‹ Mélanges philosophiquesChapitre 26 sur 29 · AU YOYAGE DE BOUGAINVILLE · texte numérisé non relu

AU YOYAGE DE BOUGAINVILLE

rabîe au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer, ne nous entête ni de tes besoins factices ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes, vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes, vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre, je grimpe la montagne, je perce la forêt, je parcours une lieue de la plaine en moins d une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre, et j*ai quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à cette île! Malheur aux Otaïtiens présents et à tous les Otaïtiens à venir, du jour où tu nous as visités ! Nous ne connaissions qu'une maladie, celle à laquelle l'homme, l'animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse, et tu nous en as apporté une autre : tu as infecté notre sang. Il nous faudra peut-être exterminer de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants, ceux qui ont approché tes femmes, celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres, ou nos enfants, condamnés à nourrir et à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et qu'ils transmettront a jamais èt leurs descendants. Malheureux! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses des tiens ou des meurtres que nous commettrons pour en arrêter le poison. Tu parles de crimes! As-tu l'idée d'un plus grand crime que le tien?iQuel est chez toi le châtiment de celui qui tu-e son voisin ? La mort par 1« fer; quel est chez toi le châtiment du lâche qui 1 empoisonne? La mort par le feu* compare ton forfait à ce dernier, et dis-nous, em-

poisi'^nneur de nations, le supplice que tu mérites? Il n'y a qu'un moment, la jeune Otaïtienne s'abandonnait aux transports, aux embrassements du jeune Otaïtien; attendait avec impatience que sa mère (autorisée par l'âge nubile) relevât son voile et mît sa ^orge # à nu. Elle était flère d'exciter les désirs et d'arrêter les regards amoureux de l'inconnu, de ses parents, de son frère; elle acceptait, sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d'un cercle d'innocents Otaïtiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de ceJui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui aésignaient. L'idée de crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si douces, sont accompagnées de remords et d'effroi, ("et homme noir, qui est près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons; je ne sais ce qu'il a dit à nos filles; mais nos garçons hésirent, mais nos filles rougissent. Enfonce- toi, si tu veux, dans la forêt obscure, avec la compagne perverse de tes plaisirs, mais accorda aux bons et simples Otaïtiens de se reproduire sans honte à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnête et plus grand pourrais-tu mettre à la place de celui que nous leur avons inspiré et qui les anime? Ils pensent que le momeni d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau citoyen est venu, et ils s'en ^oriflent. Ils mangent pour vivre et pour croître; ils croissent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni vice ni honte Ecoute la suite de tes forfaits. A peine t'es- tu montré parmi eux, qu'ils sont devenus voi<îurs. A peine es-tu descendu dans notix) :rrre, qu'elle a fumé de san^. Cet Otaïtien qui courut k ta rencontre, qui t'accueillit, qui te reçut en criant : « Taïo! ami^ ami^ » vou» l'avez tué. Et pourquoi l'avez -vous tué?

Page 1