ÉCOLE DE ΜΕΘΑΒΕ
ἐννέα, dont voici les titres : Moschus, Aristippe ou Callias, Ptolémée, Chærécrate, Métroclés, Anazimène, Épigène, le dialogue qu’il adressa a sa fille, enfin Aristote : « Αὐτοῦ διάλογοι ἐννέα’ Μόσχος, Ἀρίστιππος ἢ Καλλιας, Πτολεμαῖος . Χαιρε-κράτης, Μωητροκλῆς, ἀναξιμένης, Ἐπιγένης, πρὸς τὴν ἑαυτοῦ θυγατέρα, Ἀριστοτέλης. » Le biographe fait observer qu’ils étaient rédigés en un style dépourvu de chaleur, ψύχροι᾽, ce qui ferait penser que Stilpon n’apportait pas dans ses écrits le remarquable talent qu’il déployait dans ses enseignements.
Ces dialogues, qui contenaient les doctrines de Stilpon, ne sont point venus jusqu'a nous. Aussi, pour la restitution, très-imparfaite sans doute, mais la seule possible aujourd’hui, de la philosophie du successeur d’Ichthyas et d'Euclide dans la direction de l’école de Mépare, sommes-nous réduit à quelques passages de Diogène de Laërte, de Plutarque, d’Eusèbe, de Sénèque. Encore, la plupart d’entre ces passages manquent-ils détendue et de clarté, et n'offrentils entre eux aucune relation suffisante pour qu’il devienne possible de saisir d’une main ferme et
conforme au récit de Diogène de Eaërte, qui eite les titres de neuf dialogues, ἐννέα.
! Diog. L.,1. IT, êr Stipon.
2 Ibid.
STILPON. 69 sûre le lien logique qui, vraisemblablement, devait unir ces diverses parties d’un même tout et en faire un ensemble harmonique.
Les documents qui nous ont été légués par l’antiquité philosophique, nous autorisent à ranger Stilpon au nombre de ces philosophes qui admettaient, avec l'unité absolue, l’absolue immobilité et l’absolue immutabilité. Tel avait été le système des éléates. Tel fut ultérieurement celui des mégariques qui, sur la plupart des points, continuërent si fidèlement la tâche de l'éléatisme, que Cicéron‘ assigne aux deux écoles un fondateur commun, Xénophane, et semble ainsi les identifier l’une à l’autre, en les rattachant à une même origine, Tel fut notamment, dans le mégarisme, le système de Stilpon. Maintenant, comment Stilpon avait-il été conduit à cette adoption de l’absolue unité, et, comme conséquences, de l’absolue immobilité et immutabilité? Par le même principe que les autres mégariques ; par le même principe encore que leurs prédécesseurs les éléates, à savoir, par le rejet du criterium des sens, et par l’admission de la raison à titre de criterium unique. Il est impossible de séparer une conséquence de son prin-
* Megaricorum fuit nobilis disciplina, cujus, ut scri-
ptum video, princeps Xenophanes.... ( 4cad. IT, 42).
cipe; et si Stilpon s'accordait avec les éléates pour admettre l'unité, l’immobilité et l’immutabilité absolues, c’est qu'il s'accordait également avec eux dans l'adoption de cette règle logique dout Diogène de Laërte nous donne la formule, qu’il rapporte à Parménide : « Κριτήριον δὲ τὸν λόγον eine, τάς τε αἰσθήσεις μὴ ἀκριβεῖς ὑπάρ-χειν᾽. » À priori, cette assertion serait suflisamment probable. Elle devient certaine par le témoignage d’Aristoclès dans Eusèbe. « Il est des « philosophes (dit Aristoclès) qui opinent qu'il « faut répudier le témoignage des sens et l'ap- « parence, et n'avoir foi qu'en la raison. Telle « fut la doctrine, d'abord de Xénophane et de « Parménide, plus tard de Stilpon et des mépa- « riques. D'où il suit que ces philosophes adop- « tèrent l’unité de l’être, la diversité du non-être, « et l’impossibilité pour quoi que ee soit de nai- «tre, de périr, de se mouvoir”. » Ce texte d’Aristoclès offre le double avantage, d'une part, de révéler l’adoption par Stilpon de la doctrine de l’unité, de l’immobilité et de l’immutabilité absolues, d'autre part, de signaler le principe logique qui, chez ce philosophe, comme chez les
i Diog. L., 1. IX, 2 Parmenid.
3 Præparat. cvang., 1. XIV, c. 17. Voir, à l'introduction, le texte grec de ce passage.
autres mégariques, et antérieurement chez les éléates, avait présidé à cette adoption.
Indépendamment de ce triple élément : absolue unité, absolue immobilité, absolue immutabilité, nous avons un autre caractère encore à signaler dans l’ontologie de Stilpon, et ce caractère, attesté par un passage de Diogène de Laërte, consiste dans le rejet des universaux, εἴδη, et, corollairement , dans l'admission d’un exclusif nominalisme. « Stilpon (dit Diogène de Laërte) « supprimait les universaux ; il prétendait que « lorsqu'on dit de l’homme qu'il est, on u’af- « firme véritablement aucune réalité, attendu « qu’on ne parle ni de tel homme, ni de tel autre, « car pourquoi celui-ci plutôt que celui-là‘? » Cette répudiation des universaux (τὰ εἴδη) était un emprunt fait par Stilpon à la philosophie d’un de ses maîtres, Diogène de Sinope. Le biographe des philosophes de l’antiquité, Diogène de Laërte, rapporte qu’un jour que Platon discourait sur les universaur, τὰ εἴδη, et prenait pour exemple la table et le vase, considérés non plus dans tel ou tel objet individuel, mais abstraitement, Diogène de Sinope objecta : « Je vois
1 ἐν τοῖς ἐριστέχοις ἀνήρει χαὶ τὰ εἴδη, καὶ ἔλεγε τὸν λέγοντα ἄνθρωπον εἶναι, μηδένα " οὔτε γὰρ τόνδε λέγειν οὔτε τόνδε" τί γὰρ μᾶλλον τόνδε à τόνδε; (Diog. L., I. IE, ἐπ S'iilp.)
« bien ce que c'est que telle table ou tel vase; « mais quant à l'essence de la table en général, « ou du vase en général, je ne les vois nulle- « ment. ‘»
La répudiation des universaux entrainait avec elle la négation de toute valeur objective atla chée à celles d’entre nos connaissances qui ne sont point des notions individuelles ; et de là uu nominalisme bien antérieur à celui d'Occam et de Roscelin, et dont Stilpon paraît avoir été, dès les âges anciens, l’un des fondateurs. En effet, si, pour reproduire ici l’exemple apporté par Platon et Diogène de Sinope, il n’existe que telle ou telle table particulière et déterminée, et qu'au fond il n’y ait point une essence comnune (τραπεζότης). c'est-à-dire un caractère géuéral, grâce à la présence duquel cet objet , et ce second, et ce troisième, et cet autre eneore, seront des tables, à l’idée générale de table qui ést en mon esprit ne répondra au dehors aucun
tDiog. L.,1. V1, 5x Diog. Sinop. « Πλάτωνος περὶ εἰδέων δια- Asyopévou , καὶ ὀνομάζοντος τραπηζότητα χαὶ χυαθότητα, ἐγώ, εἶπεν, ὦ Πλάτων, τραπέζαν μὲν καὶ χύαθον ὁρῶ, τραπηζότητα δὲ χαὶ χναθότητα οὐδάμως. » La réplique de Platon est pleine de sens et d’esprit : « Tu parles à merveille, Diogène. En « effet, Lu as des yeux qui sont ce qu’il faut pour voir une «. table et un vase; mais tu n’as point ce qu’il faut pour « voir la table et le vase en général, à savoir, l’entende- « ment. »
modèle, aucun type, aucune réalité, et le signe par lequel, dans le langage, j'énonce une semblable idée, c’est-à-dire, ici, le mot fable, ne sera plus qu'un simple souffle de la voix, flatus vocis, comme parlait Roscelin au onzième siècle, un nom ne s'appliquant véritablement à aucune chose, zomen sine re, et voilà le nominalisine. Si, au contraire, en tels et tels objets proposés à mes regards, j’aperçois certaines propriétés communes , en vertu desquelles ces objets puissent se réunir en un même genre, par exemple le genre table, alors non-seulement j'ai en moi l’idée générale de table, mais encore à celte idée, phénomène tout subjectif, répond au dehors un objectif réel , une véritable chose, res, et nous rencontrons ici le réalisme. Telle est la différence fondamentale qui sépare ces deux grands systèmes. Voilà ce qui, au moyen âge, ἃ fait, pendant trois siècles, depuis Roscelin et Champeaux jusqu'aux derniers successeurs d’'Occam et de Walter Burleigh , le sujet d’une ardente polémique; voila ce qui, dès l'antiquité, divisait les écoles philosophiques, puisque, dès le rv° siècle avant l'ère chrétienne, nous rencontrons le réalisme dans 18 première académie avec Platon, le nominalisme dans l’école cynique avec Diogène de Sinope.
Dans cette lutte des deux doctrines, Stilpon dut
Ἴἢ ÊCOLE DE MÉGARE.
se porter préférablement vers celle que lui avaient enseignée ses maîtres. De même que, sur les traces d’Icthyas et de Thrasymaque, ses maîtres dans l’école de Mégare, il avait, au rapport d'Eusèbe', adopté les anciens dogmes des éléates sur l’illégitimité du témoignage des sens ainsi que sur l'unité, l’immobilité et l’immutabilité absolues, de même, à l’imitation d’un autre de ses maîtres, Diogène le Cynique, il répudiait le général, τὰ εἴδη, et n'admettait, par conséquent, que des existences individuelles sans rapport et sans lien mutuel.
A côté de ces quelques textes, à l’aide desquels il est possible aujourd’hui de reconstituer quelques points de l’ontologie de Stilpon, :1l s'en trouve quelques autres encore qui peuvent servir à la restitution de sa morale, dans la limite où cette restitution peut être espérée et tentée.
Toute doctrine morale se propose un double but : déterminer en quoi consiste le souverain bien, indiquer les moyens d’y arriver et les voies qui y conduisent.
Sur le premier de ces deux points, la morale de Stilpon n'offre rien de bien noble ni d’élevé. Pour cette doctrine, le souverain bien c'est l'impassibilité de l’âme, animus impa-
À Voir un texte cité ci-dessus.
STILPON. 75 tiens, ainsi qu'il résulte du passage suivant de Sénèque : « Vous désirez savoir si Épicure a « raison de blâmer dans une de ses lettres ceux « qui disent que le sage se suffit à lui-même et n’a « pas besoin d'ami. C’est ce qu'Épicure objecte a « Sulpon et ἃ ceux qui placent le souverain « bien dans l'impassibilité de l’äme. An me- « rito reprehendat in quadam epistola Epicu- « rus eos qui dicunt sapientem se ipso esse con- « tentum, et, propter hoc, amico non indigere, « desideras scire. Hoc objicitur Stilpont ab « Epicuro et his quibus summum bonum visum « est animus impatiens.”»
Ainsi l’impassibilité d'âme, animus impatiens, voila, pour Stilpon, le souverain bien. Mais comment et par quelle voie y arriver ? Ici, les textes et les documents historiques nous
1 Senec. epist. IX. — Cette impassibilité se fait remarquer dans la réponse, citée plus haut, de notre philosophe à Démétrius Poliorcète : « Capta patria (dit Sénèque, epist. « [X), amissis liberis, amissa uxore, cum ex incendio pu- « blico solus, et tamen beatus exiret, interrogante Demetrio « num quid perdidisset : « Omnia, inquit, bona mea me- « cum sunt. » Ecce vir fortis et sitrenuus... » Elle se rencontre. encore dans la manière dont Stilpon prenait son parti des mœurs déréglées de sa fille: « ἧσπερ οὔδε Zrid- « movæ {dit Plutarque, en sontraité De animi tranquil- « Ütate) καθ’ ἵἱλαρώτητα ζῆν ἐχώλυσεν ἀκόλαστος οὖσα ἡ Our «t yaTrhp. n
manquent. Toutefois, le but une fois marqué, il est possible de trouver la route qui y mène. Et quelle autre voie peut conduire l’âme à cette impassibilité, que Stilpon regarde comme l'état moral par excellence, sinon l’abstention ? En effet, la vie active a ses luttes de tous les instants, elle a ses périls ; elle a, par conséquent, ses heures de triomphe , mais aussi ses jours de défaite. Or, il faut que le sage s’'épargne toute douleur morale ; et, pour cela, il faut qu'il fuie le péril, qu'il évite le combat, qu’il se réfugie de la vie active dans la vie contemplative. L’im:passibilité, tel est le but; l’abstention, tel est le moyen. Un dogme moral de cette nature, quand il vient à se poser dans la science et à exercer quelque empire sur les esprits, est, pour les sociétés au sein desquelles il se produit, un symptôme de décadence. Dieu a fait l’homme pour l'action. L'action est le besoin des peuples jeunes, et leur philosophie fait de l’activité une vertu. Mais dans la vieillesse des sociétés, la lassitude engendre le découragement. Les âmes fatiguées abandonnent l'existence active pour la vie contemplative ; et l’abstentian, érigée en vertu, devient, comme au temps de Stilpon, un élément de perfection, une condition du souverain bien. C’est qu’en effet, Stilpon apparäît à une époque où le vieux monde grec s'af-
STILPON, 71 faisse et se dissout. Pour la Grèce d'alors, plus de grands hommes, plus de victoires, plus de liberté; mais le protectorat de la Macédoine, en attendant la domination des Romains. Or, en des jéurs tels que ceux où entrait la Grèce, que pouvait l'homme de bien contre la corruption générale, que pouvait le patriote au milieu de l’asservissement de son pays ? On conçoit qu’alors les âmes généreuses se replient sur ellesmêmes, et se réfugient dans la contemplation, impuissantes qu'elles sont devenues pour l’aetion au sein de l’atrophie morale qui, de toutes parts, les entoure et les gagne elles-mêmes.
Telles sont les circonstances sociales qui ont pu, ce nous semble, amener en Grèce le règne d’une philosophie morale qui plaçait le souverain bien dans l’impassibilité. |
Cette doctrine morale, fondée par les mégariques, et notamment par Stilpon, trouva en Grèce des sectateurs. Elle en eut dans Pyrrhon, disciple de Bryson, ce fils de Stilpon. Elle en eut dans l’école du portique, dont le fondateur, Zénon, avait été disciple de Stilpon. Dans le stoicisme, à côté du précepte fondamental, ζῇν ὁμολογουμένως λόγῳ, lequel , il faut le reconnaître, implique un libre déploiement d'activité, on rencontre d’autres maximes d’une valeur toute négative, telles que celles-ci : Abstiens-toi,
ἀπέχον, résigne-toi, ἀνέχον. Ou y rencontre aussi, dans l’érabsiæ, l'équivalent de l’ëmpatiens animus‘ de Stilpon. Eufin, cet isolement moral, prôné par Stilpon, dans lequel le sage se suffit à lui-même, sapientem se ipso esse conterum, et n’a pas besoin d'un ami, et, propter hoc, amico non indigere”, ne se retrouve-t-il pas, sous le nom d’adrapreia, dans la morale du stoicisme? Zénon de Cittium emprunta denc à Stilpon, l’un de ses maitres, plusieurs d’entre les éléments de sa doctrine morale. Aussi est-ce un blâme procédant tout à la fois de l’ignorance et de l'injustice que celui qu'on a adressé quelquefois à l’école de Mégare, de n'avoir exercé aucune action sur les destinées ultérieures de Ja philosophie. La morale des stoïciens, ἃ partir de Zénon, Cléanthe, Chrysippe, jusqu'à leurs derniers disciples en Grèce, Panætius et Possidonius, et plus tard, sous les illustres représentants qu'elle compta dans l'empire romain, Sénèque, Épictète, Arrien, Marc-Aurèle, participa de plusieurs d’entre les caractères fondamentaux dont se constituait la morale méparique. Gette même participation se rencontre encore dans la morale de l'école sceptique,
1 Voir, ci-dessus, le texte de Sénèque.