‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 19 sur 52 · A LA SOCIÉTÉ D ANTHROPOLOGIE DE LYON · texte numérisé non relu

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qui devraient changer immédiatement et du tout au tout nos rapports avec les animaux : « Il y a plus de cinquante ans, dit-il, que Pierquin a écrit un livre très sérieux et très documenté sur la folie chez les animaux. Et notre savant collègue, M. le professeur Lacassagne, publiait naguère un mémoire d'un haut intérêt philosophique, intitulé : De la criminalité che'{ les bêtes^ où il conclut que « si les (( actes, les pensées, les sentiments des animaux sont sem- « blables aux nôtres, il en est de même pour leurs délits (( ou leurs crimes, qui sont en rapport avec leurs intérêts .( ou leurs passions. La morale des loups, s'écrie-t-il, peut (( éclairer sur celle des hommes (i). »

M. Lesbre rappelle ensuite brièvement toutes les observations dont le merveilleux instinct des animaux a été l'objet. Ce n'est vraiment pas trop dire que l'animal donne plus d'une leçon à l'homme, qui, par l'abus déplorable qu'il fait de sa raison et de sa liberté, se reud parfois semblable à la bête. L'Ecriture n'avait-elle pas dit : Pa?^esseux, alle^ j la fourmi,,,! L'homme^ tandis qu'il était en honneur, na point compris, il a été comparé aux bêtes qui n'ont aucune raison ; et il leur est devenu semblable. Mais M. Lesbre, pour se rencontrer ici avec nous, ne s'inspire pas de ces témoignages : « Quand, parmi tant d'ouvrages, dit-il, qui traitent de l'esprit des bêtes, on lit ceux de Houzeau, Georges Leroy, Btichner, Brehm, Alix, reposant sur des observations qui ont la rigueur et l'authenticité de faits scientifiques, on est émerveillé, confondu, et parfois ému jusqu'aux larmes, de l'intelligence et de la perfection de sentiments qu'ils révèlent à chaque page sur divers animaux; on s'écrierait volontiers en parodiant une boutade célèbre: plus j'étudie les animaux et moins j'aime les hommes. Si les animaux sont susceptibles de penser et d'agir comme les hommes, il n'est que trop vrai de dire que les hommes se comportent souvent comme des bêtes,

(i) M. Lacassagne fut réfuté par le Père Alexis Arduin, aujourd'hui religieux trappiste, alors prêtre du diocèse de Lyon et membre, croyons-nous, de la Société d'anthropologie, (La Controverse, i^r février 1882, p. j66-i83.)

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cédant aux mêmes instincts, subissant les passions les plus brutales. Ainsi, diminue une distance qui, pour être très grande, n'est pas infinie. » — On pourrait peut-être, -à la rigueur, interpre'ter en bonne part toutes ces propositions; mais la suite fait trop voir que M. Lesbre les entend dans un sens inacceptable. Avec tous ceux de son école, il a été trompé par les analogies profondes qui rapprochent l'intelligence de l'homme de l'instinct de l'animal; il a été trompé surtout par la communauté de leur nature sensible. A n'en pas douter, et nul ne Ta mieux démontré que les scolastiques, l'homme concentre en lui tous les sens de ranimai. Avec lui, il -possède l'imagination, la mémoire seusible, les instincts et toutes les passions. Mais, chose singulière, et qui montre bien déjcà que l'homme diffère essentiellement des règnes de la nature où il est engagé par ses facultés inférieures, alors que l'animal est déterminé par son organisme à telles mœurs qui sont invariables pour chaque espèce, l'homme est susceptible de mœurs changeantes et opposées. Il peut être doux comme l'agneau, cruel comme le tigre, timide comme le lièvre, hardi comme le lion, perfide comme le serpent, rusé comme le renard, laborieux comme la fourmi, paresseux comme un tardigrade, etc. etc. Ces contrastes violents et cette variété inépuisable des mœurs humaines montrent excellemmeut que l'homme dépend d'autre chose que de son organisme. Car s'il n'était qu'un animal plus parfait ou le premier des animaux, pourquoi n'aurait-il pas des mœurs déterminées et spécifiques que l'on pourrait décrire dans un seul tableau et une fois pour toutes comme celles des animaux, dont l'histoire d'aujourd'hui redit celle d'hier et se .répétera demain? D'où vient cette diversité étonnante sinon de la raison et du libre arbitre ? Car enfin l'organisme de l'homme est le même sous toutes les latitudes et dans tous les temps ; et il arrive parfois que le même individu passe successivement parles excès du vice et d'héroïques vertus.

Par la même raison, on voit que l'homme seul a des mœurs proprement dites. Celles de l'animal sont en dehors du vice et de la vertu, parce qu'elles sont faites uniquement

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d'instinct, de passion et de sensibilité. C'est pourquoi i'animal n'a que l'image ou le symbole de la moralité, sans en avoir jamais l'essence, ni par conséquent les droits et la dignité. De même ses connaissances sensibles, qui nous frappent si souvent d'admiration, ne sont que l'imagedela connaissance intellectuelle et la manifestation d'une admirable providence, qui, dans les plus infimes bestioles, se montre infiniment supérieure à toute la science humaine. Le tortdenosévolutionnistes, c'est d'admirer dans l'animal la

réalitédontil n'a que les vestiges, lesombresou les analogues, au lieu de faire remonter leur admiration et leur reconnaissance à Dieu seul, qui a défini chaque espèce, en assignant à chacune ses instincts et ses mœurs. Il est faux que l'animal ait la connaissance intellectuelle des opérations qu'il exerce d'une manière si sûre; il ne raisonne rien de ce qu'il f^iit, mais il connaît sans savoir, il voit sans coinprendre, de même qu'il jouit sans être heureux; il trouve ce qu'il cherche, sans jamais atteindre cà la vérité. Au point de vue intellectuel, le seul qui nous importe ici, il reste donc plongé dans l'ignorance et l'inconscience. Aussi arrivc-t-il, comme Tout montré si bien tant de naturalistes, qu'un rien suffit bien souvent pour le désorienter et mettre toute sa sagesse en défaut. Les mêmes pièges, souvent les plus simples, prennent depuis des siècles les plus rusés des animaux; la poule couve indéfiniment un œuf de porcelaine, etc., etc. C'est ce que M. H. Fabre appelle « l'antithèse de l'instinct », et M. Duilhé de Saint-Projet, «rinertie de l'instinct », c'est-à-dire, comme il l'ajoute, « l'extrême stupidité à côté de l'habileté extrême » . Tant q ue 1 animal suit la ligne droite qui lui a été primitivement tracée, ce sont prodiges d'habileté; dès qu'il s'en écarte tou plutôt dès qu'il en est écarté), ce sont prodiges de stupidité. « Les animaux à qui nous voyons faire les plus " beaux ouvrages, dit Bossuet, sont ceux qui paraissent « avoir le moins d'esprit. »

Or ce qui est vrai de la connaissance de l'animal, l'est également, et par voie de conséquence, de ses sentiments, ^ette connaissance n'offre rien d'intellectuel; et ces senti-

ments n'offrent rien de moral. Voilà pourquoi lanimal passe si facilement des sentiments les plus touchants aux sentiments les plus féroces. C'est avec une vigilance et une tendresse extrême que la femelle nourrit et protège ses petits; mais à peine ceux-ci peuvent-ils se suffire qu'ils se séparent de leur mère, dont ils deviennent les rivaux et même les ennemis. Tels animaux, comme le pigeon, de'vorent parfois leurs petits, comme s'ils hésitaient entre le sentiment de la tendresse et celui de la voracité. Nous sommes donc en présence d'instincts qui se combattent, mais non pas en présence du conflit de la raison avec l'instinct. Ce conflit n'existe que chez l'homme, qui seul dès lors, entre les animaux, est susceptible de moralité et de progrès.

Les espèces animales, au contraire, sont immuables de leur nature. On peut les modifier parle dressage, la domestication, la culture en un mot; mais cette transformation est limitée, accidentelle; et l'animal retourne à son point de départ, dès qu'il cesse de subir l'influence de l'homme. Tant il est vrai que le progrès n'est donné que par la raison et dans la sphère de son influence !

C'est donc toujours dans la raison, dans l'intelligence ou la faculté de l'universel, par conséquent dans la vue du vrai, du beau et du bien moral, qu'il faut chercher la différence de l'homme et de l'animal. Acelle-ci tiennent toutes les autres. De Quatrefages s'est trompé en disant que l'homme et l'animal diffèrent principalement par la religiorité. Cette différence, si importante soit-elle, est une conséquence de la première. L'homme et l'animal diffèrent quant à l'âme même: seule l'âme humaine est raisonnable, intelligente, et par conséquent spirituelle et immortelle.

Aussi nous rejetons comme l'erreur capitale en ces matières cette affirmation de M. Lesbre : « Quelque obscure que soit l'intelligence d'un chien, d'un éléphant ou d'un singe comparativement au génie lumineux d'un Aristote, d'un Newton ou d'un Pasteur, elle n'est pas, croyons-nous, d'une nature et d'une essence différentes, w Ce qui suit n'est guère plus juste ou ne peut se dire sans équivoque :

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