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La Chevalerie et les Croisades , vues sous le rapport littéraire.
La chevalerie et les croisades peuvent être considérées comme deux grands bienfaits pour les littératures vivantes. Sans elles , je Tose dire , les poètes modernes auroient été condamnés k se traîner sans cesse sur les traces des Grecs et des Romains : grâce à elles , ils ont pu s'affranchir de la servitude de Timitation , et aspirer enfin aux honneurs de Toriginalité* Ces temps chevaleresques ont été pour eux ce que les siècles héroïques de la Grèce étoient pour les poètes de l'antiquité. Les voyages d'outre-mer, entrepris pour la conquête du tombeau du Christ , et les combats rendus par nos croisés autour de la cité sainte , ont remplacé l'éternelle expédition des Argonautes , et l'interminable siège de Troie. La prise de J^usalem
a eu son Homère aussi bien que la chute dllion ; et les prouesses de nos vieux paladins, chercheurs d'aventures , et redresseurs de torts , n'ont pas été moins dignement célébrées que les exploits d'Hercule, de Thésée et de tous ces autres héros qui^ à leur exemple, combattoientles monstres et les oppresseurs de l'humanité. La poésie n'a pas eu seule des obligations à la chevalerie et aux croisades : l'histoire leur a dû des événements d'un plus beau caractère , et des personnages d'une physionomie plus noble que n'en auroient pu produire , sans elles , des siècles plongés dans les horreurs de la barbarie et dans les ténèbres de l'ignorance. Si, jusqu'à ce moment, les guerres religieuses dont la Syrie fut le théâtre , ont viaiinement attendu parmi nous un écrivain digne d'un si brillant sujet, des rumeurs favorables et des présages fondés sur des succès en plus d'un genre , nous font espérer que bientôt cette lacune de notre littérature historique sera honorablement remplie i. Le roman, frère adultérin de l'histoire et de la poésie , fatigué de reti*acer les figures sans relief, et les mœurs sans énergie, dont les temps présents lui offrent le modèle , a quelquefois évoqué avec succès les ombres fières et galantes de ces anciens preux, auxquels lui-même, jadis, donna, pour ainsi dire, l'existence dans des écrits moitié véritables , moitié fabuleux , qui furent nos premières chroniques et les premiers essais de notre idiome. Entin , la philosophie
* Elle l'a été glorieusement par la publication de VHittoire dts Croiutdes^ de M. Hicliaud, de l' Académie françoisc.
politique et morale a souvent trouvé la matière des méditations les plus élevées, et des diseossioDs ks plus éloquentes dans rexamen des avantages on des inconvénients qui résultèrent de ces associatMms guerrières et de ces migrations lointaines^ doal les unes avoient pour objet de purger les États de TEorope du brigandage qui les infestoit, et les autres de délivrer les saints lieux envahis par les eoneous de notre croyance. Pour tout dire, en un mol^ c'esl par les croisades et la chevalerie que les Iktàratiires modernes sont devenues véritablement créatrices et nationales.
Les Troubadours, considérés comae sujou de romances» dt
poèmes» etc.
Les troubadours sont fort à la mode aujourd'hoL Nos théâtres retracent a l'envi leurs prouesses guerrières, galantes et poétiques. Nos faiseurs de romances surtout les choisissent de préférence pour sujet de leurs chants : grâce à eux , la douce voix de nos belles, que soutiennent les brillsoits accords de la harpe ou du piano, et la voix enrhumée du chansoBnier, qu'accompagnent les sons discordants de l'orgue portative , célèbrent à la fois , dans les salons et dans ' les carrefours, la gloire de ces anciens Bardes de b
Provence et de l'Occitanie. C'esl cependant ane opinion bien établie maintenant parmi les personnes versées dans la connoissance de nos antiquités, qae les trûabadours ne méritent pas cette vogue et cet enthousiasme autant, à beaucoup près, que les trouverresj c'est-^mlire les vieux poètes du nord de la France , et , pour me servir des termes consacrés , que la lan-^ gue-d^oc est loin d'avoir les mêmes droits à notre reconnoissance que la languenToiL La première est restée un patois; l'autre est devenue k langue Françoise. Les poésies des troi4>adours, exhumées par les soins de Tinfatigable Sainte- Palaye, et réduites en extraits par la plume officieuse de l'abbé Miilot, n'offrent, en général, que des lieux communs d'amour, ramage insipide, où quelques traits heureux d'esprit et de sentiiDc!nt se perdent confondus dans les froides hyperboles d'une passion souvent imaginaire, et dans les vaines arguties d'une métaphysique ridicutemenl galante. Leurs satires mêmes, nommées sirvenêes, ne sont ordinairement qu'un tissu d'invectives grossières , de personnalités brutales , entièrement privées de sel et d'enyonement. Il n'en est pas amsi des productions de nos anciens poètes picards , normands et champenois : elles consistent principalement en fabliaux y espèce de contes , fort plaisamment imaginés pour la plupart , où les femmes et les gens d'église jouent le premier rôle y et conspirent en e^oit façons contre l'honneur des pauvres maris. ' Ces amusantes fictions , où respire une malice naive et ingénieuse à la fois , retracent avec une vérité parfaite le mélange de dévotion cré« dule ei de franche dissolution qui formoit tes mœurs
du bon vieux temps : elles sont, à tous égards , les chroniques les plus sincères, les mémoires les plus fidèles de la vie privée de nos ancêtres. Enfin , Rabelais, Régnier, La Fontaine, tous ceux de nos écrivams en qui brille particulièrement l'esprit François, ont fait leurs délices
De tous ces vieux recueils de satires naïves , Des malices du sexe immortelles archives;
et Ton ne sauroit calculer la foule de traits piquants et d'expressions heureuses qu'ils y ont puisés poar rembellissement de leurs ouvrages. Par quelle fatalité cependant les trouverres ne sont-ils connus et estimés que des érudits , chez une nation dont ils ont fondé et enrichi la littérature, tandis que les troubadours, dont les écrits ne sont ni glorieux ni profitables pour elle, y jouissent d'une renommée brillante et populaire? Faut-il le dire? ce nom harmonieux de troubadours, ce beau climat de la Provence et de l'Aquitaine , ces champs riches des fruits de l'olivier , et embaumés des parfums de l'oranger; les idées de bonheur, de plaisir et de volupté qui s'attachent et se mêlent à l'idée de ces lieux favorisés du ciel : voilà , n'en doutons pas, le fondement véritable sur lequel s'est établie et s'est élevée de nos jours la gloire des anciens poètes du midi de la France. Vainement V Histoire des Troubadours est-elle venue, en dépit du projet de l'auteur, nous révéler l'ennuyeuse monotonie de leurs compositions poétiques; vainement Barbazan et Legrandd'Aussy , en publiant , l'un le texte , l'autre la version d'un choix de nos anciens fabliaux , ont-ils mis le
public k même de se convaincre combien les auteurs de ces contes surpassoient en imagination et en esprit les rimailleurs méridionaux : le préjugé à vaincu la raison, les illusions Tont emporté sur les faits, et les lumières de notre jugement ont cédé aux rêves de notre imagination. Les (rouverres otoient, sans contredit, de meilleurs poètes que les troubadours; mais ceux-ci ont paru plus poétiques que les trouverres : en falloit-il davantage pour que la romance et Topéracomique leur donnassent la préférence sur leurs rivaux ?
Faiseurs de pensées
Un homme, dont le métier exerçoit plus la main que Tesprit (c^étoit un dentiste, autant que je puis m'en souvenir ), disoit : « Quand je n'ai rien k faire , « je m'amuse k composer des pensées de La Rochefou- « cauld. » Beaucoup de personnes se sont permis cet innocent amusement : on feroit une petite bibliothèque de ce qu'il a déjà paru de volumes sous le titre de Pensées y Maximes ^ Réflexions moralesj etc.
L'art de généraliser les observations morales, et. de les renfermer dans des phrases d'un tour vif et concis, n'est rien moins que nouveau. Les anciens, naturellement un peu sentencieux, ont semé dans leurs ouvrages une foule de ces traits propres k être I. 31
détachés , et à former , par leur assemblage , ce que nous nommons un recueil de pensées. H y a même des philosophes célèbres de rantiquiié dont nous ne possédons pas autre chose que des apophtegmes en plus ou moins grand nombre , conservés par la tradition dans leurs écoles, et ensuite recueillis par les biogra* phes ou les philologues.
Depuis le temps qu^il se fait des pensées, il doit être fort difiicile d'en faire de nouvelles. Le plus ancien écrivain connu qui se soit exercé dans ce genre. Fauteur des Proverbes et de XEcclësiaste ^ dîsoit déjà quHl n^y avoit i^ien de nouveau sous le soleil. Cela doit être encore plus vrai aujourd'hui que du temps de Salomon. La Harpe, pour prouver la rareté des idées originales, disoit, eu manière de saillie: « Il y a bien jusqu'à trois idées neuves dans toutes les « Couvres de Voltaire. » Combien y en a-t-il dans celles de La Harpe ? Il est certain que quiconque auroit présent à la mémoire tout ce qui s'est écrit sur les matià^es naturellement circonscrites , telles que la morale , la poliûque et les arts, ne verroit guère, dans tout ce qui. s'écrit maintenant, que répétition, redile, en un mot,. pur rabâchage. ])lais heureusement, s'il est difficile d'ajouter à la somme existante des idées , il l'est encore plus de la contenir tout entière dans sa mémoire ; et celui-là pei^t obtenir , peut mériter encore la gloire d'écrivain créateur, qui. écrit des choses dont ni lui ni personne n'a le souvenir. D'ailleurs, il y a la grande ressource des nouvelles combinaisons de peoftées. ou d'expressions, lesquelles modifient la nature ou changent la forme des idées simples simple-
meDt exprimées ^ et en composent des idées qui sont , ou qui du moins paroissent neuves.
Les anciens ont épuisé en morale la science des préceptes , mais non pas celle de l'observation , de la censure des foiblesses de Thoromeet des ridicules de la société. Leur existence simple et forte n'étoit pas sus* cepiible de beaucoup de petits travers mystérieux, fugitifs, et, pour ainsi dire, microscopiques, qu'engendrent parmi nous certaines passions factices, nées d'une civilisation trop rafGnée. Quand un moraliste ancien avoil observé et caractérisé l'envie, l'ingratitude^ l'avarice , la mauvaise foi', la défiance, la colèi*e , l'intempérance et quelques autres vices naturels, il avoit complété l'histoire de toutes les maladies connues du cœur et de l'esprit humain. Mais, nous autres modernes, nous avons feit , en vices et en ridicules , des acquisitions nombreuses, qui étendent prodigieusement le^ domaine de l'observation morale, et permettent d'y faire chaque jour quelque nouvelle découverte. Par exemple, l'amour-pi^opre , passion moderne qui n'a presque rien de commun avec l'orgueil antique, l'araour-propre, continuellement excité par l'esprit de société, sans cesse occupé du soin de multiplier ses suc« ces, et en même temps de vivre en paix avec les prétentions d'autrui, invente mille ruses, a recours à mille subterfuges , qui sont un étei*nel sujet d'études et de recherches pour le moraliste. L^amour même, passion de tous les temps, mais si différente aujourd'hui de ce qu'elle étoit autrefois par la spiritualité que nous y avons mêlée , l'amour , avec ses délicatesses , ses raffî«nements, ses caprices, ses scrupules, sa galanterie
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enfin, est encore une malière inépuisable d^obser^alions. AtissL voyons-nous que ces deux passions tiennent la plus grande place dans les écrits de nos moralistes modernes. Si Ton retrauchoit du livre de la Rochefoucauld tout ce qui les concerne , on le reduiroit à presque rien .
On ne peut que bien augurer aujourd'hui du caractère d'un écrivain qui s'applique à rédiger des pensées morales. Tourner ses observations sur la société en réflexions générales, au lieu de les aiguiser en épigrammes personnelles , est digne d'un homme qui dédaigne les brillants et faciles succès de la malignité. Celui qui fait dans la société le personnage d'observateur^ n'a ni la volonté ni le loisir d'y jouer le rôle d'intrigant. Ënûn , offrir de la morale à noire siècle , c'est consulter ses besoins plus que son goût, et sacrifier l'envie de lui plaire à l'espoir de lui éti^ utile.
DÎRcourA de réception.
Les discours de réception sont une institution sur le compte de laquelle il étoit facile de s'égayer; et les malins n'en ont guère manqué l'occasion. Charafort voyoit , dans la cérémonie d'une réception , « un 0 homme loué , en sa présence , par un autre homme « qu'il vient de louer lui-même en présence du public,
MORALES ET LITTERAIRES. , "iSS
« qui s'amuse de tous les deux ; » et il comparoil le recueil des discours à des carcasses de feu d'artiflce après la Saint-Jean. Cet académicien renégat et caustique étoit pourtant forcé de reconiioître que de bons écrivains, usant de la recette de Sîmonide, en se jetant à coté de leur sujet, y avoient joint dUntéressantes dissertations de pliilosophie ou de littératui^ : a la vérité , il ajoutoit qu'ailleurs elles auroient été mieux placées. L'opinion est soutenable ; mais ne peut-on . pas observer h son tour que la plupart de ces morceaux n'eussent jamais été faits sans la circonstance qui en étoit l'occasion, et qu'après tout, puisqu'ils sont bons, il vaut encore mieux les voir un peu moins bien placés que de ne les voir placés nulle part? Ne seroit-il pas fâcheux, en effet, que nous fussions privés des excellents discours de Racine sur Corneille, de La Bruyère, de Massillon, de Voltaire, de Buflbn sur le style, de »Vicq-d'Azyr sur Buffon lui-même, et enfin de beaucoup d'autres écrivains plus ou moins célèbres? Sans doute il est un plus grand nombre de harangues académiques qui ne renferment que des louanges ridicules par l'exagération et la réciprocité convenue, ou des lieux communs très communs , délayés dans un verbiage insipide : mais , en littérature, il faut imiter la justice divine, qui consentoit à épargner une ville entière en faveur de dix justes seulement. Dans quel autre genre les mauvais ouvrages ne sont-ils pas infiniment plus nombreux que les bons?
Les mieux fondés assurément a désapprouver l'usage des discours de réception sont ceiuc-là mc^me dont
le devoir est de s*y conformer. Quelques récipiendaires peuvait y voir une occasion favorable d'étaler en public les trésors d'une noble et ingénieuse fiaiconde ; quelques autres peuvent considérer le discours obligé comme un moyen de fortifier des titres un peu légers , ou même de suppléer au défaut de titres ; et alors ce discours devient pour eux ce que, dans les communautés d'artisans, on appeloit le chef-étœuvre^ la pièce sans laquelle on n'étoit pas reçu maître : mais, pour combien d'autres qui ont fait leurs preuves , ^ les ont faites souvent dans des genres plus qu'étrangers au genre oratoire, n'est-ce pas une formalité incommode, fâcheuse et redoutable, que de se produire devant un auditoire exigeant , pour louer dans un devancier des talents sans analogie avec les leurs , et de ià , passant k ce qui les touche , disserter sans intérêt, sans agrément, sur un art qu'ils ne savent que pratiquer avec succès? Dans ce cas très fréquent, les plus sages sont ceux qui en disent le moins long , et les plus heureux sont ceux dont le public s'occupe le moins.
Extraits.
Nous ne sommes plus ces robustes lecteurs d'autrefois que n'effrayoient point d'énormes et nombreux in-folio , que ne rebutoient point ces matières solides
qu'aujourd'hui nous trouvons lourdes et indigestes. Le temps de lire de gros ouvrages, comme celui d'en faire , est passé pour nous : d'autres mœurs , de nou- Teaux usages et surtout de nouveaux intérêts, un goût plus vif et plus général pour la dissipation , le nombre toujours croissant des ouvrages et des autres objets de curiosité publique , tout cela est cause que nous n'avons plus le loisir , le rep<^ d'esprit et de corps nécessaire pour nous livrer k de longues lectures. Nous n'avons juste que ce qu'il nous faut de temps pour parcourir les journaux , et feuilleter les nouveautés du jour. Les jeunes gens eux-mêmes n'ont plus cette ferveur de lecture qui leur faisoit dévorer tant de volumes , qu'an moins ils étoient surs d'avoir lus une fois dann leur vie : ils se trouvent engagés trop tôt dans ce même tourbillon qui nous entraîne.
Quelquesécrivains, s'accommodantk notre faiblesse^ ont imaginé de réduire en extraits fort succincts tous les livres qui traitent des sciences usuelles ; ils font exactement comme ces médecins qui , pour épargner à leurs malades le dégoût d'un breuvage en plusieurs verres, leur en font prendre ta substance dans un 'petit nombre de globules solides; mais cette méthode a de grands inconvénients. En érudition , comme en médecine, les substances étendues et développées sont celles qui profitent le plus; celles qu'on renferme sous un trop petit volume, passent ordinairement k travers le corps et l'esprit, sans s'y arrêter, sans les pénétrer de leurs sucs, sans y déposer les germes de la santé ou de l'instruction.
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XU.
Transitions.
Beaucoup d'ouvrages ont été accusés de manquer de transitions. Il me semble que c'est un des reproches dont on abuse le plus , par la raison que c'est un des plus vagues , que le critique est dispensé de Texpliquer, que Tauteur est fort embarrassé pour s^en défendre , et qu'ainsi Ton satisfait , sans risques ni frais d'esprit , deux petites passions ti*ès communes , Teuvie de nuire et celle de passer pour un fin connoisseur. Un mot , vrai ou faux , de Boileau y a donné , parmi nous , une gi*ande importance aux transitions. Il observoit , à ce qu'on prétend , que La Bruyère , en évitant les transitions, s'étoit épargné ce quil y a de plus difficile dans les ouvrages desprit. « Cette observaa tion, a dit M. Suard, ne me paroit pas digne d'un « si grand maître. Il savoit trop bien qu'il y a dans tt Tart d'écrire des secrets plus importants que celui « de trouver ces formules qui servent & lier des idées « et à unii* les parties du discours. » La Harpe, rarement disposé à goûter les idées de son ingénieux confrère à l'Académie, lui reprocha malignement d'avoir pris les transitions pour les particules. « L'art des « transitions, dit-il, est celui qui apprend h disposer « les idées principales de manière que l'une semble « naîti^ de l'au tre, que cet ordre leur donne plus d'effet
c et de clailé , et que le lecteur soit mené inseusible- « ment par cette succession d'objets , sans apercevoir a jamais ni vide ù remplir , ni intervalle à franchir , ni « les efforts de lauteur pour passer d'une chose à c une autre. » Cest là dire ce quMl faudroit entendre , non pas ce qu'on entend par transitions. Ce mot désigne communément certaines liaisons artificielles, qui ne sont pas des conjonctions grammaticales , mais de petites phrases , pour ainsi dire copulatives , dont on se sert pour enchaîner Tun k l'autre les divers paragraphes d'un discours. De ces liaisons, il en est quelquefois' d'heureuses, d'artistement fabriquées ,| qui unissent et resserrent entr'éux deux objets contigus, de manière à produire une sorte d'adhérence et de continuité; mais, le plus souvent , ce sont des liens également inutiles et forcés, subtils sans délicatesse, ou grossiers sans solidité, a Qu'on parcoure les ouvrages « des célèbres écrivains , dit l'auteur de l'article Trart- « sition dans X Encyclopédie , on n'y verra point de a CCS tours de souplesse. Le sujet se développe de lui- « même, et s'explique franchement. Tout se suit ; et, « quand ils ont dit sur un chef tout ce qu'il y avoit « à dire , ils passent à un autre simplement et avec un c air de bonne foi beaucoup plus agréable pour le « lecteur que ces subtilités qui marquent la petitesse « de l'esprit, ou au moins un auteur trop oisif. » Dans un discom*s bien fait , les choses se tiennent , non parce qu'elles sont attachées entr'elles , mais parce qu'elles adhèrent nécessairement les unes aux autres. D'antiques monuments, dont les pierres, larges et bien appareillées, n'étoient que posées les
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unes à coté et au-dessus des autres, ont résisté à tous les eflbirts du temps et de la barbarie ; mais il faut du ciment pour lier les cailloux irréguliers dont se construisent la plupart de nos bâtiments modernes ; et ces fragiles édifices égalent k peine un siècle en durée. TeDe est la différence entre les ouvrages dont les parties sont solidement unies par leur seule disposition , et ceux où les objets sont liés entre eux , de force ou de gré, k Taide des transitions artificielles.
Epithétes.
Un nom est une espèce d'abstraction , un signe métaphysique d'un objet souvent matériel. Le nom tout seul rappelle Tobjet à l'esprit , mais il ne le peint pas. C'est répithète qui lui donne une forme et une couleur : aussi la poésie, qui est essentiellement pittoresque , fait-elle un usage fréquent et presque continuel des épithètes , tandis que la prose les rejette et n'admet que des adjectifs , c'est-à-dire des mots nécessaires qui modifiait la signification des mots. Lies premiers poètes surtout employoient les épithètes avec profusion et presque sans choix. Plus rapprochés de la nature et plus frappés apparemment des qualités physiques des objets , ils se plaisoient à exprimer ces qualités, et ne manquoient presque jamais dédire, par
exemple : L'herbe verte, le cygne blanc, le corbeau noir, la mer bleue, etc. Maïs, à mesure qu'oji a plus approfondi les sentiments , les passions , en un mot la science de Thomme moral , et que les esprits sont devenus moins sensibles h l'impression des objets^ matériels , les poètes ont usé plus sobrement de cette espèce d'épilhète : Virgile en est beaucoup moins prodigue qu'Homère, et Racine en est avare en comparaison de Virgile. Chez les modernes principalement, les épithètes physiques ont fait place, en général, aux épithètes métaphysiques , c'est-à-dire à celles qui donnent du sentiment aux objets inanimés , ou qui établissent une sorte de rapport moral entre eux et les êtres sensibles : ainsi les forêts sont devenues mysté^ rieuses, les antres discrets, la mer avare, perjide ou capricieuse, etc. Telles sont, en peu de mots, les variations qu'ont subies la nature et l'emploi des épithètes en général. Mais l'espèce qu'ici j'ai particulièrement en vue, c'est celle de ces longues épithètes composées qui, dans Homère, accompagnent presque toujours le nom des personnages et souvent celui des substances inanimées. Le génie de la langue grecque se prétoit à ces combinaisons de mots qu'Homère paroît avoir affectionnées, et qui sembloient convenir à l'épopée plus qu'à tout antre genre de poëme : on ne voit pas qu'elles soient aussi fréquentes dans les tragiques, et même dans les lyriques qui ont paru après Homère. Les Latins les ont empruntées des Çrecs, comme tous les autres procédés de la poésie ; et , en qualité d'imitateurs , ils en ont presque abusé d'abord, témoin Lucrèce; mais bientôt l'usage s'en
est modéré beaucoup, et Virgile ne s'en est servi que fort rarement. On sait que Ronsard a voulu les introduire dans notre langue; elles dévoient y réussir bien moins encore. Malherbe les bannit pour toujoui^ de la poésie noble ; et, dans la poésie familière, La Fontaine est le seul qui en ^it retenu quelques unes , par suite de son commerce avec Rabelais , dont l'érudition bouffonne les entassoit avec affectation. Un traducteur en vers de V Iliade , qui veut donner à sa poésie ce qu'on appelle la couleur homérique, est-il , en conscience , tenu de reproduire, avec les moyens que sa langue lui fournit, toutes ces épithètes composées, dont plusieurs reviennent sans cesse a la suite des mêmes noms? Devra-t-il, autant de fois qu'Homère, peindre Junon ou Hélène ayant des bras blancs ^ et Minerve ayant des yeux pers , et les Troy ens dompteurs de chevaux , et les Grecs bien bottés ou cuirassés et airain y etc. ? Je ne le crois pas. Il est évident que ces épithèles mille fois répétées , sont des espèces de surnoms , de sobriquets poétiques donnés aux divers personnages, qu'Homère les employoit lui-même k peu près sans conséquence , et que le plus souvent il n'y voyoit qu'un moyen commode de remplir ou de terminer "Im^monieusement son hexamètre. Comme, en françoLs , elles ne pourroient être rendues ordinairement que par des périphrases et de longues incises, le traducteur qui se feroit une loi de les exprimer toutes , surchargeroit son style d'un lourd bagage de mots qui en ralentirait beaucoup la marche.
Littéralure de province.
On fait peu de cas à Paris de ce qu'on nomme Vouvrage de province; et ce dédain porte sur les produits de la littérature, comme sur ceux de Tindustrie. On s'en offense en province, et c'est a tort. En général , il n'y a, dans ce sentiment, ni injustice, ni fatuité. On fait mal les livres en province , par la même raison qu'on y fait mal les meubles et les habits. Si toutes ces choses se font mieux à Paris, ce n'est pas qu'il soit situé sous une latitude plus favorable au génie, et habité par des êtres d'une organisation plus parfaite. Sa supériorité tient k cette seule cause, qu'il ren* ferme une innombrable collection d'hommes : de là lui viennent ses avantages et ses inconvénients, la perfection de ses arts , et la corruption de ses mœurs , sa splendeur et sa malpropreté, ainsi du reste. Transportez surtout autre point ce centre d'activité et d'ambition de tout genre, ce foyer de lumières sans cesse alimenté par l'espèce d'attraction qu'il exerce sur les esprits, par de la les limites de la France, et continuellement excité par le mouvement , la communication et réchange rapide des idées , et vous obtiendrez des mêmes circonstances morales les mêmes résultats humiliants et glorieux. Partout où il y aura beaucoup
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de riches en peine de dépenser leur argent , d^amuser leurs loisirs et de satisfaire leurs caprices , il viendra en foule des artisans et des artistes ; partout où il y aura beaucoup d'arbitres du goût et de dispensateurs de la gloire , on verra un grand nombre d'écrivains en vers et en prose. Le sol de la capitale ne suffiroit pas seul à fournir tout ce que ses besoins exigent en hommes capables de procurer à ces délicats habitants les diverses jouissances de Tesprit et des sens ; mais les provinces lui envoient annuellement de nombreuses recrues , avides de fortune et de renommée : quelques uns viennent acquérir des talents et produire des chefs-d'œuvre dans son enceinte ; beaucoup y viennent perdre leur temps et leurs mœurs. Les provinces contribuent donc amplement à toutes les choses qui font la honte et la gloire de Paris ; elles ont donc tort de nous tant reprocher les unes, et de nous envier si fort les autres : elles ont leur part dans tout. Nous recevons d'elles des jeunes gens honnêtes dont nous faisons des mauvais sujets, et des jeunes gens obscurs dont nous faisons des hommes illustres ; il y a compensation , et nous sommes quittes. Il n'est pas certain qu'une partie de leur jeunesse ne se fût pas corrompue dans ses foyeis, et il est certain que l'atitre se perfectionne dans nos murs. En résumé, la province voit naître beaucoup d'hommes propres à devenir célèbres ; mais c'est Paris seul qui les rendtels : on peut cependant se livrer en province avec qnd« que succès aux travaux de l'érudition et des sciences naturelles ou exactes ; mais ce n'est qu'il Paris qu'on peut cultiver glorieusement les lettres et les arts. Cette
inégalité (car c^en est uoe) n^a rien qui doive faire naître Torgucil d'un côté , ni engendrer de l'autre Phumiliation et le dépit. Elle ne provient pas de la différence des hommes, mais de celle des choses; et elle ne peut pas plus être détruite, que la capitale ne peut devenir la province , et la province la capitale. Quoi que j'en aie dit, je ne trouve pas du tout mauvais que , dans les départements , on essaie à ses risques et périls de faire des ouvmges d'imagination et de goût. Il me paroit même juste que la province , à qui Paris envoie tant de livres enn\iyeux , prenne de temps en temps sa revanche; mais on y est rarement attrapé dans ce pays-ci , parce (que , coÊome je le disois en commençant, on s'y défie beaucoup de Voavrage de province.
Règne da U poésie {çalanlé.
Il fut un temps où la poésie galante et légère jouissoit parmi nous d'une grande vogue, captivoit les cercles , enchantoit les soupers , ravissoit les hommes, subjuguoit les femmes ^ et, sous les noms menteurs de caprice et de délassement, faisoit la constante et laborieuse occupation d'une foule de beaux esprits delà capitale et des provinces. Dans ce temps qui fut» pour les particuliers, une des époques les plus fortunées de notice histoire, s'il ne fut pas une des plus
honorables pour le gouvernement , Taraour, la table , le jeu, les spectacles 9 tous les plaisirs étoient la grande, éloîent l'unique affaire des classes élevées de la société. Il étoit tout simple qu'alors la poésie fût principalement consacrée à célébrer les loisirs de la mollesse et les amusemcnls de l'opulence ? Grave et pompeuse sous Louis XIY, hardie et licencieuse pendant la Régence , elle ne pouvoit manquer d'êrre futile , efféminée et galante sous le règne de Louis XV. Malheureusement, \ expression des plaisirs devoit partager la destinée des plaisirs eiu-mémes, c'est-àdire , être fugitive comme eux , et ne laisser aucune trace durable. La peinture des passions et des voluptés naturelles est la seule qui soit en droit de survivre à l'occasion et de plaire dans tous les temps : mais celle des goûts factices et dés plaisirs convenus ne peut guère charmer que ceux qui en ont fourni eux-mêmes le sujet. Les amours vraiment rustiques de Daphnis el Chloé, et les pasteurs naïfs du Poussin, dans son Arcadie, feront éternellement les délices des mêmes hommes qu'affadiroient aujourd'hui les bergers enrubanés de l'Astrée et les mascarades champêtres de Wateau. Tous ces volumes de vers qui, sous vingt titres bîzaiTes, renferment des amasementSy des dwerd'ssemenls j àv^s^ passe^temps^ des â pr4)poSy en un mot ce qu'on appelle des poésies de société, m'apf/rennent que ces messieurs ont rimé beaucoup de fadeurs pour ces dames , et vont quelquefois jusqu'à me mettre dans ia confidence des bontés plus effectives dont la vanité réconnoissante de ces dames a récompensé la flamme assez peu dis-
crête de ces messieurs. J'y vois encore qu'on a donné un bal^ qu'on a joué la comédie, que M™*^ A. a élé ' légère comme Terpsichore , et M"»» B. piquante comme Thalie ; que le chien de M™« C. rendoit jaloux nombre d'adorateurs qui demandoient k être traités comme lui; que la chatte de M^ D. étoit vive, folâtre et perfide comme sa belle maîtresse; enfin, qu'on s'est souhaité des fêtes et des bonnes années , et envoyé en présent force bagatelles qui ne servoient à rien, accompagnées de vers qui ne disoient pas grand'chose. Tout cela sans doute étoit fort intéressant , pendant un jour ou deux , dans les cercles qui en étoient le théâtre, et pour les personnes qui en étoient l'objet; mais il faut convenir que ces grands événements , depuis cinquante ou soixante ans qu'ils ont eu lieu, ont perdu un peu de leur importance , et que la postérité n'y arrêtera guère ses regards. Il ne faut pas moins que le génie, et surtout le nom d'un Catulle, d'un Horace ou d'un Voltaire, pour lui faire attacher quelque prix k des regrets sur la mort d'un moineau , et à un billet d'invitation pour dîner. Ce qu'il y a de plus fllcheux pour tout ce fatras de fadeurs et de fadaises dont nos poètes de société ont inondé la France pendant un demi-siècle , c'est qu'en général , la mesquinerie et le mauvais goût de la forme l'emportent encore de beaucoup sur la futilité et Hnsignifiance du fond. On ne sauroit trop souvent en faire l'observation : durant cette période, tous les arts, ceux de l'esprit et de la main , ont simultanément imprimé à leurs productions tous les caractères de l'appauvrissement et de la dégénération. Qui lit la plu-
part des poésjes fugitives de ce temps-lk , imagine voir les figures maniérées et affublées de costumes ridicules , les meubles chantournés et surchargés d'ornements bizarres , enfin tous les impertinents colificheis qui, dans ce temps , décoroient nos habitations. Dans le dessin, Tafféterie, la mignardise et le faste de mauvais goût sont heureusement remplacés aujourd'hui par réléganle et noble simplicité des formes , des poses, des costumes et des ornements. La poésie n'a pas encore été ramenée auGsi complètement au naturel, au bon esprit et à la grâce véritable : nous avons bien encore quelques disciples de Dorai et de Pezay; mais enfin le goût public les repousse, et nous pouvons espérer d'en voir éteindre entièrement la race.
Discrédit de La Poésie.
O temps heureux d'amour pour les vers et d'indulgence pour les poètes, qu'étes-vous devenus? La poésie est tombée aujourd'hui dans un tel discrédit, que Tod regarde comme un acte de* folie, ou peu s'en faut, de faire encore des vers , et surtout d'en faire imprimer. On a été si souvent attrapé à ces ver9 nouveaux que, dès qu'il s'en présente, U y a là des gens tout prêts à parier qu'ils ne valent rien ; et il faut avouer qu'il y auroit presque toujours de la témérité à tenir le pari.
Maintenant le sort d'un Tolume de poésies est d'être condamné sur Féliquette par deux ou trois cents personnes qui ne Touvrii^ont seulement pa^, et déchiré par une douzaine d'autres personnes nommées journalistes, qui le feuilleteront plutôt qu'elles ne le liront , avec le désir de le trouver mauvais et le projet d'en amuser le public; si bien qu'en vérité ce qu'il y auroit de plus heureux pour l'infortuné recueil , ce seroit de ne trouver absolument ni lecteurs ni juges. De telles dispositions sont fâcheuses ; elles ne peuvent pi*oduire aucun bien, il peut en résulter du mal : il est douteux qu'elles intimident, qu'elles détournent de la poésie un seul méchant rimeur, puisque chaque jour en voit éclore par centaines qui ne se lassent pas plus d'écrire que le public de les dédaigner ; et il est à craindre qu'elles n'effraient, qu'elles ne découragent quelques jeunes gens doués d'un germe de vrai talent, qui n oseront pas affronter notre dégoût, nos mépris anticipés, ou qui, trop rigoureusement punis de la foiblesse d'un premier essai, désespéreront d'obtenir plus d'indulgence pour d'autres écrits. Si l'on eût accueilli la Nymphe de la Seine et la Renommée aux Muses ^ de Racine, avec cette légèreté cruelle, cette sévérité excessive, qui attendent aujourd'hui les premières productions d'un poète, qui peut assurer que son amourpropre si irritable n'en eûfpas été révolté au point de le faire renoncer tout à fait à l'art des vers ? Je sais bien que le public et les journalistes ont la conscience tranquille sur cet article ; nous n'avons probabl^xient pas été assez malheureux pour que l'indifférence de l'un et la malignité des autres nous aient privés jusqu'ici d'un
homme tel que Racine; mais enfin ce scroit trop, dans la disette actuelle , que de rebuter, que ^étouffer un seul poète ajpiable , qui pût encore contribuer à nos plaisira et soutenir Thonneur de notre Parnasse.
On conseille aux poètes de corriger sans cesse leurs vers. L'avis est excellent, mais ce n'est pas assez de le leur donner : il faudroit aussi les encourager à le suivre , et, pour cela , faire quelque attention aux éditions nouvelles, prendre la peine de les comparer avec celles qui ont précédé , remarquer en quoi elles diilerent , et applaudir d'autant plus vivement aux corrections heureuses, que les changements les plus nécessaires et les plus faciles coûtent toujours beaucoup à l'amour-propre ou du moins à la paresse d'un poète. Malheureusement le véritable amour des lettres est éteint parmi nous ; k sa place, je ne sais quel goût froid et superficiel a été porté par la foule des journaux dans toutes les classes de la société. Beaucoup trop de gens aujourd'hui savent ce qui se fait en vers et en prose : beaucoup trop peu sont dignes de s'en occuper et s'en occupent réellement. Ceux que les avantages de leur esprit , de leur éducation et de leur état , mettent le plus k même d'apprécier les productions littéraires , distraits par d'autres intérêts, d'autres passions, d'autres goûls, nés de nos agitations passées et de nos habitudes actuelles, sont les premiers k donner l'exemple d'une indifférence dédaigneuse. Les gens de lettres eux-mêmes sont gagnés par ce froid communicatif qui accueille la littérature en tous lieux : dans les cercles , ils évitent d'en soutenir la cause avec une chaleur qui les rendroit ridicules ; et, dans leurs pix)pres réunions,
Us sobslituent les propos froids et vagues des gens du
monde à ces discussions animées qui peurent bien ne
pas toujours répandre une lumière bien' vive sur les
principes et. les ouvi*ages de Tart, mais qui du moins
en prouvent et en entretiennent Tamour. La nou-
yeauté et le scandale surtout ont seuls le droit d'exciter
un peu et pour quelques instants cette sorte d^apathie
littéraire. L'ouvrage le plus impatiemment attendu de
Fécrivain le plus célèbre partage pendant trois jours ,
avec la débutante ou le mélodrame nouveau, Phonneur
de fournir matière k la conversation ; mais quiconque
en parleroit encore le quatrième jour, auroit Viir de
revenir de l'autre monde : on croiroit entendre Cha-'
pelle pleurant Pindare mort depuis deux mille ans et
plus. Dans un pareil temps, comment un poète auroit-
il le courage de corriger ses vers pour les publier de
nouveau? Comment pourroit-il espérer de ramener
une seconde fois l'attention publique sur un ouvrage
qu'à peine elle a remarqué k sa naissance? Ne préfé-
rera-t-il pas de composer précipitamment un autre
poème , afin de pouvoir du moins produire cette seiy
sation foible et passagère que la nouveauté fait naître
encore ? C'est ainsi que nos poètes, pour faire prononcer
leur nom à plusieurs reprises par des indifférents qui
l'oublient h mesure , négligent de le graver dans la mé-*
moire fidèle et reconnoissante des vrais amis des let-<
très ; c^est ainsi qu'ils font dix ouvrages ébauchés, qui
ennuient leurs contemporains, au lieu d'en soigner
trois ou quatre qui aillent charmer la postérité : ce
sont des enfants de famille qui mettent tous leurs fonds
en viager, et qui mourront sans laisser d'héritage. Pouv
en agir autrement, il faut avoir un juste sentiment de la gloire et un sineère amour de son art.
Procédés actuels de la Yersiflcaboo.
Il est encore asseî commun de faire mal les vers : il n*est plus assez rare de les bien faire. On est vraiment effrayé du nombre de gens qui aujourd'hui savent rimer élégamment des idées rebiattues et des images surannées. Comment se pourroit-il qu'il en fut autrement ? Tous les mots de la langue se présentent à la mémoire accompagnés de leur épithète obligée ; on. a provision faite d'hémistiches sur tous les sujets; et maintenant le premier soin d'un poète, comme sa plus grande peine, doit être, non pas de rendre sa pensée, mais d'éviter la rencontre des formes sous lesquelles cette même pensée a été rendue cent fois avant lui. Vainement aspireroit-il aux honneurs de l'originalité, en cherchant des combitiaisons nouvelles : on a épuisé toutes celles dont les éléments de notre versification étoient susceptibles ; on a même violé toutes les règles pour enchérir sur les effets déjà produits ; et désormas la témérité semble n'avoir plus rien k faire pour éblouir l'ignorance et scandaliser le bon goût. Les enjambe* metits jadis vicieux, les fausses césures, toutes les coupes les plus audacieuses, ne sont plus que des
MORALES ET LITTEBAIRES. 503
artifices vulgaires , tellement profanés par les rimeurs médiocres que les véritables poètes n'oseront bientôt plus les employer, lora même qu'ils le pourront faire avec le moins de scrupule et le plus de bonheur. Le plus habile, le plus brillant versificateur de nos jours a peut-être à se reprocher d'avoir un peu trop forcé les moyens de son art , et surtout d'en avoir prodigué les effets. Il en est puni : des grimauds de son école l'ont imité en ce point avec (me facilité et un succès qui n'ont pas laissé de décréditer uH peu les secrets de son savant mécanisme. Sans doute les inépuisables richesses de son imagination^ et surtout de son esprit, établissent, entre lui et la plupart de ses disciples, une différence prodigieuse ; mais ( le croiroit^on ? ) cette différence n'est pas sentie par tout le monde : l'oripeau exactement travaillé comiiie l'or, et le stras aussi bien monté que le diamant^ abuseront toujours les yeux de la multitude. Il seroit certainement k souhaiter qu'on en pût revenir au système de versificatiôif plus simple, moins tourmenté de Boileau , des deux Racine et de J.-B. Rousseau. A ce point de hardiesse et d'exagération banale où nous sommes arrivés , ce seroit peutêtre le meilleur moyen d'être réellement énergique , pittoresque et original. Mais qui voudra , qui pourra jamais en donner le premier l'exemple? Il faudroit avoir, dans l'esprit et dans Famé, un bien riche fonds de véritable poésie, pour oser fouler aux pieds les faux brillants et les vains prestiges de la versification moderne. Si beaucoup de nos soi-disant poètes étoient forcés de renoncer au charlatanisme de cet art nouveau qu'ils ont appelé du nom de facture , le vide , la
Stérilité et le décousu de leur esprit paroftroîent biea honteusement k découvert.
Varier les coupes de la versification n'étoit certainement pas un art ignoré de nos grands maîtres ; maïs cet art, ils ne Texerçoient point aux dépens des règles. Ils plaçoient toujours dans le premier hémistiche ces césures pittoresques qui n^ont rien de commun avec le repos au sixième pied , et qui ne dispensent point de Pobserver ; chez eux, le dernier hémistiche est toujours d'une seule teneur; toujours il est terminé par une de ces pauses que la ponctuation marque , ou que le débit seulement fait sentir. Enfreindre cette loi , c'est attaquer par sa base notre système de versffîeation , où k rime, jointe au nombre de pieds, reDq>lace la prosodie métrique des anciens : il est clair que, si le sens part de la moitié du second hémistiche, et en franchk la fin sans s'arrêter, pour aller, se reposer seulement au milieu ou à la fin du vers suivant , ni la rime , ni le nombre de pieds ne sont sensibles pour Toreille; ce n'est plus que de la prose où se rencontrent des consonnances désagréables.
poésie descriptiTe.
On parle beaucoup, depuis plusieurs années, de poésie descriptive j de poëmes descripti/sj et nombre de personnes se demandent encore ce que l'on entend
par-là. Auroit-on yéritableraent imaginé un nouveau genre de poésie inconnu aux anciens et aux modernes qui ont suivi leurs traces ? Cependant depuis que la poésie existe, une de ses attributions les plus essentielles est de peindre , ou , si Ton veut , de décrire ; Pépopée, l'ode, le poème didactique, Téglogue, la fable, le conte sont remplis de descriptions. La poésie dramatique, et la poésie morale qui comprend la satire et répitre , quoique spécialement affectées à la peinture de nos passions , de nos sentiments , de nos vices et de nos ridicules , offrent assez souvent des peintures d'objets physiques. Le genre descriptifs donc existé de tout temps ; de tout temps il est entré dans la composition des différentes espèces de poèmes , et il y en a même où il domine. Il est un des éléments les plus nécessaires de Tépopée, et du poème didactique selon les sujets. Les Géorgiques, par exemple, à part les préceptes et les traits de sentiment, sont un tissu de vers descriptifs : autant en dirai-je des Jardins^ et cependant Fauteur de ce poème, Tabbé Delille, ne s'étoit pas douté qu'il eût agrandi le domaine de la poésie d'un nouveau genre ; il a fallu qu'on le lui apprît ; on l'a fait , comme Fontenelle , le chef d'une secte dont il n'étoit pas. Que prétendent donc les poètes de cette nouvelle école? Si je comprends bien leur théorie qu'éclaircissent un peu leurs nombreux poèmes , ils veulent que la destriptian, au lieu d'être un des moyens du poète , soit un objet unique et exclusif, c'est-à-dire qu'au lieu de décrire ou de ne pas décrire, suivant que son sujet l'exige , il se fasse un sujet dans lequel il puisse décrire sans cesse. Celles l'idée n'e&t
pas heureuse. Il y a long-temps que Boileau a frappé d^anathème Fabus des descriptions dans ces vers qui auroienl dû donner un peu k penser k nos novateurs :
S'il rencontre un palais , il m'en dépeint la face ; Il me promène après de terrasse en terrasse; Ici s'ofTre lin perron ; là règpie un corridor ; Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or. Je compte des plafonds les ronds et les orales : Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. Je saute yingt feuillets pour en trouver la fin » Et je me sauve à peine au travers du jardin.
Du temps de Boileau, on en étoit à peu prë» quitte pour sauter vingt feuillets ; mais aujourd'hui c'est tout un poème en huit ou dix chants qu'il iaut sauter^ si Ton veut échapper k l'ennui d'entendre toujours décrire. Boileau parle àe jardin ! Si pour notre maUiear, quelqu'un des deicripteurs modernes rencontre en son chemin seulement un carré de choux , une platebande de laitue, ou une hordure d'oseille, le voilà qui , pour ainsi dire , s'agenouille devant la plante potagère , et la décrit amoureusement , sans vous faire grâce d'une feuille. Aussi nous avons maintenant les plus jolis vers du monde sur les racines k mettre dans le pot , les herbages , les salades et même la fourniture : c'est tout un inventaire poétique du carreau de la Halle ou de la boutique d'une fruitière.
Une chose singulière ^ et qu'on n'a pas assex remarquée, c'est que tous ces vers-tk sont également bons , je veux dire qu'on n'en voit pas qui soient beaucoup meilleut^s que les autres, qu'ils ont tous, presque au même degré, le mérite de dessiner exactement de
petits objets, et qu'enfin ils offrent à peu près tous cette même harmonie stérile , ce même éclat factice qui ont pu séduire dans la nouveauté , mais dont on est détrompé maintenant. En vérité , la facilité seule auroit du en dégfoûter. Il n'y a peut- être si mince rimeur qui ne soit en état de faire des vers descriptifs aussi bons que celui de nos versificateurs actuels, qui, ayant le plus de talent pour cette sorte de vers , a prouvé qu^il savoit aussi en faire d'autres. C'est que le genre est essentiellement petit. Dans une carrière vaste , le talent laisse la médiocrité derrière lui à une immense distance : dans une carrière bornée , il ne peut prendre d'avantage sur elle et la devance à peine de quelques pas. Qu'auroit gagné Corneille à faire des énigmes? Il ne les auroit pas mieux faites que l'abbé Cottin , pas aussi bien peut*étre«
Si le genre descriptif i^^XxixX, que facile, s'il n'étoit pas ennuyeux encore; mais il l'est inévitablement. Personne ne nie que la Dunciade ne soit un ouvrage plein d'esprit, de malice, de poésie et d'élégance : ce* pendant il est difficile de la lire d'un bout à l'autre sans fatigue. D où cela vient-il , si ce n'est de ce que la Danciadâ est continuellemaot satirique, qu'aucun trait de sentiment ou de gaieté douce n'y délasse de l'épigramme. Si donc la satire, une des choses qui plaisent le plus aux lecteurs , parvient à ennuyer dans un poème . assez court où elle est maniée avec tant d'art, que sera-ce de la description, sorte de figure naturellement froide , lorsqu'elle règne sans bterruption dans un poème de grande étendue? Ces longues suites de peintures minutieuses ressemblent à ces coi-
lectioDs de tableaux que les peintres appellent de ntbtare morte , et qui représentent des ustensfles , des instruments, des fruits, des fleurs, etc. L^oeil est flatté un moment du soin précieux avec lequel ces objets sont figurés ; mais le défaut de mouvement et la monotonie le rebutent bientôt.
Imitateurs de La Fontaine.
Uàpologue a eu parmi nous une destinée assez exti*aordinaire. Un homme a le premier fait des fables en vers françois ; aussitôt ses contemporains et même ses concurrents Tout déclaré inimitable (c'est le propre mot dont se sont servis, en parlant de La Fontaine, Furetière dans la préface de ses Fables morales et nouvelles, publiées en 1671, et Boursault dans celle de sa comédie d' Esope à la ville , jouée en 1 690). Les générations suivantes ont maintenu La Fontaine dans la possession de ce glorieux surnom d^immitable; et toutes comptoient des fabulistes par dou* zaines ; et tous ceux-ci étoient les premiei'S à rq)éter que La Fontaine étoit inimitable. C'étoit prendre rengagement de ne pas l'imiter; et, il faut Ta vouer, peu de promesses ont été aussi religieusement gar^ dées. Quelle étoit cependant la position de ces nombreux faiseurs de fables? La manière de La Fontaine
UORALES ET LITTERAIRES. 509
étoit la manière par excellence ; mais, comme il paroissoit imp9§sible d'en jamais approcher, il étoit en quelque sorte défendu de la suivre. II en falioit donc adopter une autre, nécessairement inférieure. Y gagnoit-on du moins de n^être pas comparé avec ce La Fontaine dont on s'étoit comme écarté par respect ou par crainte, et de n'avoir plus à soutenir le parallèle qu'avec la foule des autres concurrents ? Point du tout; le public, juge capricieux des talents que souvent il semble exciter et décourager k la fois , le public vous reprochoit d'être éloigné de La Fontaine^ comme s'il ne vous eût pas défendu de marcher sur ses traces, et vous punissoit ainsi de l'infériorité du genre auquel il vous avoit lui-même condamné; ou bien , s'il crd^oit apercevoir en vous le moindre dessein de vous modeler sur le ton et les manières du bonhomme^ il vous repoussoit avec dédain comme l'indigne copie d'un original que vous deviez respec^ ter jusqu'à ne point oser l'imiter , et vous renvoyoit impoliment à l'histoire de l'Âne et du petit Chien. Quel parti , falloit-il prendre alors? Peut-être celui de renoncer k faire des fables. Mais les rigueurs du public sont comme celles d'une maîtresse; pour un qu'elles rebutent, il en est cent qu'elles attachent davantage. D'ailleurs, l'apparente facilité du genre a servi long-temps k dissimuler les dangers de l'entreprise et l'extrême difficulté du succès. Quel succès ont obtenu ou du moins conservé Lenoble, Le Brun^ Ganeau, Delaunay, Dardenne, Pesselier^ Fuzelier, Grozelier, Grécourt , Richer, Barbe, Peras, Rivery, Lemonnier, Boisard, Fumars, Nivemois, Dorât,
Imbert , La Fermière, el tant d'autres dont les noms m'échappent, et tant d'autres que je ne veux pas nommer? Qui ne les a pas lus, ne les lira pas ; mais surtout qui les a lus, ne les relira jamais. Plusieurs ne manquoient ni d'esprit ni de talent , et ils ont laissé quelques fables ingénieuses et bien tournées, dont les littérateurs de profession se souviennent encore : mais la plus insipide médiocrité d'exécution régne dans les volumineux recueils du plus grand nombre; et ce vice devoit être une cause d'étemel oubli dans un genre où le mérite de l'invention est à peine compté pour quelque chose, puisqu'il est douteux que La Fontaine ait inventé une seule de ses fables, et qu'il est constant que Lamotte a inventé toutes les siennes.
Lamotte, comme fabuliste, a fait beaucoup plus de bruit et laissé un bien plus long souvenir que tous les autres : mais il lem* étoit inGniment supérieur par l'esprit et la philosophie ; et l'inmiense réputation dont il jouissoit , condamnoit ses plus mauvais ouvrages à produire un grand éclat. Ses fables, déchirées dans vingt libelles et même en plein théâtre, furent vantées pendant quelque temps avec une fureur égale. Quand le scandale de ces louanges et de ces satires fut apaisé, on cessa de lire l'ouvrage qui l'a voit causé; et aujourd'hui, de cent vingt fables, toutes ingénieusement imaginées et non moins ingénieusement écrites, on cite encore quelquefois de tradition , trois ou quatre vers heureux et le double de traits ridicules. S'il étoit vrai que des fables dussent être d'autant plus mauvaises, qu'elles s'éloigne-
MORALES ET UTTEKAIRËS. 511
roient davantage du genre de La Fontaine, celles de Lamolte ne dévoient pas faire une meilleure fin« Il est impossible d^avoir moins de rapport que n'en ont entre eux Tauteur des Deax Pigeons ^ et celui des Sacs des Destinées. Cette différence que la nature avoit déjà faite très grande, Lamotte mit tous ses soins et employa tous ses efforts à Taugmenter encore : effrayé de la prévention du public pour La Fontaine , il eût voulu pouvoir s'éloigner de lui tellement , qu'il devînt comme impossible de les rapprocher par la comparaison. Les autres fabulistes se sont donné moins de peine pour succomber : plus près que Lamotte du genre de La Fontaine, ils étoient aussi beaucoup plus loin de son talent; et leur chute, toute naturelle, n'a point eu Fexcuse ou du moins l'éclat de la témérité.
Ils étoient tous tombés à leur tour les uns sur les autres, lorsque Florian est venu prouver, pour la première fois , qu'on ne pouvoit pas perdre tout-à-fait son temps ou son talent , en faisant des fables après La Fontaine. Doué d'un esprit sans force, mais d'une souplesse prouvée par des succès modérés dans plu«sieurs genres , s étant composé une manière assez heureusement mêlée de finesse et de sensibilité; et tournant avec une simplicité étudiée, mais pourtant gracieuse, des pensées douces qui lui étoient fournies, dit-on , par la réflexion plutôt que par son caractère.
■ Lamotte , qui a critiqué cette délicieuse fable , en a fait une sous le même titre ; mais ce n'est pas lui que la qualification d'auteur des D>tUK Pigeons désif^nera jamais.
512 VARtEtés
il a judicieusement choisi dans les fabulistes étrangers des sujets d'une invention souvent ingénieuse, auxquels il a ajouté avec discrétion quelques détails vrais et piquants, et qu'il a ornés d'une poésie facile sans négligence et élégante sans recherche. Son recueil a eu une fortuné inespérée dans un siècle déjà rassasié de vers de tout genre, et justement en défiance de tous les recueils de Fables nouvelles. Le charme une fois rompu par lui, on n'a pas dû s'étonner autant de voir de nouveaux concurrents se lancer à sa suite dans la carrière de l'apologue. Je ne dirai point avec quel succès ils l'oi^t parcourue : je ne veux ni offenser leur gloire , ni insulter à leur disgrâce.
Imitateurs d'Ossîan.
C'est une chose bien déplorable que ce déborde* ment de style ossianiqae. Les compositions sublimes et pures d'Homère, de Virgile, d'Horace, et de leurs dignes émules Racine , Boileau , Voltaire , ont cessé d'être prises pour modèles par la plupart de nos jeunes littérateui^ , qui ont k peine appris la langue des premiers , et ont le malheur de trouver celle des autres timide et stérile. Pour suppléer k l'insuffisance prétendue de cette dernière langue , si riche et si hardie sous la plume de nos grands poètes , ils n'ont rien imaginé de mieux que d'en dénaturer le génie , d'en
MOHAfcES £T LITTERAIRES. 513
enfreÎDdre toutes les règles, d'y importer des toiu^ et des expressions qu'elle repousse , en un mqt de se composer un jargon bizarre et incorrect , auprès duquel celui de Ronsard et de Dubartasseroit presque un langage pur et harmonieux. Leurs idées fausses ou incohérentes, leurs images dépourvues de grâce ou de justesse répondent au style barbare dont ils les affublent. L'aimable et ingénieuse mythologie des Grecs , les descriptions riantes et animées de la belle nature , le langage des passions délicates et des nobles sentiments, sont abandonnés pour les rêveries absmnles et ennuyeuses de je ne sais quel chanti*e sauvage, dont la harpe incomplète n'a rendu que des accords monotones ou dissonants. Le délicieux Elysée a été remplacé par des palais de nuage ; le riche bouclier d'Achille , le casque étincelant d'Hector, pai- des arcs de vapeur et des lances de neige ; le chêne prophétique par le pin lugubre ; le tertre émaillé de fleurs par la pierre grise du tombeau ; la rose vermeille et odorante par l'aride fougère. La poésie et l'imagination n'ont-elLes pas beaucoup gagné à cet échange ? Si Ton veut absolument emprunter au barde Ossian quel- ({ues traits de son éloquence sauvage et de sa poésie brute, que le goût en dirige le choix et l'usage, et (|ue surtout on respecte sa langue en les employiint. Rien ne dégage de cette obligation.
5 1 4 VAR1É1BS
Copistes de Sterne.
Nous avons déjà vingt cofûes de St^ne , parmi lesquelles il ne s'en trouve pas une de bonne. D'où cela vieBt41? De ce que les auteurs ont manqué de talent? A la rigueur, cela pourroit bien être. Mais , comme on peut expliquer la médiocrité de leurs |MX>ductîons par une autre cause moms désobligeante pour leur amour propre , c'est celleK^i que j'admets de préférence. Les imitateurs de Sterne semblent n'avoir pas senti que le principal mérite des compositions de cet écrivain étoit l'originaUté ; que la nature des sensations qu'il éprouvoit et le genre de style qu'il employât pour les exprimer^ tenoient à sa complexion et à sa tournure d'esprit particulière, et^ qu'à moins d'être physiquement et moralement organisé comme lui , il étoit impossible d'être affecté de la même mani^ que lui par les objets , et de les pemdre avec les mêmes couleurs. Dans la littérature, comme dans les beauxaits , on peut , avec une dose ordinaire de talent et une très grande de patience, réussir jusqu'à certain point à imiter les ouvrages d'un genre régulier et tem* péré ; mais , quelque habileté que l'on ait , quelque soin que l'on prenne, on ne copiera jamais que très imparfaitement les choses de caprice^ non plus que
celles qui sont soblimes. Les unes et les autres ont un caractère de lib^té et de firanchise qui défie tous les efforts de l'imitation , laquelle est esseniiellement ser- ▼ile, et ne parvient jamais à bien dissimuler ce vice inhérent à sa nature.
Une des choses qui m'ont toujours le plus choqué dans les ouvrages intitulés Voyage sentimental^ c'est ce titre même , c'est cette ridicule affiche de sensibilité. U me semble voir un homme qui s'est arrangé d Wance pour avoir ce qu'il appelle des sensations^ et qui vient ensuite nous dire : Messieurs, je suis sensible; une rose, un âne j un ruban, une épingle, tous ces objets que vous autres cœurs durs voyez d'un œil indifférent, mé procurent à moi des émotiotas délicieuses, me font répandre les plus douces larmes. — Eh! tant mieux pour vous; soyez ému, pleurez, tant que cela vous fera plaisir, nous ne nous y opposons point : tâchez même, s'il se peut, de nous attendrir ; mais n'en étalez point la prétention, mais, encore une fois , que nous ne lisions pas en tête de votre hrre que vous êtes un homno^ sensible; car il n'en faut pas davantage pour nous donner envie de n'en rien croire.
TradUicteurs d'Aoacréon.
Une tradxK^tion complète des QËuvres d'Ânacréon en vers françois , m'a toujours semblé une de ces en-
trepriscs plus ingrates encore que difliciles et périlleuses, où le plus graDtl succès qu'oa puisse espérer, est de n'avoir pas fait une chose tout-à-fait mauvaise et ridicule. Que sont la plupart des odes d'Anacréon? De très petites pièces qui ne reafenneDt guère qu'une seule pensée ; et souvent cette pensée se trouve répétée plusieurs fois dans le Recueil. La nécessité de jouii-, fondée sur la brièveté de la vie , l'éloge de l'amoui-, celui du vin , et l'apologie de la* vieillesse qui peut encore aimer et boire ; voilà exactement tout le fonds d'idées qu'a rais en œuvre l'aimable chantre de Téos. Ce peu d'idées, il est vrai, est employé avec une admil'able variété de formes, embelli d'images singulièrement gi-âcieuscs, et surtout revêtu d'une diction enchanteresse, où le génie de la langue seconde merveilleusement celui du poète. C'est cela qui (ait la gloire d'Anacréon ; mais c'est cela aussi qui tourne à la honte de ses traducteurs. Je laisse de côté l'immense, mais insurmontablQ désavantage de notre langue si peu mélodieuse : si vous ne tenez pas de votre ame , de votre esprit , de voti'e oi-ganisalion [toétique en un rooi , cette délicatesse exquise , cette élégante souplesse, ce mol et doux abandon, cette grâce indéânissahlc qu'Anacréon répandoit sans efibrl sur ses compositions légères , vous aurez eu beau rendre en vers purs, tous ses sentiments, toutes ses pensées, toutes '^cs images, vous ne l'en aurez pas moins anéanti tout rntier dans votre version infidèlement exacte, puisque vous aurez reproduit le sens qui n'est rien, sans reproduire le charme qui est tout; d'une rose sur sa tige , embaumant l'air de son parfum , m r^vi.ssant 1rs veux
MORALES ET LITTEBAIRES. 517
de son doux éclat, Vous aurez fait une rose d^herbier, aplatie, desséchée, inodore et décolorée. Si vous étiez capable de transporter dans une. traduction toutes les grâces de Toriginal , vous seriez plus qu'Anacréon lui-même ; mais alors il ne faudroit pas le traduire ; il f^udroit, comme lui, chanter vos amours et vos plaisirs ; il faudroit être l'Ânacréon de votre pays et de votre siècle. Chaulieu, qui, par sa philosophie voluptueuse et Taimable mollesse de son style, avoit tant de rapports avec le poète grec , n^a jamais songé à le traduire ; et La Fontaine, qui ne lui ressembloit pas moins par les goûts, et de plus lui étoit fort supérieur par le génie , a imité plutôt quil n a traduit une seule de ses odes ( V Amour moaille). Je ne désapprouverois sûrement pas, qu'à Uexemple de La Fontaine, et avec quelque chose de son talent , on imitât un petit nombre d'odes d'Anacréon , celles qui ont le plus d'étendue , de variété et de mouvement , et dont la forme surtout est dramatique , telles que la Colombe et le Passant j le Combat avec f Amour ^ H Amour piqué par une Abeille^ les Flèches de V Amour y V Eloge de la Rose, et cinq ou six autres encore; niais, je le répète, une traduction, et une traduction complète, me paroit une entreprise de dupe. La Harpe pcnsoit ainsi : « ïl est « impossible, dit-il , de donner la moindre esquisse de c la manière d'Anacréon. Il y a dans sa composition « originale une mollesse de ton, une douceur de « nuances , une simplicité facile et gracieuse , qui ne « peuvent se retrouver dans le travail d'une version. « Ce sont des caractères dont l'empreinte n'est pas « assez forte pour ne pas s effacer beaucoup dans une
« copie. Il composoit d rnspiration, et Ton traduit dW- « fort. Ne ti*aduisôns point Ânacréon. » Il a cependant été déjà traduit six fois en entier par Rémi Belleau , Longepierre , Gacon , La Fosse et Poinsinet de Siyry . Toutes ces traductions sont autant de preuves de fait à l'appui de mon opinion . La naïveté un peu grossière de Rémi Belleau ne retrace pas l'élégante simplicité d'Ânacréoa ; \e poète sans fard fait de ridicules efforts pour ressembler ^\x poète des grâces; Fauteur de Manlius éioudfe les beautés délicates de son modèle sous une v^sification dure, pesante et trabante ; Longepierre , plus barbare encore, semble avoir furis à tâche de déshonorer le poète , objet de son respect et de son admiration; et Poinsinet de Sivry, avec un meilleur goût de style que tous les autres, prouve combien les efforts d'un talent médiocre sont insuffisants pour îmiV 1er les heureux caprices d'un génie original.
FIN DU TOte PREMIER.