‹ Mélanges philosophiquesChapitre 88 sur 88 · TE · texte numérisé non relu

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éléments essentiels, l'œuvre de celte grande école qu'avait fondée Hutcheson, et que continuérent. avec éclat Reid, Beattie, Ferguson, Dugald'Stewart.

Quelle que soit-notre estime pourles travaux de l’école écossaise, nous n’avons pas la prétention de soutenir qu'antérieurement à cette école rien. n'était'fait en psychologie. Pour hasarder: une telle assertion, il faudrait n'avoir lu: ni: Platon, ni Aristote, ni Loeke, ni surtout le traité‘des' Par: sions de l'âme de Descartes. Mais; ce que nous disons, el ce-dont nous: sommes prêt à administrer la preuve, c'est qu'il n'avaitété fait en cet ordre de choses: que d'imparfaites tentatives. Ce qui le prouve, c'est que ce n'est qu'à partir: de l'école écossaise que la psychologie, jusqu'alors plus ou moins confondue avec la morale et la métaphysique, et surtout ayec la logique, se constitue en science à part et'prend un nom spécial. Or, quelle a été‘en ceci l'œuvre des Ecossais ? La voici, résumée en quelques mots. Ils ont établi une classification; tout autrement exacte que celles’qui avaient existé jusque-là, des: facultés de l’âme. Daris: cette classification ils: ont.fait rentrer non-seulement la volonté, non-seulement les facultés. intellectuelles proprement dites, telles -que le jugement, le raisonnement, l'absträction, la généralisation, la réflexion, la mémoire, l'association des idées, mais encore: les instincts, les appétits, les affections, les ‘passions, qui, dans les:théories précédentes, n'avaient pas obtenu, à beaucoup près, la place que réclament'leur importance et leur influencesur nos actes moraux. En même temps ils ontsignalé le lien qui, dans la réalité, unit entre elles les facultés de ce double ordre, et montré que, bien que distincies:en nature; elles:ne sont presque jamais divisées

dans l’action, et que, dans presque toutes les opérations de l'esprit qui ont un nom dans le langage, peut-être même dans toutes, les deux ordres de facultés interviennent de telle sorte que nous sommes tout à la fois intelligents et actifs.

Maintenant, à l’aide de quelle méthode l'école écossaise est-elle parvenue à faire aïsi, de la psychologie, une science égale en autorité aux sciences physiques et naturelles les mieux établies? A l'aide de la méthode expérimentale. Mais quelle est cette méthode, et quels sont les éléments dont elle se compose? Ces éléments sont au nombre de trois, l'observation, l’expérimentation, la généralisation. Constater des faits au moyen d'une attention patiente, scrupuleuse, impartiale ; amener ensuite, si faire se peut, par des procédés artificiels, ces même faits à se produire sous notre regard dans des conditions prédéterminées ; sur ces mêmes faits, ainsi recueillis en nombre imposant, ériger des lois par le procédé de généralisation comparative, telle est la méthode expérimentale, applicable, non pas, ilest vrai, à toutes les sciences indistinctement, puisque les sciences de raisonnement y répugnent par leur nature même, mais à toutes les sciences de faits, Or, la classe des sciences de faits n'embrasse pas seulément les sciences naturellés dans toutes leurs variétés, mais encore la philosophie de l'esprit humain. Voilà ce que sut compréndre, ce que sut accomplir l’école écossaisse. Frappés des admirables progrès qu'avaient faits les sciences physique sous Galilée, Torricelli, Newton, les philosophes écossais entreprirent d'arriver par les mêmes voies aux mêmes résultats dans la sphère de la science morale ; en d’autres

térmes, ils transportèrent dans la philosophie de l'esprit humain la méthode qui avait valu à la philosophie naturelle de si merveilleux perfectionnements.

La psychologie constituée à l’état de science expérimentale, tel est le premier des deux caractères essentiels que nous avons à signaler dans l’école écossaise. Il en est un second, à savoir, le sens commuün établi comme criterium par excellence, et posé comme fondement de la philosophie positive à l'encontre du scepticisme.

Deux mille ans avant notre ère, le sophiste Protagoras, en faisant de la sensation la mesure de toute chose, avait glorifié le principe de la raison individuelle; mais, au nom du sens commun, Platon, dans son Théétète, avait combattu ce principe et signalé loute l’absurdité des conséquences qui en découlent. Tel futencore, ou peut s'en faut, à vingt siècles de distance, l'antagonisme quise produisit entre le principe de la raison individuelle, dont Hume était en Angleterre la personnification, et le principe du sens commun représenté par l’école écossaise. Le sens individuel une fois admis comme unique criterium du vrai, à l'exclusion de la raison générale, ne s'ensuit-il pas, comme inévitable conséquence, la divergence et le conflit des opinions, et, comme résultat dernier de ce conflit et de cette divergence, l'indifférence en matière de vérité, c'est-à-dire le scepticisme ? C'était au nom du sens individuel que Hume avait écrit cette phrase : « Le spectacle multiplié de tant de contradictions dans la raison humaine a tellement remué et troublé mon esprit, que jé suis prêt à rejeter toute croyance et tout raisonnement, οἱ à ne regarder aucune opinion comme plus probable ou plus vraisemblable qu'une autre. »

Ce fut. contre. de telles conséquences, et, par suite, contre le criterium qui leur servait de point de départ, 48 φτο-tesla l'école écossaise. Gomme correctif aux abus résultant. de l'adoption du sens individuel à titre de criterium exclusif, elle invoqua le criterium de la raison générale ou du. sens commun. Est-ce. ἃ dire. que cette école proscrive. la. raison individuelle, et ne.reconnaisse comme. criteriuwm unique du vrai que l’assentiment général, ainsi qu'a essayé de le faire, il y a trente-cinq ans euviron, un grand écrivain, dans le premier volume de l'ouvrage intitulé : De l'indifférence en matière de religion ? Assurément non, et rien ne répugnerait plus au sage tempérament de l’école écossaise que de combattre une exagération par une exagération contraire. Elle laisse donc à la raison individuelle sa véritable et légitime part dans l'acquisition de la connaissance et dans la conquête, de plus en plus progressive, de. la vérité ; mais-en même temps, et.à bon droit, elle ne croit pas que l'homme, destiné par le créateur à 18 société intellectuelle et morale non moins qu’à la société matérielle, doive. jamais élever un mur d'airain-entre sa pensée et.celle. de ses semblables, de manière à se complaire. uniquement dans ses propres lumières et à prendre pour donnéesde la. raison les aberrations d'une imagination déréglée et pervertie. Quand donc, comme au temps de Protagaras, comme au temps de Hume, le mépris du sens commun.et l'exaltation du sens individuel ont produit en philosophie des dogmes monstrueux, faits pour égarer les intelligences .et pervertir les volontés, le salut ne doit plus être espéré que d'un retour: sincère ἃ la raison générale, cette sûre gardienne des vérités fondamentales de l’ordre mélaphysique

et ‘surtout .de ‘l'ordre moral. Α da fin du xvrni* siècle, et δὰ ‘commencement du ‘xrx°, ce retour 's'opéra et s’accomplit sous la direction de'cette école écossaise, qui fit autant:et plus par la sagesse que d’autres avaient fait par le génie, et qui sut comprendre que, si ‘d’une part 16 progrès intellectuel de l'humanité dépend du développement et de l'essor de [ἃ raison individuelle, ‘à qui toute mitiative est dévolue, d'autre part il:n’y ἃ pour nous de salut intellectuel:et moral qu’à la condition que nous ne cessions pas un seul instant de nous tenir en communion d'idées et de sentiments avec la raison générale.

Tel nous paraît avoir été, au milieu des écoles philosophiques de la dernière partie du xvim° siècle-et du commencement du x1x°, le rôle spécial de l’école écossaise. Au sein de cette école, Beattie, tout en se rattachant aux grands principes que nous venons de signaler, eut son rôle personnel. Il prit à tâche, plus spécialement «et plus complètement que ne l'avaient fait les autres philosophes de cette école, de venger la vérité des attaques du scepticisme, et cette tâche, il l’accomplit ainsi que nous l'avons vu, dans son traité sur La nature et l'immutabilité de la vérité. Mais il se proposa encore et surtout de donner à la morale, dont Reid s'était attaché à poser seulement les fondements, tous les développements dont elle est susceptible, et cette seconde partie de sa tâche trouva son accomplissement dans la publication des Eléments de science morale. L'école écossaise eut donc en lui son moraliste, comme <eîle eut son publiciste dans Ferguson, sou psychologue dans Reid, son théologien dans Oswalli. Beattie

s’est donc fait une place distincte parmi les philosophes écossais, et cette place, la postérité la lui maïintiendra. En étudiant ja Science morale de Beaitie, en la traduisant, en la publiant (4), nous espérons avoir su nous préserver de cet engouement auquel on n'échappe pas toujours quand on vit longtemps dans le commerce d'un écrivain distingué. Aussi, n’irons-nous pas jusqu'à l’égaler aux fondateurs de la philosophie moderne, qui doivent leur célébrité tout à la fois à leur puissante initiative de penseurs et à leurs éminentes qualités d'écrivains. Beattie (et son admirable modestie se fût complètement contentée de ce rang) n'apparaît qu’au second plan, mais Ἷ] y tient une place fort honorable. N'oublions pas qu’à leur apparition, ses ouvrages recurent de la savante Allemagne un accueil favorable, et que l’auteur de l’Essai sur la Vérité et des Eléments de science morale fut appelé par Tennemann (2) « l'éloquent Beattie. » Eloquent, en effet, dans bien des pages, surtout quand 1] s’agit de la défense des grandes vérités morales et religieuses, Beattie, dans ses écrits, a su constamment mettre un style facile et clair au service d'une pensée vraie. Là est le secret du sympathique accueil qui a été fait en France à la philosophie écossaise. Dans cette philosophie si claire, la France a reconnu son propre esprit, et c'est à cette qualité si précieuse, non moins qu'à la sagesse de ses principes, que la philosophie écossaise a dû ce droit de

(1} 2 vol. in-8°, avec une Introduction et des notes. (ἢ) Voir $ 373 du Manuel de l’histoire de la philosophe, trad. par M. V. Cousin.

bourgeoisie qu'elle a acquis et qu'elle conservera chez nous. Cette philosophie ne cache pas le vide de l'idée sous l’obscarité des formules, et ce n'est pas à elle qu'il sera jamais reproché d'exiger, pour êwe comprise, des efforts d'esprit qui ne trouvent qu'une insuffisante compensation dans les résultats qu’on obtient. Conforme en ceci au caractère général de l’école écossaise, la philosophie de Beattie est une philosophie éminemment intelligible; elle a de plus ce caractère spécial d'être une philosophie plus instructive que disputeuse, et d'offrir un système de doctrines moins spéculatives que pratiques. Les questions morales et sociales sonT traitées par Beattie avec une précision et une justesse qui dénotent en lui un caractère éminemment positif. Ce n’est pas lui, à coup sûr, qu'on accusera jamais d’être un utopiste et un rêveur. Dans ses différents aperçus, dans ses diverses appréciations, il joint au bon sens et à la circonspection particulière à sa nation une admirable justesse de tact. Un dernier caractère qu'il faut signaler dans le moraliste d'Aberdeen, c'est l'alliance de la philosophie et du christianisme, alliance dont nous rencontrons chez nous l'image, ou plutôt l'exemple, dans la personne des plus éminents philosophes du xvn® siècle, Bossuet, Fénelon, Malebranche, Arnauld, Nicole. Est-ce là du mysticisme, ainsi qu'on l’a reproché à Beattie? Un tel reproche serait fondé en raison, si Beattie puisait dans la révélation seule les éléments de ses raisonnements et de ses preuves. Mais, en aucune rencontre, Beattie ne renonce au libre examen pour se jeter dans les bras de la [οἱ ; et les preuves que, dans sa Morale et dans sa Théodicée, nous lui avons vu

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