DE L'OUVRAGE
DE
fi :
M« LÀ Bo««B DE STAËL HOLSTEIN;
IRTIlULé
DE L'ALLEMAGNE (i);
La. majeure partie de nos lecleurs sait que l'ouvrage de madame de Staël fut prohibé 'à Paris, il y a à-pèu-prés trois ans , après avoil^ subi un rigoureux examen de la part des censeurs. Le récit de la suppression de ce livre et des causes qui Torit amenée /airisi que la lettré du Ministre de la Police , qui Se trouvent dans la préfacé^ sont extrêmement curieuses. Elles caractérisent le gouvernement de I^apoléori , et deviennent dé précieux documents pout rhistoire générale du honteux esclavage au- (^uel les despotes ont toujours soumis là litté-
(i; InWré dans TEdinburgh Rew'iew , n*" XLIII , oclobèr i8i3. ( ISùU du Trad. )
aS 8 CO NSIDéRATIOirS
rature. Cependant le moindre mérite de cet ouvrage, est d'être le premier des livres prohibés. Dans d'autres circonstances , les entraves apportées à sa publication formeraient la partie la plus intéressante du livre ^ mais le mérite réel des ouvrages de madame de Staël nous ramène immédiatement à Texamen du sujet.
Jusqu'au milieu du dix- huitième siècle, l'Allemagne a joui d'un profond respect parmi les grandes nations de la chrétienté. Ses découvertes et ses inventions dans les sciences, la philosophie , ainsi que dans les connaissances positives ; 3on génie et son habileté dans l'^rt de la guerre , et surtout la révolution théologique qui affranchit les esprits d'une partie de l'Europe , et allégea les chaînes de l'autre partie^ lui avaient acquis ce haut rang en Europe; mais elle n'avait point de littérature nationale. La patrie de Gutiemberg, de Copernic^ de Luther j de Kepler et de Leibnitz^ ne possédait pas un écrivain dans sa propre langue, dont le nom fût connu des nations voisines.
Les généraux et les hommes d'état d'Allemagne, les philosophes et les éruditsj'ouissaient d'une grande célébrité; mais les auteurs allemands étaient tout-à-fait inconni^s. Pendant ce temps^ les peuples du midi paraissaient en-
SUR l'histoire de Là PHILOSOPHIE. !à5<^
dormis. Ceux de la péninsule espagnole formaient avec l'Allemagne un contraste parfait: les Allemands avaient bien quelque lueur de culture intellectuelle» mais ils n'avaient point de littérature; tandis que, depuis la réformation y les Espagnols avaient cessé de cultiver leur intelligence» et se contentaient d'étudier et d'admirer leuT$ poètes , sans oser marcher 6ur leurs traces.
En Italie^ Métastase était le seul poète renommé ; mais l'amour des beaux-arts fit oublier son génie. Les monumens que renferme ce pays, y entretenaient le goût des recherches sur l'antiquité et la philologie; et d'un autre côté , la rivalité des petits états et la gloire des siècles précédens, portaient ces peuples à étudier Thistoire littéraire. L'Italie conservât aussi une certaine tendance vers lés sciences expérimentales , dont elle fut probablement redevable au génie de Galilée^ Ce fut à cette époque, qu'elle commença à s'occuper des moyens d'améliorer le sort des hommes , en se livrant à quelques recherches sur les principes de la législation et de l'économie politique , recherches qui font la véritable gloire du dix-huitième siècle* Pendant ce temps, la France et l'Angleterre ne perdirent rien de leur ancienne activité: car quelque ofiinion
a6o coirsiDlfRATroirs
que Ton ait de la pureté de goût et de la solidité de jugement de Montesquieu , et de f^oltaire ^ de Bujfjfon et de Rousseau^ il n'est persooae qui conteste la force de leur génie. Chez nous , cette époque ne fut signalée par la perte d^aucun de nos anciens titres à la gloire; catr nous nous distinguions honorablement par le nouvel essor que prirent l'histoire, l'éloquence, et ( pourquoi ne le dirai* je pas? ) lart de la peinture.
L'Allemagne offrait donô l^exemple unique d'une nation civilisée et savante privée de, littérature. Les ballades chevaleresques du moyen âge y et les essais des poètes Silésiens au commencement du dix-septième siècle^ faisaient encore ressortir ce vide. Le français était la langue usitée dans toutes les cours, et le grand nombre de principautés qui existaient dans ce pays , équivalaient à-peu-près à rexclusion de la langue allemande de toute société de distinction. Les philosophes employaient un latin barbare, ainsi que Tavait fait toute l'Europe Jus* qu'à ce que la réforme eut rendu de la diguité aux langues nationales par l'usage qu'on en fit dans l'exercice du culte; et jusqu'à ce que Monl oigne , Galilée et Bacon eussent renversé * la barrière qui existait entre les savans et lé peuple y en se servant de la langue vulgaire^
aUR L*HISTOIIlE DE LA PUILOSOPHIB. 96r
Cependant la langue allemande continua à n'être que rinstrument des comoaunications les plus ordinaires de la vie. L'Allemagne ne possédait doncàucune propriété intellectuelle, puisqueJa soieace, étant le patrimoine corn* mun des hommes civilisés, n'appartient à au-» cun peuple, et que par conséquent, il n*y a que la poésie et l'éloquence, qui^ jusqu'à un certain point, puissent et doivent être nationales. Enfin, il s*opéra une grande révolution qui se termina dans le cours d'un demisiècle , et dont le résultat fut de donnera l'Allemagne une littérature qui est peut-être la plus originale de toutes celles de l'Europe, et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elle fut la première qui prit naissance dans un siècle éclairé. Les idées et les sentknens d'une poésie naissante s'alliaient d'une manière lout-à-£siit neuve avec les subtilités de la philosophie. Ce peuple studieux et savant, familiarisé avec la littérature des autres nations , ayant encore toute la simplicité de la nature , était trop souvent porté à tomber dans le bizarre et le monstrueux. Les dé&uts et les vicesde notre nature morale avaient beaucoup d'attraits pour son imagination , et il alliait la grossièreté d'une littérature encore dans l'enfance aux s}>éoula<* lions hardies d'une époque philosophique. En* ^n 1^ littérature allemande , quoique variée ^
nG'à GOjfsrni^RATfOfrs
riche, et par un renversement de la mardie ordinaire des choses, s'acheminant vers Toriginalité , était entachée de l'exagération naturelle à tout imitateur et à tous ceux qui connaissent les passions , plutôt pour les avoir étudiées^ que pour en avoir ressenti les effets.
Une autre cause concourut à creuser Tabime qui séparait les auteurs allemands de ceux de$ nations les plus policées de TEurope. C'est qu'à cette époque , l'Angleterre et la France avaient enfin abandonné ces spéculations abstraite^ qui les avaient occupées au tems de Oassendi, et de Hobbes; et par un mélange confus de mépris et de dépit, elles avaient abandonné les^ questions métaphysiques parce qu'elles leur semblaient tout à la fois insaississables et inutiles. Ce fut alors que s'alluma en Allemagne une fièvre philosophique plus intense et plus générale qu'aucuQe de celles qui avaient ^té connues en Europe^ depuis la chute de la phi* losophie SGola^tique. Le système métaphysique qui apparut, ou|re les prétentions naturelles à cette science , aspira à dicter des lois à toutes les branches des connaissances humain nés. A cesy$tême qui régna pendant long*tems, il en succéda d'autres y dérivés de celui-là, mais qui n'eurent qu^unc courte durée: les Quyrages métaphysiques se multiplièrent près»-
SUR l'histoire de la pniLosopuiE. a63
qu'autant que les traités politiques, aux époques les plus chaudes de tout gouvernement populaire. La matière fut bientôt épuisée, et la fièvre métaphysique semble à présent être près de s'éteindre ; car le cercle étroit des questions relatives aux premiers principes est toujours rapidement décrit , et le philosophe qui pense que sa course doit être infinie^ se trouve pjresqu'aussilôt ramené au point d'où il était parti. Mais les formes métaphysiques avaient envahi le style allemand. Des allusions aux idées spéculatives les plus subtiles, devinrent communes dans les écrits les plus vulgaires , et presque toujours les considérations relatives , à la littérature et aux moeurs étaient entachées de métaphores empruntées aux systèmes philo« sophiques en faveur. Enfin le style allemand dlfféiSit plus de celui de la France, et surtout de celui de l'Angleterre, que la littérature de rOrient ne diffère de cellie de TOccident.
De là vient que le& étrangers connurent assez bien l'Allemagne sous les rapports géo-* graphique et politique; mais que sa littérature et son esprit continuèrent a être à peu près ignorés d'eux. Il n^ a pas plus de trente ans qu'il existait à Londres un plus grand nombre d'élèves se livrant à Tétude du persan, qu'à celle de Tallemand. Ki Goethe, ni Schiller ne
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purent vaincre cette répugnance. En France^ les changemena politiques, des opinions exclu: ^ives , et le dédain de ce peuple pour Télnd^f des langues létrangères , firent exclure la littérature allemande. D'autres causes passagères contribuèrent à la bannir d'Angleterre, ou pendant un tems elle avait obtenu quelques succès. Certains drames plus remarquables par l'effet théâtral , que par le génie drama* tique , contenaient des scènes et des caractères d^une moralité équivoque ( observation qu'aucun auteur n'a faite ^vec plus de philoso* phie et d'éloquence que madame de Staè'I ); qui» si elle était dangereuse dans le caTme de Tétude, Pétait encore bien davantage au théâtre, où se trouvant en contact avec les passions vives d'une multitude ignorante^ elle devait alarmer ceux qui, avecVjuste raison , considèrent les vertus domestiques comme un des avantages et une des sauvegardes de la nation anglaise. Ces paradoxes moraux, qui se rencontraient principalement dans les poètes inférieur^ de TAUemagne, furent connus au moment où éclata la révolution française, et subirent le même sort. La littérature allemande fut signalée comme la complice de la politique révolutionnaire et det la philosophie matérialiste; et, chose bigarre, il arriva que nous commençâmes à adresser k
SUR l'histoire I>E tA PHItOSOPHIE. a63
d*autres nations les mêtanes reproches que la France avait dirigés contre nous au commencement du XYIIP siècle. Alors nos aimables voisins nous imputaient la grossièreté et la violence de rebelles parvenus^ pour qui nulle religion n'est sacrée, aucune forme de gouvernement durable; qu'aucun monarque ne pouvait gouverner, qu'aucun dieu ne pouvait contenter, et dont la littérature grossière et barbare n'était propre qu'à exciter le ridicule des peuples civilisés. Nous renvoyâmes à l'Amérique, qui s'appropria, autant qu'elle le put , et nos lois et notre forme de gouver-* nement, la partie politique de ces déclamar tions; réservant pour l'Allemagne, dont la littérature avait été calquée sur nos modèles, quoique revêtue de formes différentes , tout ce qui a trait à la littérature. Les mêmes personnes qui applaudirent à l'esprit de la comé* die anglaise et excusèrent ses railleries liceur cieuses, furent celles qui s'élevèrent avec le plus de force contre l'immoralité du théâtre ailemand ; et dans notre indignation contre quelques scèqes, dangereuses seulement par leur excès de rafinement, nous semblâmes avoir oublié l'indécence grossière qui souilla toute la brillante période comprise depuis Fletcher jusqu'à Congrèçe. C'est ainsi que nous oubliions que les combinaisons les plus hardies et les
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plus fantasques dn théâtre allemand n'appro* chent pas de ce mélange de goût et de bon sens dans la pensée et l'expression , de bizarrerie et d'extravagance dans la création de caractères monstrueux et d'incidens horribles, qui se trouvent dans quelques-uns de nos pre* miers drames, que le public a dernièrement, et à juste titre, retirés de Poubli, à cause de leur énergie et de leur beauté. Les princî* paux motifs du peu de progrès de la littérature allemande en France et en Angleterre , sont philosophiquement développés dans deux admirables chapitres de Fouvrage de madame de Staël. Il est a ussi difficile de rendre les forme» du style allemand dans une langue aussi différente dans sa structure et son origiile que Test la langue française , qu'il le serait d'exécuter sur uu instrument quelconque un morceau de musique composé pour un autre. En Allemagne, la langue et le style ne sont point encore fixés. £n France, au contraire , les règles sont despotiques. Le lecteur ne consent point k être amusé aux dépens de sa conscience littéraire, c'est la seule chose pour laquelle les français soient scrupuleux. L'Âllemanddomine son public et se l'approprie ; le Français redoute un public éclairé et sévère. Constamment il vise au trait; il est dans la société, même pendant qu'il écrit, et ne perd jamais de vue l'effet
SUR l'histoire de t^k PHILOSOPHIE. ^€7
qu'il doit produire sur ceux dont il a l'habitude de craindre les opinions et les sarcasmes. Les auteurs allemands possèdent à un plus haut degré la qualité essentielle- pour bien écrire , je veux dire la capacité de sentir vivement et fortement. En France , un livre se lit afin d'être à même, d'en parler , et doit par conséquent être imbu de l'esprit'de la société; en Allemagne, au contraire ,. il est lu par ceux qui , dans leurs études solitaires, recherchent ou l'instruction , ou de profondes émotions ; et dans la solitude^ rien ne paraît plus triste que l'esprit du monde. Les Français veulent une clarté qui va quelquefois jusqu'à rendre les auteurs superficiels; et les Allemands^ par leur prétention 4 l'originalité et à la profon* deur , rendent quelquefois des pensées communes dans un style obscur. Dans l'art dramatique, partie la plus nationale d'une littérature, les Français ei^cellent d^ns tout ce qui a rapport à Faction, à l'intrigue et à l'intérêt des évènemens; l'Allemand les surpasse dans l'art de peindre et de mettre en scène les impressions de l'âme et les secrets orages des passions.
Les passages suivans sont extraits du chapitre qui se rapporte à la manière dont la littérature allemande fut reçue dans la Grande^ Bretagne; passages que le défaut de goût pour-
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raît seul tenter d'abréger, et qu'il serait très* difficile de traduire :
< Les Anglais veulent à tout des résultats 9 immédiatement applicables, et de-li naissent » leurs préventions pour une philosophie qui >» a pour objet le beau plutôt que l'utile* »
« Les Anglais ne séparent pas, il est vrai, la » dignité de Tutilité , et toujours il& sont prêts , » quand il le faut, à sacrifier ce qui est utile » à ce qui est honorable ; mais ils ne se prêtent 9 pas volontiers, comme il est dit dans Hamkt^ » à ces conçersaiions auec Voir, dont les Aile- » mands sont très-épris. La philosophie d^s » Anglais est dirigée vers les résultats avanta- » geux au bien-être de l'humanité. Les Aile- » mands s'occupent de la vérité pour elle- » même , sans penser au parti que les hommes » peuvent en tirer. La nature de leurs gous> veruemens ne leur ayant point offert des » occasions grandes et belles de mériter la » gloire et.de servir la patrie, ils s'attachent » en tout genre à la contemplation, et cher* ^> chent dans le ciel l'espace que leur étroite » destinée leur refuse sur la terre. Us se » plaisent dans Tidéal , parce qu'il n'y a rien » dans. Tétat actuel des choses qui parle à leur » imagination. Les Anglais s'honorent avec
SUR l'histoirs dé la. philosophie. 269
» raison de tout ce qu*ils possèdent, de tout » ce iju'ils sont, de tout ce qu*ils peuvent être ; » ils placent leur admiration et leut araour » sur leurs lois^ leurs mœurs et leur culte. »
ce Ces nobles sentimens donnent k Tâme » plus de force et d'ënergie; mais la pensée » va peut-être encore plus loin , quand elle » na point de bornes, ni ménie de but dé- » terminé, et que, sans cess6 en rapport avec » l'immense et lUnfini, atfcuti intérêt ne la » ramène aux choses de ce monde. s>
« Les Anglais, qui ont tant d'originalité » dans le caractère, redoutent néanmoins » assez généralement les nouveaux systèmes.
» La sagesse d'esprit leur a iait tant de bien » dans les affaires de la vie , qu'ils aiment à la » retrouvetdans les études intellectuelles, et p c'est là cependant que l'audace est insépa- » rable du génie. Le génie, pourvu qu'il 3» respecte la. religion et la morale , doit aller » aussi loin qu'il veut : c'est l'empire de la » pensée qu'il aggrandit. »
fc Les affections domestiques exerçant Un » grand empire sur le cœur des Anglais , » leur poésie se sent de la délicatesse et de la » fixité de ces affections : les Allemands > plu^
SyO CONSIDÊBATlOlfg
» indëpendans en tout, parce qu'ils ne portent » l'empreinte d'aucune institution politique, A peignent les sentimens comme les idées , à » travers des nuages : on dirait que Funivers » vacille devant leurs yeux , et l'incertitude » même de leurs regards multiplie les objets- 9 dont leur talent peut se servir. »
u Le principe de la terreur, qui eist un desr B grands moyens de la poésie allemande, a » moins d'ascendant sur l'imagination des » Anglais de nos jours. Us décrivent la nature » avec charme ; mais elle n'agit plus sur eux » comme une puissance redoutable qui ren- » ferme dans son sein les ÊLutômes^ les pré- » sages ^ et tient chez les modernes la même » place que la destinée parmi les apciens.
» L'imagination^ en Angleterre, est presque 3» toujours inspirée par la sensibilité; Piraa- 3> gination des Allemands est quelquefois rude 3» et bizarre : la religion de. l'Angleterre est » plus sévère, celle de l'Allemagne est plus » vague; et la poésie des nations doit néces* s> sait'ement porter Tempreinte de leurs senti- » mens religieux. La convenance ne règne ». point dans les arts en Angleterre comme » en France; cependant l'opinion publique )) y a plus d'empire qu'ea Allemagne ; l'unité » nationale en est la.cause. Les Anglais veulent
SUR l'histoire de la philosophie. ^71
9 mettre d'accord en toutes choses les actions j> et les principes; c'est un peuple sage et bien » ordonné 9 qui a compris dans la sagesse la » gloire , et dans Tordre la liberté : les Aile- » mands, n'ayant fait que rêver Tune et l'autre , » ont examiné les idées indépendamment de a leur application, et se sont ainsi nécessai- » rement élevés plus haut ^n théorie. »
Ces passages introduisent naturellement le lecteur anglais à cet ouvrage, dont l'objet est de faire connaître TAlleroagne aux natioiis étrangères. Il fera également connaître aux âges futurs l'état de ce pays arrivé au plus haut degré de son développement philosophique et poétique , quelque temps avant que la fierté de son génie ne fût contrainte à s'abaisser sous un joug étranger et que l'esprit national ne fût détourné de son goût pour les lettres y pour s'engager dans les débats qui rétablirent son indépendance. Dans un pareil moment, il était difficile de bien observer, et cependant cela a été fait avec bonheur par une de ces personnes qui sont tout à la fois capables de saisir et de peindre les moeurs, d'apprécier et d'exposer les systèmes philoso* phiques, de goûter les beautés et les formes variables de la littérature, et de remonter par l'observation du caractère national à la cause
ai 7^ coirsiDÉRàTiotr^
générale d'où dérivent les particularités des mœurs, des arts ou de la philosophie , et de les placer dans leur ordre naturel ^ comme autant de traits dans le portrait d*un peuple.
Les qualités nécessaires à un: voyageur du second ordre , sont de nas jours assez' communes. En effets beaucoup de gen's sont propres à observer exactement les choses qui peuvent être conuties d'une manière positive. Mais les objets les plus importans d'un pay^ ne peuvent être ni comptés ni mesurés. £a effet, ce n'est pornt par un catalogue des productions végétales ou minérales'^ quelqu'exact qu'il puisse être, que le naturaliste parvient à nous retracer l'ordre de l'univers, et quoi que l'économiste puisse nousr apprendre sur }a productio'n ou la population d'un pays, nous n'en continuons pas moins à ignorer les principes qui le gouvernent, et les habitudes nationales qui en modifient Tapplication.
Le talent d'un voyageur politique et poète est d'un ordre plus élevé ; il se fonde sur la faculté de saisir d'un coup-d'œil rapide la physionomie de Thomme et de la nature, et consiste aussi dans cette haute isagacité qui démêle le caractère d'un individu dans ses traits, son expression , ses gestes^ ses manièresy
SUR l'histoire de la philosophie. 273
et surtout dans les formes dont il revêt ses pensées et ses sentimens. C'est alors qu'il faut que l'esprit et l'œil de l'observateur agissent de concert et avec une rapidité inconcevable , afin que l'état présent d'une nation , lui révèle ce qu'elle fut dans le passé j qu'il s'identifie avec les passions et les sentimens qui agitent actuellement le peuple qu'il observe; et que les usages^ les institutions, les opinions , et jusqu'aux plaisirs des peuples soient pour lui autant de moyens d'arriver à la connaissance du caractère national. Il semble que pour cela il faille être doué de la Êiculté de généraliser promptement ses idées , pour être à même de saisir de prime-abord l'aspect d'un pays dans lequel tout est nouveau pour nous , et dont les traits divers viendraient se confondre dans l'esprit y si on ne les rapportait aussitôt à certains principes, et si on ne les réduisait en système^ Pour rendre cette conception, il faut être doué du talent de peindre avec force les beautés propres au pays, et le caractère des homiùes qui l'habitent ; il faut être à même de combiner la vivacité d'une première impression, à l'exactitude d'une observation minutieuse; et après avoir observé les ilionumens anciens qui se trouvent chez cette nation 9' ses penchans moraux, et même sou organisation physique; il faut encore nous la représenter
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revêtue du costume qui lui est propre, la suivre dans ses occupations^ dans ses plaisirs , et jusque dans ses habitudes domestiques ; de même qu'on représente dans un tableau historique des costumes et des monumens d'architecture^ ou des paysages^ qui servent autant à caractériser le sujet qu'à l'embellir.
La voix de l'Europe a déjà reconnu dans l'auteur de Corine le génie du peintre des nations; mais alors , elle était aidée par la puissance d'une fiction pathétique, par la variété et le contraste du caractère national , et par le charme d'un pays qui réunit la beautë à l'illustration. Mais dans l'ouvrage que nous avons sous les yeux y elle abandonne les fictions, et retrace un caractère moins poétique, et un pays plus intéressant par ses espérances que par ses souvenirs. Quoi qu'il en soit, cet ouvrage est la production la plus vigoureuse de son génie , et peut-être Técrit le plus mâle et le mieux élaboré qui soit sorti des mains d'une femme. En effet, quelle femme, et nous pourrions di: ^ quels hommes^ auraient pu , en conservant la grâce et l'élégance de la société parisienne, décrire le caractère du peuple allemand, exposer avec exactitude et cependant avec clarté et élégance , les théories métaphysiques les plus abstraites de cette nation , et
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allier cette éloquence qu'inspirent les sentimens de la vertu la plus fervente, au talent digne d'envie^ de retracer les défauts des hommes et des nations^ en les représentant sous les traits adoucis d*une raillerie c\ la fois polie et retenue.
Dans une courte introduction ^ lauteur établit que les principales nations de TEurope sont issues des trois races esclavone, latine^ et germanique. Les peuples esclavons se distinguent des deux autres grandes races , par une littérature Êiible et imitée, et par une civilisation moderne prématurée, et par conséquent ébauchée. Les peuples latins qui habitent le midi de l'Europe ^ sont les plus anciennement civilisés. Des institutions sociales dérivées de la religion païenne , précédèrent chez eux rétablissement du christianisme ; ils ont moins de penchant pour les idées abstraites que les nations germaniques , mais s^entendent mieux qu^elIes aux plaisirs et aux intérêts terrestres; ils ont hérité de la sagacité des Romains dans le maniement des affaires civiles, et eux seuls ^ de même que les anciens maîtres du monde, savent manier Fart de la domination.
Les nations germaniques qui habitent le
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nord de TEurope, et les iles Britanniques reçurent en même temps la civilisation et le christianisme. Leurs traditions orales ou écrites consistent principalement dans les souvenirs de la chevalerie du moyen âge. Leur génie naturel est d'une couleur ancienne plutôt qu'antique. L'indépendance et la loyauté signalèrent de tout temps ces peuples, qui se distinguaient des autres nations par la gravité de leur esprit et de leur .caractère , plutôt que par leur adresse et leur vivacité. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution, leur assure une supériorité décidée sur les autres peuples d'origine germanique^ sans toutefois leur ôter les traits qui décèlent leur commune origine.
La littérature des peuples d^origine latine est imitée des anciens, et a reçu du paganisme sa couleur originale. Celle des nations d'origine germanique dut sa naissance à l'esprit du moyen âge, et fut modifiée par une religion essentiellement spiritualiste. Les Français et les Allemands peuvent être considérés comme étant aux deux extrémités de la chaîne morale; les uns , en considérant les objets extérieurs , comme les premiers mobiles du monde moral ; et les autres, en pensant que ce sont les idées et les impressions. La nation française qui est