble de propositions logiquement enchaînées embrassant tout le domaine supérieur de la pensée. Disons même que l'auteur paraît n'éprouver que de l'éloignement non seulement pour l'esprit systématique, mais encore pour toute profession dogmatique.
Cette situation d'esprit ou cette « mentalité », pour employer un mot familier à certains philosophes, n'est que
trop commune. C'est l'un des fruits les plus le'gitimes du néo-criticisme, si répandu aujourd'hui et qui paraît bien régner d'ordinaire dans la Revue de métaphysique et de morale. Hostile en principe au positivisme rigoureux et au matérialisme, organe d'une réaction contre les erreurs les plus grossières de ce temps, cette revue n'en défend point pour cela habituellement les doctrines spiritualistes. Car nous ne pouvons souscrire à l'idéalisme nouveau, à l'esprit de doute qui envahit toutes les parties spéculatives de la philosophie et ne saurait être corrigé par aucun recours à la morale pratique ni par aucun appel au besoin ou au sentiment religieux. On le verra bien par l'analyse et la critique suivantes.
M. Gourd divise son étude en trois parties : dialectique théorique, dialectique morale, dialectique religieuse. En d'autres termes, il traite successivement de la science^ de la morale et de la religion. On voit que le plan est vaste, trop vaste peut-être. Et cependant, dès le début, nous reprocherons à l'auteur de paraître le rétrécir singulièrement, en traitant de ces trois grands objets, science, morale, religion, au point de vue de la dialectique seulement. La dialectique, en effet, n'est en définitive qu'une logique. Or, bien que la logique s'applique à toutes choses et en particulier à la science spéculative, à la morale et à la religion, elle est cependant d'une nature à part et existe indépendamment : il y a même une logique générale qui ne s'applique à aucune connaissance en particulier. Mais ce que nous devons remarquer surtout, c'est que la science, la morale et la religion ne sauraient être regardées comme desimpies dialectiques particulières, c'est-à-dire de simples connaissances logiques et partant subjectives. Or, c'est bien là, si nous ne nous trompons, le préjugé favori de M. Gourd et de ceux de son école : ils ne voient dans les connaissances humaines que le côté logique et subjectif; pour eux, tout se ramène à une critique.
La suite ne sera que trop souvent d'accord avec ce point de départ. « La science, nous dit-on, consiste à coordonner u (p. 2). — Ce n'est pas assez dire : la science sait, la
logique coordonne ; et bien que nous sachions en coordon* nantei que l'ordre objectif ne nous soit connu scieniifîquement que par le moyen de la logique, la science cependant ne se confond pas avec la logique.
Aussi ne faut-il pas s'étonner ensuite que M. Gourd professe le relativisme, c'est-à-dire la forme la plus subtile du scepticisme : « Ce que Carnéade disait de la vraisemblance, écrit-il, il faut le dire sans hésiter de la vérité scientifique. Celle-ci n'est point chose fixe, immobile, indivisible. Elle va se faisant, elle comporte des degrés, selon que la coordination est plus ou moins ample et serrée » (p. 2). — La conclusion rigoureuse de pareille opinion serait que rien n'est vrai et que rien n'est faux absolument, mais que toutes les doctrines sont vraies et que toutes les doctrines sont fausses par certains côtés. Et il paraît bien en effet que M. Gourd adhère à ce faux éclectisme. Entendons plutôt : « Certes, la plupart des doctrines philosophiques — nous disons même, si Ton veut, toutes les doctrines philosophiques — sont fausses, et nous savons à quel signe on peut s'en assurer... Mais il n'y a pas de doctrine radicalement fausse, car il n'y en a pas qui se borne à supprimer les éléments de la réalité, ou à introduire des obstacles dans la mise en ordre scientifique. La pensée de Leibniz demeure juste : les doctrines sont vraies par leur côté positif; et toutes ont un côté positif. Qui dit doctrine, dit coordination; et qui dit coordination, dit vérité scientifique. Or, cela même nous permettra de les retenir toutes » (p. 3). — Certes, nous ne disconvenons pas de ce qu'il y a de vrai dans la pensée de Leibniz. Mais il n'en reste pas moins certain que telles doctrines ne diffèrent de telles autres que par les erreurs qu'elles contiennent, ce qui les rend formellement fausses; il n'en reste pas moins certain que telles doctrines ne sont point des coordinations mais plutôt des contradictions et que, d'ailleurs, il ne suffit pas de coordonner des erreurs pour créer des doctrines. Au reste, ce qui montre bien que M. Gourd entend l'éclectisme d'une autre façon que Leibniz, c'est qu'il renonce à ramener toutes les doctrines à l'unité : leurs divergences et leurs contradic-
tions seraient donc nécessaires. (1 se déclare hostile en principe à l'œuvre de la synthèse, c'est-à-dire à l'unité de la science, ce beau rêve de tant de penseurs qui aspiraient à grouper toutes les vérités particulières conquises par l'esprit humain sous des vérités de plus en plus générales et moins nombreuses, de manière à les éclairer toutes et progressivement d'une seule vérité suprême. M. Gourd estime plutôt que l'esprit doit se résigner à la dispersion et aux variations sans fin ; il n'a pas d'autre ambition que celle de voyager de système en système, sans répudier absolument le plus mauvais, sans s'attacher non plus absolument au meilleur : <c Renonçons, dit-il, à les synthétiser (les doctrines) en une doctrine unique, qui serait inutile et forcément incohérente, mais essayons de les disposer en une progression de vérité » (p. 3).
Il résulte de tout cela que nous nous trouvons en présence d'une certaine forme de criticisme, disons même de scepticisme. Ce criticisme ou ce scepticisme s'explique, si Ton observe que, d'après l'auteur, les « vérités de fait » nous sont données par la seule conscience, etles « vérités de coordination » par la science ; or, toutes les vérités se ramèneraient à ces deux ordres. — Mais il est faux que les faits ne nous soient connus que par la conscience, qui n'a pour objet que des faits subjectifs et personnels pour ainsi dire: la raison et les sens sont des facultés qui nous renseignent sur les faits extérieurs ; il faut seulement apprécier leur témoignage. Quant à la science, elle ne se borne pas à coordonner nos propres idées; autrement elle se confondrait avec la logique, ainsi que nous l'avons déjà remarqué; mais elle s'applique à connaître l'ordre qui est dans les choses et les choses elles-mêmes qui sont le principe immédiat de cet ordre.
Il est juste d'ailleurs de reconnaître ici que M. Gourd condamne Le scepticisme, auquel cependant il a donné plus d'un gage. Malheureusement cette condamnation est plus apparente que réelle : « Le scepticisme, dit-il, a prétendu s'en tenir à cette vérité défait, à cette conscience primitive* Et cela nous empêche de lui accorder le nom et la valeur
LES TROIS DIALECTIQUES 8l
d'une doctrine..* Au point de vue de la vérité scientifique, Tattitude du scepticisme représente le maximum d'erreur » (p. 5).
Sa pensée nous apparaîtra mieux à mesure que nous la suivrons à travers les trois dialectiques. C'est la troisième surtout qui le préoccupe, la dialectique religieuse ; et son étude, nous dit-il, pourrait être intitulée : Vers la religion. C*est à la religion, en effet, qu'il essaiera de demander cet appui indispensable à la vie humaine, qu'il n'aura trouvé ni dans la science ni dans la morale. Kant avait mis tout son espoir en celle-ci ; mais que peut bien valoir une morale survenant sur un scepticisme métaphysique? M. Gourd met plutôt son espoir dans la religion; mais que pourra la religion si elle survient sur une philosophie complètement vide, qui se résume en un seul mot, le phénoménisme ? La religion ne sera plus qu'un vain symbolisme. Mais il faut suivre Tauteur dans ce voyage décevant qui aboutit à ce dernier mirage.