‹ Mélanges philosophiquesChapitre 87 sur 88 · BE · texte numérisé non relu

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justice, dont il donne la formule suivan@, qui nous paraitrait s'appliquer plus convenablement à la charité, dont il parlera ultérieurement: « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fit à vous même. » Comme appendices de la justice, Beattie mentionne la véracité, la fidélité à la parole donnée, l’accomplissement des promesses, la bonne foi, la loyauté. Il y voit autant d'éléments de la justice, qui doivent ètre dirigés par cette divine règle. Dans la seconde catégorie Beattie classe la bienveillance, la charité, l'amour envers tous lés hommes sans exception, la pitié, la sympathie, la reconnaissance, le patriotisme. Si, en rangeant ces dernières vertus dans ce qu'il appelle la seconde catégorie des devoirs sociaux, Beattie a voulu, quant à l'excellence, les subordonner aux autres, et ne leur donner ainsi que la seconde place, nous croyons qu'il s’est trompé, et que, loin d'être inférieures, elles seraient plutôt supérieures, comme constituant des vertus positives, et répondant mieux que les premières, qu'elles présupposent cependant, à la véritable fin morale de l'homme, qui n’est pas seulement de s'abstenir du mal, mais encore et surtout de faire le bien. Remarquons, à l'occasion des vertus de la seconde catégorie, avec quelle justesse de pensée et quel bonheur d'expression il ἃ carac- térisé le patriotisme : « Le patriotisme, dit-il, ou amour de notre pays, a été de tout temps, au moins dans les pays libres, regardé comme une vertu sublime. Cette vertu est une inspiration de la nature; car, ainsi que le remarque Cicéron , toutes nos affections bienveillantes envers nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs , s’y trouvent comprises. Le patriotisme élève l’âme, développe le génie, le courage, le sentiment de l'honneur. La reconnaissance

même nous impose l'obligation de défendre, autant qu'il est en nous, le gouvernement qui ἃ protégé nous et nos pères. La meilleure preuve de patriotisme que puisse donner l’homme dans la vie privée, c’est de se montrer ami de la paix, et de donner l'exemple de la piété, du travail, de la modération, L'homme vicieux, égoïste, turbulent, n’est pas un véritable patriote, quelles que puissent être ses prétentions à ce titre. »

La troisième classe des vertus sociales se. compose des devoirs de l’homme envers lui-même. Quels sont ces devoirs? Beattie en reconnait de plus d’une sorte, à la tête desquels 1l place l'activité, le travail, sans lesquels rien ne saurait prospérer. Vient ensuite, dans ce mème ordre de devoirs individuels, la tempérance, et enfin le perfectionnement de notre nature dans chacun des éléments dontelle se compose; car, en chacun d’eux, elle est perfectible, et tout perfectionnement tend non-seulement à notre bien particulier, mais encore au bien public, auquel il est de notre devoir de travailler. Ce perfectionnement de notre être, dans chacun des éléments dont il secompose, embrasse le perfectionnement de notre nature corporelle, le perfectionnement de notre nature intellectuelle, et surtout le perfectionnement de notre nature morale, que Beattie. regarde comme le plus important de tous, attendu que c'est là principalement la fin pour laquelle nous avons été créés, et de laquelle doit dépendre notre bonheur pour toute l'éternité. Beattie, qui donne partout de très-sages conseils, indique le moyen le plus sûr de travailler à ce perfectionnement. Il consiste à veiller continuellement sur notre conduite, non pas seulement sur nos actes, mais encore sur

nos pensées, sur nos passions, sur nos desseins, el ἃ ÿ γόβόchir chaque jour avec la ferme résolution de réformer ce qui est mal.

Dans l’ordre relatif des parties dont se compose la science morale, Beattie a placé l’'Economique entre l'Ethique et la Polirique. L'Economique a pour objet, ainsi que son nom l'indique, la société de famille, et, à ce titre, elle embrasse la triple relation d'époux à épouse, de parents à enfants, de maître à serviteur. Les devoirs qui résultent de ces relations sont si généralement connus, qu'il est à peine besoin de les mentionner. Toutefois, à la question de ces devoirs se rattachent quelques points controversés, dont Beattie entreprend un sérieux examen, et qu’il ne sera peut-être pas hors de propos d'examiner avec lui, aujourd’hui que des théories subversives ont été dirigées contre les principes moraux qui sont le fondement de la famille.

Le premier de ces points est relatif au mariage, que Beattie regarde comme l'état naturel et légitime de l'homme. Il ramène à cinq les principes qui président à cette union : en premier lieu, cette tendance qui pousse tous les animaux en général à-la propagation de l'espèce; en second lieu, cet amour, ou cette estime que fait naître en nous la découverte d’heureuses qualités chez une personne de sexe différent; en troisième lieu, la bienveillance et l’attachement qui résultent de cet amour; en quatrième lieu, l'affection naturelle que nous portons à nos enfants ; en cinquième lieu, la considération de notre propre bonheur. Comme ces principes sont naturels et universels parmi les hommes, qu'ils tendent à produire cette union, et qu'ils l'ont, en effet, produite à toutes les époques de l’humanité, Beattie

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en conclut que ce résultat entrait dans les plans de la Providence. Quant aux fins de cetie union, il les signale au nombre de trois : 4° la Providence ἃ voulu par ce moyen perpétuer l'espèce humaine par des voies non-seulement conformes, mais avantageuses à la vertu, à la décence, au bon ordre; 2° cette union est un moyen de pourvoir à l’éducation des enfants ; 3° elle est, pour ceux qui la contractent, une source de bonheur.

Sur la question de savoir si le mariage doit être indissoluble, Beattie se prononce pour l'affirmative, et, entre autres raisons, s'appuie sur ce que cetle indissolubilité lui paraît exigée pour l'éducation des enfants. Quant à la : polygamie, elle lui paraît inconciliable avec l'affection mutuelle que se doivent les époux : « Dans les pays où elle règne, dit Beattie, le mari, quel que soit le nombre de ses femmes, en ἃ ordinairement une qui est Ja favorite, et la conséquence de cet état de choses est la haine des autres femmes envers celle-là, et envers lui à cause d'elle, Sous d’autres rapports encore, la polygamie est fatale au repos des familles. En Turquie, un mari exerce sur sa maison une sorte d'autorité tyrannique, à telle enseigne que ses femmes sont réellement ses esclaves, ce qui détruit cette réciprocité d'amitié et de confiance si essentielle au bonheur dans l’état de mariage. Il faut songer, en outre, que des enfants d’un même père et de mère différents, vivant en commun, ne peuvent manquer de devenir rivaux et ennemis les uns des autres. »

En traitant la question des devoirs des parents envers les enfants, Beattie est amené à parler de l'éducation, et il blâme (que dirait-il donc aujourd'hui?) le plan d'éduca-

tion qui prévalait déjà à son époque, et dans lequel le perfectionnement moral est trop complètement subordonné au perfectionnement intellectuel. Il apporte, à cet égard, d'excellents conseils. Une autre question dont 1] s'occupe encore est celle de savoir laquelle est préférable, de l'éducation publique ou de l'éducation privée. Ce problème lui paraît ne pouvoir pas être résolu d’une manière absolue, attendu que l’une et l’autre méthode a produit des hommes de toute espèce de caractères, de tout degré de talent et : d'instruction : « En supposant de part et d'autre, dit-il, des maîtres également consciencieux et également habiles, on pourrait dire peut-être que, de l'éducation publique et de l'éducation privée, l’une est la meilleure école pour nous former aux choses de ce monde, l'autre pour nous préparer à la vie à venir. La première offre indubitablement des occasions plus favorables d'acquérir des habitudes d'activité, de liberté, de courage, une profonde connaissance du monde et dela nature humaine, et, en même temps, de contracter de précieuses et utiles liaisons d'amitié; de la seconde, au contraire, on peut attendre plus de modestie et d’innocence, une rectitude de principes plus rigoureuse, moins de tentations au désordre, moins de dangers de mauvaises compagnies. Peut-être, s’il y avait alliance entre les deux méthodes, si les enfants qui fréquentent les écoles publiques étaient en même temps placés sous la vigilance continuelle et attentive d’un père ou d'un tuteur (avantage qui, du reste, ne pourrait appartenir qu’à un petit nombre) peut-être alors l'inconvénient attaché à la trop grande population des écoles publiques serait-il en partie prévenu. » En finissant l’Economique, Beattie traite des relations

de maître à serviteur, et ce sujet le conduit à envisager la question de l’esciavage, trop habituellement négligée dans les traités de morale. Cette partie des Eléments de science morale était écrite, ainsi que le déclare Beattie, depuis l'année 1778, et était destinée, sous forme de dissertation, à être publiée comme ouvrage à part.

Il y ἃ, dans la question de l'esclavage, deux côtés à envisager, le fait et le droit. En droit, cetle question est depuis longtemps résolue par la négative; mais, en fait, l’affirmative s’est maintenue jusqu'à nos jours. La cause de cette étrange anomalie entre le droit et le fait consiste en ce qu’au premier de ces deux points de vue c'est la raison seule qui prononce, tandis qu'au point de vue du fait c'est l'intérét qui uécide. En attendant que le fait (et puisse ce moment n'être pas éloigné) consente à se mettre d'accord avec le droit, la cause de l'émancipation peut être considérée comme gagnée aux yeux de la raison, grâce au progrès des lumières, grâces aux travaux des publicistes, grâce aux éloquentes protestations parties de la tribune parlementaire ; et, ainsi que l’a dit autrefois, dans un Rapport sur le sort des esclaves dans les colomes françaises, un éminent homme d'Etat, membre de cette Académie, « on peut différer d'avis sur les moyens et sur l'époque de l'extinction de l'esclavage, mais tout le monde s'accorde àreconnaître qu'il ne peut durer. » Sur cette question, comme sur plusieurs autres encore, Beaitie, à l'époque où parut son livre, prit place parmi les hommes de progrès. Il accuse l’esclavage d’être impie et immoral, et de répugner tout à la fois à la raison et à la religion. Il réfute Aristote qui, au premier livre de sa Politique, avait dit que, parmi les

hommes, les uns sont destinés par la nature à être maîtres, les aatres à être esclaves. Il remonte à l’origine de l’esclavage ancien et moderne , et accuse les planteurs espagnols et les marchands portugais du xv° siècle d'avoir institué la traite des esclaves africains. Il réclame avec énergie contre le maintien de cette traite, par laquelle s’alimente et se perpétue l'esclavage, et réfute l'argument de ceux qui prétendent ériger ce trafic en une sorte de nécessité gouvernementale. Il établit que des serviteurs libres peuvent être employés à la culture des terres et aux travaux des manufactures à moins de frais que les esclaves, et ajoute, pour le cas où cette possibilité lui serait contestée, qu'après tout les produits coloniaux ne sont pas indispensables à notre existence et ne valent pas la violation des lois de l'humanité. Enfin, il réfute énergiquement l'argument tiré de la prétendue infériorité de la race noire par rapport à la nôtre, et réclame au moins une amélioration dans la condition des nègres, si de sérieux obstacles (ceci était écrit en 4774) s'opposent réellement à leur émancipation immédiate. Touts cette partie du livre du moraliste écossais est écrite sous l’inspiration de la plus vive et de la plus louable philanthropie.

Dans l’ordre adopté par Beattie, l'Economique, qui a pour objet la société domestique, est suivie de la Politique, qui traite de la société civile. C'est, suivant le précepte de Descartes, aller du plus simple au plus complexe. Considérer l’origine et la nature de l'Etat ou gouvernement civil, c'est-à-dire de la plus importante et de la plus complexe des instéutions humaines, tel est, pour Beattie, l'objet de la Politique. Toutefois, et comme introduction à ces considérations, il lui paraît que quelques réflexions doivent

‘d'abord être faites sur la nature générale de la loi, attendu que c’est au moyen des lois que les actions humaines sont dirigées vers le bien public, c'est-à-dire vers la fin que se propose un gouvernement équitable.

Voici d'abord la définition qu'il apporte de la loi : « La loi est une règle de conduite civile, prescrite par le pouvoir suprême, à cette fin de commander ce-qui est bien et de défendre ce qui est mal. » Il établit que la loi humaine peut, en certains cas, restreindre et limiter la loi divine ou de nature qui nous est révélée par la conscience, mais la contredire, jamais; car ce serait mettre la volonté de l'homme en opposition avec l'autorité de Dieu; et il en conclut que, plus les lois humaines s’écartent de la loi naturelle, plus elles deviennent injustes.

Dans la loi, soit divine, soit humaine, Beattie distingue deux éléments, qu'il appelle l'élément permaissif et l'élement préceptif. De l'élément préceptif de la loi procède l'obligation. Ce que la loi commande de faire, je suis obligé de le faire; mais d'autre part, 51 j'ai droit à une chose, il y a pour autrui obligation de ne pas violer ce droit. Enfin, s’il y a pour müi obligation de faire une chose, autrui a droit d'exiger que je la fasse. L'obligation et le droit sont donc mutuellement implicites lun à l’autre, et tous deux sont implicites à chaque loi. L'obligation restreint la liberté. Le droit assure la liberté. Une autre distinction paraît à Beattie pouvoir être faite encore entre l'obligation et le droit. Nous pouvons nous dispenser de l'exercice d'un droit, mais non pas de l’accomplissement d’une obligation. Ainsi, par exemple, nous pouvôns remettre à autrui une dette contractée envers nous; mais, une dette

que nous aurons contractée nous-mêmes, nous ne pourrons nous en libérer qu'en la payant.

En tant que garantis par les lois, les droits de l’homme sont divisés par Beattie en parfaits el imparfaits : les premiers, nécessaires à l'existence de la société, et pouvant être maintenues par la force ou par des poursuites légales : tel notre droit à la vie, à la propriété, à la réputation, à la liberté; les seconds, nécessaires au bonheur de la société, et éminemment respectables en eux-mêmes, mais ne pouvant être revendiqués ni par la force, ni par une poursuite légale : tel, par exemple, le droit d'un bienfaiteur à la gratitude de la personne à laquelle il a rendu service ; tel encore le droit du pauvre à la charité.

Une autre division encore opérée, ou du moins adoptée par Beattie, est celle des droits en naturels et adventices : les premiers, appartenant à tous les hommes comme conséquence de leur qualité d'hommes; les seconds , appartenant à certains hommes, sur la supposition qu'ils sont placés dans telle ou telle situation, ou qu’ils ont fait telle ou telle acquisition. Au premier rang des droits adventices primitifs, Beattie place le droit de propriété, qu'il définit le droit de posséder une chose, de s'en servir, et d’exclure autrui de sa possession et de son usage. Quelle est, aux yeux de Beattie, l’origine, quel est le fondement de la propriété? Voici comment il s’en explique. Il regarde toutes choses comme ayant été d’abord dans un état qui peut être appelé celui de communauté négative. Nous sommes actuellement en cet état par rapport aux choses qui sont communes à tous, et que nul ne peut s'approprier, telles que l’air, la lumière. Mais, à l'égard de toute autre chose,

et notamment à l'égard des aliments, les hommes pourraient à peine rester un seul jaur en cet état, parce qu'il est nécessaire que la propriété en soit promptement déterminée. Or, Beattie distingue deux manières par lesquelles la propriété originelle peut être acquise, à savoir, la prise de possession (occupatio) et l'accession. La prise de possession consiste à se rendre maïtre d'une chose qui n’'appartient à personne, et à s’en rendre maître de manière à faire voir qu'on a l'intention d’en faire sa propriété. Ainsi (et c'est l'exemple apporté par Beattie), si d’autres personnes et moi nous étions jetés par un naufrage dans une ile déserte, je me constituerais propriétaire d'une portion des fruits d’un arbre, soit en y grimpant, soit en m'efforcant de quelque autre manière d'y atteindre. Et si, en descendant de l'arbre, j'étais assailli par une autre personne qui n’eût rien fajt de tout cela, et que mon droit me fût ravi, ce serait une injustice et une violation de propriété. La seconde manière dont la propriété originelle peut être acquise, est l'accession. Ce second mode consiste à acquérir la propriété originelle d’une chose en vertu d'une intime connexion existant entre cette chose et une autre qui m'appartient déjà. Ainsi, par exemple, le propriétaire d’un arbre ἃ droit au fruit de cet arbre, et le propriétaire d’un champ a droit aux récoltes. |

Les bornes nécessairement imposées à ce travail nous forcent à laisser de côté tout ce que Beattie a dit concernant la transmission de la propriété. Toutefois, nous croyons devoir nous arrèler un instant sur ce qu’il ἃ écrit concernant les garanties des contrats. Parmi ces garanties, 1] en est une qu’il regarde comme moralement supérieure à

toutes les autres, à savoir, celle qui se puise dans le serment. Nous rencontrons ici une des plus belles pages qu'ait écrites le moraliste écossais : « La véritable fin du serment, dit-il, n’est pas d'appeler l'attention spéciale de la Divinité et de lui donner un nouveau droit à punir le parjure, mais de nous pénétrer nous-mêmes des motifs les plus capables de nous conseiller la véracité, en nous peignant à nousmêmes sous les plus odieuses couleurs le crime du mensonge; car le parjure et toute espèce de faux serment est tout à la fois impie et contraire à l'honneur. Le serment étant un acte religieux, doit être prêté et reçu avec solennité. Il implique Île sens de ces mots : « Me voici en ta présence, ὃ Dieu de vérité; tu sais que ce que je dis est vrai, si je m'abaisse au mensonge, tu sais que je perds justement ta grâce, et que je mérite châtiment. » Dans une telle déclaration, exprimée avec sincérité, et émanée d'une conscience pure, peut-il Υ avoir rien de contraire au christianisme et de préjudiciable à la société? »

Dans la seconde partie de la Politique, Beattie traite l’importante question de l’origine et de la nature du gouvernement civil, et des lois essentielles à chacune des formes qu'il peut revêtir. Quels sont les motifs qui ont pu amener les hommes à substituer à l'état de nature la société politique? Ces motifs paraissent à Beatlie avoir été les suivants. En premier lieu, l'inégalité des forces physiques et morales d'homme à homme. Certains hommes avaient plus de force, plus d'activité, plus de prudence que certains autres, ei l'on peut présumer que ceux qui avaient conscience de leur infériorité sous ces divers rapports ont eu recours à ceux qui étaient capables de leur donner aide

et conseil, et leur. ont ainsi conféré graduellement et volontairement une sort de prééminence toute légitime. Un autre motif encore ἃ dû se puiser dans, les inconvénients attachés à l'état de nature, dans lequel les hommes doivent fréquemment se tromper sur leurs droits respectifs, et élever en face les uns des autres des prétentions rivales. . Ici, afin que rien d'équivoque ne reste sur sa pensée, Beattie se hâte d'ajouter que, bien qu'il oppose l'état politique à l'état de nature, il ne serait pourtant pas raisonnable de dire de l'état politique qu’il est un état contre nature : « Le gouvernement, dit-il, étant une institution utile à l’homme et l'instrument indispensable de toute civilisation, a dû nécessairement entrer dans Jes plans de la” ᾿ Providence, qui a fait l'homme ce qu'il est, et l’a rendu capable de perfectionnement intellectuel et moral, Aussi, doit-on regarder comme les plus respectables et les plus conformes aux plans de la Providence les gouvernements qui travaillent le plus efficacement au bonheur de l'humanité, Ὁ

Arrivant ensuite aux différentes formes de gouvernement et à leur appréciation relative, Beattie répudie, comme trop exclusives chacune pour leur part, les formes élémentaires, qui sont la monarchie pure ou despotisme, l'aristocratie, ja démocratie ; et, sous le nom de monarchie tempérée, il donne Ja préférence à la combinaison de ces trois éléments, mélangés de telle sorte, que leurs inconvénients se neutralisent mutuellement: « Une monarahie tempérée, dit-il, consistant en un roi, une noblesse, des communes, et dans laquelle tous, sans excepter le roi, sont sujets de la loi, nous semble avoir de grands avantages sur les autres formes

de gouvernement. Vis-à-vis des nations étrangères, on peut agir avec plus de secret et de promptitude dans un gouvernement où le pouvoir exécutif appartient à un roi, que dans une république; et, d'ailleurs, une monarchie estmoins sujette aux discordes intestines. »

Dans le cours de ces considérations, Beaitie a été amené à déterminer ce qu'il est raisonnable d'entendre par liberté politique : « Je définirais volontiers, dit-il, la liberté politique un état de choses sous lequel les hommes sont régis par des lois équitables et jugés par des magistrats justes, de telle sorte que nul ne soit privé des droits que la loi lui laisse, et n'ait rien à redouter de qui que ce soit, aussi longtemps qu'il fait son devoir. Voilà la vraie liberté; car c'est la seule qui puisse contribuer à la vertu et au bonheur, et assurément tout homme sage et juste n’en saurait souhaïter d'autre. » Et ailleurs : « La liberté peut-elle consister dans le pouvoir de faire toût ce qu’il nous plait? Non, assurément. Car si tout le monde avait ce pouvoir, il n'y aurait de liberté pour personne, attendu que notre vie et nos biens seraient à la merci de quièonque aurait le pouvoir et le vouloir de nous les ôter. Dans un pays libre, toute infraction à la loi est une infraction à la liberté publique. La loi de Dieu et les lois de notre pays sont notre meilleure et même notre unique garantie contre l'oppression. La liberté ne peut donc exister qu’autant que ces lois obtiennent obéissance. Aussi, Milton, qui certes aimait la liberté autant qu'homme au monde, a-t-il dit de cette liberté : « que ce- « Jui qui l'aime doit commencer par être bon et sage. »

La quatrième et dernière partie des Eléments de science morale de James Beaitie est intitulée Logique; mais, à

vrai dire, il n’y a que le second des deux chapitres dont se compose cette quatrième partie qui soit réellement de la logique. Ce second chapitre consiste en Remarques sur l'évidence, et constitue ainsi une sorte d'abrégé du grand traité dont nous avons parlé plus haut sur La nature et l'immutabilité de la vérité. Quant au chapitre premier, Beattie l’a intitulé Rhetorique, et cette dénomination répond à son véritable caractère. Il se divise en cinq sections, dont les titres suivants indiquent suffisamment l’objet : 4° Des tropes et des figures; 2 de la phrase ; 3° du style en général ; ἀν du'style de la prose ; style historique, style usuel ; siyle de rhétorique ; style philosophique; 5° de la nature générale de la poésie. Cette dernière section se compose, en mäjeure partie, d'idées analogues à celles que nous avons déjà rencontrées comme constituant le fond de l'ouvrage de Beaitie intitulé : Essai sur la poésie et la . musique.

Nous avons été conduit par l'enchaînement des idées à parler des Eléments de science morale avant de mentionner un autre ouvrage de Beattie qui lui était chronologiquement antérieur, à savoir, en deux volumes in-42, l’'Evidence de la religion chrétienne, sommairement et clairement établie (Evidence of the christian religion briefly and plainly stated). En effet, les Eléments ne furent publiés qu'en 1790, tandis que l'Evidence de la religion chrétienne le fut en 1786. Dans son voyage à Londres en 1784, Beattie avait communiqué au docteur

Porteus, évêque de Londres, une partie de son manuscrit, et c'est pour se conformer au désir du révérend prélat qu'il publia, deux ans plus tard, l'ouvrage dont nous venons de donner le titre.

En cette même année 4790, qui vît apparaître les Εἰέments de science morale, Beattie publia, dans le second volume des Transactions de la Société royale d'Edimbourg, des Remarques sur quelques passages du sivième chant de l'Enéide. Ces Remarques constituaient une sorte de dissertation sur la mythologie des Romains, telle qu'elle est poétiquement décrite par Virgile dans l'épisode de la descente d'Enée aux enfers. L'objet de Beattie était de justifier son poète favori des reproches d'impiété dirigés contre lui par Warburton et par d’autres écrivains. Dans le cours de la même année, Beattie passe pour avoir donné des soins à -une édition des Publications périodiques d’Addison (Addison's periodical papers), qui parurent en quatre volumes in-8° à Edimbourg. ᾿

En 1794 apparut le dernier ouvrage composé par Beattie, mais on ne peut en parler qu'après avoir dit quelque chose de sa famille.

James Beattie avait, en 1762, épousé miss Mary Dun, fille du docteur James Dun, directeur de l’école de grammaire à Aberdeen, homme d’une grande valeur personnelle, très-versé dans la littérature classique. Deux fils sortirent de cette union : James Hay et Montagut, noms qu'ils avaient recus, à titre de filleuls, l'un du comte de Carroi, l’un des meilleurs et des plus anciens amis de Beattie, l’autre de la célèbre mistrees Montagut, dans la maison de qui Beattie descendait quand il allait à Londres. Ces deux enfants

avaient hérité de leur mère une santé faible et chancelante. L'aîné mourut d’une maladie de consomption à l’âge de 22 ans le 49 novembre 4790, et le second fut emporté trèsrapidement par un.fort accès de fièvre le 44 mars 4796. La perle de ces deux enfants chéris fut pour Beattie un coup que son cœur ne put supporter. Cependant, le philosophe qui, dans ses écrits, avait parlé, avec tant de conviction, de la justice et de la bonté de Dieu, de l’immortalité de l'âme, d'une existence à venir où nous nous retrouverons avec ceux qui nous furent chers en celte vie, ne murmura pas un seul instant contre les décrets de la Providence. Il accepta l'épreuve qu'elle lui envoyait : nous disons l’épreuve, car, dans les croyances chrétiennes, qui étaient celles de Beattie, les malheurs qui viennent nous frapper ne sont pas toujours un châtiment. Eten effet, quel châtiment pouτ vait donc avoir mérité l’homme dont la vie si innocente et si douce s'était partagée tout entière entre les travaux de l'enseignement et les affections de la famille? ΠῚ courba donc un front résigné sous la main qui le frappait; mais son cœur fut brisé. La nature, qui veut que le fils survive au père, a donné à l'enfant la force de supporter la perte de ceux dont il tient le jour. Mais, quand c’est l'enfant qui précède le père dans la tombe, oh ! alors les lois de la nature sont bouleversées, et la souffrance est bien plus accablante pour celui qui survit. Depuis la perte de ses deux fils, Beattie ne fit plus que languir. Dès l’année 1787, l'aîné de ces deux jeunes gens avait été désigné pour lui succéder dans sa chaire de philosophie, et déjà il y suppléait son père. Après la inort de ce jeune homme, Beattie reprit luimême son cours, et le continua, bien qu'assez fréquemment

interrompu par.sa mauvaise.santé, jusqu'en 4796, époque à Jaguelle la douleur.qu'il ressentit de laiperte de .son second fils lui fit quitter sa chaire, ses.travaux .detprofesseur et d'écrivain, sestrelations avec ses amis, pour .16 laisser tout entier à ses amers regrets. ἢ] traîua jusqu'en 4803 une vie languissante, et le 18 août de cette mème année marqua le terme de cette vie. si pure, si honnête, si dévouée à la scienge et au bien de l’humanité. Les dernières années de la vie de Beattie avaient été amployées {et c'est la le dernier ouvrage dont nous parlions plus haut) à la composition d’une Notice sur :la vie et le caractère de son fils James Hay. Il avait joint à.cette Notice des Essais ou Fragments écrils par ce jeune homme. .Ge volume fut 1iré à un petit nombre d'exemplaires pour être distribués à quelques amis. Mais bientôt Beatjie permit que cette biographie de James Hay, ainsi que les Essais où Fragments qui s'y trouvaient joints, fussent imprimés pour être publiés; et, comme la plupart de ces Fragments cansistaienten poésies, ils formèrent po petit volume qui s’ajouta au volume des propres poéaies de Beattie.

Nous torminerons ce travail en essayant dé déterminer le rôle qu’eut à remplir l'éople écossaise, et le rôle qui, dans cette école, échut spécialement à James Beattie.

L'école écossaise, comme toutes les grandes écoles, eut use mission à accomplir. La psychologie élevée à la hauteur d'une véritable science, le sens commun pesé comme criterium par excellence de la vérité, telle fut dans ses deux

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