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IDÉES GÉNÉRALES

D'APBtS X. TE. ROOT

Sommaire : M. Ri bot. Dessein de son ouvrage : V Evolution des idées gêné'

raies, I. Les formes inférieures de Tabstraction. L'image générique. L'abstraction

chez les animaux, chez l'enfant, chez les sourds-muets. L'abstraction dans

les gestes analytiques.

IL La parole. Importance delà philosophie du langage. Origine du langage

d'après M. Ribot.

III. Les formes moyennes de l'abstraction. Elles n'existent pas : l'esprit humain part des idées les plus générales.

IV. Les formes supérieures de l'abstraction. Rapports de la pensée et de l'image. Expériences faites. Elles confirment, en réalité, la doctrine de l'irréductibilité de l'idée à l'image.

V. Evolution des principaux concepts : le nombre — Vespace — le temps —

Vidée de cause — Vidée de loi — Vidée d'espèce. Relativisme universel .

VI. Conclusion. Comment l'abstraction se serait constituée et différenciée lie la sensation. Directions qu'elle aurait suivies. Critique. Conclusion.

M. Ribot, directeur de la Revue philosophique et professeur de psycho-physiologîe au Collège de France, est bien connu dans le monde philosophique, où il représente et personnifie, pour ainsi dire, Tune des formes les plus intéressantes du positivisme. La doctrine qu'il professe n'est pas celle de Comte, ni celle de Littré, ni celle de

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Spencer : elle est vraiment sienne, fidèle cependant et forcément aux principes du positivisme, qui se définit toujours, au moins d'une manière négative, par la suppression de toute métaphysique. A ce point de vue, M. Ribot est aussi radical que n'importe quel auteur de son école. On trouvera néanmoins, dans telles et telles pages de ses œuvres, plus d'un aveu ou d'un détail qui accuse une tendance vers une philosophie meilleure.

Nous nous proposons d'étudier ici l'un de ses derniers ouvrages : F Evolution des idées générales (1897), qui a fait l'objet de ses cours au Collège de France en 1896. Le sujet est des plus importants, et l'on sent bien que l'auteur y plaide pro domo sua. S'il ne gagne pas son procès, c'en est fait du positivisme et aussi de l'évolutionnisme, ces deux frères qui ne se reconnurent pas d'abord, mais qui sont devenus inséparables. Il sera donc aussi utile qu'intéressant de suivre l'auteur dans cette suprême tentative de défense. En voici le plan. Dans une série de six chapitres, M. Ribot traite successivement : des formes inférieures de l'abstraction; — de la parole ; — des formes moyennes — et des formes supérieures de l'abstraction ; — puis de l'évolution des principaux concepts (nombre, espace, temps, cause, loi, espèce); — enfin il tire ses dernières conclusions.

Son but n'est pas de montrer, ainsi qu'on pourrait le croire à la simple inspection du titre, comment les idées générales se développent et s'éclaircissent avec le progrès de la science et de toutes les connaissances humaines; mais il prétend démontrer qu'il y a évolution et continuité depuis l'abstraction inférieure qu'il accorde aux animaux, jusqu'aux abstractions des hommes de génie. Il croit même saisir constamment sur le vif cette évolution, ce passage du concret à l'abstrait, du sensible à l'universel; en sorte que son livre est moins une thèse dogmatique qu'une description et un traité d'histoire naturelle : « Ceci, dit-il, est une étude de psychologie pure d'où Ton a rigoureusement éliminé tout ce qui se rapporte à la logique, à la théorie de la connaissance, à la philosophie première : il ne s'agit que de genèse, d'embryologie, d'évolution (p. 2). »

d'après m. th. ribot 209

— On pourra néanmoins s*étonner qu'une étude consacrée aux idées générales ait été entreprise et poursuivie comme étrangère à la logique. Si la psychologie, en effet, nous permet d'expliquer l'origine des idées et de la décrire, ce n'est qu'autant que la logique nous fait connaître les idées elles-mêmes, leur nature, leurs espèces et leur valeur. Ce sont là des indications indispensables sur leur origine. La logique doit donc servir d'introductrice et de guide à la psychologie, qui, sans elle, manque des observations et des analyses suffisantes.

LES FORMES INFÉRIEURES DE l'aBSTRACTION

M. Ribot étudie successivement les formes inférieures de l'abstraction chez les animaux^ les enfants, les sourdsmuets et dans les gestes analytiques. Dès le début, il est facile de voir qu'il entend l'abstraction autrement que les scolas tiques, et que le volume tout entier portera sur de perpétuelles équivoques : « L'activité intellectuelle, dit-il, est toujours réductible à l'un de ces deux types : associer, réunir, unifier; ou dissocier, isoler, séparer » (p. 5). Ce serait vrai, s'il entendait par ces deux actes, la composition et la décomposition des idées intellectuelles; mais il n'a en vue que les images ou les idées sensibles : « En définitive, dit-il, elle (l'abstraction) est toujours une application particulière de l'attention » (p. 8). Comme s'il suffisait de considérer une chose sensible sans celles qui l'accompagnent naturellement pour abstraire et universaliser. Voici qui est plus clair encore : Vintage qu'il appelle générique^ sorte d'image composite, résultant de plusieurs autres, dont elle serait comme la moyenne, est regardée comme une étape intermédiaire entre le percept et le récept, c'està-dire entre la sensation particulière et le concept abstrait. Aux plus bas degrés de l'abstraction, nous aurions seule-

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ment ces images génériques, et, aux plus hauts degrés, les mots. Notons que cette image générique ne mérite point, à proprement parler, le nom qu'on lui donne : c'est une image particulière, une moyenne ou une résultante. De pareilles expressions, contradictoires en elles-mêmes, devraient être bannies de la philosophie. Mais il n'y a plus de doute, dans toute la série de cette étude l'idée vraiment universelle sera perpétuellement méconnue : on expliquera son vêtement sensible, ce qui la prépare ou l'accompagne, les données particulières qu'elle synthétise et anime, mais on ne l'expliquera jamais elle-même. On la traitera comme les physiologistes matérialistes traitent l'âme, qu'ils assimilent à l'harmonie du corps, à l'équilibre et au fonctionnement de tous les organes.

L'abstraction che\ les animaux, — M. Ribot cherche donc les origines de l'abstraction chez les animaux; et, à vrai dire, étant donné ce qu'il entend par l'abstraction, il devrait accorder aux animaux une vie intellectuelle supérieure. Ne nous donnent-ils pas des exemples d'harmonie dans le travail, de discernement dans la conduite et d'unité dans toute la vie ? Nous parlons surtout de certaines espèces : la fourmi, l'abeille, nombre d'insectes et d^oiseaux. Que de merveilleuses connaissances professionnelles, désignées sous le nom assez mal choisi d'iw^^iwc/.' L'instinct suppose Vestimative^ cette faculté de connaissance sensible que les scolastiques n'ont pas refusée à l'animal, et par laquelle celui-ci connaît ses vrais rapports avec les choses et les autres espèces, ce qui lui est nuisible et ce qui lui est avantageux, ce qu'il peut craindre ou espérer en toutes circonstances dans ses conflits avec ses congénères ou avec les espèces rivales. Mais M. Ribot nous déclare qu'il ne veut pas s'occuper de l'instinct. A plus forte raison se défendrait-il de s'occuper de Vestimative. Ce serait pourtant le cas. Mais, s'il y consentait, comme il suppose d'autre part qu'il n'y a pas de différence essentielle entre la connaissance de l'animal et celle de l'homme, il serait obligé de conclure que l'animal l'emporte absolument sur l'homme dans bien des cas. Il ne cherche donc chez l'animal que des embryons

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ou des essais de raisonnement, dans lesquels l'animal semble nous imiter de loin, et plus ou moins maladroitement. G*est, par exemple, l'éléphant qui se sert d*un roseau en guise de grattoir, pour se débarrasser de sangsues, ou d'un éventail de cinq pieds de long, fait d'une branche assez feuillée, pour chasser les mouches; c'est la pie ou le singe qui compte jusqu'à 5 ou 6; ce sont des insectes chasseurs qui comptent jusqu'à 5, lo, i6, 24 victimes nécessaires à leur progéniture; c'est le singe encore qui se serait rendu compte du levier, de la vis, de la pierre-marteau, etc.

— Mais encore une fois, les connaissances professionnelles, pour ainsi dire, que suppose l'instinct de chaque espèce, et dans lesquelles l'animal excelle, sont bien supérieures à tout ceci. Il faudrait donc se transporter sur le terrain de l'animal au lieu de l'amener sur le nôtre, où il ne fait que nous singer maladroitement; et peut-être qu'alors nos positivistes devraient conclure que nous lui sommes inférieurs. Cette conclusion absurde pourrait servir à les éclairer. Quant à nous, nous ne trouvons point l'abstraction et les idées universelles qui en sont le fruit dans les connaissances instinctives de l'animal, non plus que dans celles qu'il paraît acquérir à notre imitation. Cette abstraction et ces idées, au contraire, ne manquent point à l'homme le plus inculte, ni à l'enfant dès qu'il s'éveille à la vie intellectuelle.

Volontiers donc nous dirons, avec M. Ribot, que les animaux n'ont que la logique des images, qu'ils ne raisonnent qu'avec des images; mais qu'il ne soit plus question d'images génériques équivalant à des abstractions imparfaites ou confuses. Volontiers encore nous dirons avec lui et contre Stuart Mill, qu'il y a chez l'animal plus que de simples associations d'idées : il y a de vraies facultés de connaissance. Mais qu'il renonce à voir chez l'animal l'abstraction proprement dite et l'idée universelle; car, si elles y étaient, à quel degré de connaissance l'animal ne seraitil point parvenu? Si les instincts de l'animal étaient dirigés et éclairés par des idées universelles, et non pas seulement par des idées sensibles, concrètes, particulières, qui

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