‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 23 sur 52 · L ECONOMIE DE L EFFORT · texte numérisé non relu

L ECONOMIE DE L EFFORT

l'économie de L EFFORT

dérer la richesse indépendamment de la moralité, et spécule sur Vntile sans tenir aucun compte de Vhonnète.

M. Yves Guyot n'est que trop connu comme l'un des coryphées de la libre pensée : il est aussi l'un des tenants les plus redoutables de l'économie politique antichrétienne. Nous disons redoutable; car ses travaux décèlent d'ailleurs un esprit pénétrant, plein de ressources et bien au courant des faits économiques.

L'erreur capitale que nous lui reprochons d'abord, celle qui déteint sur tout ce volume et en fausse plus ou moins toutes les conclusions, c'est d'avoir affranchi l'économie politique de toute morale. Voici, en effet, ses audacieuses déclarations : « La science économique, dit-il, doit être considérée comme amorale (p. 20)... Elle constate tout simplement que tout désir, bon ou mauvais, au point de vue moral, peu importe, constitue un besoin (p. 21)... Elle est laïque, pourrait-on dire, par essence, comme la physique ou la chimie, en ce sens que les préoccupations théologiques ou métaphysiques doivent être écartées complètement de ses conceptions (p. 22)... Pour moi, je crois qu'il importe à nous tous d'étudier avec soin, avec la plus grande probité scientifique, les problèmeséconomiques qui se posent devant nous, de les considérer de la mcme manière que nous pouvons considérer tel phénomène qui se passe dans un laboratoire » (p. 280).

N'étant retenu d'ailleurs par aucun dogme religieux ou métaphysique, il n'est pas étonnant que M. Yves Guyot accorde cette erreur avec d'autres non moins graves. C'est ainsi qu'il définit la société civile comme une simple société commerciale : « La nation ainsi composée, dit-il, est une société à responsabilité limitée, exactement comme les sociétés anonymes et comme les sociétés en commandite » (p. 294). Avec les darwinistes, il suppose que l'humanité est sortie de hordes primitives (p. 34); la notion de l'échange pacifique aurait fait place à la notion de l'échange par violence (p. Sy). Avec le socialiste Lafargue, dont il est d'ailleurs l'adversaire le plus ardent, il pense que la société a débuté par le communisme et qu'elle évolue vers l'indi-

vidualisme, alors que le progrès, avec la perfection, n'est dans aucun de cet extrêmes.

Son libéralisme économique est donc des plus intransiaeants. Selon lui, la civilisation tout entière est fondée sur rechange, et c'est à la rendre toujours plus libre que les amis du progrès devraient s'appliquer. Il est l'ennemi de tout protectionnisme, même le plus modéré, comme aussi Ju bimétallisme, et chaud partisan du monométallismeor : il regarderait comme un désastre le retour à la libre frappe de l'argent, suspendue en France dès iSyS et réclamée par exemple par M. Ghabry (i). Bien plus, il va jusqu'à préconiser la mobilisation des terres (régime de l'acte Torrens); il voudrait abolir ainsi la distinction entre la propriété mobilière et l'immobilière, c'est-à-dire que toute propriété serait représentée par un ou plusieurs titres nominatifs ou même au porteur, que l'on pourrait acquérir, transmettre, endosser comme tous les autres papiers de crédit (p. yS, 288, 291). Et il se fait gloire d'avoir tenté comme ministre l'introduction en France de ce régime pestilentiel de propriété, qui achèverait d'arracher les individus et les familles au sol national pour les livrera la spéculation. « Toute institution, dit-il, qui a pour but d'empêcher la mobilisation de la propriété est une institution rétrograde (p. 288). » On ne peut méconnaître davantage les conditions morales et nationales de tout véritable progrès économique. Mais on ne s'étonne pas ensuite qu'il loue la Révolution d'avoir aboli purement et simplement les cor-

(i)A ce sujet, on lira avec intérêt la lettre, confidentielle d'abord, de M, A.-J. Wilson, directeur à^YInvestor^s Review : « Je lui demandai, dit M. Yves Guyot, de m'e'crire une lettre confidentielle, dans laquelle il me dirait très exactement quelle était la situation du bimétallisme en Angleterre. Il me répondit aussitôt par une lettre très détaillée : « La question est bien simple : nous sommes les plus grands créanciers du monde, et si nous adoptions actuellement la Irappe illimitée de l'argent, nous jetterions cinquante ou soixante pour cent de nos créances dans l'Océan. Nous n'avons pas la moindre tentation de faire cette opération, et jamais aucun homme d'Etat anglais n'osera essayer de la faire » (p. 106). — Cette lettre prouve bien, en effet, que les bimétallistes français se trompent quand ils espèrent amener le gouvernement anglais à leur sentiment; mais rien de plus.

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porations; qu'il s'oppose à toute réglementation du travail, même celui des femmes; qu'il soit l'adversaire des propriétés collectives et en particulier des biens communaux, etc. Certains abus lui ferment les yeux sur la justice des mesures les plus indispensables. Les cités commerciales de l'antiquité : Tyr, Carthagc, Athènes ont toute son admiration, alors qu'il se montre sévère pour les Romains. Ce qui a fait la vraie grandeur d'Athènes et la force incomparable de Rome lui échappe complètement. On a très bien montré (M. Lemire par exemple)que Rome l'avait emporté sur Carthage par son régime de propriété et l'attachement des familles au foyer et au sol national.

M. Yves Guyot repousse l'idée d'une économie nationale, alors cependant que l'économie doit être soumise à la politique et emprunter certains caractères aux mœurs, au temps, aux nécessités nationales. Assurément, par exemple, la législation économique qui peut convenir à l'Angleterre ne conviendrait pas à la F>ance.

Relevons aussi une grosse erreur de statistique, souvent commise par nos sociologues. Il n'évalue la propriété bâtie, en France, qu'à 43 milliards et demi (p. i65), alors qu'elle est au moins du double. Il constate lui-même que le revenu de la propriété bâtie en Angleterre, ou plutôt dans le Royaume-Uni, ^'^^i élevé en 1894 a 149.72(3.000 livres anglaises, ce qui représenterait, à cinq pour cent, un capital de 75 miliards de francs et, à trois et demi, un capital de plus de 100 milliards. Or, la propriété bâtie en France ne paraît pas devoir être inférieure.

Il nous plairait de signaler certaines réfutations justes, par exemple celle de la prétendue loi de Malthus. Mais il est rare que, même en combattant les erreurs socialistes ou autres, M. Yves Guyot ne tombe pas lui-même dans de graves exagérations. Si le progrès économique est tel qu'il le prétend, si les salaires se sont tant élevés, et si le machinisme ne fait guère que coopérer à cette élévation, comment se fait-il que la misère imméi^itée dont parle V Encjxliqiie sur la condition des ouvriers soit fréquente. Toujours, M. Yves Guyot refuse de recourir à la morale

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et à des considérations supérieures sans lesquelles les calculs de l'économie politique ne sont qu'une duperie perpétuelle, un instrumentnm regni au profit de la ploutocratie et de la banque cosmopolite.

(Constatons aussi quelques aveux dont malheureusement M. Yves Guyot ne tire pas les justes conséquences : En Ki^ypte, dit-il, « le sol est une véritable création du gouvernement» p. 59). Il devrait en conclure que la prospérité économique dépend souvent, et pour une part décisive, du gouvernement et des lois purement humaines. C'est la condamnation du « laissez faire ».

M. Yves G:\yot avoue aussi que l'évolution n'est pas fatale : il y a des régressions; il dit même que Thumanité est plus susceptible de régression que de progrès. Mais pourquoi cela, si ce n'est que l'homme est libre? Et puis comment se fait-il que l'humanité, malgré des décadences particulières, n'ait cessé de progresser en définitive, si ce n'est qu'elle a été maintenue et poussée dan<î la voie de la civilisation par des causes rfiorales, parmi lesquelles les causes religieuses tiennent le premier rang ? Assurément, ce n'est pas le seul désir de se satisfaire avec le moindre effort possible c\u\ tXYi\\c\uQ. le monde ancien et le monde moderne. C'est pourtant là que semble aboutir l'étrange philosophie sociale de M. Yves Guyot.

Nous touchons de nouveau ici au vice radical de cette économie politique sans morale et sans religion. Elle est sans premier principe et sans dernière fin, par conséquent sans idéal. Car il ne suffit pas de nous dire que l'homme évolue du communisme à l'individualisme et que le progrès est tout entier dans la facilité de l'échange. Cet individualisme à outrance et cette mobilisation extrême de toutes les valeurs aboutiront forcément au triomphe des plus habiles ou des moins scrupuleux et à l'écrasement des autres, c'est-à-dire à un malheur social. Et puis, qui vous assure que l'individualisme ne ramènera pas le communisme, et que l'humanité, telle que vous la rêvez, n'oscillera pas perpétuellement entre ces deux extrêmes, comme le fiévreux qui, tour à tour, grelotte de froid et suffoque

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de chaleur? Toute votre erreur vient de ce que vous faites de la richesse une fin absolue, alors qu'elle ne peut être qu'un moyen d'être vraiment heureux et par conse'quent de pratiquer la vertu; elle ne peut pas être à elle-même sa fin, car l'utile ne se confondra jamais avec l'honnête, ni le plaisir avec le devoir.

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