‹ Mélanges philosophiquesChapitre 58 sur 88 · PR · texte numérisé non relu

PR

1 Nous prenons ici ce mot au sens platonicien, εἴδη.

? Voir, dans notre Histoire de la philosophie ionienne, les mémoires sur Phérécyde, Thalès, Anaximandre, Anaximène, Héraclite, Anaxagore, Diogèue d’Apollonie, Archéjaüs.

Voir, au tome II de nos Études philosophiques, le mémoire sur Épicure.

DIODORE CRONUS. 459

« Anaxagore de Clazomène, les homooméries ; « Diodore, surnommé Cronus, des corpuscules « très-subtils et indivisibles, Διόδωρος δέ, ὁ ἐπι- « χληθεὶς Κρόνος, ἐλάχιστα καὶ ἀμερῆ σώματα '.» En un autre passage que nous avons déjà eu occasion de citer plus hant, Sextus, s’attachant à montrer que, dans le système général de Diodore, le mouvement ne saurait exister en tant qu'actuel, s’énonce ainsi : « Que rien ne se «-meuve, ceci résulte de l'hypothèse des indivi- « sibles admise par Diodore. Kai μὴ κινεῖσθαι μέν; ( τοῦτο ἀκολοῦθόν ἐστι ταῖς κατ᾽ αὐτὸν τῶν ἀμερῶν ὑπο- « θέσεσι *. » Ces deux passages nous semblent décisifs en ce qui concerne la question de savoir quelle était l'opinion de Diodore sur le principe des choses. Ce principe, à ses yeux, ce sont les ἐλάχιστα καὶ ἀμερῇ σώματα. Or, qu'est-ce autre chose que les atomes, et, par conséquent, l'opinion de Diodore en ce point, qu’est-elle autre chose au fond, et sauf la diversité d'expressions, que le système de Leucippe, de Démocrite, d'Épicure? Nous n'ignorons pas qu’on a prétendu voir en ceci une contradiction dans la doctrine philosophique de Diodore, et qu’on s’est demandé comment un disciple d’Euclide,

1‘ Adv. math., VIT, de Corpore.

2 Adv. math., 1. NX.

ce défenseur de l'unité absolue sur les traces de Parméuide et des éléates, pouvait partager en même temps le système d’Épicure et des abdéritains. Spalding, en un travail qui a pour titre : Vindiciæ plulosophorum megaricorum *, est le premier qui, en Allemagne, ait contesté l’atomisme de Diodore. Après lui, quelques autres critiques allemands, et, en dernier lieu, Ritter”, se sont efforcés d'établir que la doctrine des atomes n’avait rien que de conditionnel dans le système de Cronus. Cette doctrine, a-t-on dit, n’est chez Diodore autre chose qu'une hypothèse, de laquelle il lui plaît de parler pour montrer aux atomistes qu'ils n’ont nul droit d'affirmer le mouvement. Mais sur quoi, de grâce, se fonde une semblable interprétation de la doctrine de Cronus? Eh, quoi! eu présence du témoignage réitéré de Sextus, qui, dans le double passage mentionné de son traité Πρὸς τοὺς μαθηματικούς, affirme aussi positivement que possible que Diodore admettait pour principe matériel des corpuscules indivisibles, ἐλάχιστα καὶ ἀμερῇ σώματα, On vient soutenir que telle n'était pas la doctrine de Diodore, et l’on prétend qu'il fut, comme Euclide, un continuateur de Par-

1 Berol., 1793, in-8°.

? Hist. de la philos. anc.

ménide, c’est-à-dire un défenseur de l'unité absolue! On concevrait, à la rigueur, la possibilité d’une semblable thèse, si le témoignage de Sextus était combattu par d’autres autorités équivalentes, on même δὶ les deux passages de cet écrivain laissaient entendre plus ou moins clairement que l’atomisme n'était chez Diodore autre chose qu’une hypothèse de laquelle il lui plaisait de partir pour mieux confondre ses adversaires. Mais l’une et l’autre de ces ressources manquent également aux partisans de cette interprétation. Car, d’un côté, les deux passages de Sextus sont on ne peut pas plus formels, et, d'autre part, son assertion n’a été contredite dans. toute l'antiquité philosophique par aucun autre témoignage. Sachons donc respecter un peu plus les jugements de l'antiquité sur des choses qu’elle a pu légitimement constater et apprécier; et n’ayons pas la prétention, à la distance où nous nous trouvons des époques qui virent naître et se développer ces vieilles doctrines, de les connaître mieux que ces savants critiques et ces érudits historiens, qui, comme Sextus, avaient sous les yeux les écrits mêmes de leurs auteurs, pouvaient converser avec leurs disciples , et recueillir sur l’esprit et le sens de leurs systèmes les renseignements les plus fidèles

et les plus circonstanciés. On s’est beaucoup | 11

imoqué de l'explication du bon Brucker, qui conjecture que Diodore, dans sa vieillesse, renonça à la doctrine tout à la fois éléatique et mépgarique de l’unité absolue pour adopter la philosophie corpusculaire. Mais, de bonne foi, une telle conjecture n'a-t-elle pas sa vraisemblance ἢ L'histoire de la science ne nous offre-t-elle point à chaque instant et à chaque pas des exemples multipliés de ces sortes de variations philosophiques ? Quelle impossibilité voit-on à ce qu'uu disciple d’Euclide fût devenu partisan d’Épicure? Cent années s'étaient écoulées depuis la fondation de l’école de Mégare. La philosophie méparique avait perdu déja, en partie du moins, cette vertu de propagation qui s'attache à toute doctrine naissante. Est-il donc bien surprenant qu'un grand système, tel que l’épicurisme, qui, sans être original assurément, veuait cependant, soùs la main de l’homme de génie son promoteur, conférer à l'antique philosophie d’Abdère une sorte de jeunesse et de vigueur nouvelles, ait amené à lui, par une puissancé supérieure d'attraction, un homme dont l'esprit avait dû puiser dans la dialectique contentieuse et subtile de l’école d'où 1] sortait une égale disposition à embrasser toute espèce de doctrines ?

Une objection reste pourtant ici ἃ discuter et à résoudre. Diodore, nous l’avons établi plus

DIODORE CRONUS. 163 haut, niait le mouvement, du moins en tant qu'actuel. Or, si la négation du mouvement semble découler, à titre de conséquence naturelle et nécessaire, de la doctrine de l’unité absolue, elle ne paraît pas dériver également bien du système de la pluralité, auquel, au contraire, elle semble répugner; de telle sorte qu'a ce compte il y aurait réellement uue contradiction formelle dans la philosophie de Diodore, qui, d’une part, en niant le mouvement, aurait dû admettre en même temps l'unité absolue, ou, d'autre part, n'aurait dû adopter les atomes, c’est-à-dire la pluralité, qu'a la condition d’admettre aussi le mouvement. Pour tonte réponse à cette difficulté, nous pourrions dire qu’en présence de documents aussi considérables que ceux qui établissent dans la philosophie de Diodore, d’une part la négation du mouvement, d'autre part l’adoption de l’atomisme, l’histoire de la philosophie doit constater à la fois ces deux points, et les admettre, fussent-ils réellement contradictoires. Mais, d’ailleurs, y a-t-il là véritablement contradiction ? Oui, au fond des choses, attendu que la doctrine de la pluralité est inconciliable avec celle de l’immobilité; non, dans la pensée de Diodore, qui, d'abord, ne nie le mouvement qu’en tant qu'actuel et non en tant qu’accompli, et qui, ensuite, ἃ pu, suivant

en ceci les traces de Zénon d’Élée, estimer et entreprendre de démontrer que le mouvement est impossible, même dans l'hypothèse de la pluralité. Sans doute, il resterait toujours cette différence entre le philosophe d’Élée et celui de Mégare, que ce dernier admettait la pluralité, tandis que celui-là admettait l'unité absolue. Mais, puisque Zénon, dans une série d’arguments‘ que nous a conservés Aristote en sa Phy-

1 Nous avons reproduit plus haut deux d’entre ces quatre arguments (le 1°" et le 3°), eu les rapprochant de ceux de Diodore , qui n’en sont qu’une imitation, Il ne sera peutêtre pas sans intérêt de citer ici les deux autres (9 et 4).

Deuxième argument : Le mouvement n'existe pas; car, ce qui court le plus vite ne peut jamais atteindre ce qui va le plus lentement. En effet, il faudrait que celui qui poursuit fût arrivé déjà au point d’où l’autre part, ce qui est impossible avec la divisibilité à l'infini qui, subdivisant infiniment l'espace, met toujours un infiniment petit quelconque entre les deux coureurs. (Aristote, Phys., VI.) C’est l’argument nommé l’Achille, Bayle l’a développé ainsi qu'il suit : « Supposons une tortue à vingt pas en avant d'Achille ; limitons la vitesse de la tortue et celle de de ce héros à la proportion d’un à vingt. Pendant qu’Achille fera vingt pas, la tortue en fera un ; elle sera donc plus avancée que lui. Pendant qu’il fera le vingt et unième pas, elle gagnera la vingtième partie du vingt-deux; et pendant qu’il gagnera cette vingtième partie, elle parcourra la vingtième partie de la partie vingt et unième. »

Quatrième argument : Le mouvement conduit à l’absurdité. Supposez deux corps égaux entre eux, mus dans un espace donné et dans une direction opposée , et avec Ja

sique, ayait entrepris de prouver aux partisans de la pluralité, que, même dans leur hypothèse, que pour son compte il ne partageait pas, le mouvement est impossible, Diodore, à son tour, a fort bien pu, adoptant sur les traces des abdé-

méme vitesse ; supposez que l’une parte de l’extrémité de l’espace donné, l’autre du milieu ; cornme l’un n’aura parcouru que la moitié de l’espace donné quand l’autre l'aura entièrement parcouru, le même espace sera parcouru par deux corps égaux et d’égale vitesse dans un temps inégal, d’où il résulte qu’une moitié de temps paraît égale au double. (Arist., Phys., 1. VI.) Cet argument a été développé par Bayle sous la forme suivante : « Ayez une table de quatre aunes; prenez deux corps qui aient aussi quatre aunes, l’un de bois, l’autre de pierre ; que la table soit immobile , et qu’elle soutienne la pièce de bois selon la longueur de deux aunes à l’occident ; que le morceau de pierre soit à lorient, et qu’il ne fasse que toucher le bord de la table. Qu'il se meuve sur cette table vers l’occident, et qu’en une demi-heure il fasse deux aunes , il deviendra contigu au morceau de bois. Supposons qu'ils ne se rencontrent que par leurs bords, et de telle sorte que te mouvement de l’un vers l'occident n’empêche point l’autre de se mouvoir vers l’orient ; qu’au moment de leur contiguité, le morceau de bois commence à tendre vers l’orient, pendant que l’autre continue à tendre vers l’occident; qu'ils se meuvent d'égale vitesse ; dans une demi-heure, le morceau de pierre achèvera de parcourir toute la table; il aura donc parcouru un espace de quatre aunes dans une heure, savoir , toute la superficie de la table. Or, le morceau de bois dans une demi-heure a fait un semblable espace de quatre aunes, puisqu'il a touché toute l’étendue du morceau de pierre par Îles hords ; il est donc vrai que deux mobiles

ritains et d’Épicure cette pluralité, reproduire sur ce terrain les conclusions posées par Zénon touchant la non-existence du mouvement , et admettre ainsi en même temps la doctrine de la pluralité et celle de l’immobilité, deux doctrines qui, au fond, répugnent entre elles, mais qui pouvaient ne point paraître contradictoires à Diodore. Et pourquoi lui eussent-elles semblé plus contradictoires qu’à Zénon d’Élée et à Sextus? Ne voyons-nous pas Zénon, dans les arguments’ reproduits par Aristote en sa Physique, établir l'impossibilité du mouvement sur l’hypothèse de la divisibilité à l'infini, c’est-à-dire, de l'infinie pluralité? Sextus ne dit-il pas en propres termes que « soit qu'on adopte l'hypothèse

d’égale vitesse font le même cspace, lun dans une demiheure, l’autre dans une heure; donc une heure et une demi-heure font des temps égaux ; ce qui est contradictoire. Aristote dit que c’est un sophisme , puisque l’un de ces mobiles est considéré par rapport à un espace qui est en repos , Savoir, la table, et que l’autre est considéré par rapport à un espace qui se meul, savoir , le morceau de pierre. J’avoue qu’il a raison d’observer cette différence ; mais il n’ôte pas la dificulté ; car il reste toujours à expliquer uue chose qui paraît incompréhensible : c’est qu’en même temps un morceau de bois parcoure quatre aunes par son côté méridional, et qu’il n’en parcoure que deux par sa surface inférieure. »

5 L. VI. — Voir, plus haut, ces quatre arguments avec le développement qu’ils ont recu de Bayle.

DIODORE CRONUS. 167 « de la divisibilité à l'infini, soit qu’on se rallie, « au contraire, à l'hypothèse de l’indivisibilité, « l'existence du mouvement est, dans l’un et « l’autre cas, également problématique. Éd re ( πάντα εἰς ἄπειρα τέμνηται, ἕαν TE πάντα εἰς ἀμερὲς ( καταλήγῃ.), ἄπορος ὁ περὶ τῆς κινήσεως εὑρηθήσεται κ λόγος᾽. » 1γ a, d’ailleurs, dans le traité de Sextus Contre les Dogmatiques, un passage déjà cité plus haut, et qui prouve de la manière la plus formelle que, loin d’avoir découvert une contradiction entre la docirine des infiniments petits, ἐλάχιστα καὶ ἀμερῇ σώματα, c’est-à-dire la doctrine de la pluralité, et celle de l’immobilité, Diodore admettait la seconde comme conséquence logique de la première. « Que rien ne ‘« se meuve (dit Sextus), ceci résulte parfaite- « ment de l’hypothèse des indivisibles admise « par Diodore Cronus. En effet, un corps « indivisible doit être contenu en un lieu indi- « visible, et partant, ne se mouvoir, ni en ce « lieu où il est, puisqu'il l’emplit et qu'il lui fau- « drait pour se mouvoir un lieu plus grand, ni « en un autre lieu où il n’est pas, puisqu'il n’y « est pas encore; de telle sorte qu'il n’y a pas « de mouvement, » Ce passage est décisif. Il

1 Ady, math., 1. IX, de Motu,

168 ÉCOLE DE MÉGARBE.

prouve péremptoirement que Diodore, au lieu d’une contradiction entre la doctrine de l’immobilité et celle de la pluralité, apercevait au contraire une convenance. L'existence des ἐλά-χιστα καὶ ἀμερῇ σώματα, C'est-à-dire l’indivisibilité dans la pluralité, paraissait à Diodorela condition logique de la non-existence du mouvement, un κινεῖσθαι τοῦτο ἀκολοῦθον ταῖς τῶν ἀμερῶν ὑποθέσεσι᾽. Cette connexion vw'’était-elle pas plus illusoire que réelle ? C’est ce qu'il faut savoir reconnaitre. Mais toujours est-il (et c’est ici la question qu'il s'agissait de résoudre) que la doetrine de l’immobilité, au lieu d’exclure chez Diodore, ainsi qu'on l’a prétendu, la doctrine de la pluralité, la présuppose au contraire et en dérive, à la condition néanmoins que l’indivisibilité appartienne à chacun des éléments de cette pluralité. Telle fut, sur les points où il nous a été possible de la suivre, de l’exposer et de l’apprécier, la philosophie de Diodore Cronus. Esprit doué d’une médiocre originalité, Diodore, sauf la théorie qui lui appartient sur les conditions de

τῶν ἀμερῶν ὑποθέσεσι. Τὸ γὰρ ἀμερὲς σῶμα ὄφελει ἐν ἀμερεῖ τόπῳ περιέχεσθαι, καὶ διὰ τοῦτο μήτε ἐν αὐτῷ. χινεῖσθαι (ἐμπεπλήρωχε γὰρ αὐτόν " δεῖ δὲ τόπον ἔχειν μείζονα τὸ χινούμενον) οὔτε ἐν ᾧ μή ἐστιν (οὔπω γάρ ἔστιν ἐν ἐχείνῳ)" ὥστε οὐδὲ χινεῖται. ( Adw. math., 1. IX.)

t Sextus Empir., Ædv. math.,1. IX.

DIODORE CRONUS. 169 légitimité du jugement conditionnel, sauf aussi quelques arguments qui lui sont propres touchant la non-existence du mouvement, reproduit, sur les autres points de sa philosophie, les doctrines de trois grandes écoles, les unes antérieures à lui, l’autre contemporaine. Disciple de Démocrite et d'Épicure ‘ sur la question du principe matériel des choses, il est sectateur de Zénon sur la question du mouvement, de telle sorte que son ontologie participe tout à la fois et de l’abdéritanisme et de l'éléatisme. Hâtons-nous d'ajouter que, par des liens non moins étroits, Diodore, sur d’autres points, se rattache à la sophistique. Que sont, en effet, autre chose que des sophismes, les arguments du dialecticien de Mégare, soit pour établir qu’il n’y a pas de mouvement dans le présent, soit pour prétendre qu'il ὩὟ a rien de contingent dans le passé ni dans l'avenir , soit enfin pour soutenir qu'il n’y a jamais d’ambiguité dans les mots dont se com-

1 La physique épicurienne n’est autre chose qu’une reproduction et un développement de la physique abdéritaine. Si l’on compare la doctrine d’Épicure sur l’origine et la formation des choses avec le système de Lencippe et de Démocrite, il est facile de se convaincre que cette doctrine ne possède aucun caractère d'originalité. — Voir, sur ce

point, nos Études philosophiques, t. 2 de la seconde édition.

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