Hyp. Pryrrh., 1. IX, c
« séquent. Ainsi, par exemple, disent-ils, dans « ce connerum : Si cette femme a du lait, elle a « conçu, ce premier membre, cette femme a « du lait, démontre le second, cette femme a « conçu. »
Tel était, au rapport de Sextus, l'opinion des stoïciens et de Chrysippe sur la question qui nous occupe. Vaici, d'après le même témoignage, quelle était celle de Philon :
« L'opinion de Philon est qu'un connexum « est légitime lorsqu'il ne lui arrive pas de com- « mencer par le vrai pour finir par le faux: » règle essentiellement semblable à celle que nous venons de rencontrer chez les stoïciens et chez Chrysippe, quoi qu'en ait pensé Cicéron qui, dans le passage déjà mentionné : « Aliter Philoni, « Chrysippo aliter placet, » semble établir une différence entre la théorie de Philon et celle de Chrysippe. Que disaient Chrysippe et les stoiciens ? Que, parmi les jugements conditianels, il n’y ἃ de vicieux que celui qui commence par le vrai pour finir par le faux, et que tous les autres sont légitimes. Or, cette opinion est précisément celle que Sextus, en ses Hypotyposes”, attribue à Philon. Et s'il pouvait rester quelque
1 Sextus, ibid.
2 Loc. citat.
-DIODORE CRONUS. 131 doute sur l'accord fondamental de la théorie de Philon avec celle de Chrysippe, un autre passage de Sextus, emprunté hon plus à ses Πυῤῥωνεῖαι ὑποτυπώσεϊς, ais à SON traité Πρὸς τοὺς μάθηματιxoûe, serait de nature à lever toute incertitude. « Philon (dit Sextus!) estime que le jugement « conditionnel est légitime lorsqu'il ne lui ar- « rivé pas de commencer par le vrai pour finir « paï le faux, ὁ μὲν Φίλων ἔλεγεν ἀληθὲς γίγνεσθαι τὸ « δυνημμένον, ὅταν μὴ ἄῤχηται ἀπ᾿ ἀληθοῦς καὶ λήγη « ἐπὶ ψεῦδος. » Or, nous le demandons, n’est::ce pas là, mot pour mot, la règle posée par Chrysippe et [68 stoïciens? Mais laissons contihuer Sextus : « De telle sorte (ajoute lé sceptique de « Mytilèrie”) que, suivant Philon, il y a pour le « jugement conditionnel troistmariières d’être lé- « gitime et une seule d’être erroné. ὥστε τριχῶς « μὲν γίγνεσθαι, κατ᾽ αὐτόν, GANOÈS συνημμένον, καθ᾽ ἕαν « δὲ τρόπον ψεῦδός. » Or, quelles peuvent être poür lé jugement conditionnel ves trois màriièrés d’être lépitime, sinon célles-là préciséiénit qu'adopte la théorie de Chrysippe, à savoit : 4° lorsque l’aritécéderit ét le conséquent sont vrais; 2° lorsque l’antécédent et le conséquent sont faux ; 3° lorsque l’antécédent est faux
1 Adv. math. VIIT, adv. logic.
et que le conséquent est vrai ὁ Et quel est, d’autre part, le cas unique d’illégitimité pour lé jugement conditionnel ? Il consiste, pour Philon comme pour Chrysippe, dans l'alliance d’un conséquent faux avec un antécédent vrai. Ainsi, bien que Cicéron ait pu dire: 4liter Chrysippo placet, aliter Philoni, la théorie dialectique des deux philosophes à l'endroit du jugement coùditionnel est absolument la même. Elle se ramène, de part et d'autre, à cette règle, que, pour être légitime, un jugement conditionnel doit être constitué de telle sorte qu'il ne commence pas par le vrai pour finir par le faux, ἀληθὲς γίγνεσθαι τὸ συνημμένον, ὅταν μὴ ἄρχηται an” ἀληθοῦς καὶ λήγῃ ἐπὶ ψεῦδος" : règle arbitraire, étroite, défectueuse, et dont l'insuffisance est aisément démontrée par Sextus’, moyennant la simple application qu'il en fait à l'exemple suivant : S’il fait jour, je disserte. En effet, en se plaçant dans l’hypothèse la plus favorable à la théorie, à savoir, qu'il fasse jour réellement, et que réellement aussi je disserté, voila un jugemegt conditionnel qui paraît posséder parfaitement toutes les conditions de légitimité requisès par la dialectique de Chrysippe et de Philon. L’antécédent, pris en soi, est
1 Sext. Empir., “ἐν. math, VIII, «dr. logic, + Hyp. Pyrrh., 1. Π, c. 11.
DIODORE CRONUS. 133 vrai. Le conséquent, pris également en soi, n’est pas moins vrai. Êt pourtant l’entendement ne rejette-t-1] pas un semblable jugement, et cette proposition : S’il fait jour, je disserte, peut-elle être acceptée par qui que ce soit à titre de connexrum légitime? C’est que, indépendamment du caractère particulier de vérité ou de fausseté, soit de l’antécédent, soit du conséquent, il se trouve dans le jugement conditionnel un élément infiniment plus essentiel, que Philon et Chrysippe paraissent avoir négligé, asavoir, laconséquence, en d’autres termes: la relation logique du conséquent avec l’antécédent. Or, toute théorie qui ne tient pas compte de ce dernier élément dans le jugement conditionnel, est, par cela seul, défectueuse, et c’est le vice que nous reprochons ici à la théorie de Philon et de Chry- Srppe:
Ceci posé, essayons d'exposer et d'apprécier, tant en elle-même que comparativement à l'opinion de Philon et de Chrysippe, la théorie de Diodore Cronus sur le jugement conditionnel.
Sextus de Mytilène sera encore ici notre guide : « Diodore (dit Sextus) exige pour la légitimité « du connexum, que jamais il n'ait été et ne « soit possible que, commençant par le vrai, il « finisse par le faux. Διοδώρος ἔλεγε ὅτι μήτε évedé-
( yero μήτε ἐνδέχεται ἀρχόμενον ἀπ’ ἀληθοῦς λήγειν ἐπὶ
« ψεῦδος . » Or, sans aller plus loin, on voit, au premier aperçu, toute la distance qui sépare cette théorie d'avec celle de Philan et de Chrÿsippe. Suivant ces derniers, un jugement conditionnel est légitime lorsqu'il ne lui arrive pas de commencer par le vrai pour finir par le faux. Gette condition de légitimité paraît. insuflisante à Diodore, IL veut, de plus, qu'il soit et demeure à tout jamais impossible que, l’antécédent étant vrai, le conséquent soit aux. Et c’est ce qui paτοῖς évident par la suite du passage de Sextus, dont nous venons de reproduire les premières lignes, Car, ainsi qu'ajouie le philosophe de Mytilène*, « le jugement conditionnel cité précé- « demment : S'il fait jour, je disserte, pourrait « devenir illégitime, attendu que, s’il fais jour « et que je cesse de parler, il arrivera que 08 « jugement conditionnel, qui commençait per « le vrai et finissait par le vrai, commencera « maintenant par le vrai et £nire par le faux, ce « qui, dans l'opinion de Diodore, est incompa- « Hible avee la légitimité d’un jugement condi- « tiannel. »
Cette même opinion de Diodore, appréciée tout à Ka fois en elle-même et dans ses rapports
À Hypot. Pyrrh., 1. IL ς. 11.
ὁ {bid,
DIODORE CRONUS. 135 de dissumilitude avec celle de Philon et de Chrysippe ‘, peut encore être mise en lumière par un autre passage de Sextus, emprunté, cette fois, non plus aux Hypotyposes, mais au traité Contre les Dogmatiques , Πρὸς τοῦς Μαθηματικούς. Voici ce passage :
« Diodore regarde comme vrai, dans l’ordre « des jugements conditionrrels, celui qui, com- « mencant par le vrai, ne saurait en aucune fa- « çon finir par le faux : opinion contraire à celle « de Philon. En effet, un jugement conditionnel « du genre de celui-ci : S'il fuit jour, je disserte, « doit être vrai, suivant Philon, puisque, com- « mençant par le vrai, εἰ fait jour, il finit par « unie asertion également vraie, je disserte. « Aux yeux de Diodore, au contraire, an tel ju- « gement est illégitime. Car, bien qu'il com- « mence par le vrai, il fait jour, il se peut qu'il « finisse par le faux, je disserte, comme, par « exenrple, lorsque je viens à garder le silence. « De même de cet autre jugement : S'il fait nuit, « 76 disserte. S'il fait jour et que je me taise, fe « jugement précité : S’il fait nuit, je dissérte,
1 Nos avons déjà dit qac Chrysippe était stoïcien. ἢ florissait vers Pan 217 avæat J.-C. — Quant à Philon., il s’agit ici de l’Académicien, qui fut tout à la fois le disciple et l’advcrsaire de Diodore. Voir, sur ce philosophe, la première partie de ce Mémoire.
« n’en sera pas moins légitime aux yeux de Phi- « lon; car, commencant par le faux, il finit éga- « lement par le faux. Suivant Diodore, au con- « traire, ce même jugement est illégitime; car «il se peut qu'après avoir commencé par le « vrai, il finisse par le faux ; comme, par exem- « ple, s’il fait nuit et que je vienne à me taire. « Voici enfin un troisième jugement : S'il fait « nuit, il fait jour. Eh bien! aux yeux de Phi- « lon, ce jugement est légitime pourvu qu'il « fasse jour; car, tout en commençant par le « faux, il fait nuit, il finit par le vrai, il fait « jour. Aux yeux de Diodore, au contraire, ce « même jugement est illégitime, par la raison « qu'il peut se faire que, la nuit survenant, « ce jugement, qui commence par le vrai, εἰ « fait nuit, finisse alors par le faux, il fait » Jour. »
On comprend toute la portée de ce passage de Sextus. Philon et Chrysippe disaient qu'il n’y avait pour le jugement conditionnel qu'une seule manière d’être vicieux, à savoir, lorsque commençant par le vrai, il finissait par le faux; et ils Jui reconnaissaient, d'autre part, trois manières d’être légitime, à savoir : 4° lorsque l’antécédent et le conséquent sont vrais; 2° lorsque l’antécédent et le conséquent sont faux ; 3° lorsque l’antécédent est faux et le conséquent
DIODORE CRONUS. 437
vrai. Eh bien! Sextus, ainsi qu'on vient de le voir dans le passage mentionné, prend des exemples de chacun de ces trois cas, et, leur appliquant la règle posée par Diodore, il n’a pas de peine à démontrer l'inanité de la théorie de Philon et de Chrysippe. Le criterium de Diodore est donc, sur le point spécial qui nous occupe, supérieur à celui de ses adversaires. Inférieur à Chrysippe dans la solution apportée ἃ la question grammaticale de l’ambiguité des mots et au problème métaphysique du possible, le mégarique reprend ici, sur la question de la légitimité du jugement conditionnel, l'avantage sur le stoïcien. Est-ce à dire que la règle posée par Diodore, à savoir : que, pour être légitime, le jugement conditionnel doit être de telle nature que, commençant par le vrai, il ne puisse en aucune façon finir par le faux, soit une règle parfaite ? Nous ne le pensons pas; car nous n'y trouvons pas explicitement exprimée cette pen— sée, que la valeur du jugement conditionnel dépend fondamentalement de la relation logique qui doit exister entre l’antécédent et le conséquent.
Nous avons jusqu'ici rencontré dans Diodore trois théories, savoir : en premier lieu, une théorie grammaticale sur l’ambiguité du langage; en second lieu, une théorie métaphysique
sur la question du possible, περὶ δυνάτων; en troisième lieu, une théorie dialectique sur la légitimité des jugements conditionnels. Une théorie ontologique sur la question du mouvement va se joindre à celles qui viennent d’être mentivnnées. Le problème du mouvement fut résolu par Diodore en un seus éléatique, c’esta-dire négatif. Toutefois cette négation apportée en réponse par Diodore à la question du mouvement fut-elle absolue ou circonscrite en cer taines limites ? S'appuya-t-elle sur des raisonnements exclusivement empruntés aux éléates on sur des arguments originaux ? C’est ce que vont nous apprendre les documents que nous a légués, à cet égard, l'histoire de la philosophie.
Les écrits de Sextus Empiricus, qui, sur les points précédents, ont déjà si puissamment éclairé nos recherches, nous fournissent encore de précieux renseignements sur les diverses dostrines relatives au mouvement, et, en particulier, sur le système de Diodore. Il ne sera pas sans intérét de rapporter ici les principaux passages de Sextus relatifs au point. dont il s'agit.
Au livre ΠΙ (ch. 8) de son traité intitulé Πυῤῥωνεῖαι ὑποτυπώσεις, 16 philosophe de Mytileue s'exprime ainsi : « ἘΠ y a eu, si je ne me trompe, « trois opinions principales sur la question du
DIODORE CRONUS. 139 « mouvement. Biasetd’autresphilosophescroient « qu’il y ἃ du mouvement. Mais Parménide, Mé- « lissus, et plusieurs autres, le nient. De leur « côté, les sceptiques prétendent qu'il n’est pas « plus vrai de dire qu’il y en a, que de dire qu’il « n'y en ἃ pas.
« Nous commencerons par exposer les raisons « de ceux qui disent qu’il y a du mouvement.
« Ces philosophes s’appuient principalement sur « l’évidence de la chose. Si, disent-ils, il n’y a « pas de mouvement, comment le soleil se trans- « porte-t-il d'orient eu occident, et comment « détermine-t-il ainsi les différentes saisons de « l’année, qui résultent de sa plus ou moins « grande proximité ? Et comment des vaisseaux, « partis de tel port, ahordent-ils à tel autre « port, très-éloigné du premier ? Comment celui « qui nie le mouvement sort-il de chez lui et y « rentre-t-il? Ces philosophes regardent toutes « ces raisons comme irréfutables. Aussi, un phi- «. Josophe cynique, à qui on avait proposé un « argument contre le mouvement, ne répondit « rien; mais, se levant de sa place, il se mit à « marcher, montrant ainsi par action et par ef- « fet qu’il y a du mouvement. C’est ainsi que ces « philosophes qui croient au mouvement tâ- « chent d'imposer silence à ceux qui sont d’un « sentiment contraire.
« D'autre part, ceux qui nient l'existence du mouvement appuient celte négation sur Îles raisonnements suivants : Si quelque chose se meut, ou elle se meut d'elle-même, ou elle est mue par quelque autre. Dans cette seconde hypothèse, la chose mue par une autre le sera ou sans cause ou en vertu d'une cause. St la chose mue l'est par quelque cause, cette cause sera sa cause motrice, laquelle, à son tour, devra avoir une autre cause motrice, celle-ci une autre, et ainsi à l'infini, comme nous l'avons démontré en traitant de la cause; de telle sorte que le mouvement sera sans commencement ; ce qui est absurde. Donc, en premier lieu, la chose mue ne l'est point par une autre. Mais, d'autre part, elle ne l’est pas non plus par elle-même. Car, comme tout ce qui se meut produit cet effet, soit d'arrière en avant, soit d'avant en arrière, soit de bas en haut, soit de haut en bas, il faudra que la chose qui se meut soi-même se meuve en quelqu’une de ces maniéres. Mais si elle se meut d’arrière en avant, elle sera alors derrière elle-même. Si elle se meut d’avant en arrière, elle sera devant elle-même. Si elle se meut de bas en haut, elle sera sous elle-même. Si elle se meut de haut en bas, elle sera au-dessus d’ellemême. Or, 1] est impossible qu'une chose soit
DIODORE CRONUS, 141 « ou au-dessus, ou au-dessous, ou en arrière, « ou en ayant d'elle-même. Donc, il est impos- « sible qu'une chose soit mue par elle-même.
« Or, si rien n’est mû ni par soi, ni par autre « chose, il s'ensuit que le mouvement n'existe « pas. »
Indépendamment de cet exposé général, relatif aux systèmes, soit des partisans, soit des adversaires du mouvement, et que nous empruntons aux Πυῤῥωνεῖαι ὑποτυπώσεις, Sextus, en son Πρὸς τοὺς μαθηματίκους, mentionne spécialement l'opinion de Diodore Cronus, et c’est dans la seconde des catégories qui viennent d’être mentionnées qu’il classe le philosophe mégarien. Il l'y range avec Parménide, avec Mélissus, avec tous ceux qu’'Aristote avait appelés στασίωτας et ἀφυσίχους : « Mn εἶναι δὲ (κίνησιν) οἱ περὶ Παρμενίδην « καὶ Νελίσσον, οὕς ὁ Ἀριστοτέλης στασίωτάς τε τῆς « φύσεως καὶ ἀφυσίχους κέχληκεν" στασίωτας μὲν ἀπὸ « τῆς στάσεως, ἀφυσίκους δέ, ὅτι ἀρχὴ κινήσεως ἐστὶν « ἡ φύσις, ἣν ἀνεῖλον, φάμενοι μηδὲν κινεῖσθαι. Συμφέ- « ρεται δὲ τουτοῖς τοῖς ἄνδρασι καὶ Διοδώρος ὁ Κρόνος. »
Maintenant, sur quels arguments Diodore appuyait-il sa solution négative ? Parmi les arguments qui lui sont attribués par Sextus, deux parts sont à faire : l’une d'imitation, l’autre
1 Ado. mathem., 1. X, adv. physic.
d'originalité. Diodore, pour combattre le mouvement, a reproduit l'ancienne polémique des éléates ; mais à ces arguments il en a ajouté d’autres dont l'invention lui appartiént enprôpre.
Voici d'abord un argument qui appartient originairement aux éléates, et que Diodoré n’a fait que reproduire. Il consiste à établir que le mouvement est impossible, par la raison qu’un corps πιὰ devrait parcourir un certain éspace, et que ce parcours est impossible à causé de la propriété dont jouit un espace quelconque de pouvoir étre divisé à Pinfini : Τὸ κινούμενόν ὀφείλει ἀνύειν τὸ διάστημα. Πᾶν dE διάστημα did τὸ τὴν εἰς ἄπειρον ἐπιδέχεσθαι τμήσειν ἀναννστόν ἐστιν ὥστε οὐδὲ χιούμενόν τι ἔσται". Il est aisé de remarquer l'âanalogie de fond et de forme qui existe entre ce raisonnemént et le premier des quatre arguments contre le mouvement attribués par Aristote* à
1 Sextus Empiric., dv. mathem., 1X, de motu.
3 Phys., 1. VI, c. 9 : « Le mouvement est impossible. Car ce qui est en mouvement doit traverser le milieu avant d'arriver au but; ce qui est impossible là où il n’y a plus de contenu, et où chaque point se divise et se subdivise à l'infini. » — Baylé développe ce même argument ainsi qu'il suit: « S'il y avait du mouvement, il faudrait que le mobile pût passer d’un lieu à un autre; car tout mouvement renferme deux extrémités : ferminum a quo, terminum ad quem, le lieu d’où l’on part, le lieu où l’on arrive. Or, ces deux extrémités sont séparées par un espace
DIODORE CRONUS. 143 Zénon d'Élée. Sextus, en mentionnant cet argument, l’attribue tout à la fois à Diodore et à ceux qui, antérieurement à lui, avaient nié le mouvement, et qu'il appelle στασίωτας et ἀφυσίκους, en ajoutant qu'il range dans cette même catégorie Diodore Cronus, συμφέρεται δὲ τούτοις τοῖς ἀνδράσι καὶ Διοδώρος ὁ Κρόνος᾽. C'est à cette occasion que Sextus remarque que, le mouvement dépendant tout à la fois et du corps, et du lieu, et du temps, la division de ces trois choses à l'infini amène comme conséquence le doute, ἀπορία, quant au mouvement : « Πᾶσα κίνησις τριῶν τινων ἔχεται" καθάπερ σωμάτων τε, καὶ τόπων, καὶ χρόνων... ἐάν τε δὲ πᾶντα εἰς ἄπειρα τέμνηται, ἐάν τε πάντα εἰς ἀμερὲς καταλήγῃ, ἄπορος ὁ περὶ κινήσεως εὑρηθήσεται λόγος. »
qui contient une infinité de parties, ou qui est divisible à l'infini. Il est donc impossible que le mobile parvienne d’une extrémité à l’autre. Le milieu est composé d’une infinité de parties, qu’il faut parcourir successivement les unes après les autres, sans que jamais vous puissiez toucher celle de devant en même temps que vous touchez celle qui est en decà ; de sorte que, pour parcourir un pied de matière, je veux dire pour arriver du commencement du premier pouce à la fin du douzième pouce, il faudrait un temps infini; car les espaces qu'il faut parcourir successivement entre ces deux termes étant infinis en nombre, il est clair qu’on ne peut les parcourir que dans une infinité de moments. »
1 Adv. mathem. IX, de motu.
3 Ibid.
Ahh ÉCOLE DE MÉGARE.
Les autres arguments apportés par Diodore Cronus à l'appui de la négation du mouvement, s’écartent davantage, tout à la fois quant au fond et quant à la forme, des arguments des éléates, bien que cependant, à l'exception de celui que nous mentionnerons en dernier lieu, ils paraissent n'être pas sans quelque analogie avec le troisième‘ des arguments de Zénon cités par Aristote. Voici ces arguments :
« Si un corps se meut, ce doit être ou dans le « lieu où il est, ou dans le lieu où il n'est pas. « Or, ce n'est pas dans le lieu où il est, puis- « qu’il y demeure. Ce n’est pas non plus dans
1 Voici ce troisième argument attribué à Zénon d’Élée par ÀAristote (Phys., 1. VIT, ec. 9) : « Le mouvement est identique au non-mouvement. En effet, tout mouvement a lieu dans un espace qui lui est égal, c’est-à-dire ἃ lieu au moment où il a lieu; donc {comme on est toujours là où l’on est) la flèche est toujours en repos quand elle est en mouvement. » — Bayle développe ce même argument ainsi qu'il suit : « Si une flèche qui tend vers un certain lieu se mouvait, elle serait tout ensemble en repos et en mouvement. Or, cela est contradictoire ; donc elle ne se meut pas. La conséquence de la majeure se prouve de cette façon. La flèche, à chaque moment, est dans un espace qui lui est égal ; elle y est en repos, car on n’est point dans un espace d’où l’on sort ; il n’y a donc point de moment où elle se meuve; et si elle se mouvait dans quelques moments, elle serait tont ensemble en repos et en mouvement. »
DIODORE CRONUS. 145 « le lieu où 1} n’est pas, attendu qu'il n’y est pas. « Donc, nul corps ne se meut. Εἰ κινεῖταί τι, ἤτοι « ἐν ᾧ ἐστι τόπῳ κινεῖται, ἡ ἐν ᾧ ᾧ μή ἐστι οὔτε" δὲ ἐν ᾧ « ἐστι, μένει γὰρ ἐν αὐτῷ " οὔτε ἐν ᾧ μή ἐστιν, οὐ γάρ « ἐστιν ἐν αὐτῷ " οὐκ ἀρὰ κινεῖταί TL. »
Autre argument : « Ce qui se meut est en un « lieu. Ge qui est en un lieu ne se meut pas. « Donc, ce qui se meut ne se meut pas. To κινού- « μενον ἐν τόπῳ ἐστί" τὸ δὲ ἐν τόπῳ ὃν οὐ κινεῖται" τὸ « ἀρὰ κινούμενον οὐ κινεῖται ἡ. »
Arrivons maintenant à un dernier argument, qui, à la différence de tous ceux que nous avons rapportés précédemment, n'offre aucune ressemblance ni directe, ni éloignée, avec ceux de "école éléatique, et paraît appartenir en propre à Diodore Gronus. Voici ce dernier argument, tel que nous l’extrayons textuellement des écrits de Sextus :
-« Il y a deux sortes de mouvements : l’un de « prépondérance ; l’autre, mouvement pur. Le « premier a lieu dans un corps où le plus grand « nombre de parties se meuvent, tandis que le « plus petit nombre reste en repos ; le second « dans un corps où toutes les parties se meu- « vent. De ces deux sortes de mouvements, le
! Sextus Empir., “ἀν. math.,1. 1X, de Motu.
* Id., ibid.
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mouvement par prépondérance parait précéder le mouvement pur. En effet, pour que dans un corps il y ait lieu à un mouvement intégral, c’est-à-dire à un mouvement du tout par le tout, il faut qu'il y ait eu d’abord mouvement par prépondérance. Pour qu'une tête devienne complétement grise, ne faut-il pas qu’elle commence à grisonner par prépondérauce? Pour qu’un tas se forme complétement, ne faut-il pas qu'il ait commencé par se former eu majeure partie? Eh bien, de même le mouvement par prépondérance doit précéder le mouvement intégral ; et l'intensité de ce dernier se mesurera nécessairement sur l'intensité de l’autre. Or, le mouvement par prépoudérance n'existe pas, ainsi que nous uous proposons de l’établir; donc le mouvement intégral n'existe pas davantage. Qu'on suppose, en effet, un corps composé de trois parties, dont deux en mouvement, une en repos; car telle est la condition du mouvement par prépondérance. Eh bien, si nous ajoutons une quatrième partie qui soit en repos, le monvement du corps dont il s’agit ne cessera pas d’avoir lieu. Car, si ce corps, composé de trois parties, se meut en vertu du mouvement de deux d’entre ces trois parties, qui l'emporte sur l’immobilité de la troisième, il continuera
« à se mouvoir nonobstant l'addition d’une qua- « trième partie. En effet, les trois parties avec les- « quelles il se mouvait l'emportent sur la qua- « trième qu'on y ajoute. Mais si un corps, com- « posé de quatre parties, se meut, il se mouvra « aussi avec cinq. Car les quatre parties avec « lesquelles 1] se mouvait l'emporteront sur la « cinquième ajoutée. Et, s’il y a mouvement pour le corps composé de cinq parties, il y aura tou- « jours mouvement nonobstant l'addition d’une « nouvelle partie, attendu que cinq l’emportent « sur une. Diodore pousse cette progression jus- « qu’à dix mille parties, pour montrer que le « mouvement par prépondérance ne saurait « exister. Car, dit-il, il est absurde de dire qu'il « puisse y ayoir mouvement pour un corps dans « lequel neuf mille nenf cent nonante-huit parties « sont en repos, et seulement deux en mouve- « ment. Donc, il n'y a pas de mouvement par « prépondérance. S'il en est ainsi, il n'y ἃ pas « non plus de mouvement intégral. Donc, le « mouvement n'existe pas’. »
1 Διττῆς δὲ οὔσης χινήσεως, μιᾶς μὲν τῆς XAT ἐπιχράτειαν, δευτέρας δὲ τῆς AT εἰλιχρίνειαν, καὶ κατ᾽ ἐπιχράτειαν μὲν ὑπαρχούσης, ἐφ᾽ ἧς, τῶν πλειόνων κινουμένων μερῶν τοῦ σώματος, ὀλίγα ἠρεμεῖ, χατ᾽ εἴλιχρίνειαν δὲ ἐφ᾽ ἧς πάντα χινεῖται τὰ τοῦ σώματος μέρη, δοχεῖ τούτων τῶν δυοῖν χινήσεων, ἡ χατ᾽ ἐπιχράτειαν προηγεῖσθαι τῆς χατ᾽ εἰλιχρένειαν. ἵνα γάρ τι εἰλικρινῶς κινηθῇ,
Il est aisé de retrouver dans cet argument les traces de l'esprit sophistique qui avait présidé aux arguments d'Eubulide. Le moyen par lequel Diodore tend à conclure qu’il n’y a pas de mouvement par prépondérance, et cela, en ajoutant sans cesse une partie nouvelle en repos à un
τούτεστιν ὅλον δι᾽ ὅλου, πρότερον ὀφείλει νοεῖσθαι κατ᾽ ἐπιχρά-τειαν χινούμενον. ὧν τρόπον ἵνα τις χατ᾽ εἰλιχρίνειαν γίνηται πυλιός, ὀφείλει κατ᾽ ἐκιχράτειαν προπελιῶσθαι. Καὶ ἵνα τις χατ᾽ εἰλιχρένειαν ληφθῇ σωρός, ὀφείλει κατ᾽ ἐπιχράτειαν γεγονέναι σωρός" κατὰ τὸν ὅμοιον τόπον ἡγεῖσθαι δεῖ τῆς χατ᾽ εἴλιχρίνειαν χινήσεως τὴν κατ᾽ ἐπιχράτειαν' ἐπίτασις γὰρ τῆς χατ᾽ ἐπιχράτειάν ἐστιν ἡ κατ᾽ εἴλιχρίνειαν. Οὐχὶ δέ γε ἔστι τις κατ᾽ ἐπιχράτειαν χίνησις, ὡς δηλώσομεν " τοίνυν οὐθ᾽ ἡ κατ᾽ εἴλιχρίνειαν γενήσεται. Yroxtiσθω γὰρ ἐχ τριῶν ἀμερῶν συνεστὸς σῶμα " δυοῖν μὲν κινουμένων, ἑνὸς δὲ ἀκινητίζοντος (τοῦτο γὰρ ἡ κατ᾽ ἐπιχράτειαν ἀπαιτεῖ χίγησις) " οὐχοῦν εἰ προσθείημεν τέταρτον ἀμερὲς ἀχινήτιζον τούτῳ τῷ σώματι, πάλιν γενήσεται χίνησις. Εἴπερ γὰρ τὸ ἐχ τριῶν ἀμερῶν συγκείμενον σῶμα, δυοῖν μὲν χινουμένων, ἑνὸς δὲ ἀχινητίζον-τος, χινεῖται, καὶ τετάρτον προστεθέντος ἀμεροῦς χινήσεται" ἰσχυρότερα γὰρ τὰ τρία μέρη μεθ᾽ ὧν πρότερον ἐχινεῖτο τοῦ προσ-τεθέντος ἑνὸς ἀμεροῦς. ἀλλ᾽ εἴπερ τὸ ἐχ τεττάρων ἀμερῶν συγχείμενον σῶμα. χινεῖται, χινήσεται χαὶ τὸ ἐχ πέντε " ἰσχυρότερα γάρ ἐστι τὰ τέσσαρα μέρη, μεθ᾽ ὧν πρότερον ἐχινεῖτο, τοῦ προστεθέντος ἀμεροῦς. Καὶ εἰ τὸ ἐκ τῶν πέντε συγκείμενον χινεῖται, πάν-τως καὶ ἕκτου προσελθόντος ἀμεροῦς κινήσεται, ἰσχυροτέρων ὄντῶν τῶν πέντε παρὰ τὸ ἕν" χαὶ οὕτω μέχρι μυρίων ἀμερῶν προἐρχεται ὃ Διόδωρος, δειχνὺς ὅτι ἀνυπόστατός ἐστιν ἡ χατ᾽ ἐπιχράτειαν κίνησις. ἄτοπον γάρ φησιν τὸ λέγειν κατ᾽ ἐπιχράτειαν κινεῖσθαι σῶμα, ἐφ᾽ οὗ ἐναχισχίλια ἐναχόσια ἐνενήκοντα ὀχτω ἀκινήτιζει, ἀμερῆ χαὶ δύο μόνον χινεῖται. ὥστε οὐδὲν κατ᾽ ἐπιχράτειαν χινεῖται. Εἰ δὲ τοῦτο, οὐδὲ κατ᾽ εἰλιχρίνειαν. ὦ ἕπεται τὸ αηδὲν χινεῖσθαι. (Soxt. Empir., “ὧν. math., IX, de Motu.)
DIODORE CRONUS. 149 corps primitivement composé de trois parties, et πιὰ en vertu du mouvement de deux d’entre elles, n'est-il pas l’analogue de celui qu'employait Eubulide dans ses arguments intitulés le Chauve et le Tas? 11 est même à remarquer que Diodore, en construisant son laborieux sophisme, avait présents à l'esprit les arguments de sou devancier, puisque, pour faire comprendre comment le mouvement intégral doit être précédé du mouvement par prépondérance, il invoque une double comparaison , tirée de la manière dont s'opère un tassement, σώρος, et dont une chevelure devient grise, πολιός. Si cet argument de Diodore était ἃ réfuter, il suffirait de la remarque que fait Sextus après l'avoir mentionné : « Cet argument, dit-il, est sophis- « tique, et porte en lui-même sa réfutation. En « effet, la première addition d’une nouvelle « partie au corps dont il s’agit fait disparaître « le mouvement par prépondérance , attendu « que, par ce fait, il y a deux parties en mouve- « ment et deux en repos. Φαίνεται δὲ καὶ σοφιστικὴ «( καὶ παρακείμενον ἔχουσα τὸν ἔλεγχον " ἅμα γὰρ τῇ ( τοῦ πρώτου ἀμεροῦς προσθέσει οἴχεται ἡ κατ ἐπικρά- «( τειαν κίνησις, δυοῖν κινουμένων ἀμέρων, δυοῖν δὲ ἀκινητιζόντων !. » Et déjà, au moment de faire
En --
L Sext. Empir., Æds. math., IX, de Motu.
l'exposé de ce même argument, Sextus l'avait tout aussi sévèrement qualifié en disant que « cet « argument est moins solide et plus sophistique «que les précédents. Κομίζει δὲ καὶ ἄλλους τινὰς « λόγους οὐχ οὕτως ἐμόριθεῖς, ἀλλὰ σοφιστικωτέρους᾽- » Distünction bien arbitraire, ce nous semble, attendu qu'au fond tous ces arguments contre le mouvement sont tout aussi peu solides et tout aussi sophistiques les uns que les autres.
Tels sont, dans leur part d'imitation, et dans leur part d'originalité, les arguments de Diodore Cronus contre le mouvement. On sait, du reste, en quelle pauvre estime de tels arguments étaient auprès des philosophes anciens, puisque, ainsi que nous l'avons vu plus haut, les sceptiques eux-mêmes les qualifiaient de sophistiques, et ne les jugeaient pas dignes de réfutation. « Mettez « (dit Sextus en ses H)potyposes*) un philo- « sophe en présence de telles absurdités , il fron- « cera le sourcil, il déploiera toute sa dialec- « tique, et entreprendra fastueusement de vous « prouver, par démonstration syllogistique, des « choses telles que celles-ci, à savoir : que quel- « que chose existe, qu’il y a du mouvement, que « la neige est blanche, que nous n’avons pas de
1 Sext. Empir., Ædv. math., 1X, de Motu.
DIODORE CRONUS. 151 « cornes, tandis qu’il suffirait d’opposer à tout « cela l'évidence de la chose. C’est pour cette « raison qu’un philosophe à qui l’on proposait. « un sophisme contre l’existence du mouvement, « se mit, pour toute réponse, à marcher. Dans « la pratique, les hommes parcourent les terres « et les mers, construisent des vaisseaux, et se « reproduisent, sans se mettre en peine des sub- « tilités qu'on élève contre le mouvement et « contre la génération. » Puis, après ces réflexions générales, Sextus, arrivant plus spécialement à ce qui concerne Diodore et sa népation du mouvement, rappelle une circonstance où le dialecticien de Mégare fut battu d’après sa propre tactique, et mis en demeure, ou de se résigner à la souffrance, ou de confesser toute l’inanité de sa doctrine contre le mouvement. « On rapporte (dit Sextus') un bon mot du mé- « decin Hérophile. Il était contemporain de ce « Diodore qui a donné dans sa ridicule dialec- « Lique des arguments sophistiques sur plusieurs « choses, et notamment contre le mouvement.
« Diodore ayant l’épaule démise , et étant allé « trouver Hérophile pour lui demander de le gué- «rir, ce médecin le railla en ces termes : Ou « votre épaule, lui dit-il, s'est démise dans le
1 Adv. math., IX, de Motu.
« lieu où elle était, ou elle s’est démise dans le « lieu où elle n’était pas. Or, ce n'a pu être ni « dans l’un ni dans l’autre. Donc, elle n’est pas « démise. Mais le sophiste le pria de laisser là « ces subtilités, et de lui appliquer un remède « convenable suivant son art. » En un autre endroit de ses écrits, le même Sextus essaie, par d’autres moyens encore, de faire ressortir toute l’absurdité attachée à cette méthode de démonstration employée par Diodore Cronus. À cet effet, il s'empare d’un des arguments que nous avous exposés plus haut, et montre que, moyennant une légère modification, cet argument, institué par le dialecticien de Mégare pour établir que rien ne se meut, pourrait servir également à établir que rien ne périt. « Si rien ne se « meut, dit-il, on peut dire également que rieu « ne périt. Car, de même que rien ne se meut, « par cette raison qu’une chose ne peut se mou+ « voir ni dans le lieu où elle est, ni dans le lieu « où elle n’est pas, de même de ce qu’un animal « ne meurt ni dans l'instant où il vit, ni dans « l'instant où il ne vit pas, il s'ensuit qu'aucun « animal ne meurt. » Diodore aurait-il admis
DIODORE CRONUS. 153
celte méthode d’argumentation contre le phénomène de la mort ? Il est permis d’en douter. Et pourtant, e’était là sa propre argumentation, si tant est qu’elle füt sérieuse, contre le phénomène du mouvement.
Une restriction est pouriant à établir en ce qui concerne la négation du mouvement par Diodore Cronus. Cette négation n’a pas une extension absolue; elle se limite à l'actualité, et n’atteint en aucune manière le passé. En d’autres termes, Diodore, et ce caractère est spécial à sa doctrine, conteste la possibilité du mouvement en tant que présent, mais non en tant qu'accompli. C'est une contradiction assurément; car, y a-t-il moyen de dire d’une chose qu’elle est accomplie, si, antérieurement, 1] n’y a pas eu un moment dans lequel on pouvait dire de cette chose qu’elle s’accomplissait ? C’est ce qu'a parfaitement compris Sextus, qui, dans son Traité Πρὸς τοὺς Μαθηματικούς l, accuse Diodore d’inconséquence «. pour avoir reconnu le mou- « vement en tant qu'accompli, et l'avoir nié en « tant que s’accomplissant, tandis qu’il fallait ou « les reconnaître l’un et l’autre ou les rejeter
σχει, οὔτε ἐν ᾧ μὴ ζῇ, οὐδέποτε ἀρὰ ἀποθνήσχει. ( Adv. math., 1. IX.) TL. IX, Περὶ κινήσεως.
« Lous deux à la fois : ἄτοπος οὖν ἐστιν ὁ Διόδωρος τοῦ « μὲν κεκινῆσθαι περιεχόμενος ὡς ἀληθοῦς, τοῦ δὲ x « νεῖσθαι ἀφιστάμενος ὡς ψεύδους " δέον ἡ ἀμφοτέροις « συγκατατίθεσθαι, ἢ ἀμφοτέρων ἀφίστασθαι. » La contradiction est donc flagrante, et néanmoins elle ne paraît pas avoir arrêté Diodore. Nous venons de citer un passage de Sextus. Voici maintenant, toujours au rapport du philosophe de Mytilène, l'exemple que Diodore apportait à l'appui de son étrange thèse : « Lancez, disait-il, un corps « sphérique vers un plan. Pendant que ce corps « sphérique accomplira sa course, ce jugement, « sous la forme du présent, le corps sphérique « touche le plan, sera évidemment faux, attendu «-que le corps sphérique n'aura pas encore at- « teint le plan. Mais, une fois qu’il l’a touché, « cet autre jugement, sous la forme du passé, le « corps sphérique a touché le plan, est vrai. Il « suit de la vérité du second des deux jugements « énoncés , et de la fausseté du premier, que le « mouvement n’a rien d’actuel, et n'existe qu'au « passé’. » Et, dans un autre passage du même
DIODORE CRONUS. 455
livre, Sextus mentionne un autre argument avancé par le dialecticien de Mégare dans le même but : « Voici (dit Sextus) un argument « remarquable par lequel Diodore Cronus cher- « che à établir qu'on ne peut dire d'aucune chose « qu’elle se meut, tandis qu’il est très-logique de « dire de cette même chose qu'elle s'est mue. « Que rien ne se meuve, ceci résulte de son hy- « pothèse des indivisibles, τῶν ἀμερῶν. En effet, « un corps indivisible doit étre contenu en un « lieu indivisible, et partant, ne se mouvoir ni « en ce lieu où il est, puisqu il l'emplit et qu’il « luifaudrait pour se mouvoir un lieu plus grand, « ni en un autre où il n’est pas, puisqu'il n’y est « pas encore. On ne peut donc pas dire d’un « corps qu'il se meut. Mais on peut dire de ce « corps qu’il s’est πιὰ ; et cela à bon droit; car « ce corps, que l’on voyait auparavant en tel « point de l’espace, se voit maintenant en tek « autre point; ce qui ne saurait avoir lieu en « l’absence de toute espèce de mouvement. »
χόν, καὶ διὰ τοῦτο μὴ χίνεῖσθαι μέν τι παρατατιχῶς, χεχινῆσθαι δὲ συντελεστιχῶς (Sext. Empir., “ἀν. math., 1Χ, de motu. )
Redisons-le donc : par une contradiction flagrante, Diodore nie le mouvement en tant qu'actuel, tandis qu’il l’admet en tant que passé.
Un dernier point nous reste à exposer dans la philosophie de Diodore, et ce point tient, comme le précédent, au côté ontologique de cette philosophie : nous voulons parler du système de ce mégarique sur le principe matériel des choses. L'ancienne philosophie agitait comme problème fondamental celui de l’origine des choses, et, dans ce problème, la question du principe matériel, ἡ ὕλη, τὸ ὑποκείμενον, comme disait le péripatétisme, ou, si l’on veut, causa materials, pour nous servir de l’expression scolastique, occupait une place considérable. On connaît les diverses solutions qu'avait apportées à ce problème la philosophie ionienne' avec ses nombreux représentants, la philosophie agrigentine avec Empédocle, la philosophie abdéritaine avec Leucippe et Démocrite. Éléate, ou peu s’en faut, sur la question du mouvement, si tant est qu’il ait pris au sérieux son système, Diodore
χινεῖσθαι ( ἐμπεπλήρωχε γὰρ αὐτόν" δεῖ δὲ τόπον ἔχειν μείζονα τὸ χινούμενον), οὔτε ἐν ᾧ μή ἐστιν ( οὕπω γάρ ἐστιν ἐν ἐχείνῳ )" Gate οὐδὲ χινεῖται, Κεχένηται δὲ κατὰ λόγον" τὸ γὰρ πρώτερον ἐν τῷδε τόπῳ θεωρούμενον ἐν ἑτέρῳ νῦν θεωρεῖται" ὅπερ οὐχ ἂν ἐγέγονει μὴ χινήθεντος αὐτοῦ. (“ἀν. math., |. IX.)
1 Voir notre Histoire de la philosophie tontenne.
DIODORE CRONUS. 457
fut abdéritain sur la question de la nature des choses; et son système en ce point est un atomisme renouvelé de Démocrite, et plus prochainement d’Épicure, comme sa doctrine relative au monvement en tant qu'actuel (μὴ χινεῖσθαί τι παρατατικῶς) était, sauf la part d'originalité qu'elle contient et que nous nous sommes attaché à signaler, reproduite de Zénon.
Deux passages de Sextus Empiricus en font foi. Dans le premier de ces passages, Sextus, traitant des opinions des philosophes sur les principes des choses, les partage en deux catégories, les uns qui ont regardé ces principes comme incorporels, les autres qui les ont regardés comme corporels, et il range Cronus parmi ces derniers, en lui attribuant cette opinion, que les principes des choses sont des corps très-subtils et indivisibles, ἐλάχιστα καὶ ἀμερῆ σώματα. Voici, du reste, en son entier, ce passage, qui, en son ensemble, et tout à la fois en ce qui concerne personnellement Diodore, offre un puissant intérét : « Sur la question des principes premiers « et élémentaires, il y a deux écoles principales «et, dans chacune d'elles, des subdivisions à « établir. Parmi les philosophes, les uns ont re- « gardé ces principes comme incorporels, les « autres comme corporels. Parmi ceux qui les « regardent comme incorporels, Pythagore dit
« que le principe de toutes choses sont les nombres ; les mathématiciens que c’est le « point; Platon que ce sont les idées'. Parmi « ceux qui, d'autre part, ont regardé les prin- « cipes des choses comme corporels, Phérécyde « de Syra * dit que 16 principe de toutes choses, « c’est la terre; Thalès de Milet, l’eau; Anaxi- « mandre, l'infini; Anaximène, Diogène d’A- « pollonie, Archelaüs, le maître de Socrate, «et même, suivant quelques-uns, Héraclite, « l'air; Hippasus de Métaponte, et, au dire de « certains, Héraclite, le feu; Xénophane, l’eau « et la terre ; Hippon de Rhégium, le feu et l’eau; « OEnopide de Chio, le feu et l'air; Onoma- « crite, dans les Orphiques, le feu, l'eau et la « terre; Empédocle et les stoïciens, la terre, « l’eau, l'air et le feu; Démocrite et Épicure’, « les atomes, à moins cependant qu'il ne faille « attribuer à ce système une plus haute anti- « quité, et le faire remonter, ainsi que le veut « le stoïcien Posidonius, à Moschus le Phénicien ;