‹ Mélanges philosophiquesChapitre 24 sur 88 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

INTRODUCTION. LV gène de Laërte, qui, en sa biographie de Platon, dit très-affirmativement, d’après Alcime en ses livres à Amyntas, que les travaux d’Épicharme furent d'un très-grand secours à Platon, et regarde comme autant d'emprunts faits au Pythagorisme par le chef de l’Académie, les opinions suivantes, à savoir , que « les choses sensibles ne « sont permanentes ni dans leur qualité ni « dans leur quantité, mais qu'elles varient « à chaque instant et s’écbulent, à peu près « comme une somme dont on retrancherait « quelque nombre ne serait plus la même « ni dans la qualité des chiffres, ni dans la « quantité totale; que, de plus, ce sont des « choses qui s’engendrent continuellement «et n'ont jamais de subsistance ; qu'au «contraire , les choses intelligibles sont « celles qui n'acquièrent et ne perdent «rien, et que telles sont les choses éter- « nelles, dont la nature est toujours semn- « blable et ne change jamais? »

Qu'est-ce à dire, sinon qu'Épicharme et les Pythagoriciens avaient enseigné que les choses sensibles ne possèdent que le deve-

nir (γένεσις), et que l'être (οὐσία) n’'appartient qu'aux chosés intelligibles ὃ Et n'estce pas là précisément la doctrine que, dans le passage du Sophiste dont il s’agit, Platon oppose au système de ceux qui affirmaient que cela seul est l'être, qui se laisse approcher et toucher? Cette conjecture diffère tout à la fois de celles de Socher, de Ritter, de Schleiermacher, et nous ne sachions pas qu’elle ait encore été avancée. Nous la proposons avec quélque confiance, appuyée qu'elle se trouve, non sur de vagues interprétations, mais sur un passage for-

mel d'un historien de la philosophie, qui

vivait à une époque où les véritables doctrines des philosophes antiques devaient être bien plus fidèlement connues qu'’aujourd'hui, grâce à des textes encore subsistants et à des traditions encore vivantes.

Résumons en quelques propositions fondamentales cette longue discussion sur la question de savoir si le Mégarisme admit ou non les εἴϑη..

En premier lieu, cette admission n'est établie ni par la tradition, ni par le témoi-

INTRODUCTION. LVII gnage des historiens de la philosophie, ni par aucun texte. ΝΣ

En second lieu, la seule mention qui soit faite des εἴδη dans leur rapport avec la philosophie mégarique se trouve chez Diogène de Laërte, en sa biographie de Stilpon, et cet historien dit positivement que Stilpon rejeta les εἴδη. Or, lors même qu'on penserait avec M. Deycks que la théorie de Stilpon était dirigée, non contre les εἴδη du Platonisme, mais contre les représentations générales des objets sensibles, il ne suivrait pas de là que Stilpon et les autres Mégariques aient admis les εἴδη au sens où les prenait Platon; et tout ce qu'on en pourrait conclure raisonnablement , c'est que ce passage de Diogène de Laërte n'offre rien de décisif pour la question dont 1} s'agit.

En troisième lieu, l’allusion contenue dans le passage du Sophiste relatif à ces philosophes qui s’attachent à prouver que ce sont les espèces intelligibles et incorporelles qui constituent le véritable étre, ne porte ni sur le Platonisme lui-même ainsi que l’estimait Socher,; ni sur l’Héraclitéisme,

LVL INTRODUCTION.

ainsi que d’abord avait opiné Ritter, ni sur le Mégarisme, ainsi que l’a pensé Schleiermacher, et, avec lui, plusieurs savants très-distingués en Allemagne et en France. La doctrine des εἴδη appartient originairement aux Pythagoriciens ; et c'est le Pythagorisme que, dans le passage dont il s'agit, Platon oppose à ces philosophes (loniens et Abdéritains) qui, rabaissant, comme il le dit, jusqu'a la terre toutes les choses du ciel et du monde invisible, et n'embrassant de leurs mains grossières que les pierres et les arbres, affirmaient que cela seul est l’étre, qui se laisse approcher et toucher.

Indépendamment du problème de lunité, de l’immobilité et de l’immutabilité de l'étre, l'ontologie mégarique entreprit encore de discuter la question du possible, περὶ δυνάτων. |

De même que par le rejet des εἴδη, le Mégarisme différa essentiellement du Platonisme, de même il se distingua formellement du Péripatétisme et du Stoicisme par l'identification du possible et du réel.

La puissance (δύναμις) diffère de l'acte (ἐνεργεία), disait le Péripatétisme avec son fondateur Aristote‘. — Il y a du possible dans ce qui n'est pas arrivé et même dans ce qui ne doit jamais arriver, disait le Stoicisme avec Chrysippe, l’un de ses princi- ΔῸΣ OTgAN6S, « κᾷἄν μὴ μέλλῃ γενήσεσθαι, δυνατόν ἐστι.» Je Mégarisme, au contraire, affirme qu'il n'y a de possible que ce qui est ou sera réel. Cette thèse est hardiment soutenue par Diodore Cronus ὅ, ainsi que le confirment les témoignages réunis d'Alexandre d’Aphrodisée et de Cicéron. Et qu'on ne croie pas que nous imposions ici au Mégarisme tout entier une doctrine qui aurait été exclusivement celle d’un d'entre ses derniers représentants. La doctrine de l'identification du possible avec le réel préexistait, chez les Mégariques, à Diodore; et la preuve, c'est qu'elle est attribuée à ces phi-

1 Ce point trouvera prochainement sa confirmation et son développement.

3 Plutarcb. Repugn. stoic. — Voir aussi, sur ce même point, un passage de Cicéron, de Fato, VI : « Tu, Ghry- « sippe, et quæ non sint futura posse fieri dicis. »

* Voir le chapitre qui concerne ce philosophe.

Lx INTRODUCTION.

losophes par Aristote, qui devança Diodore d'environ un demi-siècle‘. « Il en est, dit « Aristote, qui prétendent, les philosophes « de Mégare, par exemple, qu'il n’y a de « puissance que là où il y a acte (ὅταν ἐνεργῇ « μόνον δύνασθαι); et que la où il n’y a pas acte, « il n'y a pas puissance (ὅταν δὲ μὴ ἐνεργῇ où δύ- « νασθαι), qu'ainsi celui qui ne construit « point n’a pas le pouvoir de construire « (τὸν μὴ οἰκοδομοῦντα où δύνασθαι οἰκοδομεῖν ), MAIS « que celui qui construit ἃ ce pouvoir au « moment où il construit (ἀλλὰ τὸν oixodopoüvræ « ὅταν οἰκοδομῇ), et de même pour tout le « reste (ὁμοίως δὲ καὶ ἐπὶ τῶν ἄλλων). » Et, après cet exposé, Aristote entreprend de combattre la doctrine qui entreprend cette identification du possible et du réel. « Il n’est pas « difficile, ajoute-t-il, de voir les conséquen- « ces absurdes de ce principe. Évidemment « alors, on ne sera pas constructeur si l’on «re construit pas; car le propre du con- « structeur, c’est d’avoir le pouvoir de con- « struire. De même pour les autres arts. ἢ

4 Aristote mourut en 3292, et Diodore vers 296.

« est impossible de posséder un art sans « l'avoir appris, sans qu'on nous l'ait trans- « mis, et de ne plus le posséder ensuite sans «l'avoir perdu... Or, si l'on cesse d'agir, «on ne possèdera plus l'art; et pourtant « on se remettra immédiatement à bâtir; « comment donc aura-t-on recouvré l’art ὃ « 1] en sera de même pour les objets inani- « més, le froid, le chaud, le doux; et, en un « mot, tous les objets sensibles ne seront «rien indépendamment de l'être sentant.

« On tombe alors dans le système de Pro- « tagoras. Ajoutons qu'aucun être n'aura « même la faculté de sentir, s’il ne sent « réellement, s’il n’a la sensation en acte. Si « donc nous appelons aveugle l'être qui ne « voit point, quand il est dans sa nature de « voir, et à l'époque où il est dans sa nature « de voir, les mêmes êtres seront aveugles «ou sourds plusieurs fois par jour. Bien « plus, comme ce dont il n'y a pas puis- « sance est impossible, il sera impossible « que ce qui n’est pas produit actuellement « soit jamais produit. Prétendre que ce qui

«est dans l'impossibilité d'être existe ou

« existera, ce serait dire une absurdité, « comme l'indique le mot impossible. Un « pareil système supprime le mouvement et « la production. L’être qui est debout sera « toujours debout; l'être qui est assis sera « éternellement assis. Il ne pourra pas se « lever s'il est assis; car ce qui n'a pas le « pouvoir de se lever est dans l'impossibi- « lité de se lever. Si l’on ne peut pas ad- « mettre ces conséquences, il est évident « que la puissance et l’acte sont deux choses « différentes : or, ce système identifie la « puissance et l'acte. Ce qu'on essaie de « supprimer ainsi, c'est une chose de la plus « haute importance ἧ. » |

Il nous reste un dernier élément à 81gnaler dans l'ontologie mégarique : c'est l'identification opérée par Euclide entre l'Étre et le Bien. « Euclide (dit Diogène de « Laërte) refusait l'existence à toutes choses « opposées au bien, et les faisait équivaloir « au non-être. » Que suit-il de là, sinon que

1 Métaph., ΙΧ, 8.

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