‹ Mélanges philosophiquesChapitre 25 sur 29 · LES ADIEUX DU \-EILLARD · texte numérisé non relu

LES ADIEUX DU \-EILLARD

« Il était d'une famille nombreuse. A l'arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité. Ils l'abordèrent; il leur tourna le dos, se retira dans sa cabane. Son silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée; il gémissait en luimême sur les beaux jours de sson pays éclipsés. Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient à ses vêtements, serraient se» camarades entre leurs bras et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère et dit :

«— Pleurez, malheureux Otaïtiens! pleurez, mais que ce ^oit de l'arrivée et non du départ de ce hommes ambitieux et méchants : un jour vous les connaîtrez mieux*, an jour ils reviendront, le morceau de bois f]ue vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci dans une main, et le fer qui pend au côté de celui- Ik dans l'autre, vous enchaîner, vous égorger

AU YOTÂGË DE BOUGAINVILLS il9

OU VOUS assujettir à leurs extravagances et à leurs vices; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi maliie ireux qu'eux. Mais je me console : je touche à la fin de ma carrière , et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. O Otaïtiens! mes amis! vous auriez un moyen d'écliapper à un funeste avenir, mais j'aimerais mieux mourir aue de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent et qu'ils vivent.

« Puis, s'adressaDt à Boufçainville, ii ajouxa : « — ■ Et toi, chef des brigands qui t obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive; nous sommes innocents, nous sommes heureux, et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature, et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici, tout est à touB. et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes; tu as partagé ce privilège avec nous, et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras, tu es devenu féroce dans les leurs. Elles ont commencé à se haïr; vous vous êtes égorgés pour elles, et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres» et voilà, que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu ni un démon ; qui es-tu donc, pour faire des esclaves? Orou, toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur ^ette lame de métal. « Ce pays « est à nous, » Ce pays est à toi! et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Otaïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écon-e d'un de vos arbres : « Ce pays appartient aux habitants « dOtditi, » qu'en penserais-tu? Tu es le plus

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fort! Et qu'est*ce que cela fait? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé, et, dans le môme instant, tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une con* trée! Tu n'es pas esclave; tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir! Tu crois donc que l'Otaïtien ne sait pas défendre sa liberté et mourir? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, l'Otaïtien, est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature : quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi? Tu es venu, nous sommes-nous jetés sur ta personne? Avons-nous pillé ton vaisseau? T'avons-nous saisi et exposé aux fièches de nos ennemis? T'avons-nous associé, dans nos champs, au travail de nos animaux? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris,

Earce que nous n'avons pas su nous faire des esoins superflus? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manquet-il, à ton avis? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie, mais permets à des êtres sensés de s'arrêter lorsqu'ils n'auraient à obtenir de la continuité de leurs pénibles efforts que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler? Quand jouirons-nous? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préfé-

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