L*ÉVOLUTION DES IDÉES GÉNÉRALES
ne laissent aucune place au raisonnement, à la science, au libre arbitre et à la moralité, Tanimal serait notre égal et souvent notre maître.
L'abstraction che^ l'enfant. — De l'animal nous passons à l'enfant qui ne parle pas encore {infans). Celui-ci commence-t-il sa vie intellectuelle par les idées générales, comme le veut Leibniz, ou bien par les idées singulières, comme le veut Locke? M. Ribot estime que le problème est mal posé ainsi et il ne répond que par cette formule : l'intelligence va de Vindéfini au défini^ c'est-à-dire du confus au distinct, du vague au précis. L'enfant commencerait par le vague, c'est-à-dire par les « images génériques », pour arriver plus tard à des idées purement abstraites.
— Mais cette analyse nous paraîtbien incomplète et superficielle. Sans doute, l'intelligence de l'enfant, comme toute intelligence en progrès, va de l'idée confuse à l'idée claire et distincte. Disons même que toute connaissance, soit sensible, soit intellectuelle, obéit à cette loi de développement; les sens et l'intelligence se ressemblent beaucoup sous ce rapport, comme saint Thomas en particulier l'avait fort bien observé. Mais il s'agit de savoir s'il n'y a pas de bonne heure, chez l'enfant, deux ordres d'idées et de connaissances parfaitement distinctes, quoique intimement associées et évoluant de concert : des idées sensibles et des idées intellectuelles, vraiment abstraites, les plus abstraites même, quoique confuses (comme celles d*être, d'unité, de vérité, de substance et de cause). Or, il paraît bien qu'il en est ainsi; car il est impossible de plier les faits observés à une autre interprétation. Que n'a-t-on pas dit de la facilité extrême avec laquelle l'enfant généralise? Il bégaie à peine et ses sens sont comme noyés encore dans le vague des premières sensations, que déjà on surprend chez lui la faculté d'abstraction en plein développement. Cela nous permet de satisfaire à ce que les opinions de Locke et de Leibniz renferment chacune de vrai : les sens de l'enfant s'ouvrentaux objets particuliers; mais son esprit s'éveille dans les idées générales. Aussi, dès l'origine de sa vie intellectuelle, qui paraît précoce et bien antérieure à l*âge de discrétion, Ten-
d'après m. th. ribot ii3
fant se montre fort supérieur à ranimai, alors que par la connaissance sensible il lui est très inférieur. Et ceci montre une fois de plus que la connaissance intellectuelle n'est pas une simple évolution de la connaissance sensible, puisqu'elle naît bien avant que celle-ci soit arrivée à la perfection.
^abstraction chei les sourds-muets. — M. Ribot n'est pas plus juste envers les sourds-muets qu'envers les enfants. Il les juge désavantageusement au point de vue intellectuel. Il avoue cependant que tel sourd-muet de sept à neuf ansy se demandait déjà, avec une curiosité réfléchie, d'où venaient le ciel et la terre. On connaît plusieurs exemples de jeunes sourds-muets aveugles, initiés par un enseignement convenable, fait d'ingéniosité et de tendre charité, aux plus hautes vérités morales et religieuses. Comment expliquer ces résultats, si l'idée abstraite n'est qu'un fruit de la sensibilité? Ne faut-il pas voir au contraire, dans cet effort vainqueur d'une intelligence emprisonnée de toutes parts dans des sens amortis, la preuve de sa spiritualité? Et qu'importe que la vie sensible conditionne encore et provoque la vie intellectuelle, si elle ne peut la mesurer ni la produire?
Uabstraction dans les gestes analytiques. — Il faut entendre par les gestes analytiques cette mimique naturelle qui exprime la pensée, en peignant chacun des éléments ou chacune des idées particulières dont elle se compose. C'est le langage qu'on emploie avec les sourds-muets et auquel recourent les personnes qui n'entendent point une même langue. Il est compris sous toutes les latitudes et chez tous les peuples. Or, qui ne voit que ces gestes peuvent éveiller des idées très générales et très élevées, nous pouvons dire aussi très abstraites, même chez les sourds-muets qui n'ont lamais eu d'autre moyen de communication avec leurs semblables, et qui par conséquent ignorent complètement la parole prononcée ou écrite.
Telle n'est pas cependant l'opinion de M. Ribot. Avant l'apparition de la parole, il n'y aurait guère de possible, selon lui, que la logique des images. Signalons aussi une opinion curieuse et très favorable à une linguistique évolu-
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tionniste dans le genre de celle de M. Paul Regnaud : c'est que les hommes auraient d'abord communiqué entre eux comme les sourds-muets, c'est-à-dire par gestes; et si la parole ne s'était pas formée et n'avait pris de grands développements, les gestes se seraient perfectionnés davantage et l'auraient presque remplacée; mais la parole aurait primé le geste, parce qu'elle vaut mieux. Pour nous, qui ne pouvons penser que la parole ait jamais manqué à l'homme, nous n'admettons qu'une évolution accidentelle du langage. Au reste, il est vraisemblable que le geste intelligent et le langage se sont développés de concert : ainsi l'action oratoire et l'éloquence. Mais soit le geste, soit la parole, peuvent exprimer des idées et des sentiments supérieurs, bien que la parole en soit naturellement l'expression la plus parfaite.