‹ Mélanges philosophiquesChapitre 38 sur 88 · II · texte numérisé non relu

II

? De là ce dystique, dans Athénée, IX, 14 :

Ξεῖνε, Φιλητᾶς εἰμί. Λόγος ὁ ψευδόμενος ue Ὥλεσε, καὲ νυκτῶν φροντίδες ἑσπέριαι.

Lucien (ἐπ vitarum auctione}, dans son dialogue entre Chrysippe et Agorastès, nous a transmis le texte grec de cet argument : Χρύσιππος" Τὸν δ᾽ αὖ ἐγχεκαλύμμενον καὶ πάνν θαυμαστὸν ἀχούσῃ λόγον " ἀπόχριναι γάρ μοί’ τὸν πατέρα οἴσθα τὸν ἑαυτοῦ: — ἀγοράστης' Ναί. — Χρ. τί οὖν"; ἥν σοι παρα-

EUBULIDE. h9

Un troisième argument est intitulé Électre, sous cette forme: « Électre, cette fille d'Apga- « memnon, connaissait et en même temps ne « connaissait pas. Car, en présence d’Oreste en- « core inconnu, elle sait qu'Oreste est son frère, « mais elle ignore que celui quiest la est Oreste’.» C'est sous cette forme que cet argument nous a été transmis par Lucien * : Ἠλέκτραν μὲν ἐκείνην, τὴν πάνυ Ἀγαμέμνονος à τὰ αὐτὰ οἶδέ re ἅμα, καὶ οὐκ οἶδε. Παρεστῶτος γὰρ αὐτῇ τοῦ ὀρέστου ἔτι ἀγνῶτος, οἶδε μὲν Ορέστην ὅτι ἀδελφὸς αὐτῆς. ὅτι δὲ οὗτος Ὀρέστης ἀγνοεῖ.

Un quatrièmeargument ἃ pour titre le Caché, Διαλανθάνων. La formule de cet argument n’est pas arrivée jusqu'a nous. Il est permis de penser que cette formule offrait l’analogue de celle de ᾿᾿ ἐγκεκαλύμμενος, si toutefois elle n’était pas absolument la même, constituant ainsi, sous une dualité de noms, un seul et même raisonnement.

Un cinquième argument est intitulé le as, Σωρείτης ὃ : « Si deux n’est pas un faible nombre,

στήσας τινὰ ἐγχεχαλύμμενον, ἔρωμαι, τοῦτον οἶσθα ; Τί φήσεις ; — Ây. Δηλαδή, ἀγνοεῖν. — Xp. ᾿Αλλὰ μὴν αὐτὸς οὗτος ἦν πατὴρ ὃ σός" date εἰ τοιοῦτον ἀγνοεῖς, δῆλος εἰ τὸν πατέρα τὸν σὸν ἀγνοεῖν.

* Allusion à l’une des scènes de la tragédie de Sophocle qui a pour titre Electre,

? In vitarum auctione.

3 Le nom de cet argument, Σωρείτης, dérive de Σωρός, amas, monceau. Qu'on se figure, par exemple, un tas de

50 EUBULIDE.

« il en est de même de trois, de quatre, de cinq, « et ainsi jusqu'à dix. Mais si deux est un faible « nombre, dix aussi sera un faible nombre. Οὐχὶ « τὰ μὲν δύο ὀλίγα ἐστίν, οὐχὶ δὲ καὶ τὰ τρία, οὐχὶ δὲ « καὶ τέσσαρα, καὶ οὕτω μέχρι τῶν δέκα" τὰ δὲ δύο

blé qui se construise grain par grain, et l’on comprendra le nom de acervalem (acervus) que lui donne Cicéron (Acad., II, 29 ; chid., IT, 16; et De divinat., 11, 4) : « Cum « aliquid minutatim et gradatim additur aut demitur, sori- « tas hoc vocant, quia acervum efficiunt uno addito grano. « Vitiosum sane et captiosum genus. » Et Sénèque ( De benef., V, 19): « Sorites 1116 inexplebilis cui difficile est « modum imponere, quia paulatim surripit et non desinit « serpere. » — Nous trouvons encore dans Horace (Épit. 1.9 du liv. IF) uu exemple d’un semblable argument :

« Si meliora dies, ut vina, poemata reddit,

« Scire velim pretium chartis quoties arroget annus, « Scriptor abhinc aunos centum qui decidit, inter

« Perfectos veteresque referre debet, an inter

« Viles atque noves ὃ Excludat jurgia finis ;

« Est vetus atque probus ceutum qui perficit annos. « Quid ? Qui deperiit minor uno mense vel anno

« Inter quos referendus est ? Veteresne poetas,

« An quos et præsens et postera respicit ætas ?

« Iste quidem veteres inter ponetur honestè,

« Qui vel mense brevi, vel toto est junior anuo.

« Utor permisso, caudæque pilos ut equinæ

« Paulatim vello, et demo unum, demo etiaum unum,

« Dum cadat elusus ratione ruentis acervi

« Qui redit ad fastos, et virtutem æstimat annis,

« Miraturque nihil nisi quod Libitina sacravit, »

* Nous reproduisons ici une note de Ménage sur le texte de Diogène de Laërte à l’occasion d’Eubulide : « Sic « Ulpianus, in lege ccxxvir de verborum significatione : « natura cavillationis quam Græci σωρείτην appellaverunt, « hæc est, ut ab ea ab evidenter veris per brevissimas mu-

EUBULIDE. 51

Le sixième argument est le Cornu, Keparivos*. Nous rencontrons daus la biographie de Chrysippe par Diogène de Laërte”, la forme sous la-

« tationes disputatio ad ea quæ evidenter falsa sint perdu- « calur. Ejus exemplum tale profert Cujacius : « Tres « oves, pauciorcsne sunt sanc quam ut gregem faciant ? Sic sane. — Quid vero, an et quatuor? Ita. — An quinque? Ita. — Sed si addidero unam, an tum erit grex ? « Minime. —- Sed si alteram ? Ne nune quidem. — Si rur- « sus alteram ? Etiam non erit grex. — Et si alteram de- « mum? Etiam grex nondum erit. — Et ad extremum « igitur alia addita ut sint decem, nondum erit grex..…..» « De ea argumentatione meminit Lucianus in Zapithis, et in dialogo mortuorum primo, et in symposio philosophorum, et in dialogo Galli; et Seneca, Epist. L, et Quintilia- « nus, |. I, ς. 10.»

1 Et non xspatimç, comme le portent généralement les éditions de Diogène de Laërte, et ce qui n’offre aucun sens.

3? Nous citerons ici le passage tout entier de Diogène sur Chrysippe. On y retrouvera, avec le xspativos d'Eubulide, plusieurs autres arguments critiques, qui, sans appartenir également à ce mégarique, avaient cours dans les écoles. “ Ce philosophe dont nous parlons avait coutume de se « servir de ces sortes de raisonnements : Celui qui communique les mystères à des gens qui ne sont pas initiés est un impie; or, celui qui préside aux mystères les « communique à des personues non initiées ; donc, celui « qui préside aux mystères est un impie, — Ce qui n’est « pas dans la ville n’est pas dans la maison; or, il n’y a « point de puits dans la ville ; done il n’y en a pas dans la « maison. — S'il y a quelque part une tête, vous ne l'avez « point ; or, il y a quelque part une tête que vous n’avez “ point; donc vous n’avez point de tête. — Si quelque

52 EUBULIDE.

quelle Eubulide avait posé cet argument : « Ce « que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; or, « vous n'avez pas perdu de cornes ; donc vous « avez des cornes. Εἴ τι οὐκ ἀπέβαλες, τοῦτο ἔχεις" « κέρατα δὲ οὐκ ἀπέδαλες " κέρατα ἄρα ἔχεις᾽..» Et Diogène de Laërte dit formellement que cet argument, sous sa forme présente, était attribué à Eubulide, Εὐδουλίδου τοῦτό φασιν.

Le septième argument, intitulé le Chauve,

« homme est à Mégare, il n’est point à Athènes ; or, quel- « que homme est à Mégare ; donc il n’y a point d’homme « à Athènes. — Si vous dites quelque chose, cela vous passe « par la bouche; or, vous parlez d’un chariot; donc un «a chariot vous passe par la bouche. — Ce que vous n'avez « pas perdu vous avez; or, vous n’avez pas perdu des « cornes ; donc vous avez des cornes. » On attribue ce dernier argument à Eubulide.

1 C’est ce même argument que reproduit Aulu-Gelle dans le passage suivant (1. XVI,c. 2) : « Si ita ego istorum ali- « quem rogem : Quicquid non perdidisti , habeasne, an non « habeas ? Postulo ut aias aut neges. Utcunque breviter re- « sponderit capietur. Si non habere se negaverit quod non « perdidit, colligitur oculos eum non habere quos non per- « didit. Sin vero habere se dixerit , colligitur eum habere « cornua quæ non perdidit. Rectius igitur cautiusque 118 « respondebitur : Quidquid habui, id habeo si id non per- « didi. » L’argument intitulé χεράτινος était devenu d’un très-fréquent usage dans l’éristique. Diogène de Laërte, en sa Vie de Diogène de Sinope, raconte qu’un dialecticien ayant conclu qu’il avait des cornes, le philosophe cynique porta la main à son front, et répondit : C’est pourtant ce dont je ne m’apercois pas.

EUBULIDE. 53 Φαλακρός, n'est pas arrivé jusqu'à nous sous sa forme propre. Ménage en ses commentäires sur Diogène de Laërte, a pensé qu’il devait consister en quelque chose d’aralogue à ceci : « L'homme « qui n’a pas de cheveux est chauve; or, celui « dont on vient de raser la tête n’a pas de che- « veux ; donc l’homme dont ou a rasé la tête est « chauve. Qui non habet pilos in capite calvus « est; rasus non habet pilos in capite; ergo rasus « calvus est. » Au lieu d'accepter cette conjecture de Ménage, nous serions bien plutôt tenté de penser que le φαλακρός n’avait pas de formule qui lui fût propre, et que sa formule se confondait avec celle du Σωρείτης, que nous avons donnée plus haut. En effet, ce qui est vrai d’un grain de blé en plus ou en moins pour constituer ou non un tas (σωρείτης), peut également s’appliquer à un cheveu en plus ou en moins pour constituer une tête chauve.

Tels sont les arguments éristiques attribués à Eubulide'. Bien que désignés sous sept noms

1 Indépendamment de ces arguments et de ceux qui se trouvent mentionnés dans une note antérieure, et que Diogène cite comine étant familiers à Ghrysippe, il y avait encore dans la dialectique grecque un certain nombre d’arguments éristiques, tels que, par exemple, ceux qu’on désignait par les noms suivants : Οὔτις, Θερίζων, Κροχόδειλος, Κυριεύων, ἀχὥλλευς. Leurs auteurs sont inconnus; on sait seulement que le dernier était de Zénon.

δή ÉCOLE ΡῈ MÉGARE.

différents, ils peuvent pourtant en réalité se ramener à quatre. En eflet, d’une part, le διαλανθάνων, 1᾿ ἐγκεκαλυμμένος et 1᾿ Ἠλέκτρα, malgré la di versité de la forme et de la dénomination, sont, au fond, un seul et même argument ; et, d'autre part, il en est de même du σωρείτης et du φαλακρός. Restent, pour compléter le nombre de quatre, le ψευδόμενος et le xepérivos. Eubulide fut, dans l’école de Mépare, le fondateur de cette dialectique éristique qui, préparée déjà en une certaine mesure par l’école d’Élée et par les s0phistes, devait se développer sous Diodore et Alexinus, et offrir ainsi le déplorable spectacle de l'intelligence humaine s’attaquant à des subtilités bieu plutôt faites pour fausser le jugement que pour l'exercer.

Eubulide, au rapport de Diogène de Laërte, eut, entre autres disciples ‘, Alexinus d'Élis, Euphante d'Olynthe, et Apollonius Cronus*, dont il sera traité dans des chapitres spéciaux.

1 Μιταξὺ δὲ ἄλλων ὄντων τῆς Εὐδουλίδον διαδοχῆς Αλεξῖνος ἐγένετο, Ἠλεῖος ἀνήρ.... Εὐδουλίδου δὲ χαὶ Εὔφαντως γέγονεν ὁ ὀλύνθιος.... Εἰσὲ δὲ xai ἄλλοι, ἐν οἷς χαὶ ἀπολλώνιος ὃ Κρόνος. (Diog. L., in Euclid.)

% Et non Apollodore Cronus, comme quelques-uns l’ont appelé. — Apollonius Cronus (χρόνος, vieillard d’humeur chagrine) était de Cyrène. Au rapport de Strabon (XVII, δὲ L fut le maître de Diodore.

Page 1