‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 32 sur 52 · LEVOLUTION DES IDEES GENERALES · texte numérisé non relu

LEVOLUTION DES IDEES GENERALES

ment ces images génériques, et, aux plus hauts degrés, les mots. Notons que cette image générique ne mérite point, à proprement parler, le nom qu'on lui donne : c'est une image particulière, une moyenne ou une résultante. De pareilles expressions, contradictoires en elles-mêmes, devraient être bannies de la philosophie. Mais il n'y a plus de doute, dans toute la série de cette étude l'idée vraiment universelle sera perpétuellement méconnue : on expliquera son vêtement sensible, ce qui la prépare ou l'accompagne, les données particulières qu'elle synthétise et anime, mais on ne l'expliquera jamais elle-même. On la traitera comme les physiologistes matérialistes traitent Tâme, qu'ils assimilent à l'harmonie du corps, à l'équilibre et au fonctionnement de tous les organes.

L'abstraction che^ les animaux. — M. Ribot cherche donc les origines de l'abstraction chez les animaux; et, à vrai dire, étant donné ce qu'il entend par l'abstraction, il devrait accorder aux animaux une vie intellectuelle supérieure. Ne nous donnent-ils pas des exemples d'harmonie dans le travail, de discernement dans la conduite et d'unité dans toute la vie? Nous parlons surtout de certaines espèces : la fourmi, l'abeille, nombre d insectes et d'oiseaux. Que de merveilleuses connaissances professionnelles, désignées sous le nom assez mal choisi d'/;/5//;zc/ / L'instinct suppose Vestimative, cette faculté de connaissance sensible que les scolastiques n'ont pas refusée à l'animal, et par laquelle celui-ci connaît ses vrais rapports avec les choses et les autres espèces, ce qui lui est nuisible et ce qui lui est avantageux, ce qu'il peut craindre ou espérer en toutes circonstances dans ses conflits avec ses congénères ou avec les espèces rivales. Mais M. Ribot nous déclare qu'il ne veut pas s'occuper de l'instinct. A plus forte raison se défendrait-il de s'occuper de Vestimative. Ce serait pourtant le cas. Mais, s'il y consentait, comme il suppose d'autre part qu'il n'y a pasde diflerence essentielle entre la connaissance de l'animal et celle de l'homme, il serait obligé de conclure que l'animal l'emporte absolument sur l'homme dans bien des cas. Il ne cherche donc chez l'animal que des embryons

d'après m. th. ribot

OU des essais de raisonnement, dans lesquels Tanimal semble nous imiter de loin, et plus ou moins maladroitement. C'est, par exemple, l'éléphant qui se sert d'un roseau en guise de grattoir, pour se débarrasser de sangsues, ou d'un éventail de cinq pieds de long, fait d'une branche assez feuillée, pour chasser les mouches; c'est la pie ou le singe qui compte jusqu'à 5 ou 6; ce sont des insectes chasseurs qui comptent jusqu'à 5, lo, i5, 24 victimes nécessaires à leur progéniture; c'est le singe encore qui se serait rendu compte du levier, de la vis, de la pierre-marteau, etc.

— Mais encore une fois, les connaissances professionnelles, pour ainsi dire, que suppose l'instinct de chaque espèce, et dans lesquelles l'animal excelle, sont bien supérieures à tout ceci. Il faudrait donc se transporter sur le terrain de ranimai au lieu de l'amener sur le nôtre, où il ne fait que nous singer maladroitement; et peut-être qu'alors nos positivistes devraient conclure que nous lui sommes inférieurs. Cette conclusion absurde pourrait servir à les éclairer. Quant à nous, nous ne trouvons point l'abstraction et les idées universelles qui en sont le fruit dans les connaissances instinctives de l'animal, non plus que dans celles qu'il paraît acquérir à notre imitation. Cette abstraction et ces idées, au contraire, ne manquent point à l'homme le plus inculte, ni à l'enfant dès qu'il s'éveille à la vie intellectuelle.

Volontiers donc nous dirons, avec M. Ribot, que les animaux n'ont que la logique des images, qu'ils ne raisonnent qu'avec des images; mais qu'il ne soit plus question d'images génériques équivalant à des abstractions imparfaites ou confuses. Volontiers encore nous dirons avec lui et contre Stuart Mill, qu'il y a chez l'animal plus que de simples associations d'idées : il y a de vraies facultés de connaissance. Mais qu'il renonce à voir chez l'animal l'abstraction proprement dite et l'idée universelle; car, si elles y étaient, à quel degré de connaissance l'animal ne seraitil point parvenu? Si les instincts de l'animal étaient dirigés et éclairés par des idées universelles, et non pas seulement par des idées sensibles, concrètes, particulières, qui

212 l'évolution des IDÉES GÉNÉRALES

ne laissent aucune place au raisonnement, à la science, au libre arbitre et à la moralité, l'animal serait notre égal et souvent notre maître.

L'abstractio)! che\ Venfant, — De l'animal nous passons à Tenfant jui ne parle pas encore {infans). Celui-ci commence-t-il sa vie intellectuelle par les idées générales, comme le veut Leibniz, ou bien par les idées singulières, comme le veut Locke? M. Ribot estime que le problème est mal posé ainsi et il ne répond que par cette formule : l'intelligence va de V indéfini au défini^ c'est-à-dire du confus au distinct, du vague au précis. L'enfant commencerait par le vague, c'est-à-dire par les « images génériques », pour arriver plus tard à des idées purement abstraites.

— Mais cette analyse nous paraît bien incomplète et superficielle. Sans doute, rintelligLMice de l'enfant, comme toute intelligence en progrès, va de l'idée confuse à l'idée claire et distincte. Disons même que toute connaissance, soit sensible, soit intellectuelle, obéit à cette loi de développement; les sens et l'intelligence se ressemblent beaucoup sous ce rapport, comme saint Thomas en particulier l'avait fort bien observé. Mais il s'agit de savoir s'il n'y a pas de bonne heure, chez l'enfant, deux ordres d'idées et de connaissances parfaitement distinctes, quoique intimement associées et évoluant de concert : des idées sensibles et des idées intellectuelles, vraiment abstraites, les plus abstraites même, quoique confuses (comme celles d'être, d'unité, de vérité, de substance et de cause). Or, il paraît bien qu'il en est ainsi; car il est impossible de plier les faits observés à une autre interprétation. Que n'a-t-on pas dit de la facilité extrême avec laquelle l'enfant généralise? Il bégaie à peine et ses sens sont comme noyés encore dans le vague des premières sensations, que déjà on surprend chez lui la faculté d'abstraction en plein développement. Cela nous permet de satisfaire à ce que les opinions de Locke et de Leibniz renferment chacune de vrai : les sens de l'enfant s'ouvrentaux objets particuliers; mais son esprit s'éveille dans les idées générales. Aussi, dès lorigine de sa vie intellectuelle, qui paraît précoce et bien antérieure à Tàge de discrétion, Ten-

d'apres m. th. ribot

fant se montre fort supérieur à l'animal, alors que par la connaissance sensible il lui est très inférieur. Et ceci montre une fois de plus que la connaissance intellectuelle n'est pas une simple évolution de la connaissance sensible, puisqu'elle naît bien avant que celle-ci soit arrivée à la perfection.

L'abstraction chei les sourds-muets, — M. Ribot n'est pas plus juste envers les sourds-muets qu'envers les enfants. Il les juge désavantageusement au point de vue intellectuel. Il avoue cependant que tel sourd-muet de sept à neuf ans, se demandait déjà, avec une curiosité réfléchie, d'où venaient le ciel et la terre. On connaît plusieurs exemples de jeunes sourds-muets aveugles, initiés par un enseignement convenable, fait d'ingéniosité et de tendre charité, aux plus hautes vérités morales et religieuses. Comment expliquer ces résultats, si l'idée abstraite n'est qu'un fruit de la sensibilité? Ne faut-il pas voir au contraire, dans cet effort vainqueur d'une intelligence emprisonnée de toutes parts dans des sens amortis, la preuve de sa spiritualité? Et qu'importe que la vie sensible conditionne encore et provoque la vie intellectuelle, si elle ne peut la mesurer ni la produire?

L'abstraction dans les gestes analytiques. — Il faut entendre par les gestes analytiques cette mimique naturelle qui exprime la pensée, en peignant chacun des éléments ou chacune des idées particulières dont elle se compose. C'est le langage qu'on emploie avec les sourds-muets et auquel recourent les personnes qui n'entendent point une même langue. Il est compris sous toutes les latitudes et chez tous les peuples. Or, qui ne voit que ces gestes peuvent éveiller des idées très générales et très élevées, nous pouvons dire aussi très abstraites, même chez les sourds-muets qui n'ont jamais eu d'autre moyen de communication avec leurs semblables, et qui par conséquent ignorent complètement la parole prononcée ou écrite.

Telle n'est pas cependant l'opinion de M. Ribot. Avant l'apparition de la parole, il n'y aurait guère de possible, selon lui, que la logique des images. Signalons aussi une opinion curieuse et très favorable à une linguistique évolu-

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tionniste dans le genre de celle de .M. P.ul ^^^-f^^J-f^^l que les hommes auraient d'abord communique entre eux comme les sourds-muets, c'est-à-dire P«^ f ^J^^f;,^'^ ! parole ne s'était pas formée et n'avait pns de grands deve Lpements, les gestes se seraient perfecuonnes dayan tage et l'auraient presque remplacée-, ma.s la parole aurait pnJ le geste, palce qu'elle vaut mieux. Pour "ous qm ne pouvons penser que la parole ait jamais manque al homme nous n'admettons qu'une évolution f ^J'^"^':'' ^J" j' "f^'f ^ Au reste, il est vraisemblable que le geste intelligent et le Ûngag se sont développés de concert : ainsi l'action oratoire et l'éloquence. Mais soit le geste, soit la parole, p utoirc cil I . s^.ntiments supérieurs, bien

vent exprimer des idées et des seninuc i

que la parole en soit naturellement 1 expression la plus

parfaite.

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