CHAPITRE VI
EUBULIDE.
La biographie d’Eubulide est condamnée à demeurer fort incomplète et fort obscure. Diogène de Laërte dit que ce philosophe était né à Milet, et le mentionne parmi ceux qui succédérent à Euclide'. Comme l’on sait, du reste, par le témoignage du même Diogène et par celui d’Aristoclès dans Eusèbe, qu’il fut ennemi d’Aristote, et que, plus d’une fois, cette inimitié se traduisit en attaques contre le prince du péripatétisme, on peut, sans grande chance d'erreur, rapporter la naissance et la mort d’Eubulide aux mêmes époques, ou peu s’en faut, que la naissance et la mort d’Aristote, c’est-à-dire, l’une à la première année ou environ, de la xcix° olympiade , l’autre à la troisième année de la cxiv* (384-322 av. J.-C.). Si donc Eubulide suivit les lecons d’Euclide, ce ne put être que dans les dernières années de l’enseignement
de ce philosophe; et il parait probable qu'a-
1 L. IL. Τῆς δὲ Εὐχλείδου διαδοχῆς ἐστὶ καὶ Εὐδουλίδης Μειλήσιος.
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près la mort d'Euclide 1] eut pour maitre Ichthyas, qui, au rapport de Suidas', succéda au fondateur dans la direction de l’école, τὴν oyoλὴν ἔσχε-
Les causes de l’inimitié d’Eubulide contre Aristote sont demeurées inconnues. Peut-être avait-elle sa première source dans cette opposition de tendances philosophiques qui régnait entre le chef de la dialectique éristique et le logicien qui avait écrit les Ænalytiques et le Traite contre les sophismes. Au reste, quelle qu’ait pu être la cause, le fait en lui-même est mdubitable. Nous le trouvons d'abord attesté par Diogène de Laërte*. Le même témoignage est rendu encore, dans Eusèbe, par le péripatéticien Aristoclès, qui attribue à Eubulideun livreécrit contre Aristote, dans lequel le chef du Lycée est accusé, entre autres choses, d’avoir altéré les livres de Platon, son maître, et de n'avoir pas assisté à ses derniers moments’. Enfin, un témoignage tout à
1 V, Edxhsiônc.
? Εὐθδουλίδης xai πρὸς ἀριστοτέλην διεφέρετο, xai πολλὰ αὐτὸν διαδέδληχε (1. IT).
(Præparat. evang., XV, 1.)
fait semblable se rencontre dans Athénée, qui parle d'un certain Céphisodore et d'Eubulide comme ayant publié des écrits contre Aristote. Parmi les auditeurs d'Eubulide, paraît s'être trouvé l’orateur Démosthène. Ce fait, bien que passé sous silence par Plutarque, est attesté par Suidas dans son article relatif a ce même orateur : « Διηχροάσατο dE καὶ Εὐδουλίδου τοῦ διαλεχτικοῦ, καὶ Πλάτωνος,» eL aussi par Diogène de Laërte : « Εῴκει « αὐτοῦ καὶ Δημοσθένης ἀκηκοέναι, » et enfin par A pulée, qui dit, dans l’Apologie, en parlant de Démosthène : « Ita ille saummus orator, cum «a Plaitone facundiam hausisset, ab Eubulide « dialectico argumentationem edidicisset..… » Il ne nous reste rien des écrits qu’Aristoclès reproche à Eubulide d’avoir publiés contre Aristote. Il ne nous reste rien, non plus, d’un livre qu’Eubulide avait publié sur Diogène de Sinope, el dans lequel, au rapport de Diogène de Laërte en sa biographie du philosophe cynique, il accusait ce dernier d’avoir été chassé de Sinope avec son père, pour avoir altéré la mounaie. Du drame qu'il avait écrit sous le titre de Κωμασταί (les Débauchés), nous ne possédons plus que deux vers conservés par Athénée”. Mais les his-
ἡ Κηφισόδορος οὐδὲ Εὐθδουλίδης, συγγράμματα ἐκδόντες" χατὰ τοῦ ἀνδρός. ( Deipnosophist., VIII, 13.) ? Voici, dans le Deipnosophist., X, 10, la note d’Athé-
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toriens de la philosophie nous ont conservé, sous une forme plus ou moins complète, les arguments éristiques dont Eubulide, à titre d’exercices éristiques, proposait la discussion et la solution à ses disciples ; et c’est ici le côté capital de cette monographie.
Ces arguments étaient au nombre de sept; et Diogène, en sa biographie d'Euclide, en donne ainsi l'énumération : « Εὐδουλίδης ὃς καὶ πολλοὺς ἐν διαλεκτικῇ λόγους ἠρώτησε, τόν τε ψευδόμενον, καὶ τὸν διαλανθάνοντα, καὶ Ἡλέχτραν, καὶ ἐγκεκαλυμμένον, καὶ σωρείτην, καὶ κεράτινον, καὶ φαλαχρόν. » Nous aurons ultérieurement à examiner si plusieurs de ces arguments ne rentrent pas les uns dansles autres. Mais, d’abord, envisageons-les chacun en luimême et successivement.
Un premier argument est intitulé le menteur, ψευδόμενος. « Quelqu'un ment, et en méme temps il avoue qu’il ment. Dans cette situation, mentil ou ne ment-il pas? D'une part il ment, puisqu'il pose une assertion qu’il sait être fausse;
née relative aux deux vers d’Eubulide, dont suit la citation :
Τῇ δὲ ἑορτῇ τῶν χόων ἔθος ἐστὶν ἀθήνησι πέμψεσθαι δῶρά τε χαὶ τοὺς μισθοὺς τοῖς σοφισταῖς, οἵπερ χαὶ αὑτοὶ συνεχάλουν ἐπὶ ξενίᾳ τοὺς γνωρίμους, ὥς φησιν Ἑὐδουλίδης ὃ διαλεχτιχὸς ἐν δράpare Κωμασταῖς οὕτως"
d’autre part, il ne ment pas, en avouant qu'il ment. Donc il ment et ne ment pas à la fois. » Le texte grec de cet argument n'a pas été conservé. Cicéron en ses {cadémiques' le posesousla forme suivante : « Si te mentiri dicis, idque verum « dicis, mentiris, an verum dicis? » Et il ajoute cette réflexion : « Hæc scilicet inexplicabilia esse « dicitis. » Hésychius de Milet rapporte qu'un certain Philétas de Cos mourut des efforts qu'il fit pour résoudre cet argument*.
Un second argument a pour titre le voilé, ἐγκεκαλυμμένος. Voici sous quelle forme cet argument nous ἃ été transmis: « Connaissez-vous « votre père? — Oui, assurément. — Mais quoi ? « si, amenänt en votre présence un homme « voilé, je vous demandais si vous le connaissez, « que répondriez-vous ? — Que je ne le connais « pas. — Eh bien ! cet homme est votre père ; de « telle: sorte que si vous ne le connaissez pas, « vous ne connaissez pas votre père ἢ. »