‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 26 sur 52 · CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE

Du 14 janvier iSgS^ faite aux Facultés catholiques de Lyon,

Sommaire. — La question de Thypnotisme depuis onze ans. — Il n'a point le caractère des découvertes scientifiques. — Deux opinions principales sur l'hypnotisme: les uns pensent qu'il y a un hypnotisme scientifique et bienfaisant ; les autres le nient. — Raisons de cette seconde opinion.

I. L'hypnotisme considéré dans ses phénomènes propres ou spécifiques, en particulier la suggestion, est intrinsèquement mauvais, sans raison excusante. — Trois faits de suggestion racontés d'après le P. Goconnier, auteur de V Hypnotisme franc. — La suggestion hypnotique et la servitude, le sommeil, l'ivresse. — Il n'est jamais permis d'aliéner ses facultés intimes.

IL Caractère suspect de la suggestion : le véritable possesseur de l'hypnotisé ne paraît pas être l'hypnotiste. — Raisons qui paraissent les plus décisives: l'hypnotisme s'identifie au fond, avec l'occultisme et le spiritisme; il ne se divise pas. — La continuité de l'hypnotisme apparaît dans l'histoire et dans la pratique. — Tous les phénomènes hypnotiques sont-ils préternaturels ? La question est mal posée ainsi. Les forces naturelles sont partout, mais les esprits peuvent s'en servir : il faut être attentif surtout aux circonstances morales, pour juger de leur intervention. A en juger par les circonstances, la suggestion hypnotique est au moins suspecte.

IIL Conséquences et applications de l'hypnotisme qui seraient légitimes

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LA SUGGESTION hVpNOTIQUE

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si l'hypnotisme était scientifique et bienfaisant, mais devant lesquelles reculent le bon sens et la conscience des parents et des maîtres. — L'ho méopathie morale, plus facile à justifier que la suggestion hypnotique Conclusion : S'abstenir de toute participation aux 'suggestions hypnotiques; si l'on doit y assister, employer tous les moyens préventifs indioués par l'Eglise. '

Mesdames, Messieurs.

Il y a onze ans, j'avais l'honneur ici même de traiter la question de l'hypnotisme, au moment où ses partisans le proclamaient déjà scientifique et fondaient sur lui les plus hautes espérances. Depuis lors, il n'a guère cessé d'occuper fortement l'attention publique, s'il faut en juger par le nombre incroyable de volumes, d'articles de journaux et de revues qui lui ont été consacrés. On en formerait une immense bibliothèque : théologiens, publicistes, philosophes, à la suite des médecins, des physiologistes, ont pris tour à tour la parole ou la plume.

Or il ne paraît pas encore que cet effort prolongé de la science et de la critique ait produit une théorie plausible de 'hypnotisme, encore moins déterminé une pratique uniforme, reconnue universellement comme bienfaisante et acceptée de tous les hommes voués par état au progrès ou au soulagement de l'humanité.

Et cependant nous vivons à une époque de découvertes étonnantes, qui, après nous avoir stupéfiés un instant, ne tardent pas à entrer dans les habitudes de notre vie, parce que la science et l'art les plient bien vite à notre usage. Ce qui était merveilleux hier devient aujourd'hui un phénomène vulgaire, que le premier praticien venu reproduit invariablement. Ainsi en est-il des rayons Rœntgen : à peine annoncés, ces rayons magiques ont amusé la curiosité et rendu mille services. Ainsi en est-il du téléphone, du phonographe, de la photographie instantanée, du cinématographe et de cent autres découvertes, qui nous appartiennent désormais, malgré le mystère qui confine à toutes nos connaissances. Nos inventeurs nous instruisent,

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après nous avoir émerveillés ; ils nous livrent leurs procédés, leur méthode, et se forment des disciples. Ainsi Pasteur, après avoir pénétré d'un regard de génie le monde des infiniment petits, et découvert lui-même le remède de la rage et de plusieurs autres maladies contagieuses, a laissé des héritiers de son savoir, qui ont continué ou appliqué ses découvertes. De là les pansements antiseptiques, qui ont doublé le pouvoir de la chirurgie. De là, le traitement de la diphtérie suivant la méthode pasteurienne : la sérothérapie date à peine de quelques années et compte désormais parmi les ressources précieuses de la thérapeutique.

Rien de tel pour l'hypnotisme. Depuis son apparition bruyante dans certaines cliniques célèbres, il y a déjà une quinzaine d'années, il n'est point parvenu encore à se faire reconnaître et classer comme une science ou un art déterminé. Le patronage et la longue pratique des savants qui l'ont cultivé, n'y ont pas suffi. Cette impuissance à se traduire en théorie et en règles pratiques uniformes, est encore plus inquiétante, si Ton songe que le nom seul de rhypnotisme est de date récente : son origine véritable remonte à celle du magnétisme et même de l'occultisme, dont il n'est point parvenu encore, quoi qu'on en dise, à se dégager suffisamment.

Aujourd'hui, en effet, comme il y a dix ans, les critiques sont partagés en deux camps principaux, car je néglige les opinions extrêmes ou secondaires.

Les premiers estiment qu'au-dessus de l'hypnotisme plus ou moins mystificateur et malfaisant des hypnotistes de théâtre et de salon, il y en a un autre, celui des cliniques, auquel sont attachés les noms des Charcot, des Bernheim, des Liébeault, etc. Autant le premier a été justement prohibé par des gouvernements et des municipalités, à la suite de graves et nombreux accidents, autant le second mériterait le respect et la reconnaissance publique. Les seconds estiment, au contraire, que l'hypnotisme des cliniques, dit/r<^;zc ou scientifique, nediff'ère pas essentiellement de l'autre, malgré de meilleures apparences, et doit être réprouvé. En effet — et je tente ici de résumer les

raisons les plus fortes — si l'on considère l'hypnotisme dans ses ciTcts propres ou spécifiques, qui sont les sua. gestions, en particulier les suggestions invincibles et à longue échéance, il est: 1° intrinsèquement mauvais et sans raison excusante. — 2° Sa cause vraie, loin d'etrc certainement naturelle, est équivoque et suspecte, à tout le moins, surtout si Ton considère que les phénomènes les plus simples de l'hypnotisme se relient insensiblement aux plus extraordinaires, qui sont certainement surhumains. — 3° Enfin, si l'hypnotisme était vraiment scientifique, il entraînerait avec lui non seulement des pratiques absurdes, mais encore la ruine des principes de la morale et de l'éducation. On peut ajouter qu'il ouvrirait la porte à toute sorte d'espérances chimériques et même superstitieuses. Je n'ai pas à dissimuler que telle est mon opinion, au risque de passer pour un théologien suranné, un philosophe du moyen âge ; et j'entre aussitôt dans le détail des raisons qui me paraissent l'établir.

Et d'abord l'hypnotisme considéré dans ses phénomènes propres ou spécifiques, paraît intrinsèquement mauvais. Ces phénomènes, en effet, se ramènent, de Taveu de tous, à la suggestion, en vertu de laquelle le sujet hypnotisé appartient corps et àme à l'opérateur, qui peut lui commander d'aller et de venir, disposer de ses facultés intimes, le livrer selon son gré à la douleur, au plaisir, à la tristesse, à la joie, produire en lui une sensibilité extrême, ou bien, au contraire, Tanesthésie et même la paralysie, limiter arbitrairement le champ de son attention, de son imagination, de sa mémoire, etc.

Il y a plus : l'hypnotiste peut suggérer à longue échéance, c'est-à-dire commander à son sujet d'accomplir telle ou telle action, huit jours après ou bien plus tard encore. Le sujet oubliera l'injonction à son réveil, mais, lorsque le

moment de l'accomplir sera venu, on le verra soudain comme ressaisi par l'idée de l'ordre qu'il aura reçu, et il l'exécutera alors de point en point, automatiquement.

Je sais bien que plusieurs estiment que l'hypnotisé n'obéit pas fatalement, mais seulement si la suggestion ne répugne pas trop à son caractère et à ses habitudes. Plusieurs estiment aussi que pour être endormi et recevoir une suggestion il faut y consentir.

Il est certain que le consentement facilite beaucoup l'opération ; mais il ne paraît point que le consentement soit toujours nécessaire. Quoi qu'il en soit, abstraction faite de certaines opinions particulières et laissant de côté maintenant tous les faits accidentels, toutes les expériences exceptionnelles, il est incontestable que, dans bien des cas, l'hypnotisé appartient complètement à l'opérateur, c'est-à-dire qu'il accomplit infailliblement ce qui lui répugne le plus, comme de voler, de tuer, de confesser publiquement ses fautes. Ceux qui se tiennent au courant des faits et gestes de l'hypnotisme n'y contrediront pas.

D'ailleurs voici deux faits assez instructifs en cette matière. Ils sont empruntés au Père Coconnier, qui en a été le témoin et qui professe cependant une opinion contraire à la nôtre. Nous ne saurions donc invoquer de meilleur témoignage.

« C'était encore à l'hôpital de Nancy, non dans une salle de malades, mais dans le cabinet du docteur Bernheim, où il avait voulu me présenter plusieurs sujets intéressants. Parmi eux se retrouvait notre alcoolique de tantôt. Etaient aussi présents plusieurs docteurs en médecine, et quelques internes.

« Après avoir endormi, à la file, sept ou huit hommes, et donné à chacun la suggestion qui lui convenait, il nous dit, en désignant le vieil ouvrier de faubourg : « Tenez, « celui-ci va sortir un instant dans le corridor : après « deux minutes il rentrera, et ne me verra plus, il ne « pourra plus me voir. » L'homme sort, et rentre presque aussitôt après. M. Bernheim se place droit en face de lui, et lui dit : « Eh! bien, vous me voyez, sans doute; je suis

« toujours ici. » Pas de réponse : les yeux du sujet sont fixes sur M. Bernheim, mais ce sont des yeux qui ne voient pas. Nous lui disons : « Mais, vous voyez bien M. Bernhemi, il « vous touche presque. — M. Bernheim! mais il' n'est pas « ici; je ne peux pas voir M. Bernheim. «Celui-ci le prenant par les épaules, îe secoue fortement, et lui crie dans « l'oreille : (c Vous voyez bien que j'y suis : je ne suis pas « si difficile à apercevoir : sûrement, vous me voyez. » Pas un mot : pas le moindre jeu de physionomie indiquant qu'il voit ou entend le docteur.

« A ce moment, M. Bernheim prend une grande épingle, et lui crible les deux mains de piqûres. Il se laisse faire, avec une impassibilité absolue, ne retirant pas les mains, ne marquant pas le moindre mouvement, ni une douleur, ni une impression quelconque. M. Bernheim n'existe vraiment pas pour lui. Voulant pousser la démonstration jusqu'au bout, le hardi operateur lui pique les lèvres, les joues, introduit Tépingle dans les narines, sous les ongles. Rien. Prenant alors la paupière de l'œil gauche entre le pouce et l'index, il la retourne : puis, sur la muqueuse oculaire ainsi mise à découvert, il appuie la pointe de l'épingle. Pas le plus petit frisson.

<i A ce moment, je vois perler le sang sur ses mains, aux endroits des piqûres; je lui dis : « Regardez donc « comme vos mains saignent. — C'est vrai, répond-il. « Hein, je n'ai pourtant pas déjà tant de sang à perdre. Je u ne sais pas d'où ça vient. — Mais c'est M. Bernheim qui vous a fait tout cela. » Il me regarda d'un air ébahi, ne comprenant pas ce que je voulais lui dire. »

Voici maintenant le second fait constaté par le même témoin :

« Un matin que M. Bernheim visitait ses malades de l'hôpital Saint-Charles, à Nancy, et qu'il semblait prendre plaisir à nous émerveiller par ses suggestions, dont plusieurs nous valaient de vrais petits coups de théâtre, je le vis porter son regard, scrutateur et troublant, sur un grand )eune homme d'une vingtaine d'années, qui jusque-là causait tranquillement au fond de la salle avec un groupe de

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convalescents comme lui. « Où étiez-vous hier? lui dit (( vivement le docteur. — Je suis sorti après le déjeuner. — (( Où etes-vous allé? — Chez ma mère, dans le fau- « bourg. — Qu'avez-vous fait en revenant? — Rien. — « Vous n'avez rien fait? — Non. — Et cette dispute? — (( Je n'ai pas eu de dispute. — Ah! hier, à deux heures, « vous ne vous êtes pas querellé?... là-bas... derrière (( l'hôtel de ville ?... Et un agent de police n'est pas venu... (( qui vous aurait emmené en prison lorsque ce religieux « (il me désignait) est intervenu et a plaidé en votre « faveur? (M. Bernheim me disait alors tout bas : Je « lui fournis ces détails pour lui permettre de bâtir plus a facilement l'histoire que je veux qu'il nous conte. ») — « Je vous assure. Monsieur, qu'il n'y a rien eu de tout « cela. Je suis revenu tranquillement de chez ma mère, « sans rien dire à personne... — Il ne se souvient plus, « dit alors aux assistants M. Bernheim, mais vous allez « voir, la mémoire lui reviendra tout à l'heure. Tenez, (( j'aperçois déjà qu'il se rappelle un peu... Mais oui^ « c'était à deux heures, derrière l'hôtel de ville. — Cela « me surprend... mais, je croyais n'avoir rien eu avec « personne... — Vous vous souvenez bien, maintenant... « l'agent de police... le religieux... Allons, racontez-nous « comment les choses se sont passées... Je veux tout « savoir... II va tout nous dire. — Eh bien! voilà, dit « alors le jeune homme, dont le regai\i avait pris une « expression de i^agiie étrange propre aux somnambules... « Je m'en revenais de chez ma mère... deux hommes pas- « sent près de moi... l'un qui me monte sur le pied... Et « comme j'ai perdu un orteil, cela me fait beaucoup souf- « frir, et je me fâche... je donne des coups... il vient deux (f agents, qui veulent m'emmener au poste, derrière l'hôtel « de ville... Ce monsieur (il me désigne) parle pour moi... « et ils me laissent tranquille... — C'est bien là ce qui est « arrivé? — Oui, Monsieur. — Vous mentez. — Non, « Monsieur. — C'est une histoire inventée. — Non, « Monsieur. — C'est moi qui vous ai fait accroire tout « cela. — Non, Monsieur, je suis bien sûr de ce que je

« dis. — Vousêtessûrquec'estarrivé? — Oui, Monsieur « j'en SUIS sûr. - Vous en jureriez? - Oui, Monsieur! « — Jurez... Il lève la main avec re'solution, et la tient « inde'finiment haut levée ».

« Après cela, continue le P. Coconnier, il ne nous reste plus évidemment qu'à dire : si l'hypnotisé n'est pas totalement asservi et subjugué par celui qui l'endort, c'est que sa liberté demeure encore et lutte ; sa volonté est le dernier refuge de son indépendance. Hélas! ce refuge olfre bien peu de sécurité et de garanties. Braid écrivait • « L'hypnotisé est sous mon bon plaisir, comme l'instrument de musique est sous la main de l'artiste qui lui « fait jouer tous les airs qu'il lui plaît (i). » C'est exact. L liypnottse arrive à n'avoir plus d'autre volonté que celle (■le l'e.xpcrimentateur. »

Le troisième fait que nous allons raconter est l'un des plus curieux et des plus célèbres dans les annales de l'hypnotisme : il s'agit d'une suggestion à longue échéance. Il va sans dire que ces hauts faits de l'hypnotisme requièrent des sujets particulièrement aptes et entraînés, si l'on nous permet cette expression. Nous citons encore Fauteur de / Hypnotisme franc.

MM. Bernh.im et Beaunis avaient dcjà donné des suireestions à so.xante..,-o,s, cent, cent soixante-douze jours de date, qui avaient parlaitenient réussi. .Mais le ,î octobre r8S5, à dix heures dix minutes du matin, M. Liégeois intime une suggestion à réaliser seulement le .2 octobre .886, à la même heure, c'est-à-dire après trois cent soixante-cnq jours. Le sujet sur lequel opérait M. Liégeois était un jeune homme, excellent somnambule, qui se trouvait à la clinique de M. I.iebeault. Voici du reste l'histoire authentique du phénomène, telleque ,e la trouve racontée dans le livre de M. Beaunis sur le ^somnambulisme provoqué (2).

Après avoir endormi le jeune Paul M..., l'expérimentateur lui dit : . Dans un an, à pareil jour, voici ce que vous aurez l'idée de faire. Vous viendrez chez M. Liébeault dans la matinée. Vous direz que vos yeux ont été si bien depuis un an que vous devez le remercier,

(i) Neurypnolocrie.

(2) P. 236 et suiv.

lui et M. Liégeois. Vous exprimerez votre gratitude à l'un et à l'autre et vous leur demanderez la permission de les embrasser, ce qu'ils vous accorderont volontiers. Cela fait, vous verrez entrer dans le cabinet du docteur un chien et un singe savants, l'un portant l'autre, ils se mettront à faire mille gambades et mille grimaces, et cela vous amusera beaucoup. Cinq minutes plus tard vous verrez arriver un bohémien suivi d'un ours apprivoisé. Cet homme sera heureux de retrouver son chien et son singe qu'il craignait d'avoir perdus; et pour amuser la société, il fera aussi danser son ours, un ours gris d'Amérique, de grande taille, mais très doux et qui ne vous fera pas peur. Quand il sera sur le point de partir, vous prierez M. Liégeois de vous donner dix centimes comme aumône au chien qui quêtera, et vous les lui remettrez voLis-méme. »

Comme on le voit, pour une suggestion à échéance aussi longue, celle-ci était passablement compliquée. Une lettre de M. Liébeault apprit aux journaux quel en avait été le résultat. — Il n'est pas besoin de dire qu'un secret absolu avait été gardé par l'expérimentateur, et que personne n'avait rien dit au somnambule qui pût lui faire soupçonner ce qu'on attendait de lui.

Le 12 octobre i8Sô, avant neuf heures, M. Liégeois était chez M. Liébeault. A neuf heures et demie, n'ayant rien vu venir, il croit l'expérience manquée et retourne chez lui.

Mais, à dix heures dix minutes, arrive le jeune Paul : il adresse à M. Liébeault les remerciements qui lui ont été suggérés un an auparavant et dont ridée, latente pendant 365 jours, vient de lui venir à l'heure prescrite : il s'est mieux souvenu de cette heure, lui qui n'y a jamais pensé, que M, Liégeois, qui l'a si longtemps attendue.

Ayant remercié ^\. Liébeault, il s'intorme de M. Liégeois : ne va-t-il pas venir?

Celui-ci, averti par exprès, arrivait. A sa vue, Paul se lève, il veut lui exprimer les mêmes sentiments de gratitude témoignés tout à l'heure au maître du logis. Puis l'hallucination jusque-là retardée par l'absence de son auteur se produit dans Tordre prescrit. Sont présents, outre les deux savants précités : MM. Sch..., ingénieur civil à Nancy; Deg..., ingénieur civil à Paris; Des..., chef de bataillon d'mfanterie de marine en retraite, et quinze à vingt autres personnes, tant malades que curieux.

L'halluciné voit entrer un singe et un chien savants. Ces animaux se livrent à leurs exercices ordinaires. Il s'en amuse beaucoup. Les exercices terminés, il voit le chien tenant une sébille dans la bouche s'avancer vers lui. Il emprunte dix centimes à M. Liégeois et ^"iit le geste de les donner à l'animal. Enfin, survient un bohémien qui emmène le singe et le chien. Quant à l'ours, il ne parut pas. Autre incorrection : Paul ne songea à embrasser personne. A part ces deux manquements, la suggestion s'est réalisée.

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L'expérience était terminée. Le jeune homme se plaignait d'un peu d'énervement. Pour le remettre en son assiette, M. Liégeois rendormit du sommeil somnambulique, et profita de la circonstance pour demander quelques éclaircissements sur ce qui venait de se passer :

« Pourquoi donc avez-vous vu tout à Thcure ce singe et ce chien.-

— Parce que vous m'en avez donné la suggestion le 12 octobre i885.

— Ne vous êies-vous pas trompé d'heure? Je croyais vous avoir indiqué neuf heures du matin. — Non, Monsieur, c'est vous qui faites erreur : vous m'avez endormi, non sur le banc oi:i je suis assis en ce moment, mais sur celui qui est en face; puis vous m'avez fait aller avec vous dans le jardin et m'avez dit de revenir dans un an à pareille heure; or, il ctait alors dix heures dix minutes, et je suis arrive juste à dix heures dix minutes. — Mais pourquoi n'avez-vous vu aucun ours et n'avez-vous embrassé ni M. Liébeault ni moi? — Parce que vous ne m'avez dit cela qu'une fois, tandis que le reste de la suggestion a été dit deux fois. »

Tous les assistants sont frappés de la netteté et de la précision de ces réponses, et M. Liégeois déclare que les souvenirs du sujet lui paraissent plus exacts que les siens/

^Réveillé après dix ou quinze minutes, Paul M... tout à fait calmé, n'a aucun souvenir, ni rien entendu de ce qu'il vient de dire pendant ce court sommeil, ni de ce que, en conséquence de la suggestion du 12 octobre i885, il a fait avant de s'endormir.

Il serait vraiment trop facile de multiplier les exemples et d'en citer de plus curieux encore, sinon de plus authentiques; mais nous devons nous borner aux faits nécessaires pour établir nos raisonnements. Rappelons seulement que leshypnotistes ne se sont pas bornes à des expériences de clinique (on pourra même trouver qu'ils en ont trop abusé), mais qu'ils ont appliqué la suggestion hypnotique à la guérison des maladies nerveuses et à la réforme morale de sujets vicieux. C est par exemple une jeune femme tourmentée par ridée de suicide, et qui est guérie radicalement grâce aux suggestions persévérantes de MM. Liébeault et Liégeois. Ce sont des alcooliques arrachés par le même procédé à leur funeste passion. Ce sont des jeunes gens victimes de vices précoces, rendus à la probité et aux bonnes moeurs. De là le chapitre déjà long, paraît-il, et toujours ouvert des bienfaits de l'hypnotisme, auquel s'oppose le chapitre bien plus long et non moins authentique

LA SUGGESTION HYPNOTIQUE f ^g

des méfaits, et, il faut bien le dire, des crimes. Il est vrai que les partisans de l'hypnotisme dit scientifique se déchargent de toutes les accusations sur les charlatans de la profession, et espèrent la justifier ainsi de toute immoralité.

Voyons donc ce qu'il faut penser de cette innocence, et considérons d'abord l'hypnotisme non pas dans ses effets

particuliers etsisouvent problématiques, mais en lui-même. Qu'importe, en effet, qu'on puisse se réjouir de certains résultats de l'hypnotisme, s'il est uiimoral absolument! Est-ce que les fruits du mensonge sont toujours amers? Il a pu sauver la vie, la fortune, la réputation. C'est à un men< songe que la Prusse doit sa grandeur. Au soir de la capitulation de Sedan, le mensonge de la dépêche d'Ems dut paraître bien doux à Bismark et à ses complices. Ce mensonge n'en sera pas moins odieux éternellement; et la parole du catéchisme reste vraie : « Il n'est pas permis de mentir même pour sauver la vie à quelqu'un. »

La première question qui se pose est donc celle-ci : La suggestion hypnotique offre-t-elle un caractère essentiel d'immoralité? L'affirmative nous paraît certaine, quand nous observons que, dans la suggestion, l'homme est livré corps et âme à la direction et à la domination d'autrui. Il y a, dans cette aliénation de la personne, un désordre absolu, plus grave que la servitude, plus grave que l'ivresse et moins excusable que le mensonge. Dans la servitude, en effet, même la plus tyrannique, l'esclave garde l'usage de ses facultés intimes; et dans la servitude mitigée, celle qu'a pu tolérer la loi de l'Evangile, l'esclave n'aliène que son travail et ne laisse pas d'être une personne maîtresse de ses actes et possédant les droits essentiels de l'humanité. Au heu que, dans la suggestion hypnotique, le sujet ne peut exercer aucun acte indépendant ni au dehors ni au dedans : sa mémoire n'est plus à lui, son imagination n'est plus à lui, ses désirs, ses volontés, tous ses sentiments sont à la discrétion d'autrui. Or cela paraît contraire à la dignité inviolable de l'homme et à la volonté absolue du Créateur qui, en nous tirant du néant, nous a remis aux mains de notre propre conseil : Reliquit illum in manu consilii sui

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{Eccli.xv, 14). Aucun homme ne doit être ainsi subordonne' à un autre quant à Tàme même, qui n'appartient qu'à Dieu et ne doit relever que de lui; et il ne saurait être permis à personne d'usurper cet empire sur une âme ou d'aliéner la sienne, en devenant, ne fut-ce que momentane'ment, la chose d'autrui.

On nous objecte que ce désordre n'est point si grave, puisque, dans le sommeil naturel, Thomme perd tout empire sur lui-même; le cerveau du rêveur, comme celui de l'hypnotisé, s'en va pour ainsi dire à la dérive. Je réponds que, dans le sommeil naturel, l'homme perd l'empire sur ses facultés sans les aliéner entre les mains de personne; il retombe alors sous les lois de la nature physique et pariant, si le sommeil est pris d'ailleurs dans des conditions raisonnables, sous les lois d'une Providence particulièrement miséricordieuse. On voit aussitôt la dilîérence. Tous les jours et à tout instant nous dépendons des lois physiques, du climat, des saisons, de ces mille événements que nous appelons des hasards ; nous dépendons surtout de notre tempérament, qui nous prédispose à une foule de maladies et assujettit de quelque manière toute notre activité. Nous ne laissons pas cependant d'être maîtres de nos actes; et personne ne se regarde comme tyrannisé. Il en irait tout autrement si, au lieu d'être à la merci des lois de la nature, on était à la merci d'un homme, même du meilleur des hommes. « Nécessité qui vient des choses nous soumet, a dit un penseur, nécessité qui vient des hommes nous révolte. » Faut-il ne voir là qu'un mouvement d'orgueil, qui n'est que trop dans la nature : Il faut y voir aussi un sentiment de justice et de légitime indépendance.

Je sais bien qu'on nous réplique que l'hypnotisé accepte souvent cette dépendance absolue et momentanée vis-à-vis de celui qui l'hypnotise, et que dès lors il ne subit aucune injustice. Mais il s'agit précisément de savoir si l'hypnotisé a le droit de se livrer de la sorte; et la différence que nous avons observée entre la suggestion hypnotique et le soinmeil naturel, montre bien qu'on ne peut conclure de la licéité de l'un à la licéité de l'autre.

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Nous pouvons opposer la même distinction à ceux qui pensent que la suggestion hypnotique peut bénéficier des mêmes excuses que l'ivresse. On sait que les moralistes permettent d'absorber une certaine quantité d'alcool pour résister à telles ou telles maladies, au risque de perdre par rivresse l'empire sur ses facultés. Pourquoi donc, en vue d'une guérison à obtenir ne pourrait-on pas de même subir la suggestion hypnotique? Je répondrai toujours quMly a unedilVérence essentielle entre perdre une chose et l'aliéner, ne plus s'appartenir et appartenir à autrui. De plus, on peut faire observer, dans le cas précité, que l'ivresse n'est qu'un ellct accessoire et nullement cherché d'une action bonne en elle-même; tandis que pour obtenir la guérison que laisse espérer un hypnotiste, il faut préalablement se livrer à lui, c'est-à-dire faire le mal d'abord pour obtenir un bien ensuite. Toutes les fautes, hélas ! et tous les crimes ont cette excuse.

Il me paraît donc qu'il y a un désordre sans excuse dans la suggestion hypnotique. Dieu a remis chacun de nous à son propre conseil, et nous devons garder absolument cette indépendance intime, de même que nous ne devons jamais entreprendre sur celle d'autrui. Alors même que nous sommes liés par état ou par des vœux proprement dits à certains devoirs, qui peuvent embrasser l'âme tout entière, nous gardons pleinement et même plus parfaitement encore cet empire sur nos facultés, et, à chaque instant, pour ainsi dire, nous donnons librement ce que nous avons voué ou promis ou ce que nous devons pour d'autres motifs. Dieu lui-même respecte infiniment cette liberté intime, et si parfois sa grâce fait éprouver une sainte violence, comme dans les extases des saints ou la conversion d'un saint Paul, ce sont là des exceptions. Or ce que Dieu ne fait pas, comment la créature aurait-elle le droit de le faire ou de le tenter ?

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