‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 10 sur 40 · M- DE LAMBERT · texte numérisé non relu

M- DE LAMBERT

SU OUTJUGBS. %k SOCIÉTÉ. SA riMONRI.

Je ne ferai pas Tanalyse des ouvrages de M"^ de Lambert; tout le monde les connoit et les a lus avec intérêt. Je me bornerai donc à tracer quelques unes des réflexions qui se sont offartes à mon esprit , lorsque j'ai relu ces ouvrages.

Les deux principaux opuscules de M>n« de Lambert sont ceux qu'elle intitule , Avis if une Mère à son JUs y et Avis (Tune Mère à sa Jille. Ces deux écrits , qui, par leur titre, ont tant de ressemblance, me paroissent cependant mériter des jugements différents. Le style du premier est le plus travaillé : il semble que M"*® de Lambert ait pensé que son fils examineroit la forme de ses leçons , tandis que sa fille seroît toute à la reconnoissance qu'inspirent les soins et les conseils d'une mère. Mais ces deux petits écrits diffèrent bien moins par le style que par le fond des idées. Il seroit difficile à la saine morale d'approuver une partie des conseils que W^^ de Lambert donne à son fils. Dans ses leçons, l'ambition est prêchée sans nul déguisement. On y voit à découvert la vanité

MORALE. • — ÉdUCATIOîÇ. 99

d'une femme de qualité, qui veut absolument que son fils jette un grand éclat dans le monde; et l'on y aperçoit la tendresse aveugle d'une mère, qui croît ce fils doué de toutes les qualités propres à le porter sans peine au faîte des honneurs. Elle va jusqu'à lui dire : « On ne peut avoir trop d'ardeur de s'éle- « ver, ni soutenir ses désirs d'espérances trop flat- € teuses. » Je ne m'arrêterai point à développer tout ce qu'une pareille morale renferme de dangereux et d'absurde. Celui qui croit qu'on ne peut avoir trop d'ardeur de s'élever n'est guère conséquent , s'il se montre délicat sur le choix des moyens; et celui qui pense qu'on ne peut soutenir ses désirs d'espérances trop flatteuses, est bien habile s'il ne se prépare des regrets. '

M"« de Lambert cédoit à l'opinion ; mais son esprit étoit juste, son ame étoit droite. Lorsqu'un au-, teur a reçu les qualités les plus estimables, s'il lui' échappe des principes aussi hasardés que ceux qu'on vient de lire, il lui est bien difficile d'3- rester toujours conséquent. Aussi, M«»« Lambert dit^Ue dans le même ouvrage : « Il faut, s'il est possible, mon « fils , être content de son état. Rien de plus rare et « de plus estimable que de trouver dçs personnes qui « en soient satisfaites. C'est notre faute. » Je voudrois bien savoir comment l'auteur concilioit ces idées avec celles que j'ai précédemment citées.

Si l'ouvrage sur lequel je viens de jeter un coup d'œil , mérite les observations que je me suis permises , il n en sera pas moins toujours lu avec intérêt • il peut même être médité avec fruit , parce que la sa-

gesse qui manque au fond de cet écrit, se trouve dans les détails. Souvent il oflre des observations fines, des principes justes , des sentiments vrais, des idées rendues avec élégance et précision. On sent que M'»<' de Lambert devoit parler des femmes à son fils. Le passage suivant me semble plein de raison , de grâce et d'esprit ; on y reconnoît une femme écrivant sur les femmes : a Vous savez qu'il n'est jamais a permis de les déshonorer. Si elles ont eu la foia blesse de vous confier leur honneur, c'est un dépôt « dont on ne doit point abuser. Vous le devez pour a elles, si vous avez sujet de vous en louer; vous le « devez pour vous-même , si vous avez sujet de vous a en plaindre. Vous savez de plus que , par les lois de a l'honneur, il faut combattre à armes égales : vous « ne devez donc pas faire à une femme un déshonneur a de son amour, puisqu'elle ne peut jamais vous a faire un déshonneur du vôtre. »

Je reprocherois quelquefois aux pensées de M""® de Lambert un peu de subtilité. Par exemple : c II « n'y a que deux temps dans la vie , où la vérité se a montre utilement à nous : dans la jeunesse, pour « nous insti'uire ; dans la vieillesse , pour nous conc soler. Dans le temps des passions , la vérité nous c abandonne. » Cette pensée a de l'éclat, elle est juste sous quelques rapports; mais si, dans l'âge mûr, nous avons repoussé la vérité pour n'écouter que les passions , ei^ reparoissant dans la vieillesse , ne nous apportera-t-elle pas moins de consolations que de regrets ?

Une haute et douce sagesse, celle d'une mère, a

MOaAI<£. EDUCATION. ' lOl

dicté les conseils de M°^ de Lambert à sa fille. J^y ▼errois bien peu de choses à reprendre. M"« de Lambert s'y montre indulgente sans foiblesse , sage sans austérité. On s'aperçoit aisément qu'elle a beaucoup lu Fénélon; mais elle n'imite ni ses idées, ni son style : ce qu'elle reçoit de lui, elle se l'approprie; tout est à elle. Il faut tant de justesse dans les conseils donnés à une jeune personne ; et , pour être justes , ces conseils ont besoin de convenir si parfaitement à son âge 9 à son humeur, à ses. penchants, aux idées qu*elle a reçues ou qu'elle est sur le point d'acquérir, que, si j'avois une fille, j'hésiterois peut-être à lui confier l'écrit dont je parle ; mais je le lui lirois; et mes observations n'auroient le plus souvent pour but que de lui en mieux faire goûter la sagesse.

Un des ouvrages les plus intéressants de M"»* de Lambert est celui qui nous offre ses réflexions sur la vieillesse. Il est curieux d'apprendre ce qu'une femme aimable , spirituelle , accoutumée à vivre dans le monde, pense de la vieillesse. Le moment où M">* de Lambert écrivit ses observations sur ce grave sujet , étoit précisément le plus difficile qu'il lui fût possible de choisir; elle touchoit à cet âge si redouté de son sexe. Plus tôt, cet âge ne s'aperçoit que dans un avenir éloigné ; plus tard , on peut avoir trouvé des secours dans la raison et l'habitude: mais , je le répèle , le moment du passage étoit le plus difficile pour écrire de bonne foi. Une raison élevée et une sagesse douce caractérisent la plupart des réflexions de notre auteur; et son. ouvrage est bon à lire à tout âge. Un peu d'humeur et de re-

gret se laisse cependant apercevoir quelquefois à travers sa philosophie; si Ton avoit besoin de preuves nouvelles pour se convaincre de tout ce qu'il en coûte aux femmes du monde [)our se résoudre à vieillir, on les trouveroit dans Fécrit de M''' de Lambert. Je dirois volontiers que tant de regrets donnés par les femmes à la perle de leurs agréments extérieurs , sont moins leur satire que la nôtre. Il faut que nous soyons bien frivoles, bien enthousiastes des qualités passagères, et bien injustes envers les qualités durables , puisqu'une femme , aussitôt après avoir perdu les premières, n'aperçoit plus pour elle qu'abandon et tristesse parmi nous. Mais est-ce tout-à-fait notre faute? I^s femmes, à cette époque redoutée, jugentelles bien notre position? ne boudent-elles pas comme ces enfants qui refusent tes plaisirs qu'on leur offre, par dépit de ne pouvoir se mêler aux jeux d'autres enfants? Mi"' de Lambert dit, en parlant des spectacles : <• Kieo de moins décent que d'y montrer a un visage sans grâce; dès qu'on ne peut plus parer > ces lieux-là , il faut les abandonner. ■ Je traduis lilléralement cette phrase par ces mots : 11 n'y a plus de plaisir au spectacle [>our une femme, dès qu'elle lie peut plus y faire remarquer sa iigiu^ et ses grâces. Si l'on doute que ma traduction soit fidèle, il suffira, poir se détromper, de lire ce que M"" de Lambert ajoute ^ la phrase citée : < Rien ne convient mieux « que de rester chez soi; l'amour-propre y souffre •I moins qu'ailleurs. ■ Voilà un secret bien nettement révélé. Si j'étois femme, j'éprouverois peut-être la tyrannie de ce falal amour-propre. Mais, n'étant

point dans la position que je me permets <}e juger, favoue qu'un amour-propre extrême ne me paroit pas tellement inhérent à la nature des femmes, qu'elles ne puissent s'en affranchir. Est-il hien certain que, pour des femmes raisonnables, je dis raisonnables , car, pour les autres, on ne peut que leur répéter ces vers d'un poète philosophe :

Qui n'a pas l'esprit de son âge , De son Age a tout le malheur.

Est-il bien certain que, pour des femmes raisonnables, tout plaisir cesse au spectacle, quand elles n'y sont plus remarquées , et que les ouvrages dramatiques, le jeu des acteurs, les prestiges de la scène perdent entièrement leurs charmes , dès qu'elles n'ont plus l'espérance que, dans l'entr'acte, les regards se tourneront vers elles? Est-il parfaitement démonlré que , dans un concert , le plaisir d'être vu soit tout , et que celui d'écouter ne soit rien ? Dans les principes de M«^« de Lambert, les réunions où l'on danse seroient les premières d'où les femmes devroient, en vieillissant, s'éloigner. J'ai vu quelquefois une grand'maman amener au bal ses petitesfilles , et , de son fauteuil , regarder en souriant leurs jeux. Dans les intervalles de la danse, ses jeunes filles se rapprochoient d'elle pour lui témoigner leur joie et leur reconnoissance. Les jeunes gens se fussent bien gardés de la trouver déplacée dans ces fêtes ; leurs politesses étoient sans doute un peu intéressées; mais chacun d'eux cherchoit à lui plaire. La grand'-

maman étoit heureuse , et la soirée s'écouloit gaîe«ment pour elle. Autrefois, elle a remercié des plaisirs qu'on lui procuroit; aujourdliui, ses enfants la remercient des plaisirs qu'ils lui doivent : ce chan* gement , cet échange est-il donc si pénible ? Le point essentiel pour les femmes, en vieillissant , est de prendre bonnement et franchement leur parti. G>mme dit très bien M™« de Lambert, une vieillesse avouée est moins vieille.

L'opuscule intitulé Réflexions nouvelles sur les Femmes, contient des idées fort ingénieuses, et des traits pleins de sentiment. Il n'est guère cependant qu'un rêve sur les femmes , et me paroit peu propre à les faire connoitre. L'autem* voudroit qu'elles eussent beaucoup plus de liberté pour cultiver leur çsprit. c Les hommes, dit M™« de Lambert, les « hommes , par la force , plus que par le droit nac turel, ont usurpé l'autorité sur les femmes. « Gela est un peu vif, et la réclamation est un peu tardive : une tyrannie qui dure depuis le commencement du monde, pourroit bien être de droit naturel. Je ne prétends point cependant m'établir le défenseur des hommes contre les adversaires avec lesquels je reconnois qu'ils n'ont pas toujours raison. M>°« de Lambert, continuant ses observations et ses reproches, accuse très sérieusement Molière d'avoir causé de grands désordres en France par la comédie des Fem^mes savantes. Son opinion est qu'il faut absolument que les femmes se livrent à l'étude ou à l'amour. Elle parle de cette dernière passion avec un ton inspiré qu'on ne supposeroit pas qu'elle pût prendre , si l'on

n avoit lu que ses autres écrits • En traitant ce sujet, les femmes se ressemblent beaucoup. Le passage suivant ne paroîtroit-il pas appartenir à quelque ouvrage plus moderne que ceux de M°^« de Lambert ? c Ceux qui ont yécu de la yie de Tamour, savent c combien leur vie étoit animée; et, quand il vient « à leur manquer, ils ne vivent plus. L'amour fait < tous les biens et les maux.... Les caractères mé- « lancoliques y sont les plus propres : qui dit amou- € reux , dit triste ; mais il n'appaitient qu'à l'amour « de donner des tristesses agréables. »

Les écrits dont j'ai parlé sont les plus remarquables dans le recueil de M™« de Lambert. Elle est du nombre des auteurs que le public apprécie avec équité. On ne lui donne un rang éminent ni parmi les moralistes, ni parmi les écrivains; mais on lit avec intérêt ses ouvrages, on retient plusieurs de ses pensées, et Pon aime sa personne. Sa vie fut digne d'éloges. Veuve de bonne heure , elle consacra plusieurs années à défendre les droits de ses enfants , et ses soins assurèrent leur fortune. Elle composa sa société d'hommes distingués , au milieu desquels elle coula des jours paisibles : Fontenelle , de Sacy , Lamotte , furent ses amis , et Fénélon l'honora de son estime.

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