‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 24 sur 52 · ET LE · texte numérisé non relu

ET LE

Sommaire.— Un devoir de la philosophie chrétienne.— M. Georges Goyau, SCS ouvrages, etc. — Harmonie des pontificats de Pie IX et de Léon XIII, promoteur principal du mouvement catholique social. — Action sociale de Léon XIII en Italie : les catholiques italiens. — L'Evangile et la société moderne. — Exemples de la Vieille-Loye et de la Chapelle-Montlijeon.— La communion des saints au point de vue social.— Le devoir de l'apostolat. — La démocratie chrétienne. — Une profession de foi. — Les « jeunes ».

Les e'iéments principaux de cette courte e'tude nous sont fournis par le livre récent de M. Georges Goyau : Autour du catholicisme social (i), où se trouvent réunis un ensemble d'articles remarquables et divers, tous inspirés par une mcnie pensée, publiés pour la plupart dans la Revue de la quin^aine^ sur l'histoire la plus récente du mouvement catholique-social.

Le philosophe chrétien manquerait gravement à son devoir, s'il refusait de s'associer aux préoccupations légitimes et impérieuses de ses contemporains, ou s'il dédaignait de leur prêter toute son attention, quand ils agitent, avec une anxiété patriotique, ces questions morales, religieuses,

(i) In-i6 324 p. Paris, Perrin, 1897.

politiques, économiques et sociales dont la solution, juste ou injuste, entraîne la prospérité ou le malheur, la vie ou la mort des peuples. Cette abstention serait d'autant moins excusable que les moments sont plus critiques ; car il est clair que notre patrie arrive à l'un des tournants de son histoire. Quelle sera la page historique que nous lirons demain? C'est à nous tous de la préparer, savants, philosophes ou hommes d'action, sinon de l'écrire.

Toute connaissance humaine, pour être complète et féconde, doit tendre à la pratique. Issue de l'observation attentive et de l'expérience prolongée des faits, aussi bien que des principes absolus, la science retourne vers les faits où elle a trouvé son berceau, non plus pour s'y soumettre sans réclamation, mais pour les modifier si c'est possible, les réformer s'il est nécessaire, et les conformer ainsi à Tordre supérieur et moral qui s'est révélé à elle dans les hauteurs sereines de la spéculation. La philosophie, moins que toute autre connaissance, manquera à ce devoir.

Il est périlleux sans doute, surtout à certaines époques où les esprits sont facilement prévenus par toutes sortes de passions ou de préjugés. Mais y a-t-il moins de danger à s'abstenir? On ne peut raisonnablement nous demander que la prudence, car le silence serait, sinon une trahison, du moins de la pusillanimité.

L'auteur qui nous fournit l'occasion d'écrire ces pages joint précisément le mérite de la modération à celui de la décision et du talent. Ancien élève de l'école de Rome, M. Georges Goyau a eu la bonne fortune d'étudier les traditions chrétiennes dans leurs sources les plus authentiques tt les plus pures, avant de porter toute son attention d'historien, de penseur et de lettré sur ce mouvement catholique social dont il est aujourd'hui l'un des défenseurs les plus convaincus, les plus sympathiques et les mieux écoutés. Son bel ouvrage, le VaticaUy les papes et la cwilisatioUy a été universellement applaudi lors de son apparition, en particulier dans la revue de VUniversitc catholique de Lyon. On n'a peut-être pas moins remarqué le Pape, les catholiques et la question sociale^ publié sous le pseudo-

nyme de Léon Grégoire. La seconde édition est précédée d'une lettre élogieuse de S. Em. le cardinal Langénieux, archevêque de Reims. ^eux-là même qui ne pouvaient encore en partagerles vues, parce qu'ils appartenaient à des écoles dillérentes, ont reconnu la sincérité et le mérite de l'auteur. 1! a su résumer, d'une manière aussi neuve et originale que fidèle, l'histoire et les doctrines de l'école à laquelle il apportait une adhésion si précieuse et si éclairée.

Le nouvel ouvrage qu'il nous offre aujourd'hui est digne des précédents et nous fait assister au progrès de sa pensée. Elle va de pair avec les événements, qu'elle pénètre et analyse avec une clairvoyance rare et apprécie avec une remarquable sérénité. Ce qui nous plait surtout dans ces pages, que d'autres pourront louer à divers points de vue, c'est l'esprit philosophique qui les éclaire et les anime constamment. L'auteur n'est pas de ceux qui entassent les faits, ou s'y attardent, ou n'en tirent que de vulgaires enseignements ; il s'applique plutôt à en déterminer les causes morales, la portée et le but essentiels. En le lisant, c'est à un philosophe que nous avons affaire, non moins qu'à un chroniqueur intéressant, érudit et lettré. Avec M. Brunetière et quelques autres écrivains de notre temps, M. Georges Goyau est un de ceux qui montrent le mieux, par leur exemple et le caractère sérieux de leur talent, combien l'esprit philosophique a de part légitime dans toutes les œuvres de la pensée, à quelque ordre qu'elles appartiennent, à la sociologie, à l'histoire ou à la littérature. Les points de contact, ou plutôt — car ce n'est pas assez dire — les points communs entre l'étude de M. Goyau et la philosophie sociale sont donc nombreux, et nous n'aurons que l'embarras du choix. Rien ne sera plus facile que de présenter ensuite, avec celles de l'auteur, nos propres rétiexions.

En abordant les questions sociales, M. Goyau a emprunté le pseudonyme fort significatif de Léon Grégoire, qui marquait bien quel esprit conduirait sa plume. Et de fait, nous ne voyons pas qui pourrait mieux que lui se couvrir de ce glorieux pseudonyme. Il a étudié le rôle constant de la

papauté dans Thistoire, au moyen âge et dans les temps modernes, en particulier le rôle de Léon XIII, qui s'harmonise si bien, quoique par des accords pleins de. contrastes, avec celui de son prédécesseur immédiat. Pie IX, Léon XIII, ces deux noms domineront la seconde moitié du xix^ siècle; ils résumeront l'histoire harmonieuse de l'Eglise qui, sous cette double direction, a poursuivi, malgré tant de secousses désordonnées, le même et indivisible développeiîient.

Avec Pie IX, le pape de Tlnfaillibilité, de l'Immaculée- Conception et du Syllabus, l'P^glise se concentre : elle aiVirme son unité, son dogme inébranlable, la vérité intégrale qui est sa force. Avec Léon XIII, elle répand, sans se lasser, cette même doctrine, dans des encycliques répétées et admirables, particulièrement dans l'encyclique sur la condition des ouvriers, qui est l'application intégrale de l'Evangile à la vie économique des nations et de toutes les classes sociales. Cette encyclique annonce, si déjà elle n'inaugure, la rencontre nouvelle de l'Eglise et des peuples, leur alliance, qui se consommera peut-être au siècle prochain. Au courant infaillibiliste a succédé le courant social; à une concentration doctrinale, plus forte que les précédentes, une expansion inouïe et une attraction exercée sur les couches les plus profondes de la société ; si bien que Léon XIII, dont le caractère n'est pas moins dogmatique que celui de son prédécesseur, a pu être appelé le pape des ouvrières.

Il importe ici de bien saisir l'affinité de la doctrine et de l'action : de la doctrine, qui s'est affirmée surtout dans la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale, et de l'action sociale, qui en a été la suite. Toujours le progrès dans les formes nouvelles que revêt l'antique apostolat, procède de quelque éclaircissement doctrinal, d'un progrès dans l'enseignement. L'unité dogmatique et disciplinaire de l'Eglise n'a resplendi avec tant d'éclat au concile du Vatican que parce que l'universalité de son action allait s'affirmer avec une hardiesse égale. Il s'agissait, en eftet, de tirer toutes les conséquences sociales de l'Evangile, d'en provoquer

toutes les applications généreuses, désirables, rendues opportunes à notre époque. Or, pour prendre l'initiative de cette œuvre, exposée à tant de controverses et de contradictions, il ne fallait rien moins que l'autorité d'un pape, renommé pour sa doctrine et assis dans la chaire infaillible de Pierre et de Pie IX. Et c'est ainsi que Léon XIII est devenu le promoteur principal du mouvement catholique social; il est le docteur incontestable des vérités sociales indispensables désormais, et dont vivra le siècle prochain.

L'action qu'il exerce sur tous les peuples chrétiens est puissante et décisive; elle est, semble-t-il, et pour diverses causes, plus grande encore en Italie. « C'est sous le regard immédiat du pontife, dit à ce sujet M. Goyau, que les catholiques italiens pensent, parlent, agissent... ; ils ont la liberté suprême de tenter d'audacieux essais, et de faire de leur pays un champ d'expériences pour une action tout ensemble catholique et démocratique. Entre fils de Léon XIII et fils de Mazzini on s'observe, on s'entretient, on se tâte réciproquement; et par un frappant contre-coup, par une répercussion prodigieuse, nul acte de Léon XIII peut-être n'aura plus fortement influé sur la vie nationale de l'Italie, que son encyclique Rerum Jiovarujn, essentiellement internationale. » (P. 228-9.)

Là, comme partout ailleurs, Léon XIII continue Pie IX, mais en ajoutant son action propre à celle de son prédécesseur, ce Ni électeurs ni éligibles, » c'est bien toujours le mot d'ordre de la papauté. Mais en même temps que Léon XIII prolonge cette abstention politique, qui a sa raison d'être dans la péninsule, il pousse énergiquement les catholiques italiens à l'action et aux œuvres sociales, en sorte que la cause du christianisme, en Italie, redevient la cause populaire et celle de toutes les vraies libertés. Déjà les communes du nord et du centre ont été gagnées dans les élections municipales, et le midi se détache à son tour. Encore quelques efforts, et l'édifice maçonnique s'effondrera. L'idée démocratique et l'idée catholique tendent à s'associer de nouveau, comme elles l'ont fait si souvent au moyen âge, sans aucune confusion, et l'on peut tout espérer

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LA PHiLOSOPHIt:

de cette double et parallèle influence. En attendant, nul ne travaille mieux à toutes les réformes sociales que les catholiques italiens ; tout ce que les ennemis de TF^glise avaient pu entrevoir de juste et de bien, Léon XIII et les catholiques Font vu, l'ont choisi avec plus de discernement, ils ne laissent à leurs adversaires le monopole d'aucune initiative généreuse, d'aucune idée neuve, féconde, salutaire.

A ce sujet, l'endroit où se trouvent signalées quelques idées communes à Léon XII ï et à Mazzini est des plus curieux. Mazzini déplore que la richesse soit concentrée en peu de mains; et Léon XIII signale t: l'affluence de la richesse dans les mains du petit nombre à côté de l'indigence de la multitude ». Mazzini combat le rêve collectiviste d'une « organisation générale arbitraire, édifiée tout entière par une intelligence, subitement implantée par voie de décret » ; et Léon XIII exprime des alarmes analogues. Mazzini souhaite le développement des associations coopératives; Léon XIII recommande les corporations... Bref,au point de vue économique, Léon XIII et feu Mazzini s'entendent (p. 220). C'est-à-dire que Léon XIII est fidèle à la tactique de ses prédécesseurs et des apologistes. Toutes les vérités morales nous appartiennent, car l'Evangile nous les avait apportées depuis longtemps ; et nous ne faisons que rentrer en possession de notre bien, lorsque nous les proclamons les unes ou les autres, en même temps que nos adversaires s'en réclament avec ostentation. Ils les revendiquent injustement, car elles ne découlent pas de leurs principes ; ils en abusent pour égarer le peuple. Que notre opposition au socialisme, comme à toute autre hérésie, soit donc toujours éclairée, judicieuse et ne nous fasse jamais renier telles vérités indispensables, d'origine chrétienne, sous le vain prétexte qu'elles sont associées aux pires erreurs par les ennemis de notre foi et de l'ordre social.

Les catholiques italiens, dociles aux directions de leurs évêques et du Saint-Siège, peuvent nous servir d'exemple. La hardiesse dont il font preuve effarouchera peut-être plus d'un catholique français; et l'on peut bien accorder, en

clîet, que de ce côté-ci des Alpes nous sommes tenus à plus de réserve. Mais il y a cependant des principes absolus et des règles générales qui ne connaissent pas de frontières. Et n'est-ce pas une règle de cette nature que la suivante, qui veut qu'on n'écarte pas les « questions brûlantes », sous le frivole prétexte de ne pas troubler l'union des catholiques, a C'est là une politique de paralysie, répond M. Goyau, et, de l'autre côté des Alpes on ne consent point à la suivre » (p. 276). Aussi, aux congrès de Padoue, de Fiesole et à bien d'autres encore où l'autorité ecclésiastique était largement représentée et exerçait une véritable direction, toutes les questions vitales furent abordées franchement, y compris celle de l'impôt progressif; le congrès de Padoue est le premier qui se soit déclaré, en principe, pour cette progressivité. Nous soulignons ces mots, en principe^ afin de mieux rassurer, s'il en est besoin, ceux qui auraient déploré, et avec raison, le vote de l'impôt progressif proposé naguère aux chambres françaises. Les meilleurs remèdes peuvent être changés en poison par l'état du malade ou les autres circonstances.

Sans prétendre aborder ici aucune question particulière, nous nous bornerons à dire que les événements qui se préparent ou se déroulent déjà sous nos yeux montrent que l'Evangile, dont l'Eglise est la gardienne incorruptible, va porter les fruits de vie réclamés par les besoins nouveaux de la société. Il y a en effet, dans l'Evangile, une vertu sociale inépuisable; l'Eglise a toujours su et saura encore l'en dégager. L'Evangile apaisera, autant du moins qu'elles peuvent être apaisées, la soif et la faim de justice et de charité qui tourmentent les générations nouvelles. Immuable en lui-même comme la vérité, inaltérable comme l'éternelle justice et l'éternel amour, il commande néanmoins toutes les conséquences et toutes les applications que comportent les peuples divers, les temps et les conjonctures. Le moment est venu de montrer que les sociétés peuvent tout espérer de son éternelle jeunesse et de sa fécondité. C'est ce qu'a fait Léon XIII ; et il est facile de voir que le mouvement imprimé par lui gagne de proche en proche,

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et que l'apostolat tout entier, aux divers degrés de la hiérarchie, obéit à une même inspiration.

D'ailleurs ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle se fait sentir et secoue les âmes apostoliques. Il est facile de trouver, au commencement et au milieu de ce siècle, des précurseurs; ils viennent de toutes les écoles, ils sont dans tous les camps, ce qui montre bien qu'ils obéissent à l'idée catholique. Qu'on relise par exemple ce passage d'un discours de l'abbé Perreyve, prononcé il y a plus de trente ans dans la chapelle de la Sorbonne : « Il faudrait que, dans les temps où nous sommes, un chrétien intelligent ne se laissât dépasser par personne dans l'étude et dans l'application des sciences sociales. Nous ne devrions pas souffrir, nous chrétiens, que quelqu'un dans le monde parlât mieux que nous sur les questions qui agitent si puissamment et si légitimement les esprits de ce siècle, et que l'Evangile a seul soulevées dans le monde, les questions du paupérisme, du travail, de la famille, des associations, des secours mutuels, des caisses de retraite, des asiles, des crèches, du travail des femmes, du travail des enfants, questions d'une importance absolue, qui intéressent les fondements essentiels de la société humaine » (p. i3o-i). Qu'on entende maintenant Mgr Radini-Tedeschi, au congrès de Fiesole (sept. 1896); on dirait un écho de 'a Sorbonne : « Il faut absolument que le prêtre prenne part à la vie sociale. Sa mission embrasse toutes les formes de la vie humaine, comme les embrasse la vérité dont il est l'organe, comme les embrasse la foi dont il est l'interprète, comme les embrasse la morale dont il est le défenseur. Il a une mission éminemment sociale à remplir ; et il doit, au prix de tous les efforts, de tous les sacrifices, intervenir dans la vie sociale de façon à en être en quelque sorte Pâme et la forme en lui apportant Jésus- Christ )» (p. 162-3). Au dernier moment nous apprenons que le zélé prélat, dont l'apostolat social est si manifestement inspiré par Léon XIII, vient de tenir le même langage au pèlerinage ouvrier conduit à Rome par M. Harmel.

C'en est donc fait des étranges principes de réserve ou de neutralité qui désintéresseraient le prêtre de toute pré-

occupation sociale, ou l'enfermeraient dans l'enceinte étroite de l'église et de la sacristie, sous prétexte que sa personne et la religion en seront mieux respectées. L'action sociale du prêtre apparaît de plus en plus comme indispensable aujourd'hui : on commence à ne plus le contester, et les difficultés ne portent guère que sur la manière dont elle doit s exercer.

C'est ici que Ton peut citer des exemples comme ceux du village de la Vieille-Loye (Jura) et de la Chapelle-Montiieon (Normandie). A la Vieille-Loye a une trentaine d hommes les trois quarts des femmes, et presque toute l^eunesse (nous soulignons ces mots), remplissent aujourd hui le devoir pascal, dans cette paroisse... qui, cinq ans auparavant, semblait morte » (p. 145). Or, c'est par des œuvres sociales et économiques : coopérative de consommation, caisse rurale, cantine scolaire, etc., etc., que le cure de la Vieille-Loye a rendu possible et fécond l'exercice de son ministère. A la Chapelle-Montlijeon, l'œuvre est rehgieuse on peut même dire mystique, non seulement dans son but, mais encore dans son principe. Le curé de cette paroisse, qui ne prospérait pas au point de vue religieux et dépérissait rapidement au point de vue économique, fonda en ,884 l'Association pour les âmes délaissées du purgatoire. C'était comme l'idée, bien fraternelle et bien juste d'introduire un peu d'égalité parmi les membres de I Eglise souffrante. Deux ans après, il inaugurait, pour imprimer ses feuilles de propagande, un atelier de topographie, dont il était lui-même le directeur, le prote V2TT '^P^^*^^"^- O^ aujourd'hui, l'Association Zï^.7 "^^"^""^ d'adhérents, l'imprimerie fournit du vail à des centaines de bras qui chômaient auparavant ou ne gagnaient qu'un salaire dérisoire ; les terrassiers, les maçons ont eu de la besogne, à leur tour, tout comme les mprimeurs; bref, le pieux souvenir des morts a valu à eue paroisse le pain de chaque jour, une prospérité inatendue et une vie nouvelle. « Lorsque, traversant les rues ^eMontlijeon, poursuit M. Goyau, Ton se heurte à d'étranëes dissonances entre les masures branlantes qui semblent

vouloir rentrer sous terre et les petites maisons blanches fières de l'illumination du soleil, c'est un symbole que ce contraste : l'action sociale du prêtre a rajeuni le vieux village. Et, lorsque, chaque soir, on aperçoit la foule des ouvriers s'acheminant à l'église pour la prière, c'est un symbole aussi que ce défilé ; la misère les avait écartés de Dieu, le travail honnête et rémunérateur les rend à Dieu; en beaucoup d'entre eux, l'action sociale du prêtre a rajeuni le vieil homme. Pour avoir attaché sa pensée aux invisibles réalités du purgatoire, l'abbé Buguet a fait germer et fleurir autourde lui le plus inédit des renouveaux » (p. i56). Ajoutons que la Chapelle-Montlijeon est devenue un centre d'œuvres de presse. Ainsi, toutes les œuvres sociales, économiques, religieuses, mystiques même, lorsqu'elles sont bien entendues, loin de se nuire, se développent parallèlement et s'engendrent même les unes les autres.

Il va sans dire qu'il faut s'inspirer de tels exemples, sans songer à les copier servilement; mais combien cependant ils justifient les principes de zèle éclairé, de clairvoyance économique et religieuse auxquels nous les devons! Les modestes auteurs de ces œuvres, qui sont d'ailleurs surnaturelles par leur côté supérieur, se défendent les premir.Ts de tracer des voies nouvelles destinées à devenir des sentiers battus. Non, le bien, sans changer d'esprit, varie continuellement ses voies et moyens. C'est à chacun de voir ce que comportent d'abord ses aptitudes personnelles, ensuite les circonstances, les besoins particuliers d'une paroisse, les éléments qu'elle peut offrir. Rien de plus sage à ce point de vue, que la réponse du curé de la Vieille- Loye, questionné par M. Goyau sur l'adaptation possible des institutions de sa paroisse à d'autres communes rurales. Il répondit « qu'on ne peut rien généraliser, mais qu'en ce qui concerne les œuvres sociales, un prêtre doit étudier, sur le terrain même, les besoins de ses paroissiens, les dévouements qu'ils peuvent prêter, et suivre, avec les conseils de la hiérarchie, les sollicitations et les enseignements des circonstances » (p. 145). Ces paroles rassureraient, s'il en était besoin encore, les plus craintifs,

ceux qui redoutent, à propos de tout, de voir le clergé échanger sa vocation essentiellement surnaturelle contre un rôle social problématique et fort dangereux.

Mais restons en ce moment dans la région sereine des principes, où prend sa source le zèle apostolique, quelles que soient ensuite ses différentes formes sociales. Toutes les réformes dont nous avons un besoin urgent se rattachent facilement aux principes les plus purs du christianisme, et il est impossible de les appuyer ailleurs. Ne souffrons pas dès lors que des libéraux incrédules comme Yves Guyot, des socialistes comme Jaurès, des francs-maçons comme Léon Bourgeois s'approprient des revendications généreuses, des sentiments de justice et de fraternité qui sont démentis par le fond même de leur doctrine. L'individualisme, l'égoïsme, l'altruisme, l'évolutionnisme, la morale prétendue scientifique ne peuvent fonder aucune société prospère; ces doctrines nous procureraient un enfer social. A ce sujet, on lira avec intérêt l'étude que M. Goyau consacre à deux livres bien différents, mais également prétentieux, inconséquents et stériles: la Morale de la concurrence d'Yves Guyot, et la Solidarité de Léon Bourgeois. S'il est consolant de voir nos adversaires les plus éloignés revenir à certaines vérités sociales dont ils ont sapé tous les fondements, il n'en est pas moins indispensable de constaterla stérilité de leurs efforts tant qu'ils ne corrigeront pas leurs principes. Qu'ils rentrent dans la morale et dans la foi de l'Evangile ! Hors de là, il n'est pas de solidarité vraie ni de fraternité qui puisse se justifier ; il n'y a plus de communion des âmes, rien de cette charité dont l'ombre cependant attire si fortement tous nos sociologues et tous nos moralistes contemporains. C'est là seulement qu'est la vie, c'est-à-dire l'idéal, avec la puissance de le réaliser.

A-t-on réfléchi, par exemple, à tout ce que renferme de consolant et de salutaire, de profondément moral et social le dogme si chrétien de la communion des saints? La foi en ce principe n'est, pour ainsi dire, que la vision surnaturelle de l'union intime de toutes les âmes en qui domine

l'amour suprême de la vérité et du bien. Le cœur même de rHomme-Dieu,du Christ de l'Evangile, est le foyer commun autour duquel elles s'asssemblent, et par lequel elles échangent de quelque manière leurs mérites, leurs souffrances, leurs expiations. Delà une « suppléance mystique » et supérieurement réelle, une fraternité chrétienne auprès de laquelle s'évanouissent toutes les conceptions d'une bienfaisance païenne. Tout philanthrope éclairé, tout homme qui répétera sincèrement et en parfaite connaissance de cause le moi du poète : Je suis homme et i^ien dliu-

;«^m;/e/«V^/t>7ra;/^c'r,reviendrainfailliblement,s'ilestcon. séquent, à la source même, à la raison adéquate de cette vérité, qui est dans TEvangile. Voilà pourquoi l'Église aujourd'hui, précisément par ses dogmes les plus surnaturels et par l'intégrité provocante de sa doctrine, attire à elle de nobles esprits, en particulier tous ceux qui rêvent d'une humanité meilleure et mieux unie, où les biens seraient centuplés et les maux singulièment affaiblis par l'esprit de solidarité, c'est-à-dire de justice et de charité. Ils admirenl d'autant mieux l'Eglise qu'ils l'avaient oubliée plus longtemps. La génération présente reprend ainsi, en sens inverse, le chemin suivi parla génération précédente. Celle-ci était descendue de la foi au doute, qui l'attirait comme par une sorte de vertige; et voici que l'autre remonte du doute à la foi.

Il est permis de saluer ces indices de retour dans des pages comme la suivante, où M. Brunetière rend hommage au dogme de la communion des saints : « Dans le catholicisme, dit-il, à quelque monstrueux abus que la doctrine des indulgences et des œuvres ait pu donner lieu quelquefois, il suffit de la ramener à son premier principe pour en apercevoir clairement la fécondité sociale. Les mérites des uns « s'appliquent » au salut des autres. La carmélite aux pieds nus qui pleure dans son cloître sur les péchés du mondain les efface. Le moine qui s'en va mendiant sur les routes, rachète la femme adultère au prix des humiliations au'il essuie. Il s'établit ainsi, dans la société catholique idéale, une circulation de perpétuelle cha-

rite. Les vivants y prient pour les morts, les morts y intercèdent pour les vivants. Une justice plus clémente, un Dieu plus tendre à la faiblesse humaine, y accorde aux élus la grâce des réprouvés. Et du centre à la circonférence de ce cercle infini, où l'humanité setrouveenveloppéetoutentière, il n'est personne en qui ne retentissent, pour le désoler, les péchés, mais aussitôt et pour le consoler, les mérites aussi des autres. » (p. 72.)

En face de cette page, plaçons maintenant celle non moins belle de M. Goyau sur le même sujet. Il s'agit toujours de la réversibilité des peines et des mérites et du fruit mystérieux de la douleur, stérile en apparence, mais qui sera d'autant mieux récompensée et d'autant plus féconde qu'elle aura paru plus inutile à des calculs trop humains. L'àme peut tout par la prière, comme victime résignée ou volontaire ; et il ne tient qu'à elle d'être toujours armée et puissante sur le champ de bataille où combattent la vérité et l'erreur, le vice et la vertu : « Grâce au dogme de la communion des saints, grâce au collectivisme surnaturel qui en est le résultat, écrit M. Goyau, un catholique n'a jamais le droit de se croire et de se dire inutile. Ne semblet-il pas même que ce dogme consolateur apporte à l'énigme de la douleur un commencement de solution? Car enfin, des malheurs dont il est frappé l'homme ne prévoit point le cours, encore moins peut-il le régir ; mais il en peut, en quelque sorte, fixer la destination. Comme cause efficiente de ces coups du sort, il doit reconnaître Dieu ; mais par la façon dont il les accepte, ils prennent une certaine vertu, ils engendrent un mérite; et quant à l'application de cette vertu, quanta l'emploi de ce mérite, il dépend de l'homme de les indiquer à Dieu, c'est-à-dire, en définitive, d'assigner lui-même à sa souffrance, dont vainement il cherche le pourquoi, une sorte de cause finale, qui sera, par exemple, le salut d'un être aim.é. Ce patient n'est point passif; sa douleur même peut lui devenir une source de grâces, et il sera l'actif dispensateur de ces grâces; victime, le voilà qui devient agent ; paralysé, anéanti, il se tansforme en un moteur dans l'ordre surnaturel; son impuissance, héroïque-

ment acceptée, lui devient une cause de puissance; il peut dire comme saint Paul : Qinnn infirmor, tune potenssum; et n'est-il pas, somme toute, un Christ à sa façon, puis' qu'il peut tirer de ses tourments mêmes quelques germes de rédemption, et les intercaler dans l'histoire de Tun de ses semblables? Chacun de nous a dans sa vie des pages qu'il

ne connaît pas, et qui sont écritesparles mérites des autres »

Evidemment de pareilles doctrines composent l'essence même du christianisme. Or aujourd'hui elles déduisent de nobles esprits, et c'est à elles que se rattache, pour peu que l'on consente à l'analyser profondément, le mouvement catholique social. Nous ne voulons plus d'une religion tout individuelle, égoïste pour ainsi dire, d'une sorte de laïcisme mondain ou de libéralisme étroit, qui étouffe la la religion sociale sous prétexte de respecter les consciences; mais il nous faut la religion intégrale, nous voulons que l'Evangile règne dans la société et dans les lois comme il règne dans nos cœurs.

La religion est essentiellement sociale. A-t-on assez remarqué, à ce sujet, le caractère fraternel et social du Notre Père? Jésus-Christ ne permet pas, pour ainsi dire, que l'homme prie seul. Il dira : Notre Père, et non pas: Mon Père, parce que, en priant, il doit s'associer au Fils de Dieu fait homme et à tous les hommes. Et ce qu'il demandera tous les jours ce sera, avec le règne de Dieu, que le pain quotidien soit donné à tous et que toutes les âmes évitent le mal et persévèrent dans le bien. La même observation s'applique à toutes les prières liturgiques ; le prêtre et le fidèle y répondent ou y parlent toujours en corps : Seigneur aye- pitié de nous... Seigneur exauce^nous... Sainte Mûrie prie:^ pour ?ious, etc.

On comprend mieux maintenant le vrai sens et on mesure mieux toute la portée sociale des grandes vertus de justice et de charité. Ramener celle-ci à une pure aumône, et celle-là à une simple observation de contrats individuellement consentis, c'est défigurer le christianisme, c'est méconnaître complètement son esprit et sa vertu sociale.

Il n'y a pas de christianisme sans fraternité véritable et agissante; il n'y a pas de christianisme sans apostolat. Si nous sommes tous frères, tous nous devons être apôtres, le laïque à sa manière de même que le prêtre. L'importance, toujours grandissante, de l'apostolat laïque est même une des caractéristiques de notre temps. Ce devoir universel et pressant de l'apostolat a été parfaitement mis en évidence dans un ouvrage récent : le Livre de V Apôtre, rempli d'excellentes citations. « L'interdépendance» des individus au sein de la société est démontrée aujourd'hui de mille manières par la physiologie et l'économie politique; or la solidarité chrétienne qui est faite de fraternité et d'apostolat, est incomparablement plus intime que toutes celles que la science peut découvrir : tous nous sommes chargés les uns des autres et devenons ainsi responsables de l'état social.

Et que Ton ne proteste pas ici de son impuissance personnelle. Nous avons vu que par la prière et la communion des saints les âmes les plus faibles en apparence peuvent exercer une action puissante, dont Dieu seul mesure toute la portée. D'ailleurs n'est-ce pas de l'effort multiplié des infiniment petits que naissent les forces gigantesques qui changent la face du monde? Or il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique : l'un est l'image de l'autre.

Et ceci nous fera mieux comprendre peut-être que l'avenir peut appartenir à la démocratie, c'est-à-dire à cette puissance nouvelle qui s'appuie sur toutes les individualités sociales. La nature nous offre ici de curieuses analogies, que les découvertes récentes de nos savants ont mises en toute évidence. Une vue superficielle de la nature fait attribuer la force aux grands corps qui remplissent l'espace ou aux êtres les plus apparents qui vivent à la surface de la terre. Mais une science plus avancée nous montre dans les infiniment petits, dans la molécule, la cellule, les micro-organismes, dans leur association ou dans leur multiplication et leur fécondité, la cause des plus grands phénomènes. Or n'est-ce pas là comme une indication providenttielle à la génération présente, en particulier à ceux qui veulent

rétablir dans les sociétés modernes le règne bienfaisant de Jésus-Christ? Il faut pour cela que la vérité chrétienne pénètre dans toutes les couches sociales, atteigne toutes h^s individualités, et fasse remonter de ces profondeurs à la surface un courant irrésistible de religion et de patriotisme, de justice sociale et de charité. Mais la vérité qui transformera ainsi la société ne peut être une vérité diminuée. Le christianisme social sera chrétien au plein sens du mot, ou ne sera pas. M. Goyau le remarque fort bien.

On voit dès lors combien on se tromperait en regardant le mouvement catholique social comme une évolution menaçante pour les dogmes chrétiens ou pour l'ordre hiérarchique. Si les promoteurs du mouvement catholique social ne refusent point leurs sympathies aux hommes de bonne foi et de bonne volonté, de quelque côté qu'ils viennent ; s'ils consentent à s'unir avec eux dans la mesure où leurs efforts communs pourront contribuer au règne de l'Evangile, ils ne sacrifient, d'autre part, aucun principe de foi ou de discipline. A cet égard leur intransigeance est absolue. Les vues de M. Goyau sont très justes sur ce point en particulier, et nous ne saurions trop les louer, surtout chez un écrivain laïque, jeune encore; elles témoignent d'un esprit chrétien solide et éclairé. Nous ne pouvons mieux faire ici que de citer ce que l'on pourrait appeler sa profession de foi : « Nous appartenons à l'édifice de l'Eglise. Nous n'en voulons pas fermer les fenêtres, par lesquelles nous épions assidûment la résonnance de nos doctrines dans le monde et Teffort douloureux qui rapproche de nous les bonnes volontés intellectuelles. Nous n'en voulons pas fermer les portes, par lesquelles sortent nos doctrines et par lesquelles entreront un jour ces bonnes volontés. Et voilà ce qui nous sépare d'un certain nombre de catholiques, qui volontiers nous accuseraient de « libéralisme ». Mais nous voulons demeurer dans cet édifice tel qu'il est, sans en céder une pierre, sans y arborer le drapeau qui indique qu'on veut parlementer ; le caractère de l'édifice est d'avoir une architecture immuable ; il y a trente ans, dans les sphères intellectuelles, on déplorait

cette fixité ; aujourd'hui Ton est comme fasciné par elle ; les courants passent, et cette fixité subsiste ; nous l'aimons telle quelle, complète, provocatrice même, si l'on veut, mais il est des provocations qui sont des appels plutôt que des défis. Et voilà ce qui nousdistingue d'avec un certain libéralisme qui peut-être nous taxerait d'étroitesse. » (P. 3ii-2.)

Nous compléterons cette page par cette autre, sur les « jeunes », qu'elle disculpe en même temps qu'elle les avertit, d'une manière toute fraternelle il est vrai; car AL Georges Goyau mérite bien d'être compté parmi ces « jeunes », et nous n'en connaissons pas de meilleur: « D'avoir fait une telle place aux écrivains d'autrefois dans cette anthologie {le Livre de V Apôtre) que tous les « jeunes » auront pour bréviaire, c'est la marque d un tact bien exercé : l'habileté toute seule, à défaut de la reconnaissance, commanderait à ceux qui s'intitulent, avec quelque naïveté, les « jeunes », de se ranger derrière l'antique tradition catholique, puisque cette; tradition dépose et milite pour eux. Sur l'intangible liberté des vocations spéciales, cju'ils laissent parler saint Jérôme ; sur la nécessité de travailler au salut des autres pour assurer son propre salut, qu'ils évoquent le Dialogue de sainte Catherine ; et sur le devoir pour tout catholique de servir Dieu efficacement dans la société, qu'ils entendent saint Jean Chrysostome. Vous avez coutume de dire, ô jeunes, lorsque les captifs d'un conservatisme attardé s'escriment contre vos projets et contre vos œuvres: « Ce sont des vieux! » Que vous êtes irrévérents, mes amis ! J'acquitte votre boutade, dont les victimes m'intéressent peu ; mais pour ce beau mot de « vieillesse » je demande grâce. Car c'est vous, jeunes, qui êtes les vieux et les très vieux; retranchez-vous, avec amour et modestie, derrière la vieillesse catholique, toujours jeune puisqu'elle est assurée de l'immortalité ; attachez-vous à cette lignée d'ancêtres qui vous montrent l'ancienne Eglise, l'Eglise du moyen âge, et vers laquelle les pontificats de Pie IX et de Léon XIII vous ont appris à tourner les regards. La routine vous est hostile; appuyés sur la tradition, vous la vaincrez. » (P. 85.)

On ne peut mieux dire ; et il est clair maintenant que les « jeunes » et les « vieux », au sein de l'Eglise catholique, ne doivent former qu'une seule et même famille, qui a tout à la fois la garantie de l'expérience et le privilège de la nouveauté, la certitude du passé et les promesses de l'avenir.

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