Voir, sur ce point, l’art. Euclide
INTRODUCTION. ΠΧΠῚ le fondateur de l’école de Mégare faisait de l'Étre et du Bien une seule et même chose ? C'est ici, dans l'ontologie mégarique, un élément original. Sur tous les autres points, à savoir : l'unité, l'immobilité, l’immutabilité, cette ontologie paraît, sauf quelques arguments de détail, n’offrir qu'une imitation de l'Éléatisme. Il n’en est pas de même de ce nouvel élément ; car nous ne sachions pas que cette doctrine de l'identification de l'Étre et du Bien ait jamais été celle de Parménide, ou de Mélissus, ou de Zénon. Au caractère d'originalité vient se joindre dans cette doctrine un mérite supérieur, en ce sens que cette identification de l’Étre et du Bien est une des plus belles et des plus profondes conceptions dont puisse s’honorer la philosophie. Aussi, la voyons-nous adoptée et reproduite par nos grands métaphysiciens du xvu* siècle, Fénelon, Malebranche, Leibnitz'. Et, bien antérieurement à cette époque, vers la fin de la période grecque, nous la rencontrons imitée et renou-
1 Voir, au chap. Euclide, la justification de ce point.
velée par la philosophie d'Alexandrie, ct notamment par Plotin. « L'unité primitive, « dit Plotin ‘, est le principe de toutes cho- « ses ; elle est le Bien et la perfection abso- « lue; elle est l’Étre pur, sans aucun acci- « dent, dont on peut concevoir l’idée en « songeant qu'il se suffit constamment à « lui-même ; elle est exempte de tout besoin « et de toute dépendance ; elle est la pensée « elle-même en acte ; elle est le principe de « tout, la cause de tout ; elle est l'infiniment « grand; elle est le centre commun de toutes « choses ; elle est le Bien, elle est Dieu. » Est-il possible de méconnaître en ce passage l’imitation de cette doctrine d’Euclide qui, établissant une équation entre le Bien et l'Étre, transportait au Bien tout ce qui convient à l’Étre, et l’appelait des noms de φρόνησις, de θεός, et de νοῦς ἢ
L'ontologie, et surtout la dialectique, occupent le premier plan dans la philosophie mégarique. Une place secondaire fut . laissée dans cette philosophie à la morale,
! Ennéade, VI, 1. IX, 1, sq.
INTRODUCTION. LXV qui y eut pour principal organe Stilpon.
Dans l’origine de la philosophie grecque, la morale avait constitué l’un des éléments fondamentaux du Pythagorisme. Ultérieurement, elle avait occupé une place considérable dans les enseignements de Socrate, ainsi qu'en font foi les dialogues de Platon et surtout les Mémoires de Xénophon. Vers l'époque de la mort de Socrate, deux écoles avaient surgi, qui, bien que poursuivant des fins très-différentes l’une de l’autre, avaient toutes deux consacré spécialement.
leurs travaux à la morale : nous voulons parler du Cynisme et du Cyrénaisme. Un peu plus tard étaient venus le Platonisme et le Péripatétisme, dans les spéculations desquels la morale tenait un rang considérable.
Ce fut à cette époque qu'apparut Stilpon, qui se trouva ainsi le contemporain des divers représentants des doctrines morales péripatéticiennes, académiques, cyrénaïques et cyniques. Répudiant à la fois le rigorisme des disciples d’Antisthène et l'hédonisme des sectateurs d'Aristippe, écartant en même
temps le système moral de Platon, qui cone
sistait à voir le souverain bien dans la plus grande ressemblance possible de l’homme avec Dieu par la pratique de la sagesse, du courage, de la tempérance, de la justice, et le système d’Aristote, qui plaçait l'excellence morale dans le bonheur qui résulte pour l'âme de l'équilibre des passions, il institua une doctrine qui, tout en offrant quelque analogie avec celle d’Aristote, possédait cependant, en une certaine mesure, un caractère d'originalité. Stilpon fit consister le souverain bien dans l’impassibilité, animus impatiens, suivant l'expression deSénèque '; et lui-même sut joindre l'exemple au précepte, puisque, au rapport de Sénèque et de Diogène de Laërte, il ne se départit en rien de sa tranquillité, et répondit à Démétrius Poliorcète qu'il n’avait rien perdu, au moment où la prise et le saccagement de Mégare par les troupes du fils d’Antigone venait de lui ravir ses biens, sa femme, ses enfants. Doctrine factice, morale contre nature, que celle qui vient ainsi proposer à
1 Voir le chap. Stilpon.
INTRODUCTION. LXVII l’homme, à titre de souverain bien, une indifférence, que la perte non-seulement de la fortune, mais des plus douces affections, ne saurait émouvoir, et qui demeure inébranlable devant la ruine de la patrie! N'y a-t-il pas plus de forfanterie que de véritable fermeté dans une semblable disposition d'âme, et la morale de Stilpon n'était-elle pas empreinte de trop d'exagération pour être vraie? Ajoutons qu'il lui manquait d’ailleurs un caractère essentiel, en ce sens qu'elle ne contenait rien qui prescrivit l'action à titre de vertu individuelle et politique. Demeurer impassible, même sous le coup des plus affreuses calamités, c’est déjà une maxime qu'il est fort malaisé de faire passer de la spéculation dans la pratique, et à l’application de laquelle la nature humaine semble éternellement répugner. Mais enfin, supposé que ce pût être là un véritable précepte de morale, ce précepte embrasserait-il tout ce qui importe à la destinée de l’homme; et, pour l’accomplissement de cette destinée, suffirait-il qu'on demeurût inébranlable, pour nous servir de l'expression d’'Ho-
LXVILL INTRODUCTION.
race‘, au milieu de l’écroulement de Funi vers? Non, assurément. Ce n'est là qu'un rôle passif; et l’action est une des conditions essentielles imposées à l’accomplissement de la destinée humaine. Le dogme de la résignation est le côté négatif de la morale. Il existe un côté plus élevé, un élément vraiment positif, qui consiste dans le déploiement réfléchi et libre de nos pouvoirs actifs dans la triple sphère de la famille, de l’état, de la société. Socrate et Platon avaient compris cette vérité. Si Stilpon parut la méconnaître, peut-être faut-il en attribuer la faute aux malheurs des temps au milieu desquels il vécut. La Grèce, sa patrie, était entrée dans cette phase de décadence fatalement réservée à toute nation qui a exercé l'empire. Les successeurs d'Alexandre se disputaient non-seulement par la guerre, mais par la trahison, par l'empoisonnement, par le meurtre, la Macédoine etles provinces conquises. La ville de Mégare, où Stilpon était né, avait été successivement prise et
4 Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinæ.
INTRODUCTION. EXIX reprise par les soldats de Ptolémée et de Démétrius, saccagée, ruinée, réduiteen cendres. En detelles conjonctures, un précepte moral tel que celui qu'avait posé Stilpon, est une sorte de défi jeté au malheur; et l’on conçoit que l’homme de bien, devenu impuissant pour l'action, cherche alors à se réfugier systématiquement dans une sorte d'impassibilité, quela nature, plus puissante quela philosophie, condamnera le plus souvent à n'être qu'une vaine tentative, et que la conscience devra démentir. C’est ainsi que nous expliquerions l’avénement de la morale mégarique, et le crédit qu'elle rencontra plus tard dans plusieurs écoles philosophiques.
Tels furent, dans la triple sphère de la logique , de Fontologie, de la morale, les travaux de l’école de Mégare. Parmi ces travaux , la première place, tout à la fois pour le nombre et l'importance qui leur était accordée, appartint, dans. cette école, à cette partie de la logique qu’on appelle la dialectique. A défaut d’autres preuves de cette assertion, il nous suffirait d’invoquer le surnom de dalecticiens, διαλεκτικοί, qui est
LAX INTRODUCTION.
resté attaché à ces philosophes. Observons que la dialectique reçut des mains des Mégariques certains caractères qui ne sont pas essentiellement les siens, qu'on ne lui rencontre point, par exemple, dans les écrits d’Aristote, et qu’elle devint surtout la science des subtilités, de la dispute, de l'éristique. De la, cet autre surnom d'éristiques, ἐριστικοί, également imposé aux Mégariques ; et, en général, un surnom est le signe certain du véritable caractère d’une école. Par ce côté de ses travaux, le Mégarisme se constitua l’héritier des Sophistes.
ἢ accrédita et propagea en Grèce cette dialectique contentieuse des Hippias et des Euthydème, qui, assujettissant la pensée aux formes d’une discussion subtile, procède contre la véritable fin de la philosophie, à savoir le culte du vrai, et lui substitue l’art frivole et puéril de soutenir avec un égal avantage les thèses les plus diverses, les opinions les plus opposées. L'’avénement d’une telle philosophie est, chez une nation, l'indice de l'affaiblissement des convictions ; et, une fois opéré, il ne contribue
INTRODUCTION. LXXI pas médiocrement à leur entière ruine.
Héritier des Sophistes, quant à sa dialectique, le Mégarisme se rattache par d’autres points à l'Éléatisme. Les dogmes ontologiques de l’unité absolue, de l’immobilité, de limmutabilité, sont des emprunts faits aux doctrines de Parménide et de Zénon. Nous n’ignorons pas que, sous l'influence de l'esprit socratique, une révolution s'était accomplie dans la philosophie grecque. Mais, dans l’ordre scientifique pas plus que dans l'ordre politique, une révolution, quelque radicale qu'elle soit, n’a la puissance de briser immédiatement et d'un seul coup la chaîne des traditions. Or, les vieilles traditions philosophiques avaient, en une certaine mesure, survécu en Grèce au mouvement socratique ; et c'est ce qui explique ce lien d'intime parenté qu’on voit se former et subsister entre plusieurs d’entre les écoles qui précédèrent Socrate et plusieurs d'entre celles qui le suivirent. Platon et les Alexandrins, indépendamment de la part :
d'originalité qui leur revient, ne développèrent-ils pas les traditions pythagoriciennes?
Intermédiairement à la première Académie et au Néo-platonisme, Épicure ne renouvela-t-il pas, en leur conférant des proportions plus vastes que celles qu'elles avaient reçues de Leucippe et de Démocrite, les doctrines abdéritaines ? Eh bien ! dans cette transmission de systèmes légués par la philosophie des premiers âges aux sectes issues de Socrate, l’école de Mégare apparaît surtout comme l’héritière des traditions éléatiques ; et Cicéron, en ses Académiques‘, constate et affirme cette parenté en rattachant à l’Éléate Xénophane l'origine de l’école de Mégare : « Megaricorum fuit « nobilisdisciplina, cujus, utscriptum video, « princeps Xenophanes. Deinde eum secuti « Parmenides et Zeno. Itaque ab his Eleatici «<nominabantur. Post, Euclides, Socratis « discipulus, Megareus, a quo ïidem illi « Megarici dicti. » L’école de Mégare poursuivit donc, en ontologie, le rôle qui, antérieurement, sous Parménide, Mélissus et Zénon , avait été celui de l’école d’Élée.