L'ÉCONOMIE DE L'EFFORT
C'est le titre sous lequel M. Yves Guyot présente en dix chapitres, leçons ou conférences (2), tout un précis d'économie politique. L'économie de Veffort résume^ en effet, de quelque manière toute révolution économique de l'humanité, puisque l'homme n'a cessé de s'appliquer et de réussir de mieux en mieux à obtenir le plus d'effet utile avec le moins d'effort dépensé : il n'a donc cessé d'économiser ses forces, tout en multipliant les objets de ses désirs et les fruits de ses labeurs.
Néanmoins, on peut voir déjà que le progrès dans l'économie de l'effort n'a pas toujours mesuré le progrès de la richesse, et encore moins celui de la civilisation. Car la richesse résulte surtout des vrais biens. Or l'homme peut se consumer à en poursuivre et à s'en créer de faux, biens de fantaisie ou d'orgueil, qui, pour satisfaire à des désirs très ardents et efficaces n'élèvent pas pour cela d'autant le niveau de Thumanité.
Et nous saisissons ainsi déjà le point faible, le vice incurable de cette économie ultra-libérale qui s'obstine à consi-
(i)In-i2, 320 p. Paris 1896. Colin.
(2) Elles ont été faites au Collège libre des sciences sociales (déc. 1895 — mars 1896), fondé par M. de Châmbrun. M. Yves Guyot fait remarquer que le socialiste Gustave Rouanet et l'anarchiste Bernard Lazare n*ont pu donner qu*une première leçon. Mais il se tait sur la chaire de sociologie catholique, qui a été occupée avec succès.
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aérer la richesse indépendamment de la moralité, et spécule sur Vutile sans tenir aucun compte de Vhonnête.
M. Yves Guyot n'est que trop connu comme TuA des coryphées de la libre pensée : il est aussi Tun des tenants les plus redoutables de l'économie politique antichrétienne. Nous disons redoutable ; car ses travaux décèlent d'ailleurs un esprit pénétrant, plein de ressources et bien au courant des faits économiques.
L'erreur capitale que nous lui reprochons d'abord, celle qui déteint sur tout ce volume et en fausse plus ou moins toutes les conclusions, c'est d'avoir affranchi l'économie politique de toute morale. Voici, en effet, ses audacieuses déclarations : a La science économique, dit-il, doit être considérée comme amorale (p. 20)... Elle constate tout simplement que tout désir, bon ou mauvais, au point de vue moral, peu importe, constitue un besoin (p. 21)... Elle est laïque, pourrait-on dire, par essence, comme la physique ou la chimie, en ce sens que les préoccupations théologiques ou métaphysiques doivent être écartées complètement de ses conceptions (p. 22)... Pour moi, je crois qu'il importe à nous tous d'étudier avec soin, avec la plus grande probité scientifique, les problèmes économiques qui se posent devant nous, de les considérer de la même manière que nous pouvons considérer «tel phénomène qui se passe dans un laboratoire » (p. 280).
N'étant retenu d'ailleurs par aucun dogme religieux ou métaphysique, il n'est pas étonnant que M. Yves Guyot accorde cette erreur avec d'autres non moins graves. C'est ainsi qu'il définit la société civile comme une simple société commerciale : « La nation ainsi composée, dit-il, est une société à responsabilité limitée, exactement comme les sociétés anonymes et comme les sociétés en commandite » (p. 294). Avec les darwinistes, il suppose que Thumanité est sortie de hordes primitives (p. 84); la notion de Féchange pacifique aurait fait place à la notion de l'échange par violence (p. 37). Avec le socialiste Lafargue, dont il est d'ailleurs l'adversaire le plus ardent, il pense que la société a débuté par le communisme et qu'elle évolue vers l'indi*
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vidualisme, alors que le progrès^ avec la perfection, n'est dans aucun de cet extrêmes.
Son libéralisme économique est donc des plus intransigeants. Selon lui, la civilisation tout entière est fondée sur réchange, et c'est à la rendre toujours plus libre que les amis du progrès devraient s'appliquer. Il est l'ennemi de tout protectionnisme, même le plus modéré, comme aussi du bimétallisme, et chaud partisan du monométallismeor : il regarderait comme un désastre le retour à la libre frappe de l'argent, suspendue en France dès 1873 et réclamée par exemple par M. Ghabry (1). Bien plus, il va jusqu'à préconiser la mobilisation des terres (régime de Pacte Torrens); il voudrait abolir ainsi la distinction entre la propriété mobilière et l'immobilière, c'est-à-dire que toute propriété serait représentée par un ou plusieurs titres nominatifs ou même au porteur, que l'on pourrait acquérir, transmettre, endosser comme tous les autres papiers de crédit (p. 78, 288, 291). Et il se fait gloire d'avoir tenté comme ministre l'introduction en France de ce régime pestilentiel de propriété, qui achèverait d'arracher les individus et les familles au sol national pour les livrer à la spéculation. « Toute institution, dit-il, qui a pour but d'empêcher la mobilisation de la propriété est une institution rétrograde (p. 288). » On ne peut méconnaître davantage les conditions morales et nationales de tout véritable progrès économique. Mais on ne s'étonne pas ensuite qu'il loue la Révolution d'avoir aboli purement et simplement les cor-
(i) A ce sujet, on lira avec intérêt la lettre, confidentielle d*abord, de M. A.-J. Wilson, directeur deVJnvestor''s Review : « Je lui demandai, dit M. Yves Guyot, de m'écrire une lettre confidentielle^ dans laquelle il me dirait très exactement quelle était la situation du bimétallisme en Angleterre. Il me répondit aussitôt par une lettre très détaillée : c La question est bien simple : nous sommes les plus grands créanciers du monde, et si nous adoptions actuellement la frappe illimitée de l'argent, nous jetterions cinquante ou soixante pour cent de nos créances dans l'Océan. Nous n'avons pas la moindre tentation de faire cette opération, et jamais aucun homme d'Etat an-, glais n*osera essayer de la faire » (p. 106). — Cette lettre prouve bien, ea effet, que les bimétallistes français se trompent quand ils espèrent amener le gouvernement anglais à leur sentiment; mais rien de plus.
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porations; qu'il s'oppose à toute réglementation du travail, même celui des femmes ; qu'il soit l'adversaire des propriétés collectives et en particulier des biens communaux, etc. Certains abus lui ferment les yeux sur la justice des mesures les plus indispensables. Les cités commerciales de l'antiquité : Tyr, Cartilage, Athènes ont toute son admiration, alors qu'il se montre sévère pour les Romains. Ce qui a fait la vraie grandeur d'Athènes et la force incomparable de Rome lui échappe complètement. On a très bien montré (M. Lemire par exemple) que Rome l'avait emporté sur Carthage par son régime de propriété et l'attachement des familles au foyer et au sol national.
M. Yves Guyot repousse l'idée d'une économie nationale, alors cependant que l'économie doit être soumise à la politique et emprunter certains caractères aux mœurs, au temps, aux nécessités nationales. Assurément, par exemple, la législation économique qui peut convenir à l'Angleterre ne conviendrait pas à la France.
Relevons aussi une grosse erreur de statistique, souvent commise par nos sociologues. Il n'évalue la propriété bâtie, en France, qu'à 43 milliards et demi (p. i65), alors qu'elle est au moins du double. Il constate lui-même que le revenu de la propriété bâtie en Angleterre, ou plutôt dans le Roxaume- Uni ^ s'est élevé en 1894 a 149.726.000 livres anglaisés, ce qui représenterait, à cinq pour cent, un capital de jb miliards de francs et, à trois et demi, un capital de plus de 100 milliards. Or, la propriété bâtie en France ne paraît pas devoir être inférieure.
Il nous plairait de signaler certaines réfutations justes, par exemple celle de la prétendue loi de Malthus. Mais il est rare que, même en combattant les erreurs socialistes ou autres, M. Yves Guyot ne tombe pas lui-même dans de graves exagérations. Si le progrès économique est tel qu'il le prétend, si les salaires se sont tant élevés, et si le machinisme ne fait guère que coopérer à cette élévation» comment se fait-il que la misère imméritée dont parle VEncf clique sur la condition des ouvriers soit fréquente. Toujours, M. Yves Guyot refuse de recourir à la morale