‹ Mélanges philosophiques de Sir James MackintoshChapitre 25 sur 25 · SUR L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

SUR L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

la plus éclairée des peuples d'origine latine , incline pour la poésie classique, tandis que la nation anglaise ^ qui est la plus illustre parmi les peuples d'origine germanique , aime davantage la poésie romantique et chevaleresque.

La théorie que nous venons d'exposer est très-ingénieuse^ et présente^ sous la forme la plus frappante les différences qui existent entre les mœurs des nations et les divers systèmes de littérature , et elle est , en partie ^ juste ; car le principe de la diversité des races est indubitablement un des points les plus importants de l'histoire de Thumanité^ puisque les premières modifications apportées au caractère mobile de tribus grossières, se retrouvent dans les habitudes de leurs descendans les plus reculés. Mais considérée comme doctrine exclusive et générale, cette théorie ne résiste point aux attaques d'un doute philosophique, parce qu'elle n^est pas suffisamment justifiée par les faits. C'est ainsi que chez les peuples méridionaux d'origine latine , on vit d'abord fleurir la chevalerie et la Romance ; que la Provence fut le premier théâtre de la poésie romantique que pendant la plus brillante période du génie italien^ la littérature chevaleresque régna en Italie ; que les poésies Es-

2^8 CONSinÉBATIONS

pagnole et Portugaise paraissent avoir été plus tôt romantiques , et moins soumises que celle d'aucune partie de l'Europe à la servitude du classicisme , qui était un rafûnement de l'esprit du moyen âge , et ne pénétra que plus tard dans les contrées septentrionales, Dans ces régions moins policées, la poésie demeura plus grossière et plus obscure ; elle n^y a point acquis , comme dans le midi , cette splendeur ^l cette renommée qui ont enflammé l'imagi* nation des siècles suivans. En général^ le genre de littérature propre à chaque nation européenne paraît se rattacher à l'époque où elle fut le plus cultivée. C'est ainsi que les poésies espagnole et italienne brillèrent, peadant que l'Europe était toute chevaleresque, que la littérature française atteignit son plus haut degré de splendeur , après que les auteurs grecs et latins furent devenus pour l'Europe un sujet de vénération universelle ; que les Allemands s'adonnèrent à la poésie, environ cent ans après, au moment où l'étude de l'antiquité ranima l'amour des sentimens gothiques. Chez çux, la nature produisit une poésie chevaleresque au 16^ siècle et une littérature scientifique au 1 8^. Peut-être l'histoire de la poésie anglaise porte-t>elle plus distinctement que pelle d'aucune autre nation , l'empreinte des phan^emçns ^ue subit le gQÙt en Europe j c$ir

SUR l'histoirb de la philosophie. 279

nous avons eu successivement, une poésie romantique due à la culture de notre esprit ; puis une poésie classique , résultat de Timita* tion , et enfin Tétude de nos poètes anciens nous a ramenés à la poésie romantique.

A ces considérations, il faut ajouter que les nations protestantes et les nations catholiques durent différer dans leur système poétique.

Les cérémonies religieuses et les légendes polythéistes du catholicisme ont produit une espèce de christianisme payen ; tandis que la poésie protestante fut spiritualisée par Fespril de son culte , et indubitablement inspirée par la lecture journalière des versions des poèmes sublimes des Hébreux^ ainsi que par une dis* cipline sans laquelle il est à croire que jamais les nations occidentales n'eussent été à portée de goûter la poésie orientale. La religion vainquit d'abord cette répugnance , et l'habitude lui donna le pouvoir que l'on reconnaît encore aujourd'hui dans cette tendance aux émotions profondes et aux sublimes images qui caractérisent , bien que sous des formes différentes , les poésies anglaise et allemande.

Néanmoins, ce serait être injuste envers Fingénieuse théorie de madame de Staël, que de ne point observer que le caractère particu-

a 8o coBfsinéR ations

lier qu'elle assigne aux peuples du nord, doit les avoir disposés à adopter la foi et le culte protestant , tandis qu'un goût ancien pour les cérémonies splendides, et une mythologie à la fois flexible et variée doit avoir conservé le ca* tholicisme chez les peuples méridionaux.

Cet ouvrage est divisé en quatre parties : la première traite de l'Allemagne et des mœurs allemandes; la seconde, de la littérature et des arts; la troisième, de la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de l'en-t thousiasme.

La première partie est ce qu'il y a de plus parfait dans ce genre ; elle est entièrement propre au génie de l'auteur, et est une preuve remarquable de son talent dans Tart de pein* dre les nations. Il parait aussi, autant qu'un critique étranger peut se hasarder à décider cette question, que le style de cet ouvrage est de beaucoup supérieur à celui des autres productions de l'auteur; ce qui nous permet d'écarter cette 'Critique minutieuse que, pour ses autres ouvrages , madame de Staël a plutôt dédaignée qu'accueillie favorablement. Le peuple allemand est juste, constant et sincère ; doué de beaucoup d'imagination et de réflexion , il est dépourvu de ce talent qui brille dans ^

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société y et d'adresse dans les affaires ; il est lent et se laisse facilement intimider; vif et hardi dans la spéculation , il unit souvent le plus vif enthousiasme pour les beaux-arts à peu d'élégance dans les moeurs et de goût pour les avantages de la vie sociale. Plus susceptible de se passionner pour ses opinions que pour ses intérêts, il obéit à Fautorité plutôt par esprit d'ordre et par routine , que par servilité ; n'ayant appris à apprécier la liberté^ ni en jouissant de ses bienfaits , ni en gémissant sous le poids de l'oppression , il est dépourvu de tout orgueil national , et par la nature de son gouvernement et par la division de son territoire. Le peuple allemand est toujours enclin^ dans ses relations domestiques , à substituer l'imagination et un vague sentimentalisme au devoir positif; il allie souvent à son caractère naturel des mœurs artificielles, et beaucoup de sensibilité réelle à un enthousiasme affecté. Il est divisé , par l'absurdité des démarcations féodales , en une noblesse illettrée , des savans sans politesse, et un peuple asservi, et s*expose, de lui-même au ridicule , lorsqu'avec sa franchise sérieuse et gauche , il cherche à copier l'immoralité légère et spirituelle des Fran* çais.

Pans les fertiles provinces du midi de l'Ai-

iSa coirsiD^RATiojirs

lemagoe, où la religion ainsi que le gouverne* ment enchaînèrent ractivité de Tesprit, le peuple est plongé dans une espèce de bien-être léthargique et de stupide jouissance. Cest un triste et monotone pays, qui ne cultive point les arts , si ce n'est celui de la musique instrumentale qui y est généralement répandu. Il n'a point de littérature, mais un langage grossier ; il n'y existe aucune société , mais seule* ment de nombreuses assemblées, où on a l'air de se réunir plutôt par étiquette que pour son plaisir, et où l'on accable de politesse obséquieuse une aristocratie dépourvue de bon ton. En Autriche plus particulièrement, on observe dans la société une tiédeur languissante dans les sensations et les désirs. Même dans ses plaisirs, le peuple est tout habitude. Le crime ou la vertu , l'intolérance ou l'enthousiasme , n'irritent ni n'échauffent son esprit. On y trouve une administration phlegmatique, invariablement attachée à ses anciennes coutumes, et repoussant les lumières qui aujourd'hui font la force des états; on y voit de nombreuses assemblées composées de personnes respectables , dont la présence vous suggère cette réflexion : que dans la solitude la monotonie tranquillise Tâme ; mais que dans le monde elle fatigue l'esprit. Ce n*est que dans le climat rigoureux et dans les tristes villes de VAHe-

SUR l'histoire de Lk PHILOSOPHIE. a83

magne protestante 9 que l'esprit national se fait jour. C'est là que se trouvent rassemblés tous les II t térateurs et les philosophes. Berlin devint peu à peu la capitale de l'Allemagne éclairée. La duchesse de Weimar, qui força Napoléon à la respecter au moment de l'enivrement de ses victoires , fit , sous les auspices de Goethe, Wiéland et Schiller , de sa petite capitale , le centre des connaissances et du goût. Depuis les petites cours italiennes du XYI^ siècle , aucune cour européenne n'avait réuni une société aussi choisie ; et ce p'est que par les provinces protestantes du nord que l'Allemagne est réputée pays lettré et savant.

lïous ferons maintenant quelques citations qui feront mieux apprécier l'excellence des tableaux de madame de Staël , que ne le pourrait faire un résumé toujours sec et froid de sa nature ; et nous commencerons par ses belles observations sur le caractère et la destinée des femmes.

» La nature et la société donnent aux fem- » mes une grande habitude de souffrir ^ et l'on » ne saurait nier , ce me semble, que de nos > jours elles ne vaillent > en général^ mieux » que les hommes. Dans une époque où le mal ï> universel est l'égoîsme, les hommes, aux-

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» quels tous les intérêts positifs se rapportent , n doivent avoir moins de générosité, moins y» de sensibilité que les femmes; elles ne tienj» nent à la vie que par les liens du cœur; et « lorsqu'elles s^égarent, c^est encore par un x> sentiment qu'elles sont entraînées : leur périt sonnalité est toujours à deux^ tandis que h celle de Thomme n'a que lui-même pour » but. On leur rend hommage par les afFec- » tions qu'elles inspirent , mais celles qu'elles 3» accordent sont presque toujours des sacri- » fices. La plus belle des vertus, le dévouei> ment, est leur jouissance et leur destinée: » nul bonheur ne peut exister pour elles que » par le reflet de la gloire et des prospérités D d'un autre; enfin, vivre hors de soi-même, » soit par les idées, soit par les sentimens, » soit surtout par les vertus , donne à l'âme » un sentiment habituel d'élévation.

» Dans les pays où les hommes sont appelés )) par les institutions politiques à exercer toutes » les vertus militaires et civiles qu'inspire » l'amour de la patrie , ils reprennent la supé- » riorité qui leur appartient; ils rentrent avec » éclat dans leurs droits de maîtres du monde : » mais lorsquMls sont condamnés de quelque » manière à l'oisiveté, ou à la servitude, ils » tombent d'autant plus bas qu'ils devaient

SUR l'histoire de la. philosophie. 285

n s'élever plus haut. La destinée des femmes » reste toujours la même , c'est leur âme seule » qui la fait, les circonstances politiques n'y » influent en rien. Lorsque les hommes ne 3» savent pas ou ne peuvent pas employer di- » gnement et noblement leur vie , la nature » se venge sur eux des dons mêmes qu'ils ont n reçus ; Tactivîté du corps ne sert plus qu'à » la paresse de l'esprit ; la force de l'âme devient » de la rudesse y et le jour se passe dans des » exercices et des amusemens vulgaires j les » chevaux , la chasse, les festins, qui convien- » draient comme délassement, mais qui abru« » tis6entcomm.eoccupations.Pendantcetemps, » les femmes cultivent leur esprit , et le sen- » timent et la rêverie conservent dans leur )) âme l'image de tout ce qui est noble et beau.

)) Les femmes allemandes ont un charmequi » leur est tout-à«fait particulier , un son de voix » touchant, des cheveux blonds, un teint » éblouissant; elles sont modestes, mais moins » timides que les anglaises ; on voit qu'elles ont » rencontré moins souvent des hommes qui » leur fussent supérieurs, et qu'elles ont d'aillé leurs moins à craindre des jugemens sévères )) du public. Elles cherchent à plaire par la senj» sibilité 9 à intéresser par l'imagination ; la 9 langue de la poésie et des beaux^arts leur est

«^86 coNsrDÉRATroirs

» connue; elles font de la coquetterie avec de » renthonsîasme, comme on en fait en France » avec de l'esprit et de la plaisanterie, j»

Les moralistes et les philosophles ont souvent remarqué que la galanterie licencieuse est (ataleàl'amour , et détruit l'influence des femmes. » Toserai affirmer contre Topinion reçue, dit » madame de Staël, que la France a peut-être » été de tous les pays du monde celui où les » femmes ont été le moins heureuses par le )) cœur. On appelait la France le paradis àes » femmes , parce qu'elles y jouissaient d'une » grande liberté; mais cette liberté même ve- » nait de la facilité avec laquelle on se détachait » d'elles. » Les observations qui suivent ce pas« sage remarquable sont si fortes et si belles , qu'elles doivent rester gravées dans l'esprit de toute femme disposée à murmurer contre la contrainte que les bienséances lui imposent^ vu qu'elle ne tend qu'à conserver la dignité de sa condition.

A toutes les grandes époques de leur hisstoire, dit madame de Staël, les peuples ont eu pour principe universel d'action ^ un sentiment^ ou une passion quelconques.

Quatre périodes sont principalement remarquables dans le développement de l'esprit hu-

SDR L^HISTOIRB DE LA PHILOSOPHIE. ^87

main en Europe : les temps héroïques, qui fondèrent la civilisation; le patriotisme, qui fut la gloire de l'antiquité; la chevalerie, qui fut la religion guerrière de l'Europe ; et l'amour de la liberté, dont l'histoire a commencé vers l'époque de la réformation. L'esprit de chevalerie est passé chez les Allemands, et désormais, dit notre généreux et illustre auteur , rien de grand ne s'y fera que par l'impulsion libérale qui, en Europe^ a Êiit pLsice à la- chevalerie.

La société et les mœurs allemandes sont continuellement relevées par la comparaison que l'auteur établit entr'elles et la société et les mœurs de la France. Quelques morceaux et quelques chapitres sur ce sujet; joints à la brillante préface de l'auteur et aux pensées du Prince de Ligne , doivent être considérées comme le premier hommage rendu à l'art de la conversation, qui constitue, en grande partie, le plus noble plaisir des hommes d'une condition élevée. En vérité, ceux qui affectent une sévérité Spartiate ou monastique, dans les jugemens qu'ils portent sur les sociétés des capitales , doivent condamner l'esprit de la conversation, puisque, dans leur opinion, il ne sert qu'à orner le vice. Cependant on ne peut nier que tout ce qui tend à élever la so-

a88 GONSlUÉRATrOIfS

ciété au dessus de la médisance et des pencfiana^ bas y pour rengager dans des luttes et des ri-» valités intellectuelles, a nécessairement une tendance morale. En effet, les grâces de l'esprit suffiraient peut-être pour attirer les indifféreus vers la réflexion , et leur inspirer quelque respect pour les supériorités intellectuelles. Car la société est la seule école, où la paresse des grands consente à se soumettre à apprendre,. et l'on sait que la bonne conversation offre au moins quelque mélange de littérature^ et se dirige, plus souvent que les entretiens du vulgaire, vers des objets d'un intérêt général. 11 n*est donc pas frivole ce talent qui consiste à insinuer dans les esprits incapables de tra-* vail, dans les esprits de ceux dont les goûts influent si puissamment sur la masse des peu* pies , quelques connaissances , ou même quel-' que respect pour lesr connaissances. La peinture satyriquedes vices d'une grande ville discrédite, dans l'esprit du vulgaire, ses plaisirs les plus* honnêtes et les plus vertueux. Mais quels que soient les vices des classes supérieures des habitans de Londres ou de Paris, il faut avouer que la culture d^un talent agréable , comme l'est celui de la conversation, qui occupe nos plaisirs d'une manière innocente, et tend àf nous éloigner de la médisance et de la sensua^ lité , loin d'augmenter la somme totale des-

St7R l'histoire DE Lk PHILOSOPHIE. 289

vices, doit contribuer k la diminuer; et, sous ce rapport 9 les provinces tombent dans une erreur grave, lorsqu'elles jugent de Timmoralité des capitales avec une si grande sévérité. La corruption qui y règne devient publique à cause du rang qu'occupent les individus, et la célébrité de quelques-uns d'entre eux les fait remarquer davantage. Les gens de lettres et les femmes d'esprit peignent avec éloquence leurs chagrins, retracent avec éoergie les défauts des autres, et quelquefois les leurs propres. Ces peintures attachent le lecteur et parcourent toute l'Europe. Mais il ne doit pas s'ensuivre que ces malheursou ces vices soient plus grands ou plus fréquens que ceux de personnes obscures, dont les chagrins ou les défauts sont inconnus et n'offriraient aucun intérêt, quand bien même on les connaîtrait.

Quoique les autres parties de l'ouvrage de madame de Staël roulent sur des objets plus sérieux et sur des matières plus élevées , il n'en est point d'aussi parfaite et dont Tuniforme beauté rende le choix aussi difficile, que les chapitres où elle traite de la société et de la conversation; et il n'en est point où elle ait su allier d'une manière plus heureuse la vivacité et la gr&ce à une très'grande simplicité philosophique.

290 GONSlDiAATIONS

» Néanoioias 00 trouve très- rarement chez i> les Allemands la rapidité d'esprit qui anime » l'eptretien et met en mouvement toutes les » idées; ce genre de plaisir ne se rencontre j» guère que dans les sociétés de Paris , les plus )» piquantes et les plus spirituelles : il £Mit » l*élite d'une capitale française pour donner ^) ce rare amusement. Partout ailleurs 1 on ne » trouve d-ordioaire que de l'éloquence en pu- » blic, Qu du charme dans Tintimité. La coa« » versation, comme talent, n'existe qu'en » France; dans les autres pays, elle ne sert » qu'à la politesse, à des discussions, ou à }) 1 amitié; en France, c'est un art auquel l'imai) gination et Tame sont sans doute fort oiéccs* » saires, mais quia pourtant aussi, quand on /> le veut, des secrets pour suppléer à 1 absence » de Tune et de l'autre.

» Un entretien aimable, alors méfne qu'il » porte siMT d^ riens , et que la grâce seule des ?> expressions en fait le charme, nause enpore % beaucoup de plaisir. On peut l'affirmer sans » impertinence, les Français sont presqueseuls ¥ capables de ce genre d'entretien. C'est un » exerqice dangerepx , mais piquant, dans le- )i quel il ftiut se jouer de tous. les sujets, eom* y» me d'une balle lancée qui doit revenir à » temps dans la main diijoueur.

SUR l'histoire dc la philosophie. S191 » Les étrangers, quand ils veulent imiter }) les Français, affectent plus d'immoralité et » sont plus frivoles qu'eux, de peur que le » sérieux ne manque de grâce , et que les sen- » timens ou les pensées n'aient pas l'accent » parisien. »

» Le genre de bien-être que (ait éprouver j» une conversation animée, ne consiste pas » précisément dans le sujet de cette conversa- » tion; leS' idées ni les connaissances qu'on » peut y développer n'en sont pas le principal » intérêt; c*est une certaine manière d'agir » les uns sur les autres , de se faire plaisir n réciproquement et avec rapidité, de parler » aussitôt qu'on pense, de jouir à Pinstant » de soi-même, d'être applaudi sans travail, » de manifester son esprit dans toutes les » nuances par l'accent, le geste, le regard^ n enfin de produire à volonté, comme une » sorte d'électricité qui fait jaillir des ^tin- M celles, soulage les uns de l'excès même de "» leur vivacité, et réveille les autres d't/ne » apathie pénible. »

j» Bien n'est plus étranger à ce talent que » le caractère et le genre d'esprit des Alle- » mands; ils ve*ulent un résultat sérieux en » tout. Bacon a dit que la conçersation n ^étaii

agS GOVSfDÉBATIONS

» pas un chemin qui conduisaU à la maison , »> mais un sentier oi^ l'on se promenaà au » hasard açec plaisir. Les Allemands donnent » à chaque chose le temps nécessaire; mais le » nécessaire en fait de conversation , c*est Fa- » musement; si Ton dépasse cette mesure, » Ton tombe dans la discussioa , dans 1 entre- }) tien sérieux, qui est plutôt une occupation >» utile qu'un art agréable. «

» Les bons mots des Français ont été cités » d^un bout de l'Europe à l'autre : de tout . » temps ils ont montré leur brillante yaleur, » et soulagé leurs chagrins d'une façon vive » et piquante : de tout temps ils ont eu besoin » les uns des autres, comme d'auditeurs alter^ j> natifs, qui s'encourageaient mutuellement : » de tout temps il ont excellé dans Vart de » ce qu'il faut dire, et même de ce qu'il faut 9 taire, quand un grand intérêt l'emporte sur » leur vivacité naturelle ; de tout temps ils » ont eu le talept de vivre vite, d'abréger les n longs discours, de faire place aux succès* » seurs avides de parler à leur tour; de tout » temps enfin, ils ont su ne prendre du sen- » timeht et de la pensée que ce qu'il en faut » pour animer l'entretien, sans lasser le fri- » vole intérêt qu'on a d'ordindire les uns pour » les autres. »

SUR L*fîlSTOfRE DE LA P0ILOSOPHIK. SgS

M Les Français parlent toujours légèrement

» de leurs malheurs^ dans la crainte d*ennuyer

» leurs amis; ils devinent la fatigue qu'ils

» pourraient causer, par celle dont ils seraient

3» susceptibles : ils se hâtent de montrer élé-

» gamment de Tinsoucianee pour leur propre

» sort, afin d'en avoir Thonneur, au lieu d'en

» recevoir l'exemple. Le désir de paraître

n aimable conseille de prendre une expres-

» sion de gaité, quelle que soit la disposition

» intérieure de l'ame ^ la physionomie influe

» par degrés sur ce qu'on éprouve, et ce qu'on

» fait pour plaire aux autres émousse bientôt

» en soi-même ce qu'on resseut. m

» Une femme d'esprit a dit que Paris ékui y> le lieu du monde où l'on pouçait le mieux » se passer de bonheur : c'est sous ce rapport » qu'il convient si bien à la pauvre espèce » humaine (i).

N Le talent et Thabitudede la société servent » beaucoup à Étire connaître les hommes. Pour » réussir en parlant, il faut observer avec

(0 Supprime par la censure^ sous prétexte qu^îl y avait tant de bonheur à Paris maintenant, qu^on n^avait pas besoin de s^en passer.

294 COFTSrDKRATIONS

» perspicacité l'impresion quon produit à » chaque instant sur eux, celle quUls veulent » nous cacher, celle qu^ils cherchent à nous m exagérer, la satisfaction continue des uns, » le sourire forcé des autres; on voit passer » sur le front de ceux qui nous écoutent, des « blâmes à demi formés^ qu'on peut éviter en » se hâtant de les dissiper, avant que l'amour* » propre y soit engagé. L'on y voit naître aussi » l'approbation qu'il faut fortifier^ sans cepen* 9 dant exiger d elle plus qu'elle ne veut donner. * Il n'est point d'arène où la vanité se montre » sous des formes plus variées que dans la V conversation,

» Les Français sont les plus habiles diplo- I) mates de l'Europe ; et ces hommes , qu'on ac* A cuse d'indiscrétion et d'impertinence, savent » mieux que personne cacher un secret, et cap* » tiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne déplaisent )» jamais que quand ils le veulent, c'est-à-dire, » quand leur vanité croit trouver mieux son » compte dans le dédain que dans l'obligeance. » L'esprit de conversation a singulièrement dé- » veloppé chez les Français l'esprit plus sérieux r> des négociations politiques.

» Une puissance aristocratique , le bon ton » et l'élégance , l'emportaient sur l'énergie, la

SUR L^JJISTOIRE r>E LA PUILOSOPIIIF. 19$

» profondeur, lasensibilité, l'esprit même. Elle i> disait à l'énergie : — Vous mettez trop d'in- » térét aux personnes et aux chases ; — à la pro* » fondeur : — Vous me prenez trop de temps ; » — à la sensibilité : — Vous êtes trop exciu- » sive ; — à l'esprit enfin : — Vous êtes une )) distinction trop individuelle. — Il fallait des » avantages qui tinssent plus aux manières » qu'aux idées, et il importait de reconnaîlre » dans un homme plutôt la classe dont il était ^ » que le mérite qu'il possédait. Cette espèce » d'égalité dans l'inégalité est très -favorable » aux gens médiocres, car elle doit nécessai- » rementdétruiretouteoriginalitédansla façon » de voir et de s'exprimer. Le modèle choisi t est noble, agréable et de bon goût , mais il » est le même pour tous. C'est un point deréu- 9 nion que ce modèle ; chacun , en s'y confor- )^ mant^ se proit plus en société avec ses sem- ))blables. Un Français s'ennuierait detre seul » de son avis^ comme d^étre* seul d^ns sa )} chambre.

» La plaisanterie allège pour un moment le » poids delà vie : vous aimez à voir un homme , « votre semblable, se jouer ainsi du fardeau » qui vous accable, et bientôt > animé par lui , »voùs le soulevez à votre tour; mais quand » vous sentez de l'effort ou de la langueur dans

296 CONSIDjéBATlOUS

» ce qui devrait être un amusement, vous en » êtes plus fatigué que du sérieux même y dont » les résultats au moins vous intéressent.

» La bonne foi du caractère allemand est » aussi peut-être un obstacle à Tart de conter; » les Allemands ont plutôt la gatté du carac- » tère que celle deTesprit; ils sont gais comme » ils sont honnêtes, pour la satisfaction de leur ^ propre conscience , et rient de ce qu'ils di- )) sent , long-temps avant même d'avoir songé » à en faire rire les autres.

» Rien ne saurait égaler « au contraire , Id

» charme d'un récit fait par un Français spiri-»

^ tuel et de bon goût. 11 prévoit tout, il mé-

>) nage tout, et cependant il ne sacrifie point

» ce qui pourrait exciter l'intérêt Sa physio*

j> nomie^moipsproqoncéequçcelledes italiens^

» indique la gaîté , sans rien faire perdre à la

n dignité 4u ma^intiçn et des manières; il s'ar-

» rête quand il le faut , et jamais il n'épuise

)) même l'amusement; il s'anime, et néanmoins

tt il tient toujours en n^ain les rênes de son

» esprit, pour le conduire sûrement et rapi-^

p dément ; biei^tot aussi les auditeurs se mêlent

» de 1 entretien , il j(iaiit valoir alors i son tour

» cçux qui viennent de l'applaudir ; il ne laisse

» pas passer une expression heureuse sans la

SUR l'hiitoirê de la philosophie. :^97

» releyer , une plaisanterie piquante sans la I» sentir, et pour un moment du moins , Ton se » plaît et l'on jouit les uns des autres, comme j» si tout était concorde, union et sympathie » dans le monde. »

La seconde partie de cet ouvrage, qui est la plus agréable et celle qui intéressera le plus nos lecteurs^ contient une esquisse rapide et animée de Thistoirç littéraire de l'Allemagne, que l'auteur a accompagnée de critiques sur les poèmes et les poètes allemands^ et i laquelle il a joint des réflexions aussi neuves que belles, qui tendent à répandre le goût des beaux arts et à enter l'amour de la vertu sur le sentiment du beau.

Parmi les poèmes critiqués , il en est queU ques-uns de pa.r&itement connus par la plu-»

part denoslecteurs. C'est ainsi queles premières pièces de Schiller sont généralement lues dans des traductions de mérite différent, quoiqu'excepté la tragédie des Brigands , le goût allemand ne leur accorde pas la première place dans ses oeuvres. Les traductions d'Eléonore, d'Oberon , de Wallenstein , de Nathan et dlphigéniç en Tauride ^ sont au nombre de celles qui font le plus d'honneur à la littérature anglaise.

!kC)8 CONSID^BATlOirS

Goetz de Berlichenzea a été parfaîtemenl traduit par un auteur, dont l'esprit chevaleresque s'exerça sur quelques ëvènemens semblables de l'histoire d* Angleterre, et qui depuis estdevenulepdètelepluspopulairedeson siècle.

On a dernièrement découvert en Allemagne un poème épique, ou plutôt une romance poétique, intitulée Niebelungen , dont le sujet est la destruction des Bourguignons par Attila, et l'on croit qu'une partie au moins de ce poème fut composée peu après l'événement , bien que le tout n'ait pu revêtir les formes du Styleactuel quedepuisquela langue allemande a été fixée, ce qui eut lieu au commencement du XYIII® siècle (i). La traduction des saintes écritures , par Luther , fit époque dans la littérature allemande. En effet, un des innombrables bienfaits de la réforme, fut de rendre populaire la lecture des écritures saintes, et d'habituer le peuple à raisonner et à parler sa propre langue au moins une fois par semaine.

Le grand génie du réformateur donna k ces traductions une énergie et une concision qui en firent un modèle de stylé aussi bien qu'une

(i) Uû écrivain ingénieux et ce'lèbre a promis de faire connahre ce monument curieux. (Sismondi , littérature du raidi, poL i, /». 3o. )

SUR L*HI8T0IRE DS LA PHILOSOPHIE, a^g

autorité poor sa langue. Hagedom, Weis et Gellert copièrent les Français ,niais sans vivacité (i); tandis que Bodmer imita les anglais , mais sans esprit. Enfin Klopstock^ imitateur de Milton, créa la poésie allemande^ et Wiéland perfectionna la langue et la versification. Cependant la haine récente des allemands contre l'imitation de toute école étrangère, et surtout de Técole française, abaissa un peu la repu ta-tion de cet auteur remarquable.

n 11 faut^ pour imiter Voltaire, une insouj» ciance moqueuse et philosophique qui rende » indifférent à tout, excepté à la manière pi- » quante d'exprimer cette insouciance. Jamais « un Allemand ne peut arriver à cette brillante s» liberté de plaisanterie; la vanité l'attache » trop^ il veut savoir et expliquer ce que les < choses sont. » — Le génie de Klopstock 8 enflamma à la lecture de Milton et de Young. Cette combinaison de noms est faite pour étonner une oreille anglaise. Elle fait naître une fâcheuse prévention contre la sensibilité poétique de Klopstock , qui parait avoir cherché k combiner deux poètes placés k une aussi

(i) Leurs ouvrages n^ëtaient que du français bien appesanti, dit madame âe Sta'^l.

3oo covsnyinkTïojSB

grande distance l'un de Taulre^ et dont toute lapparente ressemblance consiste dans la similitude des sujets qu'Us ont traité , et la doctrine théologique professée par eux, bien plus que dans Tesprit de leur religion. Quoique tous les ouvrages de Young soient écrits avec une grande variété de style et de pensée, ils sont surtout remarquables par un esprit inépuisable; mais on y rencontre un jugement peu solide et une sensibilité peu profonde. Sa roélancolie est affectée, et ses combinaisons sont aussi grotesques et aussi Êintasques dans ses Nuits que dans ses Satyres. Young ne donnet-il pas de son esprit une idée caractéristique , alors qu'il commence une série de méditations poétiques sur la mort et Pimmortalité pàruue épigramme contre l'amour-propre du mondes^ La gr&ce et la simplicité sont les seules qualités que Milton ait dédaignées. Il est simple dans ses conceptions , même lorsque son style est surchargé d'une brillante érudition. Jamais il n'est sombre que lorsqu'il est sublime ; il peint aussi bien l'amour que la terreur; il ne rit point, mais il est d'une gaité calme, toutes les fois qu'il abandonne les idées élevées, et rien ne contribue davantage à donner à l'ame une douce et parfaite satisfaction^ que de s*élever à cette pureté et à cette sublimité idéale où Milton surpassait tous les autres poètes, et

SUR L HISTOIRE DR Lk P&ILOSOPHIE. 3dt

dont il sut^ mieux que tout autre, revêtir chaque forme du monde moral.

L'ode de Rlopstock, sur la rivalité des muses germaniques et des muses d'Albion , a été traduite avec élégance par madame de Staël , et nous approuvons son goût à préférer la prose aux vers, lorsqu'il s'agit de traduire en français les poèmes allemands. Après avoir parlé de Winkelmann et de Lessing, qui sont les deux prosateurs de l'Allemagne les plus clairs, les plus concis et les plus agréables, l'auteur arrive à Schiller et à Goethe, qui passent pour les premiers poètes allemands. Schiller offre à la fois le génie d'un grand poète et le caractère d'un homme de bien. La première entre^ vue qu'il eut avec madame de Staël fournit à celle-ci une anecdote vraiment plaisante.

« La première fois que i'ai vu Schiller, c'était )) dans le salon du duc et de la duchesse de (( Weimar, en présence d'une société aussi )> éclairée qu'imposante ; il lisait très*bien le » français , mais il ne l'avait jamais parlé. Je « soutins avec chaleur la supériorité de notre 4» système dramatique sur tous les autres ; il ne » se refusa point à me combattre, et sans s'in- » quiéter des difficultés et des lenteurs qu'il » éprouvait en s'exprimant en français , sans

3oa CONSIDERATIONS

» redouter non plus l'opinion des auditeurs ^ 9 qui était contraire à la sienne, sa conviction » intime le fit parler. Je me servis d'abord^ » pour le réfuter , des armes françaises , la vi« » vacité et la plaisanterie ; mais bientôt je dé* )) mêlai , dans ce que disait Schiller , tant d'idées D à travers Tobstacle des mots, je fus si frappée » de cette simplicité de caractère, qui portait » un homme de génie à. s'engager ainsi dans » une lutte où ses paroles manquaient à ses pen- » sées, je le trouvai si modeste et si insouciant » dans ce qui ne concernait que ses propres » succès y si fier et si animé dans la défense de » ce qu'il croyait la vérité , que je lui vouai ^ )) dès cet instant, une amitié pleine d'admi-.

9 ration* »

L'auteur peint avec une rare habileté le caractère original, bizarre et plutôt admirable , qu'aimable, de Goethe, son pouvoir dictatorial sur la littérature allemande, l'inégalité, le ca* price, l'originalité et la chaleur de sa conversation 'y le mélange d'une vive imagination et d'une sensibilité usée, et l'impartialité d'une perspicacité profonde^ que ne peuvent altérer ni ses goù^s ni sa manière de voir. Parmi les tragédies de Schiller, qui ont paru depuis que nous avons cessé de traduire les drames allemands « les plus remarquables sont : Marie

SUR L01STOIRB DE LA. PHILOSOPHIE. 3o3

Stuart, Jeanne d*Arc et Guillaume Tell. Ce sujet de Marie fait naître généralement un espoir qui ne peut être satisfait. Nous tombons d^accord avec madame de Staël , qu'il est plusieurs scènes de la Marie Stuart de Schiller, qui sont admirables, surtoutcelledesesgénéreuxadieux à Leicester. Mais elle déplairait probablement aux lecteurs anglais, pour ne rien jire des spec* tateurs.Nos différends politiques ont donnéaux évènemens du règne d'Elisabeth un degré de réalité plus positif que, dans d'autres circon«stances , l'histoire ne l'aurait £siit pour des failts aussi récens. Aucun de nos partb ne souffrirait une Marie qui se confesse , une Marie meurtrière de son époux, ou une Elisabeth qui exige l'assassinat de sa prisonnière. Dans Guillaume Tell, Schiller a évité les lieux communs d^uneconspirationrépublicaine,etapeintavec vérité le courroux d'un montagnard helvétique

opprimé.

Egmont est considéré par madame de Staël comme la plus belle tragédie de Goethe, qui composa cette pièce , ainsi que son roman de Werther , dans le feu de sa jeunesse. Il est assez singulier que les poètes se soient si peu prévalus du caractère chevaleresque, de l'amour illustre et de la terrible maladie du Tasse. Le Torquato Tasso de Goethe est le seul essai qui ait été

3d4 ' coufswàvLATiojxÈ

tenté pour plier ce sujet aux formes du drame. Dans ces derniers temps , denx hommes de génie ont enduré les mêmes tourmens que le Tasse; mais les circonstances de la vie de Rousseau n'offrent rien que d'ordinaire , tandis que les malheurs de Gowper sont plus récens et plus sacréSi

Les sôènes traduites du Faust de Goethe nous représentent la terrible énergie de la plus odieuse des productions d'un homme de génie, où toute la puissance de l'imagination s'évertue à détruire le charme que verse la poésie sur les choses d'ici -bas. Dans ce drame, où la punition du crime provient d'une cruauté sans justice, le repentir appartient autant à l'enfer que le crime.

Depuis que Schiller est tnott et que Goethe a déserté le drame , on a vu paraître plusieurs grands auteurs tragiques, dont les principaux sont : Werner, auteur de Luther et d'Attila, Gerstenberg , Illinger , Tieck , Gollin et ŒcWenschlagen , danois, qui a introduit dans sa poésie la terrible mythologie des Scandinaves* Il semble résulter du chapitre sur la comédie, qu'il n'y a point encore de muse comique en Âllema* gne. On a traduit en anglais plus de romans allemands que d'antres ouvrages de littérature.

SUR L*HISTOIRB DE LA PHILOSOPHIE. 3o5

et le roman de Tieck, intitulé Stembald, mé^ riterait de passer dans notre langue. J. P. Bichter, romancier populaire, mais trop national pourpouvoirétre traduit^ disait : QuelesF^roi^ çais ont V empire delà terre, les Anglcûs celui de la mer, et les Allemands celui de Pair. Quoique Schiller ait écrit Fhistoire de la révolution des Pays-Bas et celle de la guerre de 3o ans^ avec éloquence et un grand amour de la liberté , le seul écrivain classique en ce genre que possède TAllemagne^ est J. de Muller, qui a écrit rhistoire de la Suisse. Quoique né dans un âge spéculatif^ de Muller adopta la manière pitto-* resque et dramatique des anciens historiens ^ et sa profonde connaissance des annales du moyen âge familiarisa son esprit avec certains détails qui^ seuls permettent d'apprécier à leur juste valeur les hommes et les choses. Souvent il abusa de l'étendue de ses connaissances et de sa facilité à retracer les faits de détail; quel-quefois il affecta la concision de Tacite , et son amour pour la phraséologie antique dégénère parfois en affectation. Mais , en général, sa diction est grave et sévère , et dans son abrégé posthume de l'Histoire universelle, il a fait preu« ved^un grand talent pour ce genre de composition^ qui , il faut en convenir, a ses difficultés. Il y présente de longs aperçus; il est concis sans obscurité ; il peint les caractères à grands tra i ts^

3o6 CONSIDÉRATIONS

et dispose les évènemeos d'une manière si savante, qu'on saisit les causes et leurs effets, sans qu'ils aient été indiqués. De même que Sali uste, il affecta une grande austérité , et déclama contre son époque ; mais ou dit quesa vie politique et privée ne fut pas toujours d'accord avec sa moralité historique. Le lecteur de Mulier désirerait qu'il lui fut possible de croire qu'il posséda au moins quelques-unes des vertus qu'il a si bien exprimées dans ses ouvrages.

Ce serait mal apprécier la littérature allemande^ que de ne pas reconnaître que ce pays possède un plus grand nombre d'hommes laborieux et de livres utiles qu'aucun autre. L>a possession de plusieurs langues doit singulier rement féconder le champ de la littérature, et la langue allemande donne assurément la clef de beaucoup de connaissances. Les ouvrages de FuUeborn, Buhle, Tiedemann et Tenuemanu, sont les premiers linéamens d'une histoire philosophique de la philosophie , dont le savant compilateur Brucker ne conçut pas une plus haute idée que né l'aurait 6iit un moine annaliste, rival de Hume. La philosophie de l'histoire littéraire est iin des champs les plus féconds de la spéculation. Oo en trouve quelques fragmeos remarquables dans les plus belles

SUR l'uistoire de la philosophie. 3o7

parties des essais de Hume. Le grand ouvrage de madame de Staël, sur la littérature^ est le premier essai qui ait été conçu sur une grande échelle. En France , deux écrivains de mérite , qumque de caractère différent, et probablement influencés par Fesprit de cette femme célèbre y AL Sismondi , dans son Histoire de la littérature du Midi, et M. deBarante, dans son Tableau de la littérature française au dix-hui-* tième siècle, ont tout récemment traité diffé* rentes parties de ce vaste sujet. M. Sismondi 4 guidé par Bonterweke et Schlegel, a des vues plus larges, s'abandonne sans réserve à son talent pour la spéculation, etsemble avoir peine à réprimer en lui cette hardiesse de concep* tion et ces principes libéraux qui brillent avec tant d'éclat dans son ffistoire des républiques d'Italie. M. de Barante, plus familier avec Pelégance et les préjugés de la littérature de son pays, sent avec plus de délicatesse les beautés propres aux grands écrivains, et retrace avec plus de sagacité les effets immédiats de leurs écrits. Mais son ouvrage, sous l'ingénieuse apparence d'une simple critique littéraire, est uneattaquecontreles opinions du dix-huitième siècle , et ne sera jamais honoré de la persécution de Napoléon , ou de celle d'aucun de ses successeurs au pouvoir absolu.

ar/

3o8 COVSIDâlATIONS

Madame de Staël consacre un chapitre entier aux ouvrages et aux systèmes de Guillaume et de Frédéric Schlegel. La célébrité de Guillaume lui fut acquise par ses oours sur la poésie dramatique, ses admirables traductions de Shakespeare et des poètes dramatiques d^Espagne, qui passent pour égaler en beauté les originaux. Après les titres honorables de Frédéric, nous signalerons la gloire qu'il s'est acquise pour avoir appris le sanscrit en Europe , et s*étre familiarisé avec les connaissances de l'Inde^ à Taide d'un orientaliste anglais , retenu longtemps à Paris, comme prisonnier. Le système littéraire de ces savans critiques se rattache principalement aux mœurs, à la poésie et à la religion du moyen âge. Ils ont très*bien indiqué le sentier daâs lequel furent engagées les opiitions générales de l'Europe, à la suite des malheurs occasionnés par une révolution philosophique , et par les accidens divers qu'entraînèrent trente années de guerre générale. Ils sont surtout ennemis delà littérature française, qui, depuis lesiècle de Louis XtY, a , selon eux, altéré les principes qui primitivement étaient communs à toute la chrétienté, et dépouillé la poésie de tous les peuples de son caractère et de son originalité. Leur système est faux et exagéré. Dans leur amour pour Toriginalité

SUR L'nrsTOiiiE DE hk PHILOSOPHIE. Sog

nationale, ils perdent de vue les beautés générales de Fart. L'imitation trop servile de nos auteurs anciens est tout aussi artificielle que la copie d'une littérature étrangère. Rien n*est moinsnaturel qu'un moderne revêtu des formes antiques.

Tout système général de littérature doit embrasser à la fois et les ouvrages parfois irréguliers de l'homme de génie ^ et les parfaits modèles du goût classique. De siècle en siècle^ nous voyons la multitude flotter entre des systèmes littéraires divers^ quelquefois même opposés. Tous cependant n'ont^pas une égale valeur. Mais dans chacun d'eux la critique phi* losophique sait trouver et admirer ce qu'ils contiennent de beau, d^où résulte leur influence sur la nature humaiue.

Nous ne pouvons mieux faire, en terminant sur ce points que de donner quelques extraits de Tadmirable chapitre de madame de Staél , sur le goût, dans lequel elle discute avec une adresse savante et judicieuse, les différentes opinions littéraires des nations*

<t Ceux qui se croient du goût en sont plus » orgueilleux que ceux qui se croient du génie. » Le goût en littérature est comme le bon ton

3 1 o coff SI oén ATioirs

i> en société; on leconsîdère comme une preuve

1) de la fortune, de la naissanice, ou du moins

9 des habitudes qui tiennent à toutes les deux :

D tandis que le génie peut naître dans la tête

» d'un artisan qui n'aurait jamais eu de rapport

i> avec la bonne compagnie. Dans tout pays où

» il y aura de la vanité^ le goût sera mis au

9 premier rang, parce qu'il sépare les classes ,

» et qu'il est un signe de ralliement entre tous

> lès individus de la première. Dans tous les

» pays où s'exercera la puissance du ridicule , le

» goût sera compté comme Tun des premiers

» avantages^ car il sert surtout à connaître ce

» qu'il fau( éviter. Le tact des convenances est

» ime partie du goût, et c'est une arme excel-

» lente pour parer les coups eutre les divers

» amours-propres; enfin il peut arriver qu'une

» nation entière se place, en aristocratie du bon

j> goût, vis-à-vis des autres, et qu'elle soit ou

a» qu'elle se croie la seule bonne compagnie de

» l'Europe ; et c'est ce qui peut s'appliquer à

» la France, où l'esprit de société régnait si

» éminemment, qu'elle avait quelque excuse

9 pour cette prétention. Mais le goût^ dans son

» application aux beaux-arts, diffère sînguliè-

1^ rement du goût, dans son application aux

V convenances sociales. Lorsqu'il s'agit de for-

» cer les hommes à nous aceorder une consi-

» dération éphémère comme notrevie, ce qu'on

SUR l'histoire I>£ hà. PHILOSOPHIE. 3ll

n ne fait pas est au moins aussi nécessaire que y» ce qu'on fait ; car le grand inonde est si faci- » lement hostile^ qu'il faut des agrémens bien ^) extraordinaires pour qu'ils compensent Pa-y^ vantage de ne donner prise sur soi à per- »sonnie; mai^ le goût, en poésie, tient à la Y» nature, et doit être créature comme elle : les » principes de ce goût sont^donc tout autres » que ceux qui dépendent des relations de la » société.

•9 C'est la confusion de ces deux genres qui » est la caiise des jugemens si opposés en litj» térature. Les Français jugent les beaux-arts » comme des convenances, et les Allemands .» les convenances comme des beaux- v^s; dans » les rapports avec la société, il faut se défenj» dre; dans les rapports avec la poésie, il faut )» se livrer.

» On pourrait proposer un traité de paix M entre les façons de j uger, artistes et mondaines, » des Allemands et des Français. Les Français » devraient s'abstenir de condamner même une n faute de convenance , si elle avait pour ex- » cuse une pensée forte ou un sentiment vrai. » Les Allemands devraient s'interdire tout ce » qui offense le goût naturel, tout ce qui re- » tracedcs imagesquelessensations repoussent :

3 1 a coirsi Din atiom

» aucune théorie philosophique, quelque in- » génieuse qu'elle soit, ne peut aller contre les D répugnances des sensations , comme aucune » poétique des conyenances ne saurait eianpé^ tt cher les émotions involontaires. — Sil'on osait I) le dire, peut-être trouverait-on qu'en 'France » il y a maintenant trop de freins pour des » coursiers si peu fougueux , et qu'en AUema- » gne, beaucoup d'indépendance littéraire ne » produit pas encore des résultats assez bril- » lants. 9

La troisième partie de cet ouvragaest la plus remarquable $ c'est une nouveauté dans This* toire de l'esprit humain, qu'un essai sur les systèmes métaphysiques, fait par une femme.

A quelque opinion qu*on s*arréte sur la valeur d'un semblable travail^ dans quelqu'une de ses parties, Pensemble n'en devra pas moins être considéré comme Tessai le plus hardi qu'ait tenté une intelligence féminine. Et même il ne feu t pas oublier, qu'il s'agit plutôt ici d'un essai sur Thistoire de la nature humaine, que sur celle de la métaphysique proprement dite; et que madame de Staël s'occupa plus de rechercher Torigine, Fesprit et l'influence morale des opinions métaphysiques, que d*exa* miner leur vérité ou leur feusseté. La métaphysique doit au moins être coasidérée comme

SUR l'histoibk de la philosophie. 3i3

une gymnastique intellectuelle. Le sexe et le génie de Fauteur exciteront certainement les clameurs générales de la médiocrité. Chaque preuve de vivacité ^ de grâce et de goût , chaque mouvement d'éloquence^ chaque effusion de sensibilité, seront citées en preuve du peu de fondement de ses recherches , et du peu de soin qu'elle a pris de prouver ce qu'elle avançait. Et avec de tels principes on ne doutera pas un instant que de toute évidence soi» ouvrage soit mauvais. Mais les gens stupides ne sont pas soigneux^ les écrivains élégans et ingénieux ne sont pas superficiels ; et ceux qui sont familiers avec les mouvemens philosophiques de TAlIemagne , seront étonnés de l'exactitude de cette exposition à la fois courte^ claire et agréable.

Le portrait que madame de Staël trace de Bacon est un juste et noble tribut offert au génie de ce philosophe. Quelques écrivains remarquables du continent ont tout récemment commis l'erreur de prêter à Bacon un système philosophique touchant l'origine et les premiers principes de la connaissance hu* maine. Ce qui le distingue précisément des autres philosophes^ c'est qu'il n'eut point de système particulier; mais qu'il se voua entiè^ rement au perfectionnement des méthodes

3 1 4 CONSf DÉA ATIOHS

philosophiques. Il n'appartint à aucune école métaphysique d*AngIeterre, ni daucun autre pays^cariluefutpoiutmétaphysicien. IVI Liocke ne fut pas non plus un moraliste^ et si dans son grand ouvrage on rencontre quelques discussions sur certains sujets de morale, elles ne sont là qu'incidemment.

Les écrits de Dugald Stewart contiennent une théorie «i parfaite des facultés intellectuelles, qu'on peut la regarder comme étant Thîstoire naturelle de l'esprit humain. Les métaphysiciens français^ depuis Condillac, méritent tout le dédain dont ils ont été Tobjet pour les applications légères^ superficielles et avilissantes qu'ils ont faites de la philosophie de Locke. Il est impossible de donner un abrégé du tableau que trace madame de Staél de la philosophie de Kant , des systèmes auxquels cette philosophie a donné naissance , et qui de nos jours se disputent encore l'empire dans le monde des penseurs. Les opinions de Kant sont exposées d'une manière plus complète, parce qu'elles portèrent l'intelligence humaine dans une voie nouvelle, et imprimèrent une nouvelle direction aux esprits d'Allemagne.

Celles de Fichte , de Schelling et des autres successeurs de Kant , importent moins au but que se proposait l'auteur de cet écrit, parte que,

SUR L*HISTOIRB DB LA PHILOSOPHIE. 3l5

bieo que les doctrines de ces hommes célèbres soient également originales^ elles ne font cependant que perpétuer le mouvement imprimé aux esprits p^r la philosophie du maître^ et qu'elles exercent la méhie influence snr les autres sciences et sur les arts. L'idéalisme de Fich te et le panthéisme de Schellingressortentde la même met bodephilosophique.Quelsquesofient le nom et la forme des systèmes philosophiques allemands , tous se ressemblent sous ce rapport, qu'ils considèrent la pensée non comme éta(ttt le produit deTaction des corps extérieurs, ni comme formant une classe de phénomènes à part , mais comme Fétre qui perçoit les formes du monde extérieur, et dirige les opérations qui se passent en lui. Dans tous les pays, on est généralement d'accord que la philosophie de l'esprit contient les principes de toutes les sciences; mais, en Allemagne , la métaphysique pénètre jusqu'aux faits de détail.

La quatrième partie se rapporte à l'état de la religion en Allemagne, et à l'appréciation de ces sentimens élevés et désintéressés que madame de Staël qualifie du nom d'enthousiasme. Un peuple aussi contemplatif que l'est le peuple allemand, poFte en lui le principe qui élève l'homme jusqu'à l'idée religieuse. La réforme qui constitue la révolution de ces peu-

3 i 6 coNSiDÉR ATroirs

pies, fut le résultat du développemeot des idées. De tous les grands hommes que FAUemagne a produits , Luther est celui qui a le caractère le plus allemand. Sa fermeté est quelquefois rude ; sa conviction le rend opiniâtre ; la hardiesse de son génie fut la source de son courage; dans l'action , l'ardeur de ses passions ne le détourna point des études abstraites; et bien qu'il ait attaqué certains dogmes et certaines pratiques y ce ne fut point l'incrédulité , mais bien l^enthousiasme , qui le portèrent à Tattaque.

Le droit d'examiner ce que notfs devons croire I est la base du protestantisme. Quoique chacun des réformateurs ait établi une sorte de papisme pratique dans sa propre église , les opinions devinrent libres peu-à*peu,et l'ardeur des sectes se modéra. Mais il se manifesta en Allemagne un peu d'incrédulité ; et au nombrç des incrédules se trouve Lessing, qui s'expliqua avec beaucoup plus de circonspection, que ne le firent un grand nombre d'écrivains anglais , depuis Hobbes jusqu'à Brolingbroke , et même ceux qui secrètement étaient incréduleS| restèrent sincèrement attachés au christianisme et au protestantisme , comme à des institutions utiles au genre humain , et s'éloignèrent beaucoup de ce fanatisme anti-religieux

SUR LniSTOIRE DE LA PHrLOSOPHIE. 31^

que provoqua tout naturellement en France Tesprit intolérant et l'envieuse splendeur d'une hiérarchie catholique.

La réaction amenée par la révolution française fut tout aussi bien sentie en Europe , sous le rapport religieux^ que sous le rapport politique. La plupart des hautes classes de la société adopta en partie ces sentimens religieux^ dont auparavant elles n'avaient reconnu que les formes extérieures^ comme une preuve de leur hostilité contre les habitudes françaises. La sensibilité de la multitude dé* goûtée du dogmatisme et de la morale^ voulut être ranimée par une religion qui employait l'éloquence populaire et s^adressait à Fimagination et au sentiment. L'horreur qu'inspirèrent les révolutions générales^ et les malheurs qui en furent la suite ^ portèrent les peuples vers des pensées sérieuses et les consolations de la piété. Les désastres d'une révolution^ compagne de l'incrédulité, l'emportèrent sur le discrédit et l'odieux des opinions religieuses. Dans la Grande-Bretagne'^ ces causes ont agi plus efficacement sur les classes inférieures, quoiqu'elles aient aussi puissamment affecté beaucoup d'hommes éclairés, parmi ceux qui appartiennent aux conditions élevées. En France^ quelques hommes de lettres ont offert

3 J 8 COSSlDLRATlOaS

le spectacle d'une religion poétique, empruntée à l'imagination. Mais le résultat général de la révolution française semble avoir été de disposer les esprits à établir une double doctrine; d'une part, une incrédulité systématique à l'usage des initiés, et une dédaigneuse tolé* rance , et même un actif encouragement de la superstition chez le vulgaire, ainsi qu'elle eut lieu chez les anciens, peu avant rétablissement du christianisme^ inconvénient dont la réforme luthérienne préserva l'Europe, et qui^ bien qu'elle n'ait pas été aussi furibonde ni aussi frénétique que le fanatisme altier du règne de la terreur, n'en a pas moins détruit Li foi, la naïveté et la probité de quelques classes de la société ; et ce respect pour tous les humains, sans lequel Thomme puissant ne, peut être ni juste ni charitable envers l'homme pauvre et humble.

Ces effets furent également remarquables en Allemagne. Quelques hommes de lettres instruits se firent catholiques. En général , ils ont tous une tendance à un pieux mysticisme, dont le résultat est de porter un égal amour à toutes les sectes chez lesquelles l'esprit de dévotion prévaut. I>es Allemands sont plutôt revenus au sentiment religieux, qu'an dogme ; à la religion , qu'à la théologie.

SUR L^HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. Sig

Leur disposition au sentiment religieux, qu'ils appellent Religiosité^ consiste (selon Texpression d'un théologien anglais fortement orthodoxe ) dans Vamour des choses diçines, à cause de leur beauté et de leurs qualités morales ; c'est Tamour du bon et du beau , partout où il existe ; mais lorsqu'on contemple l'excellence absolue et infinie dans celui qui est souverainement bon , souverainement beau et souverainement parfait, l'enthousiasme moral s'adapte aisément aux différentes cérémonies du culte, et aux différens systèmes qui se partagent l'humanité. L'esprit de dévotion contemplant différentes parties de Tordre universel, et étant influencé par des dispositions d'esprit différentes , doit donner naissance à des doctrines théologiques diverses et en apparence contradictoires. Ces doctrines sont considérées comme autant de modifications de la nature humaine , sous l'influence du principe religieux, mais non comme des propositions qu'unargumentpeutfortifier ou détruire, ou réconcilier les unes avec les autres. La phi« losophie idéaliste favorise cette manière bizarre de considérer le sujet. Comme elle ne reconnaît d'autre réalité que celle de l'intelligence humaine, elle rapproche l'imagination de la foi» et prédispose ses partisans à considérer les'opinions individuelles comme un simple amuse-

3tlO COirSIDÉEATIOR»

ment intellectuel, incapable d'être légitimé par aucun rr//^rûim extérieur, et n'ayant de valeur que par leurs rapports avec nos sentimeos, qui en sont la source , et sur lesquels elles réagissent puissamment. A différentes époques de Tbistoire de l'esprit humain , fort éloignées les unes des autres , et surtout dans des circoastances tout-à-fait opposées^ on a vu le mysticisme s'allier à l'idéalisme. L'entbousiaste et le sceptique se sont servis du même langage, lorsqu'ils ont cbercbé à démontrer l'anéantis^ sèment du monde extérieur et du moi^ Pious signalerons surtout ce rapport cbez les philosophes indiens des temps les plus anciens, che^ les sufis de la Perse moderne, pendant le choc des systèmes d'Orient et d'Occident , qui eut -pour résultat le platonisme moderne de Malle^ branche et de son disciple anglais Norris , et celui de Berkeley lui-même. Cependant cette direction ne pouvait convenir qu'à ua petit nombre d'hommes et pour peu de temps. Des sentimens aussi élevés et aussi éloignés des besoins, des passions et des afEaires ordinaires de la vie , ne conviennent que pendant un temps , et seulement dans la paisible solitude d'une chimérique contemplation. Mais dans le tumulte du monde, il est probable qu'elles ne tardent pas à se dissiper, alors quelles ne font plus partie d'un ensemble systématique.

SUR l'histoire de la. philosophie. 321

qu'elles ne sont point accompagnées des cérémonies d'un culte quelconque^ ni entretenues par la lutte de la controverse. Lorsque Tardeur d'un court instant d'enthousiasme a cessé, la philosophie poétique ^ qui éleva l'imagination jusqu'à la foi, doit conduire au même résultat que le septicisme, qui rabaisse la foi au niveau de l'imagination;

Un vif amour de tout sentiment désintéressé , et plus spécialement de tout progrès dans la civilisation , confondu par la puissance d'une brillante imagination avec la passion de tout ce qui est grand , beau et bon > forme sous lé nom d'enthousiasme , le sujet de la conclusion de cet ouvrage, et en est la partie la plus éloquente, à l'exception toutefois du chapitre sur l'amour conjugal;

(c Sans doute la conscience suffit pour coh-

>) dnire le caractère le plus froid dans la route

iode la vertu; mais l'enthousiasme est à la

« conscience ce que l'honneur est au devoir :

i> il y a en nous un superflu d^ame qu'il est doux

» de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui

» est bien est accompli. Le génie et l'imagi^

)> nation ont aussi besoin qu'on soigne un peu

^ leur bonheur dans ce monde ; et la loi du

» devoir, quelque sublime qu'elle soit , ne suffit

ai

3î^ CONSfnéRATrONS

» pas pour faire goûter toutes les merveilles » du cœur et de la pensée.

i> On ne saurait le nier^ les intérêts de la » personnalité pressent Thomme de toutes >' parts, il y a même dans ce qui est vulgaire 9 une certaine jouissance dont beaucoup de y» gens sont très - susceptibles, et Ton retrouve » souvent les traces de penchants ignobles » sous l'apparence des manières les plus dis* » tinguées.Lestalenssupérieursnegarantissent » pas toujours de cette nature dégradée, qui )) dispose sourdement de lexistence des hom- )) mes, et leur fait placer leur bonheur plus bas » qu^eux-mémes. L'enthousiasme seul peut >^ contre-balancer la tendance à Tégoîsme, et » c'est à ce signe divin qu'il faut reconnaître » les créatures immortelles. Lorsque vous par- » lez à quelqu'un sur des sujets dignes d'un )) saint respect, vous apercevez d'abord s'il )) éprouve un noble frémissement, si son cœur » bat pour des sentimens élevés, s'il a fait al- » liance avec l'autre vie, ou bien s'il n*a qu'un » peu d'esprit qui lui sert à diriger le mécai) nisme de l'existence. Et qu'est-ce donc que » l'être humain, quand on ne, voit en lui >^ qu'une prudence, dont son propre avantage « est l'objet ?L'in«tinct des animaux vaut mieux » car il est quelquefois généreux et fier; mais

àUR l'histoire de la philosophie. 323

1» ce calcul I qui semble lattribut de la raison , j» finit par rendre incapable delà première des » vertus , le dévouements

)> Parmi ceux qui s'essaient à tourner les i sentimens exaltés en ridicule^ plusieurs en » sont pourtant susceptibles à leur insu. La A guerre, fut-elle entreprise par des vues per- » sonnelles, donne toujours quelques-unes des » jouissances de Tenthousiasme ; Tenivrement » d'un jour de bataille, le plaisir singulier de » s'exposer à là mort , quand toute notre natiure » nous commande d'aimer la vie, c'qst encore à ^ l'enthousiasme qu'il faut l'attribuer. La mu- )) sique militaire, le hennissement des chevaux^ >) l'explosion de la poudre, cette foule des )) soldats revêtus des mêmes couleurs , émus fi par le même désir, se rangeant autour des A mêmes bannières, font éprouver une émo* A tion qui triomphe de l'instinct conservateur )) de l'existence ; et cette jouissance est si forte, j) que ni les fatigues, ni les souffrances, ni les ;> périls , ne peuvent en déprendre les âmes. )) Quiconque a vécu de cette tie , n'aime qu'elle; h le but atteint ne satisfait jamais ; c'est l'action » de se risquer qui est nécessaire : c'est elle » qui fait passer lenthousiasme dans le sang ; )) et quoiqu'il soit plus pur au fond de Tame , )) il est encore d'une noble nature, lors même

3u4 OONSIDEBATÏOVS

» qu'il a pu derenir une impulsion presque i> physique.

» On accuse souvent Tenthousiasme sincère » de ce qui ne peut être reproché qu'à Ten- » thousiasme affecté ; plus un sentiment est »beau, plus la fausse imitation de ce senti- » ment est odieuse. Usurper Tadmiration des y» hommes est ce qu'il y a de plus coupable^ car » on tarit en eux la source des bons mouve- )) mens , en les faisant rougir de les avoir éprou- ))Vés. D'ailleurs rien n*esl plus pénible que » les sons faux qui semblent sortir du sanc- » tuaire même de Vame; sa. vanité peut s'empa- »rer de tout ce qui est extérieur^ il n'en » résultera d'autre mal que de la prétention n et de la disgrâce ; mais quand elle se met à » contrefaire les senfimens le plus intimes, il A semble qu'elle viole le dernier asile où Ton » espérait lui échapper. Il est facile cependant ))de reconnaître la sincérité dans l'enthou- » siasme; cest une mélodie si pure^ que le )) moindre désaccord en détruit tout le charme ; ))un mot, un accent, un regard, expriment » rémotion concentrée qui répond à toute » une vie.

)) Fontenelle disait : J'ai quatre-vingts ans, » je suis français, et je n'ai pas donné dans

svR l'uistoiae de la philosophie. 3q5

» toute ma vie le plus petit ridicule k la plus )) petite vertu. Ces mots supposaient une pro- » fonde connaissance de la société.- Fontenelle )) n'était pas un homme sensible, mais il avait » beaucoup d'esprit ; et toutes les fois qu^on ïi est doué d'une supériorité quelconque^ on >è sent le besoin du sérieux dans la nature hu- » maine. Il n'y a que les gens médiocres qui » voudraient que le fond de tout fût de sable , » afin que nul homme ne laissât sur la terre » une trace plus dnrable que la leor^

» L^ott voit aussi des jeunes gens y ambitieux M de paraître détrompés de tout enthousiasme , )) affecter un mépris réfléchi pour les senti- » mens exaltés; ils croient montrer ainsi une 3> force de raison précoce ; n>ais c'est une déca- 2> denee prématurée dont ils se vantent. Ils » sont pour le talent comme ce vieillard , qui V» demandait si l'on avait encore de l'amour. » L'esprit dépourvu d'imagination prendrait D volontiers en dédain même la natuve^ si eHe 9 n'était pas plus forte que lui.

» Quelques raisonneurs prétendent que Ten- )) thousiasrae dégoûte de la vie commune, et ^ que ne pouvant pas toujours rester dans cette » disposition , il vaut mieux ne l'éprouver ja- » mai$ : et pourquoi donc ont-ils accepté d'être

326 coNsrn^RATioirs

» jeunes^ de vivre même, puisque cela ne de- M vait pas toujours durer? Pourquoi donc ont- I» ils aimé ^ si tant est ^e cela leur soit jamais p arrivé, puisque la mort pouvait les séparer )} des objets de leur affection ? Quelle triste » économie que celle de l'amef Elle nous a p été donnée pour être développée, perfection- )) née, prodiguée même dans un noble but.

» Plus on engourdit la vie, plus on se rap^

I) proche de l'existence matérielle^ et plus l'on

I» diminua, dira-t-on , la puissance de soufFrir.

» Cetargumeptséduitun grand nombre d'hom-

» mes ; il consiste a tâcher d'exister I^ moins ^> possible, n

Ainsi se termine un ouvrage, qui pour la variété des connaissances y la souplesse de l'esprit^ Vélévation des vues et l'étendue du génie, n*a point d'égal parmi les écrits sortis de la main des fpmmes, et qui n'a été surpassé par aucun homme, sous le double rapport de la connaissance du monde^ de U littérature et du génie philosophique.

Ce aérait affecter une abs\irde présomption de supériorité, que de montrer une sévérité sans bornes pour les défauts d'un pareil ouvrage. D ailleurs il n'a pas besoin d'indulgence.

SUR l'iIJSTOIAE de la PUILOSOPUIR. 3a7

I/objection la plus judicieuse qu'il soit possible de lui adresser, c'est que les Allemands y sont beaucoup trop loués. Mais il faut pardonner à un écrivain daccorder à son sujet plus d'im* portance que le lecteur. A moins d'adopter les sentîmens des Allemands, il est impossible de les retracer avec enthousiasme.

On trouvera sans doute que cette objection est plus apparente que réelle. En effet, madame de Staël est de tous les critiques le plus généreux ; etpourtantun esprit intelligent trouvera qu'elle dit toujours toute la vérité, quoique souvent elle revêtisse ses critiques de formes si agréables et si polies , qu'elles échappent à un lec* teur superficiel , et qu'elles ne peuvent être aperçues par ceux qui ont peu d'intelligence. Tout lecteur attentif qui cherchera à pénétrer les observations écartées à dessein dans les différentes parties de cet ouvrage, trouvera que l'auteur rend une entière justice aux mœurs et à la littérature allemandes, quoiqu'elle les jugeavecrbienveillance. Mais il trouvera qu'elle professe peut-être une trop haute admiration pour la philosophie de ce pays. L'esprit de l'auteur aura été influencé par l'étonnement que lui aura causé la nouveauté du langage et la hardiesse des opinions allemandes. Beaucoup d'écrivains ont acquis une célébrité phi-

3a8 covswÛRJLTiotr$

losophique en Allemagne, <{uij s*ils eussent écrit parmi nous, seraient restés Inconnus ou presqu-aussîtôt oubliés. Nos théosophes, les hu/chmsoniens , ainsi que beaucoup d'hommes de talent parmi eux, peuvent être comparés aux théosophes allemands , que madame de Staël a honorés de ses observations ; mais depuis long-temps ils sont tombés dans un éternel oubli. II y a un écrivain, actuellement vivant en Angleterre , qui a professé des doctrines peu différentes de celles que madame de Staël attribue à Schelling. Malgré l'attrait que présente un caractère bizarre et un style inintelligible, il est probable que ses paradoxes sont à peine connus d'une douzaine de personnes dans ce pays actif, industrieux et am** bitieux. Dans un siècle bigot, cet homme eût été voué ou martyr de Vanini ou de Bruno. Et dans un pays philosophique , où la publication d-un ouvrage est toujours un événement d'une haute importance, et où trente-deux universités, libres de toute contrainte de la part de l'église et du gouvernement , ne vivent que de spéculation ; il aurait acquis la célébrité qui s'attache toujours à un fondateur de secte.

Dans cet ouvrage , de même que dans tous.

|es autres écrits de madame de Staël , le lecr

SUR L*HIS10IRE DE LA PHILOSOPHrE, 3^9

teur Anglais^ (ou au moins celui qui lit su* perficiellement) sera sans doute fatigué de ce que Fauteur le tient dans une admiration trop soutenue. On dirait qu'il entre dans le système littéraire de madame de Staël , de ne laisser reposer son éloquence que pour abonder en traits de génie. Ses compositions ne sont ja-^ mais simples et dépourvues d'ornement. Mais chez nous on aime les écrits simples, où l'esprit et l'éloquence ne se montrent que lorsque les circonstances l'exigent S'il y a moins de talent , il arrive souvent qu'ils pro« duisent plus d'effet. Une teinte trop générale de sentimentalisme, et la recherche trop assidue de réflexions peu communes, ou de tours ingénieux , détruisent quelquefois l'impression que produisent naturellement sur le cœur humain des scènes ou des évènemens intéressa ns. Une lumière trop vive fatigue Toeil ; et nous aimons les alternatives toujours agréables de l'activité et du repos.

Dans l'exposition des faits et des raisonnemens , il n'y a pas de style plus clair que celui de madame de Staël. Lorsqu'on a autant de vivacité , il est impossible de n'être pas clair. Mais dans la peinture des sentimens du cœur humain , on a souvent pensé que son langage était vague. Dans la description, soit de \2^

33p coirsiDi*nATioi!f9

force, soit des nuances délicates , ou des combinaisons infinies de nos sentimens, le commun des lecteurs ne peut pas comprendre ce dont il n'a jamais eu conscience ; et Técrivain qui se place ainsi dans le plus haut point de vue de la nature humaine^ court risque de prendre des chimères pour des réalités , ou de commettre Terreur de chercher à exprimer ce que la langue ne peut rendre. Et d ailleurs l'expression du sentiment est toujours vague de sa nature , ce qu'il faut moins considérer cooime i u n défaut que comme une qualité qui le dis tin* gue des formes rationnelles. C'est ainsi que^ souvent dans la poésie et quelquefois dans l'éloquence , les mots , de iDème que les soas musicaux, servent moins à exprimer une succession d'idées distinctes, qu^à provoquer une série d'émotions ou à produire une certaine élévation de senti mens. La précision et la clarté de l'expression qui font si bien ressortir les rapports qui existent entre le langage et la pénétration de l'esprit , ne sont d'aucune utilité, lorsqu'il s*agit de retracer la succession des senti mens moraux. Dans ce cas , les mots peuvent, jusqu'à un certain point, être trèsexpressifs ; mais peu d'entre eux conviennent parfaitement. Et les hommes qui sont doués de plus d'intelligence que de sensibilité , lorsqu'ils tombent sur des passages comme ceux

SI7R L'HISTOrnS DE LA PHILOSOPHIE. 33 1

de madame de Staël , où l'éloquence a surtout pour objet de nous émouvoir, accusent à tort cette élévation morale et cette poétique sensibilité , avec lesquelles ils ne peuvent symp^^ thiser.

Le petit nombre de personnes qui , dans la Grande-Bretagne, continuent à porter quelqu'intérêt à la philosophie spéculative accuseront Tauteur d'avoir jugé avec partialité les systèmes métaphysiques de notre pays.

En effets c'est plutôt au peintre des nations qu'au philosophe qu'il est permis de juger certaines opinions , par leur tendance et leurs résultats. Lorsque les conséquences logiques d'un principe sont fausses, le principe lui-même doit l'être. Mais, quoiqu'il faille reconnaître que du moment où il est dangereux d'adopter une opinion ou de s'y complaire, c'est déjà une présomption très-légitime contre la vérité de cette opinion , cependant on ' doit convenir que cette question n'a pas été décidée d'une manière satisfaisante, et que même, elle n'a peut-i-étre pas été posée avec assez de précision.

Il est certains laits de la nature humaine qui dérivent, ou de la conscience, ou de Vohr

33a cojvsiDÉitATfoirs

servatiou extérieure, et qui sont beaucoup plus certains que les conclusions tirées d'un raisonnement abstrait, et que les théories métaphysiques doivent seulement expliquer.

Du moment où une théorie, quelle qu'elle soit, ne cadre pas avec de tels faits^ et enseigne à nier logiquement leur existence, il est rigoureux de douter de la vérité de la théorie. Qu*il y ait une différence réelle entre le vrai et le faux, et que cette différence soit jusqu'à un certain point sentie et appréciée par tous les hommes ; que les sentimens moraux et les penchans désintéressés, fassent actuellement partie de notre nature, quelle qu*ait été leur existence origine]le> queVéloge et le blâme j la récompense et la punition, soient distribués diaprés le caractère moral de nos actions ; ce sont là des principes tout aussi certains et non moins imporlaus que les conclusions théoriques. Que ces principes aient été démontrés par la raison, ou saisis par une apperception intuitive, ou spotanément révélés, peu importe , ils n*en sont pas moins une des parties essentielles de la nature humaine. Un homme raisonnable est invinciblement porté k rejeter toute opinion nouvelle qui répugnerait ouvertement à ses convictions , dont il ne peut se détacher. Ce sont là des faits qu'il est du devoir d'une théorie d'expliquer, et qu'au-

Sun l'histoire de la poilosopeTie. 333

eu ne vraie théorie ne peut repousser. Mais rinconvenance ou le danger d'une opinion , ne peuvent jamais faire argument contre sa vérité! Cependant il est du devoir de tout homme de bien, de présenter au public ce qu'il croit être vrai, de la manière la moins propre à offenser les sentimens^ et altérer les principes de Thomme simple et ignorant; et il n'est pas toujours facile de concilier cette obligation avec la sincérité qu'exige toute recherche désintéressée. La collision résultant du conflit de devoirs si opposés , est la conséquence pénible^ mais inévitable de Pignorance de la multitude, et de l'impossibilité où sont, même les hommes d'un talent éminent^ de présenter la vérité sous toutes ses faces en l'adaptant à tous les degrés de capacité et à toutes les nuances de préjugés^ qui distinguent les hommes. Un jour viendra où l'on rencontrera toutes ces qualités dans un écrivain ; mais soyons à l'avance bien assurés que la véiité, dans son état de pureté^ ne peut jamais être en opposition avec la vertu.

Cependant y il est certains philosophes éloquens qui auraient agi avec plus de magnanimité, et par conséquent plus de sagesse^ si dans le cours de la discussion , ils eussent fait taire l'indignation que soulevaient en

334 C09SfDiRATI05S

eox les #Ioclrioes'qu*iIs réprouvaient connue dangereuses ; el si , en même temps qu'ils cherchaient à juger les actions, les habitudes et les institutions humaines par leurs résultats, ib se fussent contentés de peser chaque opi* nion dans la balance de la raison , et d*apprécier la vertu selon qu'elle exige un plus grand déploiement de sentiment et d enthousiasme* Mais dans les recherches théoriques, ceux qui combattent ne veulent pas avoir Tair de refuser le combat, sur quelque terrain qu'il plaise à leurs adversaires de les conduire, et encore moins lorsqu'il s'agit de débats rationnels. Cest i&ire preuve de faiblesse, que de Caire appel aux sentimens populaires dans les contestations philosophiques. 11 semble qu'il y ait plus de sagesse à accepter toute espèce de lutte et à combattre avec toutes .sortes d*armes ; et qu'il convienne mieux de ne point se servir de raisonnemens vulgaires qui fassent soupçonner que le philosophe lui-même doute que les principes de la vertu ne puissent être attaqués par le raisonnement, ou qui trahissent la crainte qu'on éprouve de ne pouvoir mettre finalement en parfaite harmonie la morale et la vérité.

Nos moralistes s'étonneront que madame de Staël ne paraisse connaître la doctrine de

SUR i/nisTOinE de la philosophie. 335

Tutilité que sous la forme injurieuse de l'intérêt universel. Sous ce rapport^ il est vrai, elle est d'accord avec les philosophes allemands. Mais il y a long-temps que le système de l'intérêt (puisque c'est ainsi qu'on le désigne), a été exposé dans ce pays. Hobbes , le dernier philosophe de distinction qui l'ait exposé, a certainement déployé un admirable talent dans l'analyse qu'il a donnée de la perception et de la raison ; mais son génie Ta abandonné y lorsqu'il a tenté d'établir sur ce principe une théorie de nos sentimens et de nos affections. On a sottement attribué aux maximes du duc de la Rochefoucault l'origine de ce système. On ne trouve dans cet écrit qu'une suite d'épigrammes spirituelles et mordantes, accompagnées d'une exagération ironique et continuelle des intérêts de ce monde, écrites par un homme aimable , passionné et galant.

C'est avec non moins d'absurdité qu'on a prétendu que Mandeville fut le fondateur d'une théorie morale : ce fut un peintre satyrique des moeurs de la populace, d'un esprit grossier, mais énergique, et doué d'une imagination qui ne se plaisait à contempler la nature humaine que dans ce qu'elle a de vil et de burlesque, et qui était très -familier avec les déclamations populaires et la boiiffonnerie la plus vulgaire. Il serait peut-être

§36 COffSrOERATfOffS

juste de dire que Paley a singultèremenl ap-' proche de ce système, surtout dans la définîtion qu'il a donnée de la vertu. Ce fat un homme d*un talent pratique incomparable.

Les conseils de prudence qu'il donne sont admirables, et il est un des guides les plus sûrs que l'on puisse suivre dans le cours de la vie. Mais il enseigne plutôt le devoir qu'il n'inspire l'amour de la vertu; son école est plus propre à former des hommes irréprochables et dignes de respect , qu'à faire naître ces héros qui n'hésitent point à périr pour leurs amis ou pour leur pays. Son caractère et la nature de son esprit ne dénotent point 'en lui un théoricien. La. nature l'avait créé pour conduire les af&ires de ce monde. Il fut enuemi déclaré des subtilités philosophiques, et semble avoir méprisé cette ardeur et ce raffinement de sentimentaliâ^me qui peuvent seuls nous révéler quelques-uns des mystères les plus profonds de notre constitution morale.

Dans les questions morales , la raison dépourvue de sensibilité , ne peut faire de découvertes faute de matériaux ; de même qu'il serait impossible à celui qui n'aurait pas d'yeux de découvrir la nature de la lumière et des couleurs. Mais puisque nous parlons de cet homme à la fois savant et vertueux ^ qui fut la gloire de l'église d'Angleterre pen-

SUR l'histoire DB Là PHILOSOPHIE. 337

dant la dernière moitié du siècle précédent, la justice exige que nous ajoutions, que Tespèce d'intérêt qu'il confondit avec le sentiment religieux, n'a point d'analogie avec les objets vulgaires qui sont communément compris sous cette dénomination, lesquels ne ressemblent en rien à cette nature sublime et insondable qu'un esprit pur peut seul pénétrer. Jusqu'à ce que le mot intérêt soit synonyme de progrès indéfini de la raison et de la vertu, cette expression ramènera toujours notre pensée vers ces sentimens d'un ordre inférieur qui sont le fond de ces systèmes de prudence morale, qui reposent sur les intérêts les plus immédiats et les plus grossiers de ce monde. Il ne faut pas oublier que l'ardeur du sentiment religieux peut faire que le moraliste ait des opinions désintéressées à son insçu; bien qu'il doive toujours porter la teinte de son système.

On pourrait dire avec quelque apparence de vérité , que la philosophie allemande s'est élevée en haine de tout système qui a l'expérience pour point de départ et le bonheur pour fin dernière. Madame de Staël justifierait cette haine des Allemands en soutenant que la philosophie de l'expérience conduit au scepticisme^ et que la morale de l'utilité mène

338 CONSIDÉBATIONS

nécessairement à l'égoïsme. Il existe en etfet une hostilité permanente entre ces systèmes philosophiques, qui sont plus irréconciliables dans leurs formes que dans le fonds même de leurs doctrines; et qui, dès l'origine de la philosophie I ont divisé les individus^ les nations et les siècles, plutôt par l'aigreur que chacun a apportée à la controverse, que par la force des argumens employés. Il est vrai qu'il y a certaines disputes philosophiques qui prennent leur source dans des principes opposés de la nature humaine. Les traits les plus saillans de cette guerre métaphysique sont , sans contredit, les controverses qui se sont élevées entre le scepticisme et le dogmsLiisme , le calcul et l'enthousiasme, les systèmes de morale basés sur Vutilité, et ceux qui, sous des dénominations différentes , ont considéré le sentiment moral comme le plus haut résultat de toute théorie , et l'ont unanimement proclamé comme la loi suprême de la conduite de la vie.

En théorie, il est possible d'établir une certaine harmonie entre ces principes, en assignant à chaque fait un véritable rang, ot en le renfermant dans ses bornes légitimes.

Mais en pratique, l'infinie variété des évène-

SUR l'histoire HE LA PHILOSOPHIE. SSg

mens des passions et des caractères , poussent ces divers principes vers leur fin et les fait sortir de leurs limites. Lorsque Tesprit est calme et dans les temps ordinaires , ces principes excitent chez les uns la sensibilité et l'enthousiasme, et portent les autres au trouble et à la révolte. Certaines conditions sociales développent quelquefois jusqu'à l'excès les uns et les autres dans le même moment.

C'est ainsi que sous la tyrannie des empereurs, la noblesse romaine, brava tantôt l'oppression avec un courage stolque, et d'autres fois sut y échapper en s'abandonnant à une volupté systématique , qu'elle décora du nom d'Epicure , quoiqu'elle n'offrît rien de l'esprit de ce sage et aimable moraliste.

Il n'y a aucun lien logique entre les opinions professées par les deux partis. Souvent ils sont désunis, et presque toujours en opposition Tun avec l'autre. Ce sont-Ià des exemples, pris parmi beaucoup d'autres, de la constante opj)osition qui existe entre les sentimens communs à l'humanité, et les modes du raisonnement; mais non pas entre les premiers et la raison.

Notre éloquent et philosophe auteur a très- Inen établi quels sont les deux principes qui ,

34o coirsmisRATroNS

dans cette controverse , ont aspiré à Tempire depuis Epicure et Zenon , jusqu'à Paley et Kanf. La conduite de V homme nesi vraimeni morale , que lorsqu *il ne fait aucune attention aux conséquences heureuses ou malheureuses de ses actions ^ du moment où elles sont dictées par le deçoir; et un peu plus loin, elle ajoute : Les lois générales de la nature et de la société y établissent une heureuse harmonie entre la vertu et le bonheur. Maintenant , la secQnde de ces propositions est le principe fondamental du système de Futilité; et tous les moralistes, à quelque école qu'ils appartiennent, doivent donner leur assentiment à la première. La question est donc de savoir si le second principe de madame de Staël, envisagé comme fait premier d'une théorie morale, s'accorde avec le premier, et peut être accepté comme une règle invariable de morale pratique. Il faut bien que l'auteur regarde ces deux propositions comme conciliables jusqu'à un certain point, puisqu'elle les adopte toutes deux , comme parties essentielles de son système de morale.

Les actes que tous les hommes qualifient de moraux^ n'ont-ils de valeur que par leur rapport açec le bonheur général? C'est là une question importante et qu'il est raisonnable de

SUR l'hISTOIAE Dlî LA. PHILOSOPHIE. 34 1

poser; et comme elle touche à un fait qui est du domaine de Pexpérience universelle, on peut arriver à une réponse satisfaisante.

Toutes nos actions morales ont un caractère commun, qui est Futilité générale. Selon les règles reçues dans toute discussion philosophique y il semblerait inutile de chercher un autre critérium. Mais qull en existe d'autre ou non , toujours est-il certain que le caractère général d'utilité ne peut être passé sous silence dans toute théorie morale, et que loin de-là, il doit former un des principes fondamentaux de tout système de cette nature. On ne peut aller plus loin sans admettre qu'il est des actes moraux qui, lorsqu'on les considère isolément, sont en opposition avec l'intérêt de celui qui agit. Mais c'est là un grave sujet de recherche , que la question de savoir si les habitudes vertueuses ne conduisent pas au bonheur individuel, et si elles ne contribuent pas, jusqu'à un certain point, à nous mettre dans l'impossibilité de nous abandonner au vice, quoique ce puisse être dans notre intérêt personnel.

Jusqu^àprésent, aucun philosophen'a jamais osé s'élever contre un pareil principe. Jusqu'à ce qu'il se soit nommé, nous soutiendrons qu'on a découvert le point où la vertu et Tin-

3 {.2 CQNSI niiR ETIONS

térét général se confondent, non pas en ce qui touche les actions privées , mais par rapport aux motifs de détermination dont ces actions elles-mêmes dérivent. On ne peut donc pas supposer que ces principes d'utilité générale et personnelle, et leur alliance, prise dans le sens que nous venons d'indiquer , ne soient pas une des parties les plus importantes d'un système de morale. Si ces principes suffisent pour donner une explication théorique des actes moraux, ils doivent jusqu'à présent être le sujet d'une discussion approfondie, bien qu'il faille reconnaître qu'ils sont impuissans à fonder une théorie exclusive.

Leur vérité et leur importance sont entièrement indépendantes de toute doctrine touchant l'approbation ou la désapprobation morales. Mais en admettant que l'utilité est le critérium de la moralité des actions, il ne s'ensuit pas que le sentiment moral ne consiste que dans la perception de l'utile. La nature du sentiment moral est une question de fait, qui ne peut être résolue qu a l'aide de méditations d'un autre ordre. La doctrine de l'utilité s'applique également aux actions et aux déterminations ) soit que nous considérions la conscience comme un des modes de la raison ou du sentiment ^ soit que nous croyions qu'originairement elle fut implantée

SUR l'histoire de l\ philosophie. 343

dans notre étre^ ou que nous ne voyions en elle que le produit nécessaire de l'action des influences auxquelles sont soumis tous les hommes.

Mais bien que la doctrine de Tintérét soit entièrement conciliable avec les principes et les sentimens de la vertu la plus désintéressée ; quoique les visions les plus sublimes de Platon y et les préceptes les plus austères de Zenon puissent y être ramenés , et semblent être déduits de la théorie d'Epicure, on ne peut nier cependant, qu'en fait il y a une hostilité permanente entre ces différentes régions du monde moral ^ et que cette dernière a été une cause puissante , mais secrète, de la diversité des systèmes de morale.

Ceux qui éprouvent le plus vivement ce besoin de sacrifier, dans le cours de la vie , rintérét au devoir, répugnent naturellement, quoique à tort , à reconnaître que les règles du devoir reposent sur l'utile , quelque général et subtil qu'il soit. Ceux qui ordinairement ne considèrent le devoir que dans ses rapports théoriques avec Tutilité générale, doivent éprouver le besoin de croire que la considération de l'utile est un guide certain dans toutes leurs actions, quoique cette

considération soit inconciliable avec leurs principes; mais favorable à leurs habitudes de raisonnement. Les sentimens désintéressés de la vertu pratique, cherchent eux-mêmes à s'orienter sur le terrain de la spéculation. Ils aspirent à la domination y même dans leur sphère, et tendent à introduire dans la morale scientifique des noms splendides à la place de principes intelligibles. D'un autre côté, le principe de l'utile tend naturellement à franchir les bornes de la théorie, au-delà desquelles il n'est plus légitime , et à corrompre le cœur de l'homme, en substituant le froid calcul des conséquences de chaque action à l'inviolable autorité des préceptes moraux , et à Tenthousiasme des sentimens vertueux.

Peut-être cette guerre n'aura-t-elle pas de fin. On peut prouver que certaines opinions opposées en apparence , sont parfaitement identiques ; mais les principes de la nature humaine, quoique opposés et énergiques, s'allient toujours jusqu'à un certain point les uns aux autres. Les expressions théoriques dont la morale d*Epicure est surchargée, contribuent beaucoup à augmenter les difficultés de la pacification. Les mots plaisir, jouissance, intérêt , bonheur, pris dans l'acception populaire, se rapportent à l'individu , et quelques-

SUR l'histoire de la philosophie. 345

uns d'entre eux à ce qu'il y a de moins élevé dans notre être. Ces mots réveillent en nous les idées de sensualité et de bassesse dont aucune définition philosophique ne peut les purifier. On s'eu servira mille fois dans le sens vulgaire , pour une qu'on les élèvera à la hauteur du système épicurien. Et d'ailleurs^ notre esprit accorde aux mots la valeur qu'ils ont dans la langue usuelle. Dans nos raisonnemens les plus abstraits, nous employons les mots diaprés leur signification vulgaire, et insensiblement nous la leur conservons. De« là vient que certains moralistes repoussent les théories qu'ils trouvent entachées d'idées si dégradantes ; tandis que d^autres se laissent à leur insçu , influencer dans leurs opinions par les impuretés étrangères que les accidens du langage ont ajoutées à leurs sentimens primitifs. Si jamais il est possible de conclure la paix entre ces principes opposés , ce n'est qu'à la condition qu'on fera une exposition énergique , complète et impartiale de l'ensemble des systèmes de morale, dans laquelle on distinguera avec soin la moralité des actions^ les motifs des déterminations, et la nature de l'approbation morale ; où une ligne de démarcation bien tranchée séparera la théorie de la pratique; où l'utilité générale se trouvera confirmée par le calcul , sera pré-

346 coivsi nÉR ATioirs

sentée comme base du devoir , et comnie pierre de touche des sentimens vertueui; sans que nos actes cessent d'être excités par le sentiment y contrôlés parles lois morales , indépendamment de tout appel au principe de l'utile; où les principes théoriques seront exposés avec une grande simplicité , et les sentimens représentés dans toute leur force et leur énergie ; où chaque élément de la nature humaine sera également développé; qui satisfera la raison du philosophe et parlera au cœur de l'homme de bien ; où l'enthousiasme viendra au secours de la science, loin de lui nuire; et où les sentimens généreux seront préservés avec le plus grand soin du pouvoir glacial d'un calcul déplacé. Il est probable que toutes les branches d'un système aussi majestueux existent dans les ouvrages des philosophes anciens et modernes. Mais plusieurs générations s'épuiseront en tentatives infructueuses, avant qu'une main ferme et vigoureuse , étrangère aux préjugés de la spéculation et de la pratique, a ceux qui appar* tiennent aux écoles dans lesquelles on a été élevé et aux siècles où on est appelé à vivre, et même , autant que le comporte l'humaine faiblesse , aux préjugés encore plus puissans et plus indélébiles du caractère personnel ^ ne puisse élever un édifice aussi Imposant.

SUR l'histoire de la philosophie. 347

La querelle qui s'est élevée entre la prudence et Tenthousiasme ^ sentimens qui pé* nètrent la vie de l'homme, et dont madame de Staël a défenda un des côtés dans les trois derniers chapitres de cet ouvrage, avec une éloquence douce et persuasive , ressemble beaucoup à la controverse de Tintérét. Cette dispute se renouvelle chaque jour sous des noms et des formes nouvelles^ dans la vie pratique et privée, la littérature, les arts, la législation et même la religion. A cet égard , il est plus facile de s'entendre, bien qu'un parfait accord ne puisse jamais être que verbal entre des personnes de caractère et de tempérament différent. Madame de Staël ellemême confond le désir légitime de bonheur avec cet intérêt sordide qui , destructeur de toute félicité, prend la place de ce principe conservateur que Ton désigne par le nom de prudence. D*un autre côté, les plus simples inspirations de la raison nous disent que ^ du moment où on a surmonté de grands obstacles, on acquiert plus de force pour résister aux instigations des passions. Il est donc des circonstances où la prudence justifie les élans de l'enthousiasme. Il est certain que la prudence seule ne fera jamais naître le dévouement héroïque. Ce ne fut jamais l'intérêt privé d'une

348 CONSIDIÈR ETIONS

troupe armée, qui la fit marcher sur le cham^ de bataille; ce fut bien certainement le devoir. Mais ce serait une étrange politique, que celle qui chercherait à substituer dans une armée le sentiment du devoir à Fenthousiasme de l'honneur ou du patriotisme. Dans les actes de la vie commune qui supposent toujours une délibéi'ation , on peut ordinairement se fier à Tintérét. Il faut encore entretenir sa pénible influence dans les mouvemens réguliers des sociétés humaines. Partout où il s'agit de soumettre les hommes à des règles uniformes, il convient de prendre l'intérêt en très-haute considération, parce que sa régularité compense sa faiblesse. Souvent d'autres passions en triomphent ou compriment sa puissance; mais il est impossible d'en prévoir et d'en calculer le retour. La prudence est toujours un peu pour quelque chose dans nos actions^ et ne tarde pas à prendre la place des passions. Lorsque nous cherchons à satisfaire nos besoins ou à acquérir des richesses, le développement du principe de Tintéret est si régulier, qu'il a suffi pour élever l'économie politique à la hauteur des sciences morales.

Son énergie et son intervention continuelle dans les affaires de ce monde, ont obligé le législateur à chercher en lui la sanction des

SUR l'histoire de la. philosophie. 349

peines (i). Cest à cet important principe que la nature a confié le soin de préserver la société de sa ruine et d'écarter les causes nombreuses et journalières qui tendent à altérer le bonheur des individus ! c'est lui qui nous préserve du mal. La sensibilité jouit du privilège de développer en nous le sentiment du beau et du bon. C'est d'elle que viennent toutes les affections qui embellissent la vie;

(1) Madame de Staê'l n^a pas assez réfléchi à la doctrine profonde et originale de Monsieur Bentham , qu'elle combat incidemment. Quoique IVditeur des ouvrages de cet homme célèbre ait un talent incomparable pour exposer avec clarté et vigueur les idées de l'auteur, néanmoins il faut être doué d'une grande attention pour les bien comprendre. M. Benlham est le premier qui ait tenté de jeter les fondemens d'un système philosophique de jurisprudence. La marche de l'esprit humain est si lente, qu'il n'est pas probable que le même homme soit appelé à commencer et à accomplir une pareille œuvre. Le système de M. Bentham n'a véritablement aucun rapport avec la théorie de l'intérêt^ et ne repousse pas l'influence des sentimens les plus vifs et les plus désintéressés^ sur la conduite de l'homme. Mais il est évident que dans tous les systèmes possibles, le législateur ne doit considérer que l'intérêt général de la société. Les objections les plus spécieuses qui aient été faites à M. Bentham, viennent de ce qu'on a perdu de vue son objet , qui était de présenter les peines et les récompenses (quelle qu'en soit la source) comme base d'une législation générale , et non pas comme le motif de nos déterminations individuelles, relativement à la moralité de nos actes. (V. Edim. ReçUtv., vol. IV, p i3).

35o cojvsinéRATrojvs

nous lui devons toules les productions au génie et les vertus sublimes qui font la gloire de la nature humaine. Sans l'une, la société ne pourrait exister, et sans l'autre, elle n'offrirait rien de bon. L'une et Tautre sont également indispensables, quoique toutes deux ne jouissent pas de la même dignité dans Tordre moral de ce monde. Mais comnne un intérêt brutal et grossier est le défaut naturel de la majorité de l'espèce humaine, il semble que dans le cours de la vie, on doive plus redouter l'excès de la prudence que celui de la sensibilité. Les principes de la prudence et de l'utile , ont quelque analogie avec ces forces du nsonde matériel , qui Accroissent la puissance humaine, parce qu'on peut en.

calculer Teffet avec une rigoureuse précision, et avec ces lois simples qui régissent les mouvemens réguliers des grands corps de la nature.

Le sentiment et l'enthousiasme ont plus de ressemblance avec les agens puissans, impénétrables de leur nature, terribles dans leurs effets, invisibles et impalpables, qui ne peuvent être ni comptés, ni pesés, ni mesurés; dont aucun homme ne connaît l'origine ou la fin, et qui cependant sont la cause des catastrophes les plus terribles, tout en maintenant

SUR L'mSTOTRE Ï>E LA PHILOSOPHIE. 35 1

l'univers malcriel dans les conclilions les plus utiles. C'est ainsi que l'électricité, par son accumulation et sa surabondance, ébranle le ciel et la terre par les tempêtes qu'elle suscite j et que le principe, la propriété, ou la force , qui est la cause inconnue de la chaleur, répand dans les corps fluides ou gazeux la matière qui les rend propres à être le réceptacle de la vie.

La dispute du scepticisme et du dogmatisme a un rapport intime avec une des parties les plus importantes de cet éloquent et philosophique ouvrage. Le système de Kant doit être considéré comme un effort tenté par la philosophie pour en chasser le poison du scepticisme que Hume y avait introduit. Ce grand philosophe ne s'était pas amusé, comme Bayle, à entasser un grand nombre d'argumens dia* lectiques, dans Tunique but d'apprendre aux hommes à douter , en étendant le doute aux opinions les plus généralement reçues. Il ne s'attacha point à prouver que nous ne savons rien, mais qu'il est impossible que nous arrivions à une certitude quelconque; et que d'après la nature même de l'esprit humain, nous sommes condamnés à vivre dans une ignorance absolue et générale. Il est vrai que tout système de scepticisme universel , outre qu'il tend à

35a CONSIDÉR \TIONS

rabaisser les prétentions du dogmatisme , nest qu'un divertissement intellectuel^ une ma* nière d'exercer la subtilité de Tesprit. Comme ce sont les données de l'expérience qui règlent notre conduite , commandent à. notre foi , toutes les objections dirigées contre elles et contre les principes du raisonnement^ sont sans aucun efîet. Il ne suffit pas d'attaquer les fondemens de notre croyance pour les détruire. Aussi long-temps que les principes de la science conserveront les mêmes rapports avec la conduite « des affaires de la vie , Tensemble du système de la conviction humaine (qu'on l'appelle certitude ou incertitude) continuera à nous régir. Lorsque les forfanteries des sceptiques auront enveloppé dans la même ruine les résultats fournis par Texpérience , les principes géométriques, les doctrines religieuses et la philosophie^ on peut être certain qu'il n'y aura plus de dogmatiste qui ose réclamer pour la certitude de ses opinions et de ses croyances, et qu'il les abandonnera à de pareilles conditions. Pour tout homme de bon sens, cet argument est sans réplique. Mais le système de Kant et les écrits du docteur Reid, quoique différens dans leur esprit et dans leur forme, furent contemporains, et eurent pour objet de combattre le scepticisme à l'aide d'armes évidemment plus philosophiques.

SUR l'hISTOIRH de la. PHILOSOPHIK. 353

L'un et l'autre de ces philosophes commença ses travaux philosophiques la niéme année, dans la solitude de deux universités du Nord , par discuter la question des forces, qui divisa si long- temps les partisans de Newton et de Leibnitz.

Dans un pays comme rAllemagne,»où on fait encore usage d'une langue morte, et où l'isolement des classes éclairées de la société conserva à la philosophie le style et les formes scholastiques, Kant fit une œuvre prématurée en cherchant à ramener toute connaissance aux lois fondamentales de l'esprit humain. Il eut le tort d'orner d'expressions magnifiques l'ignorance où nous sommes, plutôt que d'avoir la simplicité de Tavoucr. Mais il possédait une étonnante compréhension des opérations de l'intelligence, et une grande étendue de connaissances bien digérées. Il parlait avec l'autorité et le ton dogmatique d'un créateur; et sa nomenclature technique était assez variée pour former une langue nouvelle. Dans ses écrits de morale, son éloquence est assez austère pour qu'on reconnaisse en lui un profond moraliste. Ses œuvres métaphysiques se distinguent par cette obscurité qui, chez un penseur original, dépend souvent d'une surabondance d'idées qui cherchent à se faire jour.

Kant se distingue surtout, en ce qu'il est peutêtre le premier depuis Aristote, qui ait eu assez de génie pour ne jamais perdre de vue^ dans ses systématisations, la simplicité du principe qu'il avait admis y au milieu de l'infinie variété des questions qu'il sut aborder, ainsi qu'une parfaite harmonie 9 et un juste rapport entre les parties les plus diverses de son édifice intellectuel. En Ecosse, Hutcheson ranima le goût de la philosophie spéculative^ en lui donnant une forme plus élégante et plus populaire. Reid, observateur patient et penseur ingénieux ^ plaida avec amabilité la cause des opinions utiles et du bon sens , et composa avec un soin tout particulier , avec modestie^ perspicacité et élégance , les Essais qui ont fait sa réputation comme philosophe , Essais qui offrent un caractère d'originalité qu'on ne rencontre pas dans ses derniers écrits. Sa manière de pré-^ senler ses idées n'était pas heureuse : car il semble qu'il ait voulu en appeler à la multitude sur les questions les plus ardues de Tesprit humain. Il a beaucoup contribué à répandre ce principe , que la philosophie de lesprit humain doit être considérée comme une science d'observation, et qu'il faut éviterde généraliser les faits observés avec trop de précipitation, et surtout prématurément. Mais ces deux philosophes^ et même leurs illustres

SUR l'h(STOIRB de Lfi PHILOSOPHIE. 355

successeurs^ ne se sont pas assez rappelé que la généralisalion est le dernier terme de la philosophie; que les progrès de cette science sont en raison de la simplicité de ses prin-cipes ; et que la multiplicité des lois générales est un aveu tacite de l'imperfection de la science , aveu plus estimable sans doute , que de prétendre k une perfection illusoire. Jamais on ne professa de doctrines plus opposées que celles de ces deux écrivains; et leurs disciples seront probablement scandalisés de ce que nous avons établi un parallèle entre leurs maîtres. Cependant, il est de fait que tous deux reçurent la même impulsion et visèrent au même but.

Long-temps avant l'apparition de Hutcheson et de Reid, Leibnitz, qui depuis Bacon, est de tous les écrivains celui qui abonde le plus en pensées fécondes^ mérite qu'il dut à ce qu'il possédait une parfaite intelligence des principes de la connaissance, remplit une des lacunes de la philosophie qui dominait alors. Tous les auteurs étaient imbus de Fancienne maxime, qu'il n'est rien dans Viniel" ligence , qui primiiiçement n 'ait passé par les aens. Leibnitz proposa d'ajouter à ce principe, si ce n'est VintelUgence elle-même; et par celte courte addition, il jeta une nouvelle lumière sur la philosophie de l'esprit humain. Gassendi^ Hobbes et Locke, par leurs rpajhçu^

356 COHSIOÉKATIONS

reuses comparaisoDS de l'état originel de Tintelligence à da papier blanc , enseignèrent à leurs disciples à croire qu'il n*y a rien dans Tesprit humain qui ne vienne de l'extérieur.

Il ne s'arrêtèrent point assez k cefait ( si même ils s'y arrêtèrent ) , que l'homme étant capable de recevoir des impressions, cette capacité doit avoir ses lois invariables^ et que ce sont ces lois qui sont la mesure de ses perceptions , et le rendent apte à sentir et à raisonner. Les lois de la perception extérieure et celles de notre nature intellectuelle, sont les derniers faits que nous puissions atteindre. Elles ne peuvent jamais être mises en question, car c'est à elles que nous devons de pouvoir

discuter. Du moment où on les perd de vue, le champ du scepticisme s'ouvre. La vaste phraséologie de Kant> et la malheureuse expression de sens commun adoptée par Keid , prouvent que ces deux philosophes avaient pensé que les lois irréductibles de la pensée sont les limites de tout raisonnement , et que toute discussion sur elles n'est qu'une vaine moquerie. Le nombre de ces lois et leurs rapports forment le sujet d^importantes recherches. Mais toute théorie philosophique doit constater leur existence, explicitement ou implicitement. Harteleyet Condillac tentèrent de les réduire à une seule; leur opi-

SUR l'histoire 1)E la PBIL060PHIE. SSy

nion n'est plus admissible dans Tétat actuel des connaissances. Du moment où ces philosophes prétendent ramener toutes les lois de l'entendement à une unité, il faut que cette unité soit un fait nécessaire^supérieur à toutes les preuves qu'on pourrait donner de son existence, et dont aucune démonstration ne peut dévoiler la nature. Du reste , que cette loi soit unique ou qu'il y en ait mille ^ cette controverse est exactement de même nature que celle des sceptiques et des dogmatistes. Le scepticisme unive^iicT se réduit à une contradiction dans les termes. Il repose sur la croyance qu'on ne peut arriver à aucune certitude. Il consiste dans un effort de l'intelligence, qui prétend opérer sans reconnaître l'être qui opère, et d'après d'autres lois que celles auxquelles on Fa assujetti. Nul n'est recevable i proposer des objections contre les principes sans lesquels tout raisonnement est impossible (i).

C'est en effet une puérile occupation, que de chercher à prouver par des argumens , ou à réfuter , les principes que tout argument

(i) Certe pensée est exprimée d'une manière très-significative dans le titre d'un ouvrage ancien et rare : Scîri sive scepHces et scepiicorwn a jure disputationis exdusio , dû à Thomas Withe, homme qui occupe un rang très-distinguë dans l'histoire de la Pliilosophie Anglaise.

358 coKsiD. sua l'hist. de la phil.

présuppose. Celui qui cherche à étayer àe preuves de pareils faits > tourne nécessairement dans un cercle vicieux; et celui qui les attaque, se condamne à une perpétuelle contradiction.

Les raisonnemens des Pyrrhoniens et des dogmatistes sont justement appréciés dans un passage très-remarquable de Pascal , où son génie philosophique offre souvent Péclat d'un brillant météore : « L'unique fait des » dogmatistes, c'est qu'en pensant de bonne )) foi et sincèrement , on ne peut douter des » principes naturels. Les principes se sentent, y^ les propositions se concluent. V ny a. ja-

» mais de pyrrhonîsme effectif et parfait. La » nature soutient la raison impuissante. »

Pascal conclut par une observation si remarquable par sa profondeur et sa puissante autorité^ qu'elle nous semble avoir un caractère de grandeur plus élevé qu'aucun des passages qui 9 dans les écrits des hommes , se rapportent aux opérations intellectuelles : «c La nature » confond les pyrrhoniens , et la raison les » dogmatistes. »

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