L ÉVOLUTION DES IDÉES GÉNÉRALES
Spencer : elle est vraiment sienne, fidèle cependant et forcément aux principes du positivisme, qui se de'finit toujours, au moins d'une manière négative, par la suppression de toute métaphysique. A ce point de vue, M. Ribot est aussi radical que n'importe quel auteur de son école. On trouvera néanmoins, dans telles et telles pages de ses œuvres, plus d'un aveu ou d'un détail qui accuse une tendance vers une philosophie meilleure.
Nous nous proposons d'étudier ici Tun de ses derniers ouvrages : VEr^olution des idées générales (iSqy), qui a fait l'objet de ses cours au Collège de France en i8q5. Le sujet est des plus importants, et Ton sent bien que l'auteur y plaide /?ro domo sua. S'il ne gagne pas son procès, c'en est fait du positivisme et aussi de l'évolutionnisme, ces deux frères qui ne se reconnurent pas d'abord, mais qui sont devenus inséparables. Il sera donc aussi utile qu'intéressant de suivre l'auteur dans cette suprême tentative de défense. En voici le plan. Dans une série de six chapitres, M. Ribot traite successivement : des formes inférieures de l'abstraction; — de la parole ; — des formes moyennes — et des formes supérieures de l'abstraction ; — puis de l'évolution des principaux concepts (nombre, espace, temps, cause, loi, espèce); — enlin il tire ses dernières conclusions.
Son but n'est pas de montrer, ainsi qu'on pourrait le croire à la simple inspection du titre, comment les idées générales se développent et s'éclaircissent avec le progrès de la science et de toutes les connaissances humaines; mais il prétend démontrer qu'il y a évolution et continuité depuis l'abstraction inférieure qu'il accorde aux animaux, jusqu'aux abstractions des hommes de génie. Il croit même saisir constamment sur le vif cette évolution, ce passage du concret à l'abstrait, du sensible à l'universel; en sorte que son livre est moins une thèse dogmatique qu'une description et un traité d'histoire naturelle : « Ceci, dit-il, est une étude de psychologie pure d'où l'on a rigoureusement éliminé tout ce qui se rapporte à la logique, à la théorie de la connaissance, à la philosophie première :
il ne s'agit que de genèse, d'embryologie, d'évolution (p. 2). »
d'après m. th. ribot
— On pourra néanmoins s'étonner qu'une étude consacrée aux idées générales ait été entreprise et poursuivie comme étrangère à la logique. Si la psychologie, en efl'et, nous permet d'expliquer l'origine des idées et de la décrire, ce n'est qu'autant que la logique nous fait connaître les idées elles-mêmes, leur nature, leurs espèces et leur valeur. Ce sont là des indications indispensables sur leur origine. La logique doit donc servir d'introductrice et de guide à la psychologie, qui, sans elle, manque des observations et des analyses sulîisantes.
LES FORMES INFÉRIEURES DE l'aBSTRACTION
M. Ribot étudie successivement les formes inférieures de l'abstraction chez les animaux^ les enfants, les sourdsmuets et dans les gestes analytiques. Dès le début, il est facile de voir qu'il entend l'abstraction autrement que les scolastiques, et que le volume tout entier portera sur de perpétuelles équivoques : « L'activité intellectuelle, dit-il, est toujours réductible à l'un de ces deux types : associer, réunir, unifier; ou dissocier, isoler, séparer » (p. 5). Ce serait vrai, s'il entendait par ces deux actes, la composition et la décomposition des idées intellectuelles; mais il n'a en vue que les images ou les idées sensibles : « En définitive, dit-il, elle (l'abstraction) est toujours une application particulière de l'attention » (p. 8). Comme s'il suffisait de considérer une chose sensible sans celles qui l'accompagnent naturellement pour abstraire et universaliser. Voici qui est plus clair encore : Vimage qu'il appelle générique, sorte d'image composite, résultant de plusieurs autres, dont elle serait comme la moyenne, est regardée comme une étape intermédiaire entre le percept et le récept, c'està-dire entre la sensation particulière et le concept abstrait. Aux plus bas degrés de l'abstraction, nous aurions seule-