‹ Mélanges philosophiquesChapitre 46 sur 88 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3 Jbid.

STILPON. 79 dont les fondateurs, Pyrrhon et Timon, avaient été disciples, l’un‘ de Bryson, fils de Stilpon, l’autre * de Stilpon lui-même. L’apathie et l’ataraxie, chez Pyrrhon et les sceptiques, aussi bien que chez Stilpon, constituent le bien suprême, summuin bonum visum est animus impatiens*. 1] faut donc que les doctrines morales de l’école de Mégare aient obtenu en Grèce un puissant crédit, puisque nous les retrouvons, du moins en ce qui constitue leurs éléments fondamentaux, dans deux écoles qui ont joui en Grèce et dans l’empire romain d’une longue durée et d’une remarquable célébrité, le stoicisme depuis Zénon de Cittium jusqu'a Marc- Aurèle, et le scepticisme depuis Pyrrhon et Timon jusqu’à Sextus.

Il nous reste, dans la philosophie de Stilpon, un dernier élément à signaler et à décrire : la dialectique. Appréciée dans les faibles débris d’après lesquels il est possible aujourd’hui de la juger, elle nous paraît reposer sur la négation dela vérité des propositionsnonidentiques. Ainsi, par exemple, d’après les préceptes de cette dialectique, un jugement tel que celui-ci : L'homme

1 Voir dans nos Études philosophiques, τ. IT, notre Mémoire sur Pyrrhon.

2 V. Diog. L., 1. EX, in Timon.

δ Voir, ci-dessus, ce texte de Sénèque.

est bon, est illégitime; et tout ce qu'il est permis d'affirmer, c’est le même du même, c’est-à-dire ici, dans l'exemple apporté, que l’homme est l'homme et que le bon est le bon. Cette prétention de Stilpon à répudier comme illégitime tout jugement nou identique nous est attestée par Plutarque', qui dit que lépicurien Colotès reproche à Stilpon d'avoir avancé que l’un ne peut être affirmé de l'autre, ἕτερον ἑτέρου μὴ καθηγορεῖσθαι, ce qui revient à anéantir toute espèce de vie, car, dit-il, comment vivre s’il n’est pas permis de dire l’homme est bon, mais seulement l’homme est l’homme, le bon est le bon° ? Voici, du reste, ajoute Plutarque, la pensée de Stilpon : « Lorsque nous disons d’un cheval qu'il court, « il prétend que l’attribut n’est pas identique au « sujet; que, de même que nous ne nous servons « pas du même mot pour dire homme et pour « dire bon, de même cheval diffère de courir ; « que, dans la langue, il y a deux mots différents « pour désigner ces deux choses; qu’ainsi, c’est « une erreur que d'affirmer l’une de l’autre. Car, « si étre bon est la même chose que étre homme,

1 Adv. Colot.

3 ....Tpayebiav ἐπάγει τῷ Στίλπωνι, καὶ τὸν βίον ἀναιρεῖ-σθαί φησιν ὑπ᾽ αὐτοῦ, λέγοντος ἕτερον ἑτέρου μὴ χαταγορεῖσθαι " πῶς γὰρ βιωσόμεθα μὴ λέγοντες ἄνθρωπον ἀγαθόν, ἀλλὰ ἄνθρωπον ἄνθρωπον, καὶ χωρὶς ἀγαθὸν ἀγαθόν; (Tbid.)

« et courir la même chose que étre cheval, com- « ment ensuite affirmer le born du pain et des « remèdes ? comment affirmer le courir du lon « et du chien ? Il est donc illégitime de dire que «a l’homme est bon et que le cheval court*. » Plutarque, en mentionnant cette opinion de Stilpon, incline à penser qu'elle n’a rien de sérieux chez ce philosophe, χρώμενος γέλωτι᾽, et qu'elle n'avait d'autre but que de réfuter les subtilités des sophistes, πρὸς τοὺς σοφιστὰς προὔδαλε *. On peut se ranger à cet avis. Toutefois, il faudra bien reconnaître en même temps, que Stilpon répondait aux sophistes par un sophisme. Que prétendaient ici les sophistes? Apparemment, que toutes choses se confondent, attendu que les mêmes qualités leur sont attribuées ; qu'ainsi, par exemple, puisqu'on dit du lion qu'il court;

κατηγοροῦμεν, οὔ φησι ταὐτὸν εἶναι τῷ περὶ οὗ χατηγορεῖται τὸ χατηγορούμενον, ἀλλ᾽ ἕτερον μὲν ἀνθρώπῳ τοῦ τί ἦν εἶναι τὸν λό-γον, ἕτερον δὲ τῷ ἀγαθῳ. Καὶ πάλιν τὸ ἵππον εἶναι τοῦ τρέχοντα εἶναι διαφέρειν * ἑκατέρου γὰρ ἀπαιτούμενοι τὸν λόγον où τὸν αὖτὸν ἀποδίδομεν ὑπὲρ ἀμφοῖν. θεν ἀμαρτάνειν τοὺς ἕτερον ἑτέρον χατηγοροῦντας. Εἶ μὲν γὰρ ταῦτόν ἔστι τῷ ἀνθρώπῳ τὸ ἀγαθὸν καὶ ἵππῳ τὸ τρέχειν, πῶς χαὲ σιτίου xai φαρμάχου τὸ ἀγαθόν, χαί, νὴ Δία, πάλιν λέοντος χαὶ χυνὸς τὸ τρέχειν, χατηγοροῦμεν ; εἰ δ᾽ ἕτερον, οὐκ ὀρθῶς ἄνθρωπον ἀγαθὸν χαὶ ἵππον τρέχειν Xéyoμεν, » (Plutarch., 4dv. Colot.)

? Ibid.

3 Ibid,

82 ÊCOLE DE MÉGARE.

du cheval, qu'il court; du chien, qu'il court; le chien, le cheval, le lion sont un seul et même être. De telles arguties, on le sait, constituaient le fond de la dialectique des sophistes. Mais n'était-ce point se faire sophiste avec eux que de répondre, comme le faisait Stilpon, que, étre cheval et courir n'étant pas une même chose, non plus que étre homme et étre bon, on ne pouvait légitimement dire que l’homme est bon, et que le cheval court? Et nous aussi, nous sommes tentés de croire avec Plutarque que l'argument de Stilpon n’a rien de sérieux. Nous allons plus loin encore; car nous pensons que la plupart des prétendues théories du mégarisme n’ont en elles-mêmes et dans la pensée de leurs auteurs d'autre valeur qu’une valeur purement dialectique; en d’autres termes, que ce sont là autant d’ingénieux artifices de cette éristique subtile et contentieuse à laquelle s’exerçaient ces philosophes, sans d'autre but, le plus souvent, que de montrer que la dialectique peut tout établir et tout détruire. Mais alors, quel autre nom donner à ces philosophes que celui de sophistes ?

Il paraît, du reste, que les subtilités dialectiques sur lesquelles Stilpon se fondait pour nier, avec ou sans conviction, la légitimité de tout jugement non identique, ne lui appartenaient point en propre, mais pouvaient être revendi-

STILPON. 83 quées par l'école de Mégare en général. C’est, du moins, ce qui nous semble devoir être induit du passage suivant de Simplicius : « Cette igno- « rance a conduit les philosophes appelés méga- « riques à adopter pour vraie cette proposition, « que les choses dont les noms sont autres sont « également autres entre elles, et que les choses « qui sont autres entre elles sont séparées les unes « des autres; par où ces philosophes semblaient « établir que chaque chose est différente d’elle- « même, et que, par exemple, puisqu'il y a un « terme pour dire que Socrate est musicien, et « un autre pour dire que Socrate est blanc, So- « crate se trouve ainsi différent de lui-même. » Deux choses sont à remarquer dans ce passage de Simplicius. Nous rencontrons d’abord cette opinion, déjà mentionnée par Plutarque, savoir, que « les choses dont les noms sont autres, sont « également autres entre élles, et que les choses « qui sont autres entre elles sont séparées les « unes des autres. ὅτι ὧν oi λόγοι ἕτεροι ταῦτα ἕτερά

1 Διὰ δὲ τὴν περὶ ταῦτα ἄγνοιαν xai οἱ Μεγαριχοὶ χληθέντες φιλόσοφοι λαθόντες ὡς ἐναργῇ πρότασιν, ὅτι ὧν οἱ λόγοι ἕτεροι ταῦτα ἕτερά ἐστι, καὶ ὅτι τὰ ἕτερα χεχώρισται ἀλλήλων, ἐδόχουν δεικνύναι αὐτὸν αὐτοῦ κεχωρισμένον ἕκαστον" ἐπεὶ γὰρ ἄλλος μὲν λόγος Σωχράτους μουσιχοῦ, ἄλλος δὲ Σωχράτους λευχοῦ, εἴη ἄν χαὶ Σωχράτης αὐτὸς αὐτοῦ χεχωρισμένος. (Ad Aristolt. phys., fol. 26.)

« ἐστι, καὶ ὅτι τὰ ἕτερα κεχώρισται ἀλλήλων. » Seulement, cette doctrine, attribuée par Plutarque à Stilpon, l’est par Simplicins aux mégariques en général. En second lieu, nous trouvons, à titre de conclusion des prémisses posées dans ce même passage, cette opinion, que « chaque chose « est différente d'elle-même, αὐτὸν αὐτοῦ xeyw- « ρισμένον ἔκαστον. » Mais il faut bien observer que cette conclusion appartient peut-être moins aux mégariques eux-mêmes qu'a Simplicius, qui se charge de la déduire de ce principe posé par les | mégariques, que « les choses qui sont autres « entre elles sont séparées les unes des autres, ( ὅτι τὰ ἕτερα κεχώρισται ἀλλήλων. » Et ce qui confirmerait notre assertion, c'est la forme même dans laquelle est conçue l’assertion de Simplicius. Il ne dit plus, comme au commencement du texte cité: « Οἱ Μεγαρικοὶ λαθόντες ὡς ἐναργῆ « πρότασιν, » il se sert du mot ἐδοκοῦν, ils semblaient, donnant ainsi à entendre que ce qui va suivre est une interprétation ou une conclusion qu'il est possible de tirer de leur doctrine, plutôt que leur doctrine elle-même. Quant à la première partie du texte cité de Simplicius, elle est on ne peut plus affirmative en ce qui concerne l'opinion qu'elle attribue, non pas seulement à Stilpon, mais, en général, à l’école à laquelle il appartient. Peut-être méme serait-il permis

-STILPON. 85 de croire que cette opinion datait des premiers mépariques et d'Euclide, fondateur de la secte, ou même de philosophes ou de sophistes antérieurs à Éuclide, sans que pourtant il füt possible de déterminer avec précision quels ils étaient. C'est du moins ce qui semble résulter d'un passage du Sophiste, dans lequel Platou, sans désigner nommément ni Euclide, ni aucun mégarique, ni même leur école, fait allusion à certains philosophes « quise plaisent à ne pas vouloir « dire que l’homme est bon, mais seulement que « le bon est le bon, et que l’homme est l’homme. « Kai δή πον χαίρουσιν οὐκ ἐῶντες ἀγαθὸν λέγειν ἀν-- « θρωπον, ἀλλὰ τὸ μὲν ἀγαθὸν ἀγαθόν, τὸν δὲ. ἄνθρωπον « ἄνθρωπον. » Évidemment, Platon n’a pu vouloir faire ici allusion à Stilpon. Il faut nécessairement qu’il ait voulu parler de philosophes contemporains ou antérieurs à lui-même, et, malgré l'absence de toute désignation spéciale, il y ἃ apparence que c'est des premiers mégariques et d’Euclide qu’il a voulu parler. La népation de la légitimité des jugements non identiques remonte donc plus haut que Stilpon, et ce philosophe dut la trouver tout établie dans la dialectique de son école.

ΠῚ a été établi déjà que Stilpon fut un des maitres de Zénon le Stoïcien. Aussi, n’est-ce pas seulement les principes de la morale des mégariens

que nous rencontrons dans les doctrines de Zénon et de ses successeurs, mais encore le caractère général de leur dialectique. Lorsqu'on lit dans Diogène de Laërte' les argaments qu’il attribue à Zénon et à Chrysippe, on se croit encore dans l’école de Mépare, et il vous semble encore entendre Eubulide et Alexinus. Stilpon et Zénon, celui-ci à titre de disciple, celui-là à titre de maître, forment donc le lien qui unit le Portique au mégarisme. L'école stoïcienne doit

a l’école de Mégare plusieurs d’entre les principes fondamentaux de sa morale ; elle lui doit de plus le caractère éristique de sa dialectique.

Stilpon, par la durée considérable de sa vie, appartient aux deux époques du mégarisme, à

# Voici un passage de la biographie de Chrysippe par cet historien : « Le philosophe dont nous parlons avait eoutume de se servir de ces sortes de raisonnements : Celui qui communique les mystères à des gens qui ne sont pas initiés est un impie ; or, celui qui préside aux mystères les communique à des personnes non initiées ; donc celui qui préside aux mystères est un impie. — Si quelqu’un est à Mégare, il n’est point à Athènes ; or, l’homme est à Mégare ; donc il n’y ἃ point d’homme à Athènes. — Si vons dites quelque chose, cela vous passe par la bouche ; or, vous parlez d’un chariot; donc un chariot vous passe par la bouche.— Ce que vous n’avez pas jeté, vous l’avez ; or, vous n'avez pas jeté des cornes ; donc vous avez des cornes. — D’autres attribuent ce dernier argument à Eu-

bulide,

STILPON- 87 savoir, à l'époque de fondation de cette école, et à l’époque de développement. Disciple, d’abord, d’'Euclide lui-même, puis de ses premiers successeurs, parmi lesquels Thrasymaque, 1] se trouva, plus tard, contemporain des disciples d’'Eubulide et d’Apollonius Cronus. Maître de Zénon, il assista au déclin de l’école de Mégare, dont il avait connu le fondateur, et à laquelle lui-même appartenait, et 1] put en même temps voir naître l’école du Portique, à laquelle le mégarisme léguait plus d’une de ses doctrines.

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