DIALECTIQUE THEORIQUE
Dans la dialectique théorique, il parle successivement de trois systèmes, ou plutôt de trois tendances qui, selon lui, résument l'histoire et les progrès de la spéculation philosophique; ce sont Vempirisme^ le rationalisme et le phénoménisme. Le premier est tout plongé encore dans la réalité -, le second s'en éloigne et oppose démesurément le sujet à Tobjet; le troisième réunit pour ainsi dire le sujet et l'objet en s'eflforçant de tout ramener à des faits de conscience. Il va sans dire que, tout en étant un progrès sur les précédents, le phénoménisme nous laisse dans Tincertitude quant au fond même des choses : il consiste moins à affirmer qu'à s'abstenir.
La critique principale que nous adresserons à l'auteur,
c'est d'avoir méconnu ce qu'il y a d'objectif et de re'el dans les idées universelles ou ce qu'il appelle Tintelligibilité. Sa philosophie est celle des nominalistes : de là ses doutes, ses réserves et finalement ses négations en métaphysique: « La connaissance scientifique, nous dit-il, est condamnée à devenir toujours plus étrangère aux choses. Détournée de ce qu'elles offrent d'individuel et d'intime, disséminée sur les alentours, car leurs conditions ne prenant en sérieuse considération que le groupe ou la série (il a en vue sans doute le genre et l'espèce), elle cesse aussitôt d'être adéquate à son point de départ. C'est la rançon de ses incontestables avantages » (p. lo).
— Sans doute, répondrons-nous, à mesure que nosab* stractions s'élèvent, nous nous éloignons en quelque façon de la réalité sensible et concrète ; mais, en définitive, c'est l'abstraction seule qui nous permet de saisir le fond réel et permanent des choses ; et plus notre abstraction est haute, plus aussi notre vue est pénétrante et profonde. Notre métaphysique est donc objective et certaine, à condition toutefois que nos abstractions et nos raisonnements soient légitimes, logiques, et appuyés sur ces réalités premières mais superficielles à beaucoup d'égards, que les sens, la conscience et la raison saisissent en nous et autour de nous. On peut donc dire que la métaphysique est la plus réelle des sciences; car ses procédés sont rigoureux et elle prend pour objet les réalités les plus fondamentales. Sans doute son objet est ardu et prête à milleerreurs ; mais il n'est point diminué ou détruit par la difficulté de l'atteindre. La plus superficielle des connaissances au contraire, est en définitive la connaissance purement expérimentale : c'est elle qui n'atteint jamais « à l'intime » des choses; c'estellequi est « disséminée sur les alentours » : elle est absorbée par la considération du groupe, de la série, de la collection, et néglige toujours l'essence soit individuelle soit spécifique.
Ce n'est pas en ces quelques mots que nous espérons convaincre nos contradicteurs ; mais il nous suffit ici de signaler au lecteur l'origine de leurs négations injustes. Nous
en relèverons encore quelques-unes dans la première partie.
L'espace et le temps nous sont présentés comme étant les premières catégories, ce qui est inexact. Car, même au point de vue de l'expérience sensible, la substance corporelle est connu avant l'espace et le temps, qui en résultent et paraissent ensuite la contenir.
Nous ne disons rien des hypothèses d'une quatrième dimension et d'un quatrième temps, auxquelles l'auteur se montre trop favorable, en paraissant vouloir faire rentrer les idées de temps et d'espace dans celle de nombre. Mais il est plus grave de vouloir ramener « la coordination causale » à celles qui résultent simplement des rapports de temps et de lieu. L'auteur n'en écrit pas moins cet aveu significatif: « La coordination concrète laisse toujours partiellement hors de ses cadres le terme dont dépendent tous les autres. Traduisons : l'ordre des créatures suppose toujours le principe ou le terme dont dépendent tous les autres. Mais Tauteur n'en ajoute pas moins ces paroles injustifiables : « Il n'y a pas lieu — pour le dire en passant — de poser le problème traditionnel de Torigine du monde. Ce problème n'aurait de raison d'être que si Ton devait se placer tout d'abord en plein néant... » (p. i6). — Qu'est-ce à dire et nous plaçons-nous en plein néant pour prouver l'existence de Dieu? Nous partons, au contraire, du fait indéniable de l'existence de quelque chose : le contingent suppose le nécessaire. A un autre point de vue et en partant pour ainsi dire du néant, nous pourrions dire avec Bossuet : Qu'un moment rien ne soit et éternellement rien ne sera. Mais puisque l'auteur est nominaliste et rejette en somme toute métaphysique, il doit écarter le problème du théisme.
Il fait plus et pèche contre toute logique, en prétendant que l'idée de Dieu est contradictoire : « La pensée, dit-il, reste déconcertée en présence de cet être de nature contradictoire et pour la conception duquel il n'est point d'attitude convenable. A la fois concret et universel, achevé et infini, d'ordre théorique et d'ordre pratique, objet de coor-
dination et indépendant de toute coordination, il nous sollicite et nous décourage à la fois, et, en définitive, il est une cause de trouble pour notre vie intellectuelle (!). » — Inutile de réfuter de nouveau ici les vieilles erreurs qui se pressent dans ces quelques lignes : Tidée de Dieu qui s'im« pose à l'esprit et Téclaire de si haut regardée comme une cause de trouble intellectuel ! l'existence concrète de Dieu opposée à la connaissance abstraite que nous en avons et à sa causalité universelle, sa perfection opposée à son infinlté^etc. ! Ce sont bien là tous les préjugés du panthéisme. Aussi, Tauteur écrit-il : a Le panthéisme élémentaire marque un progrès sur le théisme traditionnel. » Toutefois, ce n'est pas le panthéisme qu'il préfère, ni même le rationalisme qualitatifon quantitatifs mais plutôt le phénoménisme, qui ramène tout, l'objet comme le sujet, à des faits de conscience. Et encore le phénoménisme n'est-il qu'une étape dans la voie indéfinie de la spéculation philosophique.