‹ Mélanges philosophiquesChapitre 21 sur 29 · SUPPLÉM. AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE · texte numérisé non relu

SUPPLÉM. AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE

B. — Il faut attendre.

A. — En attendant, que faites- vous?

B. — Je lis.

A. — Toujours le Voyage de Bougainville?

B. — Toujours.

A. — Je n eu' nds rien à cet nomme-là. L'étude des ujathematiques, qui suppose une vie sédentaire, a rempli ie temps de ses jeuues années; et voilà qu il passe subitement, d'une condition méditative et retiiée, au métier actif, pénible, errant et dissipé de vo:^ageur.

B. — Nullement. Si le vaisseau n*est qu'une maison flottante, et si vous considérez le uavigateur, qui traverse des espaces immenses resserré et immobile dans une enceinte assez étroite, vous le verrez faisant le tour du glohe sur une planche, comme vous et moi le tour c\e l'univers >ur votre parquet.

A. — Une autre bizarrerie apparente, c'fcoî la contradiction du caractère de l'homme et de son entreprise. Bougainville a le goût des amusements de la société; il aime les femmes, les spectacles, les repas délicats ; il se prête au tourbillon du monde d'aussi bonne grâce gu'aux inconstances de l'élément sur lequel il a été ballotté. Il est aimable et gai : c'est un véritable Français lesté, d'un bord, d'un traité de calcul différentiel et intégral, et de l'autre, d'un woy^ge autour du globe.

B. — Il fait comme tout le monde : il se dissipe après s'être appliqué, et s'applique après s'être dissipé.

A. — Que pensez -vous de son Voyage?

B. — Autant que j'en puis juger sur une lecture assez superticielle, j'en rapporterais 1 avantage à trois points principaux : une meilleure connaissance de notre vieux domicile et de ses habitants; plus de sûreté sur des mers qu'il a parcourues la sonde t la main, et plus de correction dans nos carters géographiques»

Bougainville est parti avec les lumières nécessaires et les qualités propres à ces vues s de la philosophie, du courage, de la véracité, un coup d'œil prompt, qui saisit les choses et abrège le temps des observations; de la circonspection, de la patience, le désir de voir, de s'éclairer et d'instruire; la science du calcul, des mécaniques, delà géométrie, de l'astronomie, et une teinture suffisante d'histoire naturelle.

A. — Et son style?

B. ■— Sans apprêt, le ton de la chose, de la simplicité et de la clarté, surtout quand on possède la langue des marins.

A. — Sa course a été longue?

B. — Je l'ai tracée sur ce globe. Voyez- vous cette ligne de points rouges?

A. — Qui part de Nantes ?

B. — Et court jusqu'au détroit de Magellan, entre dans la mer Pacifique, serpente entre ces îles formant l'archipel immense qui s'étend des Philippines à la Nouvelle-Hollande, rase Madagascar, le cap de Bonne-Espérance, se prolonge îLans l'Atlantique, suit les côtes d'Afrique et rejoint l'une de ses extrémités à celle d'où le navigateur s'est embarqué.

A. — Il a beaucoup soufiért?

B. — Tout navigateur s'expose et consent de s'exposer aux périls de l'air, du feu, de la terre et de l'eau ; mais que, après avoir erré des mois entiers entre la mer et le ciel, entre la mort et la vie; après avoir été battu des tempêtes, menacé de périr par naufrage, çar maladie, par disette d eau et de pain, un infortimé vienne, son bâtiment fracassé, tomber, expirant de fatigue et de misère, aux pieds d un monstre d'airain qui lui refuse ou lui fait attendre impitoyablement les secours les plus urgents, c'est une dureté...

A, — Un crime digne de châtiments

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