‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 38 sur 40 · CHAMFORT · texte numérisé non relu

CHAMFORT

1.BS DIVBRS CBIVRI8 DANS LSSQUKLS IL S'SST IXERCB. DéFiniTION DB SOlf

TALBNT. KXrLICA.TIOir DX SON CAftACTBAB.

Le recueil de Chamfort , qui Q^esl rien moins que volumineux, est infiniment varié; et tous les ouvrages qui le composent sont d'une lecture agréable. Tra* gédie, comédie, odes, épîtres, contes, épigrammes, éloges académiques, articles de journaux, maximes et pensées, caractères et anecdotes, tels sont ks genres divers dans lesquels Chamfort s'ast exercé. S'il n'a pas réussi dans tous^ du moins il n'a essuyé de disgrâce hmnîlianle dans aucun. Privé du géoie qui enfante les chefs-d'œuvre, il possédoit l'esprit qui compose les écrits agréables. N'ayant pas une vocation bien déterminée pour la prose ni pour les vers, il a montré une aptitude à peu près égale pour l'un et pour l'autre langaiges et il les a maniés avec dextérité. Les combinaison» du* talent lui dnt quelquefois tenu lieu des inspiraiioBS de l'ame ou des élans de l'imagination ; el son goût , assez délicat , l'a toii^urs préservé de ces ^andes fautes et de ces inégalités choquantes auxquelles les hommes d'esjHrit sont plus

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exposés que les autres. Sa prose est préférable à ses vers, et lui*méme semble donner Texplicalion de cette différence dans une pensée qu^il ne songeoît probablement pas à s^appliquer. « Lies vers, dit-îl, « ajoutent de Tesprit à la pensée de Thomme qui en « a quelquefois assez peu ; et c^est ce qu'on appelle a talent. Souvent ils ôtent de Fesprit a la pensée de « celui qui a beaucoup d'esprit ; et c'est la meilleure « preuve de l'absence du talent pour les vers. » L'esprit fin deCbamfortqui se jouoit, non sans gr&ce, dans l'indépendance d'une prose habilement ai{;uisée, étoitloinde porter avec lamêmeatsance le joug de la versification ; il ne sa voit pas , comme les esprits vraiment favorisés des Muses , faire tourner au profit de la p^tisée la contrainte de ces rigoureuses lois qui enchaînait l'expression ; et la perte de sa liberté lui coûtoit celle d'une partie de ses agréments. Ce qui pourroit passer pour une singularité, je dirois pi^esque une bizan^erie inexplicable du talent, c'est que c^est précisément dans les genres les mieux assortis à la ti^empe et à la tournure d'esprit de l'auteur, que se font le plus sentir cette gène et tous les défauts qui en résultent: ses contes malins et épigrammatiques , par exemple, sont, en général , d'une versification sèche , pénible, entortillée et même obscure. D'im autre côté,qaoique la sensibilité lui parût totalement refusée , il a mis de la (ïouceur, de l'abandon , de la facilité, enfin une certaine grâce naïve et touchante dans le style de la Jeune Indienne : quelques scènes même de sa tragédie de Mustapha et Zéangir ont un charme de diction qui pénètre et va jusqu'à produii*e l'attendris-

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sèment. Cest peut-être ici le lieu d^obsenrer que, deux fois y dans des ouvrages bien différents par le genre, les formes et le langage , je veux dire une tragédie et un discours de réception, Chamfort s'est montré supérieur à luUméme, en peignant les transports innocents , les combats généreux et les sublimes sacrifices de Tamitié fraternelle. Les deux fils de Soliman et les deux frères de la Gume ont doublement honoré sa plume comme poète et comme prosateur. A cet égard, ce qu'on sait de Fbomme pourroit servir k expliquer ce qui surprend dans Técrivain : de tous les sentiments qui se partagent notre ame, l'amitié est celui que Chamfort paroit avoir éprouvé avec le plus de force et de constance. Quoi qu'il en soit , la tragédie de Mustapha et Zéangir décida de son sort, ou du moins , comme je le ferai observer par la suite , eut une influence considérable sur sa conduite , ses habitudes , son caractère et son humeur. Gomme tout travail, quel qu'il fût, lui coûtoit du temps et des efforts , il avoit employé douze ou quinze ans de sa vie à la composer; et il consentoit, disoit-il, à être définitivement jugé sur cet ouvrage. La cour avoit pris sous sa protection l'auteur et la pièce : l'un avoit des amis parmi les grands, l'autre promettoit de flatteuses allusions à l'amitié qui unissoit le dernier roi et ses deux frères. Versailles applaudit ce qu^il avoit admiré d'avance ; mais Paris , qui n'étoit pas du complot , accueillit très froidement une tragédie , où l'intérêt du sujet étoit sans cesse affoibli par les invraisemblances de l'intrigue , et qui n'offroit , pour tout dédommagement, qu'un style élégant et pur, mais

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sans chaleur et san:i force. Des amis du poète eurent l'indiscrélion de placer sur une même %ne Zaïre ^ Mastapha, apparemment parce que, dans les deux pièces, un sérail est le lieu de la scène; ils Brent plus, ils écrivirent que Chamfort avoit retrouvé la Tersî6cation de Racine. La Térïté est qu'il en avuU fait ooe élude particulière, s'éloit appliqué aTec assez de succès à en reproduire les formes, et quelquefois même, imitateur trop fidèle, avoit été jusqu'à copier le grand poète sur leciuel il ne dcvoit que se modeler. Aux adulations de l*aniîtié se joignirent les faveurs de la cour*, mais Charafort avoit trop d'esprit pour être dupe des unes, et de vanité pour être consolé par les autres. Il accepta places et pensions ; mais de ce moment ne produisit plus rien. Il avoit voulu que le public le jugeât sur Mastapka et Ze'angi'r : il est probable (pi'il se jugea tout le premier, et qu'il devint d'autant plus mécontent du public , qu'intérieurement il avoit moins lieu d'être satisfait de luimême. II eut bientôt le dépit de voir sa tragédie entièrement éclipsée par une rivale dont on prétend que la diction ne relève pas considérablement les charmes; et l'auteur de Roxeiane, en ne la &isant point imprimer, lui enleva jusqu'à la consolation d'attaquer, sous le rapport du style, une pièce dont il étoit forcé de reconnoitre la supériorité dramatique.

C'est dans ta prose qu'il faut chercher les principaux litres littéraires de Chamfort. Ses Éloges i» Molière et de La Fontaine ont conservé une juste célébrité. Voici lejugementqu'en a porté La Harpe: «Ces • deui discours sont des ouvrages de mérite, quoique,

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c dans le premier, le sujet ne soit pas rempli, et que , i dans Pautre, Tautour semble avoir voulu donner leca- • ractére de son esprit à La Fontaine, qui en avoit un c autre. » La louange est distribuée ici avec toute la parcimonie que pouvoit y mettre un rival qui avoit été vaincu dans Vuu des deux combats; mais aussi la critique s'y énonce avec réserve , et , selon moi , avec assez d'équité. Il est très vrai, d'abord, que, dans ï Eloge de Molière , le sujet n'est pas rempli ; m^iis qui pouvoit se flatter de le remplir, c'est-à-dire de pénétrer toute la profondeur, d'embrasser toute l'é* tendue du génie de Molière , et d'en parler avec une élévation digne de sa sublimité? Il auroit fallu dans l'orateor un bien rare mélange de sagacité , de force et d'éloquence. Quant à \ Éloge de La Fontaine ^ il est beaucoup plus approfondi , sans doute ; c'est une idée singulièrement heureuse, une véritable bonne fortune d'écrivain, que ce parallèle où Molière et La Fontaine sont comparés comme observateurs et comme poètes dramatiques, mettant tous deux en scène et en j^ u les caractères, les passions, les vices et les ridicules de l'humanité, avec cette seule différence que l'un conserve aux hommes leur forme et leur costume , tandis que l'autre les fait paroître sous la peau du loup et du mouton , du renard et de Tâne^ du chat et du singe. Le germe de cette ingénieuse idée se trouve dans un vers de La Fontaine lui-même , qui déânis* soit son livre

Une ample comédie à cent actes dÎTers ;

et Chamfort a supérieurement développé ce germe.

i8 POIAGRAPllES.

Mais dans Tanalyse des difTérentes qualités dont se coroposoit le talent de La Fontaine, il a porté toute la subtilité qui étoit le caractère du sien; croyant découvrir dans les beautés et jusque dans les négligences du poète autant de combinaisons savantes et laborieuses y il n'a pas assez reconnu le pouvoir de Tinspiratton et le résultat naturel de la plus heureuse organisation poétique qu'aucun homme peut-être ait jamais reçue de la nature ; enGn , en prodiguant les aperçus fins et les réflexions déliées, il me semUe avoir plutôt prouvé son esprit qu'expliqué le génie de La Fontaine.

Après ses deux Eloges y son écrit le plus considé^ rable est un Discours sur les Académies que Mirabeau devoit prononcer à la tribune de l'Assemblée constituante. Notre morale est toujours très indulgente pour les ouvrage dont notre esprit est satisfait. Le Discours dont je parle est regardé par beaucoup de personnes comme un écrit fort ingénieux ; mais peu de gens ont fait attention au procédé, et senti combien il est répréhensible. Je ne parle pas des traits de causticité cruelle, et souvent injuste, que Chamfort a lancés contre l'institution de l'Académie et quelques uns de ses membres. Je suppose, ce que je suis fort éloigné de croire, que l'une étoit aussi inutile, et les autres aussi ridicules que le prétend l'auteur; n'étoit-il pas contraire à toute bienséance, à toute délicatesse, qu'un académicien demandât à grands cris la destruction de TAcadémie , d'un corps où , sans doute , on ne l'avoit pas admis sans un vif désir de sa part , manifesté par de pressantes sollicitations, et dont les

membres , en lui accordant leurs suffrages , s'étoient acquis des droits réels à sa reconnoissance? Il est vrai qu'il ne devoit point passer pour Tauteur de cette diatribe; mais le tort en est plus grave encore : il y a quelque chose de pis que de faire le mal avec effronterie, c'est de le faire sournoisement et sans risques. Ceci me fait souvenir que Chamfort est un de ces académiciens , morts pendant la révolution , qui n^ont point encore reçu, dans le sein de l'Académie, le tribut d'un éloge solennel. Semblables à ces morts privés de sépulture, qui, suivant la Fable, attendoient , sur Fun des bords du Styx , que les honneurs du bûcher leur fussent rendus , afin de pouvoir être transportés sur l'autre rive , les ombres académiques soupirent depuis long-temps après le panégyi*ique promis qui doit leur ouvrir les portes de l'Immortalité, c'est-à-dire leur donner une place dans V Histoire des membres de V Académie.

Avant de remporter le prix proposé par l'Académie françoise pour X Eloge de Molière^ Chamfort avoit disputé plusieurs fois ce qu'on appelle des prix de pro- TÎnce. L'académie d'Amiens avoit mis au concours cette question , ou plutôt ce lieu commun : « Combien les lettres sont utiles. » Chamfort envoya un Discours soigné; mais, malheureusement, il avoit pris fantaisie au secrétaire perpétuel lui-même de concourir incognito. Abusant du crédit que lui donnoit sa charge , et , de plus, tirant habilement parti de tout ce que le manège de la lecture peut opérer à Tavantage ou au détriment d'un ouvrage, il n'eut pas de peine à écarter les discours de ses rivaux et à faire prévaloir le !• 29

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sien. Celui de Chamfort ne s'est pas trouvé , k sa mort, parmi ses papiers : est-ce une perte bien regrettable ? On ne peut pas le savoir ; mais il est permis d^en douter. On nous a dédommagés, d'ailleurs, en recouvrant et en insérant, dans la seconde édition de ses Œuvres un autre Discours couronné pai* Facadémie de Marseille, qui en avoit proposé le sujet en ces termes : a Combien le génie des grands écrivains influe sur Tesprit de leur siècle. » La matière étoit belle et riche: Touvrage ne manque ni de vigueur ni d éclat ; il y a des pensées justes , profondes et hai*dies; il y en a de fausses , de creuses et de téméraires. Du reste , Fauteur, en prodiguant la pompe des mots et le luxe des images , semble avoir fait violence à la nature de son talent, pour mieux remplir les conditions du genre académique; mais il a promptement abandonné cette première manière , pour en adopter une autre plus analogue au caractère de son esprit , qui repoussoit les grands mouvements, les figures oratoires et la diction solennelle. Le ton de la discussion animée, Félégance travaillée, mais facile en apparence, et le tour épi* grammatique , tantôt vif et direct , tantôt oblique et adouci, étoient les attributs naturels d'un style destiné k exprimer des aperçus ingénieux, des idées fines et des traits malins.

Chamfort n'a rien écrit de plus spirituel et de plus attachant k la fois que son Discours de réc^ion k l'Académie. Son prédécesseur , célèbre dans le monde par cette tendresse fraternelle dont j'ai déjà parlé, s'étoit, toute sa vie, livi*é avec amour k la recherche de nos origines gauloises et de nos antiquités chevale-

resques. Ces deux passions, Tune de son cœur et l'autre de son esprit , firent le sujet et la division du discours de Chamrort, qui fut touchant dans la peinture de Tamitié, léger, vif et brillant dans celle de la chevalerie. Chose extraordinaire ! on put dès lors deviner , dans l'expression même de sa reconnoissance pour r Académie qui Fadmettoit en son sein , l'homme qui devoit un jour faire une sature si sanglante de cette compagnie, et en provoquer la destruction par l'organe <le Mirabeau. Le début de son Discours est une critique enveloppée , mais pourtant assez sensible , de l'usage auquel il se soumettoit en ce moment même, c'esl-k-dire des remercîments et des éloges que tout récipiendaire devoit au corps. « J'ai cru m'aperce- «voir, dit-il, qu'après la variété non moins ingé- « nieuse qu'inépuisable des remercîments qui vous « ont été adressés, vous supprimeriez avec plaisir « ceux que l'avenir vous réserve. Oui, Messieurs, c vous remettriez généreusement une dette qu'on « vous paiera toujours avec transport , et dont il est « si doux de s'acquitter. « Le poison caché dans cette phrase sous les fleurs de l'esprit et de la louange , n'étoit pas si bien dissimulé, que le directeur de l'Académie ne l'ait aperçu , sans avoir l'air toutefois de le remarquer , et n'ait cru de son devoir d'y opposer l'antidote d'une apologie. La réponse de M. Seguier rommençoit ainsi : « Monsieur, depuis long- « temps on accuse l'Académie françoise d'être vouée « è la louange. Ce reproche est-il injuste ou fondé?.*, t Puisque le sort m'a nommé pour répondre aux té- « moignages de la vive reconnoissance que vous venez

« de faire éclater, qu^il me soit permis de repousser « l'espèce de ridicule que Fenvie et la malig;nité cher- « chent à répandre sur la solennité de nos adoptions. •

Le morceau intitulé Dissertation sur Vlmitatiùn de la Nature j relativement aux caractères dans les ouvrages dramatiques y renferme, en peu de pages, la véritable théorie des beaux-arts. On y voit par quelles raisons , puisées dans la nature même de ces arts el dans celle de nos sensations, Fimitation doit différer assez de Tobjet imité pour qu'il ne soit pas possible de les confondre. C'est une excellente réfutation de ces paradoxes ténébreux que l'Allemagne nous envoie tous les ans , que , parmi nous , certains illuminés en littérature répandent, pour ainsi dire, sous le manteau, mais dont, par bonheur, nous trouverons toujours le préservatif dans les ridicules productions créées en vertu et à l'appui d'un si monstrueux système.

Je passe par dessus quelques écrits de peu d'étendue et d'intérêt , pour arriver aux morceaux les plus piquants peut-être qui soient sortis de la plume de Chamfort; ce sont des articles qui furent insérés dans le Mercure de France , et où sont analysés les Mémoires et la vie privée du maréchal de Richelieu ^ les Mémoires secrets de DucloSy et le Voyage en Italiey parle même. Chamfort avoit là une belle occasion d'exercer son humeur satirique , et de satisfaire cette haine profonde qu'il portoit k toutes les institutions bonnes , mauvaises ou indifférentes de l'ancienne monarchie. Il avoit à passer en revue notre histoire moderne, depuis la vieillesse de Louis XIV inclusivement, jusqu'aux approches de la révolution, et à' suivre,

dans tous les détails de sa vie publique et privée, ce trop fameux maréchal de Richelieu , qui remplit de ses vices brillauts et de ses grâces corruptrices presque tout Tintervalle du siècle écoulé entre ces deux époques. Jamais l'odieux et lé ridicule ne furent jetés avec plus de profusion , étendus avec plus de complaisance. Le tableau des scandales de la Régence, peint par Duclos, d'une main qui passe pour être assez ferme , semble n'offrir que des traits flattés et des couleurs adoucies , en comparaison du crayon satirique que Chamfort en a fait, d'après Duclos luimême et l'historien du maréchal de Richelieu.

Il y a plus que de la causticité et de la haine pour les abus j dans le recueil des Maximes et des Pensées; il y a de la morosité et de la misanthropie. Chamfort en étoit presque arrivé à cette malheureuse disposition de l'ame, qui dépouille les bonnes actions de tout principe honnête , ne considère les mauvabes que comme un produit nécessaire de la nature et de la civilisation, et , après avoir vu le mal avec indifférence , finit par le voir avec plaisir, comme la confirmation d'un système chéri. Chamfort passa de la haine des hommes à celle de la vie : à la vérité , les circonstances au milieu desquelles il essaya de terminer ses jours , et ne réussit qu'à les abréger douloureusement , n'étoient guère propres à faire aimer l'existence : c'étoit beaucoup que de pouvoir la supporter.

Chamfort avoit l'habitude d'écrire chaque scnr, sur de petits morceaux de papier , les anecdotes et les bons mots qu'il avoit entendus dans la journée , sans oublier les saillies qui lui échappoient à lui-même;.

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ei ces papiers, ils les jetoit à mesure dans des cartons. Il y en avoil déjà beaucoup de remplis : à sa mort la plupart se trouvèrent vides; le i*este, tire et mis en ordre par M. Ginguené, son éditeur et son ami, forme le plus piquant de tous les ana. C'est sui* ce fonds que vivent, depuis près de vingt ans, presque tous les conteurs de société. 11 est bien à désirer qu'on retrouve les anecdotes perdues; ces messieurs renouyelleroient un peu leur répertoire , et nous ne serions plus exposés à entendre vingt fois la même histoire.

J'ai parlé de tous les écrits de Chamfort; il me reste à dire quelques mots sur sa personne. Comme le dit fort délicatement son éditeur, il ne lui fut permis de connoître et d'aimer que sa mère. De bonne heure la situation presque humiliante où le plaçoit ce fâcheux hasard de sa naissance, lui fit prendre en haine les institutions , les opinions et les préjugés de la société, qui, par une imitation assez indiscrète d'iin des plus rigoureux dogmes du christianisme, le punissoient d'une faute étrangère , antérieure même à son existence. Ses premiers ouvrages portent l'empreinte de ce dépit amer et profond : la Jeune Indienne est la satire de la civilisation ; le Marchand de Smyme est celle des distinctions sociales. Pendant quelque temps , Chamfort parut vouloir se réconcilier avec tous ces objets de son animosité; les caresses affectueuses de quelques grands, et le désir de participer enfin aux avantages de l'ordre de choses établi , au lieu de conserver le droit d'en médire en restant malheureux, lui inspirèrent le dessein d'un ouvrage qui fut tout ensemble un hommage rendu à

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la grandeur 9 et ud monumeni élevé à sa propre gloire. La tragédie de Mustapha et Zéangir ne répondit qu'à moitié aux espérances qu'il avoil fondées sur celte pièce; elle fit sa fortune, mais n'ajouta presque rien à sa réputation. D'un mécontentement assez juste , son caractère aigri tomba dans une sorte d'ingratitude: ces mêmes grands, auteurs de son bien» élre , furent plus que jamais en butte à ses traits satiriques; et, ce qui pourrait surprendre les personnes peu instruites de ta marche des opinions k cette époque , loin de déplaire à ceux dont il attaquoit en face l'existence politique et les prérogatives, il les charmoit par-là, et s'acquéroit de nouveaux droits à leur amitié. Le public , qui n'avoit point admiré sa tragédie, 'de vint surtout l'objet de son aversion et de son mépris; il ne crut pas pouvoir le punir plus rigoureusement qu'en cessant de tn^vailler pour lui ; et , en effet, Mustapha est le dernier buvi*age qu'il ait publié. Je doute cependant qu'il se soit persuadé que son silence étoit une calamité pour les leures , comme le repos d'Achille pour les Grecs ; je penche plutôt à croire qu'intérieurement il se fit justice, et que, craignant de compromettre plus gravement une seconde fois l'honneur de son talent, il aima mieux paroître trop sensible à un premier échec , que d'essayer une revanche incertaine qui auroit pu devenir une nouvelle défaite. Pour se soulager, il se mil à décrier dans le monde, par des sarcasmes et des épigrammes, la profession des lettres, qu'il avoit aimée passionnément , et le public , dont il avoit ambitionne ardemment les suffrages* On trouve dans ses OEuvret un

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petit écrit en tête duquel figure cette question , qui sans doute lui étoit souvent adressée : « Pourquoi ne donnez-Tous plus rien au public?» Ses raisons, au nombre de vingt et une , sont très spirituelles , très malignes et très ofTcnsantes, tant pour ceux qui font des ouvrages que pour ceux qui les jugent. Je propose* rois volontiers d^y substituer cet unique motif : a C^est que le public , qui n'est qu'an soi et un coquin ( expressions de Ghamfort lui^onême ), a mal accueil Û ma tragédie de Mustapha et Zéangir, sur le succès de laquelle j'avois fermement compté. •

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LÎTres îinpics ou obscènes , imprimés sous Louis XI Y, avec privîlé

du roi.

Làk question de la liberté de la presse et quelques entreprises de librairie récemment formées, ont donné lieu à certains esprits chagrins d'accuser outre mesure la licence des écnyains du dernier siècle , et même la foiblesse du gouvernement qui ne les réprimoit pas. Des recherches que je viens de faire dans beaucoup d'auteurs du dix -septième siècle, ont replacé sous mes yeux un fait qui m'avoit déjà frappé plus d'une fois, et qu'en ce moment je crois utile d'apprendre à ceux qui l'ignorent, et de rappeler à ceux qui lont oublié.

A entendre ces infatigables détracteurs du siècle qui vit briller le génie des Montesquieu , des Buffon , des Rousseau et des Voltaire, le siècle d'auparavant n'avoit pas été moins remarquable par l'observation des bienséances, que par l'éclat des talents; les écrivains de cette époque avoient constamment respecté

4â8 VARIÉTÉS

tout ce qui est digne de respect ; ils n'aFoieol [wrli . atteinte ni à la religion, nia l'auloiilé, ni aus moeurs; et, s'ils se fussent écai-lés de cette sage réserve, le gouvernement n'eût pas manqué de les y rappeler aussitôt.

A Dieu ne plaise que je veuille médire d'un siècle auquel la France doit tant de gloire! Quand j'entreprends de combattre ceux qui s'efforcenl de flétrir une des plus brillantes époques de notre histoire littéraire , je n'aurai pas le tort de les imiter. Hais , comoK ils ne savent faire l'éloge du dix-septième siècle , qu'en faisant la satire du siècle suivant, il doit m'étre permis, pour venger celuî-ci, de démontrer qu'il ne mérite pas seul les reproches qui sont si amèrement adressés ï lui seul , et que son devancier est digne en partie du même blâme.

Je conviendrai d*abord que les génies supëriears du siècle de Louis XIV sont hors de la question qoe j'examine; qu'ils se sont atetenus généralement d'offenser dans leurs écrits l'autorité, la croyaDce et la morale publiques , à l'exception pourtant de La Fodtaine , dont la muse un pea licencieuse s'attira l'animadversion du monarque, dans un temps où celni-cî oommençoit à abjurer la volupté pour la dévotion. Mais, si je trouve dans les rangs secondaires une foule d'écrivains qui ont ouvertement franchi toutes les bornes de la bienséance; si j'aperçois que le gouTemement a plus fait que de fermer les yeux sur leurs écarts, qu'il les a vus et ne les a point réprimés, et qu'il a revêtu du sceau de son approbation des livres où la pudeur et la religion méoie étoieot assex griève-

ment outragées, que devient ce respect des bienséances si hautement attribué à la littérature de cette époque? que devient cette attention du pouvoir à surveiller les tentatives de la licence , cette fermeté à les contenir ou à les châtier? La médiocrité du talent au« roit-elle servi d^excuse pour Tabus qu^on en faisoit ? Ne devoit-il y avoir de coupables aux yeux du prince que ceux qui pouvoient Tétre avec génie ? et Tautorîté, plus que débonnaire pour les torts des écrivains médiocres, réservoit-elle toute sa rigueur pour ceux des écrivains supérieurs? Non , sans doute; mais le monarque, aux jours de sa jeunesse, lorsque Tamour des plaisirs le disposoit à l'indulgence, lorsque, sans être moins jaloux , moins fier de son pouvoir, il en faisoit moins sentir le poids à ses sujets , lorsque enfin il protégeoil le Tartuffe contre la cabale des faux dévots , le monarque alors voyoit d'un œil facile et doux les jeux quelquefois indisci*ets d'une muse folâtre, ne croyoit pas que quelques saillies légères d'une imagination licencieuse pussent causer la ruine des mœurs , enfin , compioit trop sur la solidité de sa puissance et sur celle d'une Eglise qui déclare elle- même que rien ne prévaudra contre elle, potur transformer en attentats politiques ou religieux , quelques boutades hardies qui s'évaporent sans duiger, quand elles peuvfnt s'échapper sans contrainte , mais qui , semblables à ces projectiles que la guerre emploie, font explosion avec d'autant plus de fracas et de ravage, qu'on les a plus fortement comprimées.

Il me reste k prouver ce que je viens d'avancer. Ce seroit le plus facile de ma tâche , si Je n'avois l'em-

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barras du choix parmi les nombreux exemples qui s'offrent à moi. Obligé de me borner, je citerai un seul de ces exemples , non comme le plus frappant de tous, mais comme renfermant en lui seul à peu près tous les genres de licence qui peuvent être reprochés à un lirre. Je veux parler ici du recueil des OEavres diverses du poète Hesnault, imprimé en 1669, avec privilège du roi. Cet écnTaio , connu aujourd'hui des seuls gens de lettres qui ne connoissent guère de lui que le sonnet de X Avorton, un autre sonnet aussi beau que violent contre le ministre Colbert, et la traduction en vers du début de Lucrèce, cetécrÎTain, dis-je, étoil presque célèbre en son temps par l'excessive indépendance de ses opinions. On crojoit même qu'il avoit &it un voyage en Hollande tout exprès pour y voir Spinosa , et s'entretenir avec lui de son système impie. Enfin, les préventions ne manquoient pas contre Hesnault lorsqu'il publia son recueil; et , loin de chercher à les affoiblir, il parut se plaire à les fortifier par la manière dont il parloit de lui-même dans une espèce d'avant-propos ou de dédicace : « Vous savez ,

■ dit-il , que je suis un homme tout intérieur, que je

■ ne me félicite guère de l'opinion d'autruî , que mes « maximes ou mes erreurs sont assez différentes de > ijelles du monde , et qu'enfin je tÂche à me régler « plutôtparlaraison que par l'exemple. >Cettephrase, qui pourroit d'abord sembler vague et indiflerente, reçoit une interprétation bien nette et bien grave de la nature des morceaux qui composent le recueil. La pièce principale est une imitation ou plutôt une paraphrase très complaisamraent étendue de ces vers fa-

meux d^un chœur de la Troade^ dans lesquels Sénèque combat avec force le dogme de rimmortalité de Tame , déclare que l'homme périt tout entier, et traite de fable ridicule l'opinion qui lui assigne une autre yie dans un autre monde. Il faut voir de quels traits nouveaux l'imitateur charge la pensée de son original , pour être conyaincu qu'il ne fait pas simplement office de traductem*, et que ce titre n'auroit pu être invoqué par lui comme excuse. Fidèle à cette méthode d'aller prendre dans les anciens un texte ou plutôt un prétexte qui lui donne lieu d'exhaler ses propres sentiments, Hesnault traduit ensuite (comme il traduisoit) un autre passage de Sénèque, tiré du Thyeste; et, d'un lieu commun sur l'ivresse du pouvoir et la fureur des conquêtes , il fait une violente invective , d'où les traits semblent s'échapper de toute part pour aller frapper sur son trône un monarque contre lequel l'Europe venoit de se liguer pour réprimer son orgueil et son ambition. Enfin, pour mettre le comble à ses torts comme écrivain , Hesnault , cet effronté contempteur des dieux et des rois , ne respectant pas davantage la pudeur , Toutrage brutalement dans une allégorie dont le voile, grossièrement diaphane, laisse apercevoir toute l'obscénité du sujet. Et tout cela forme la plus grande partie d'un petit volume imprimé, je le répète, en 1669, avec privilège du roi. Certes , dans le siècle suivant , on trouveroit , de la part des écrivains , peu d'exemples d'une licence pareille ; de la part du gouvernement , on n'en tix>uveroit aucun d'une semblable tolérance.

Que veux-je conclure de tout ceci ? que les écrivains

peuvent s'abandonner sans réserve h toute la fougue, à tout le libertinage de leur imagination , et que Tautorilé ne doit point réprimer les excès de la licence , lorsqu'ils sont vraiment nuisibles à la société? Voa assurément ; mon esprit rejette bien loin une telle doctrine. J'ai voulu seulement établir un fait inaperçu ou passé sous silence par ces hommes qui , faisant métier de diffamer le dernier siècle comme incrédule, indocile et corrompu, lui opposent, avec une obstination qui n'est pas exempte d'ignorance ou de mauvaise foi, la piété, la soumission et la pureté de mœurs du siècle qui l'a précédé. J'ai voulu surtout qu'en considérant combien les ouvrages les plus audacieux ont peu nui à cet esprit d'obéissance politique et religieuse qui caractérisoit la société sous le règne de Louis XIV, on vînt à en inférer que la tranquillité ou l'agitation des états, leur maintien ou leur renversement ne dépendent pas absolument de la circonspection ou de la licence des écrits ; qu'ils ont des causes beaucoup plos profondes, beaucoup ptushautes, que les écrivains, en général , ne sont appelés ni à favoriser ni à comballre; qu'au surplus, les mauvais livres ne pouvant être préjudiciables qu'en raison du bruit qu'ils font et du nombre de personnes qui en prennent connoissance , c'est étendre ce bruit et augmenter ce nombre que de les attaquer avec violence ; que l'ardeur qu'on TutA d'un côté à se les procurer, ordinairement produite par celle que, de l'autre, on met à les proscrire, t'égale toujours et souvent la surpasse; que des productions , qui dévoient naturellement mourir sans efiêt au milieu d'un silence dédaigneux , onr dû tout leur

mérite , toute leur fortune au soin malheureux qu^on a pris de les faire valoir en les persécutant ; et qu'en définitive, la tolérance seule peut prévenir une partie des inconvénients que la prohibition se propose d^eropécher et qu'elle ne fait qu'accroître.

Oanger de trop déclamer contre Voltaire.

Depuis une trentaine d'années, il s'est formé contre Voltaire une ligue d'écrivains qui ne cessent de har* celer, d'injurier sa mémoire, de la dévouer au mépris et a l'horreur du public. Je me demande de bonne foi quel peut être leur but. «Voltaire , disent-ils, a ébranlé tous les fondements de la société, en attaquant l'au* torité , la religion et la morale même ; i! a disposé les esprits à secouer le joug de toutes' les anciennes institutions, et il peut être regardé comme un des premiers auteurs de la révolution qui les a renversées. » Je ne ferai pas remarquer que Voltaire, homme singulièrement mobile et poussé en tout sens par le souffle de ses passions , de ses intérêts , de ses caprices du moment, a fait le plus magnifique éloge des choses même qu'il a le plus outragées, et qu'il pourroit suffire de l'opposer à lui-même, sinon pour réparer, du moins pour condamner le mal qu'il a fait. Je conviendrai que ses satires étoient plus sincères que ses louanges , et

qu'elles ont eu plus d'influence sur Popinion. Enfin j'aTOuerai, avec tous les yrais admirateurs de Voltaire, que cette influence a été pernicieuse en ce qu'elle a fait éclore trop hâtJYeinent, et surtout répandu trop généralement, certaines idées que la marche naturelle de la civilisation eut amenées avec plus de lenteur et moms de danger. Mais enfin , lorsque tout le monde est d'accord sur ce point, lorsque aucune voix ne s'élève pour justifier les écrits impies et licencieux de Voltaire, comment se trouve-t-il des gens qui aient le courage de répéter sans cesse depuis trente ans ce qu'on ne leur conteste pas , et la mauvaise foi de supposer des adversaires de leur opinion, pour avoir le plaisir de la soutenir avec le ton de la colère et quelquefois de llnjure? Encore une fois, quel peut être leur but? de remédier aux maux ({ue Voltaire a causés , de rendre à la religion les partisans dont il l'a privée? La foi produit des miracles, et ces messieiu^ ont de la foi sans doute ; mais ce miracle-là me paroit excéder leur puissance. Les faits parlent ; depuis tant d'années que dure leur pieuse croisade, quelles conversions ont-ils faites? Voltaire est-il moins lu? nos temples sont-ils plus fréquentés? L'effet le plus certain de leurs déclamations doit être de donner aux ignorants et aux simples la tentation de lii^ ces écrits maudits qu'ils anathématîsent avec tant de zèle , et de les faire aimer un peu davantage à ceux qui, les connoissant, s'irritent de les voir attaquer avec une fureur si indiscrète. Je suis convaincu que Ksilence, ou du moins la modération, auroit de bien meilleurs résultats. Mais apparemment cela ne feroit pas le compte de ces infatigables

détracteurs de Voltaire. On les voit rechercher, ressasser, étaler avec une complaisance plus scandaleuse qu'édifiante, les impiétés, les invectives, les saletés même dont il a trop souvent souillé ses ouvrages ; ils semblent ravis de joie quand ils ont découvert quelque phrase coupable qui avoit échappé k leurs perquisitions; toute la troupe la répète en triomphe, et la France entière a le bonheur d'apprendre par eux qu'un de ses plus beaux génies a vomi un blasphème révoltant ou une injure ordurière de plus. Les sages partisans de ce grand homme en sont aussi affligés que les autres s'en montrent joyeux ; ils voudroient pouvoir anéantir ce que ceux-ci font renaître ; ils le taisent du moins , au lieu de le proclamer; et je crois qu'ils honorent davantage par cette conduite la patrie, la littérature, la morale et la religion.

Excès du doute ou de la crédulité en matière historique.

Beaucoup de faits de l'histoire romaine, quoique rapportés par des auteurs graves, n'ont point un degré de probabilité suffisant. Rollin les a répétés le plus souvent avec une fidélité de traducteur, sans prendre la peine d'en démontrer l'impossibilité ou l'invraisemblance. M. Lévesque, auteur d'une Histoire critique de la république romaine, non content de rejeter les £ûts évidemment faux, a voulu infirmer la croyance I. 30

466 YAHIÉTES

due à des fails possibles ei suffisamment attestés , en cherchant à prouyer que les monuments historiques ^ de Rome ont été entièrement détruits par les Gaulois lors de leur première invasion^ et que tous les événements antérieurs à cette époque ne sont, suivant Texpression de .Fontenelle, qu'une ^^/f converme entre les divers historiens. Cette opinion^ qui n'est rien moins que nouvelle , a été réfutée aussi bien que peut l'être une opinion dans une matière qui sera éternellement problématique» Le vice essentiel des discussions de ce genre , c'est que presque toujours on puise ses arguments contre les faits dans les sources même d'où les faits sortent, que l'on mine soi-même le terrain sur lequel on se place, et que les deux partis finissent par s'abîmer dans le vide qu'ils ont fornté k l'envi l'un de l'autre. Dans cette absence de titres authentiques et de preuves irréfragables , il me paroît beaucoup plus philosophique d'avoir une foi conditionnelle et en quelque sorte hypothétique pour tous ces événements, que la raison ne repousse point, que le génie des historiens anciens a consacrés, que tous les arts ont reproduits dans leurs chefs-d'œuvre, et qui, enfin « vrais ou fictifs , servent de fondement à tout l'édifice de l'histoire romaine, qui, sans eux, seroit comme suspendu en Tair^ ou plutôt ressemblerait à ces grands monuments de l'ancienne Rome que , dans la Rome moderne , le temps et l'incurie avoient entei^rés jusqu'au tiers de leur élévation , et qui déroboient entièrement aux regarda les trophées et les inscriptions dont leur base étoît chargée. Je ne croirai donc point à Curtius se précipitant dans un gouffre qui se referme à l'instant

sur loi. Je croirai eocore moins à l'augure Névius ou

Nartus, coupant un caillou ayec un rasoir, à moins de

supposer de l'escamotage de sa part et du compérage

de la part de Tarqutn l'ancien. Nais je ne refusei*âi

pas de croire aux Horaces et aux Curiaces combattant

pour la supériorité de Rome ou d'Albe , ni à Mucius

Scévola tenant au-dessus d'un brasier la main coupable

de n^avoir point: fi*appé Porsenna; ni même à Horatius

Coclès défendant contre une armée entière le pont du

Janicule, tandis qu'on le coupe derrière lui par ses

ordres. Ne portons point le regard d'une critique trop

rigoureuse sur les actes de magnanimité et d'héroïsme:

ils ne sont tels, que parce qu'ils franchissent les limites

ordinaires où se renfernient les actipns humaines; et,

d^ailleurs , il serait trop fâcheux que nous vinssions à

bout d'en prouver l'impossibilité. Quant aux prodiges,

on ne doit de foi qu'à ceux qu'il est ordonné de croire ;

et les prodiges de l'Histoire Romaine ne sont point

dans ce cas. Peu de personnes supposeront , avec le

bon RoUin, que Dieu, pour punir la superstition

idolâtre des Romains et la vaine confiance qu'ils met-

toient dans leurs faux dieux , ait permis au démon

d'intervertir l'ordre de la nature y pour entretenir et

augmenter l'aveugle crédulité de ce peuple. En fait

d'histoire ancienne, la crédulité et le pyrrhonisme sont

deux écueils également k craindre : les uns , frappés

d'une trop profonde vénération pour l'antiquité, ne se

permettroient pas le moindre doute sur tout ce qu'elle

nous a transmis; les autres, se fiant trop peut-être aux

lumières de l'esprit, et surtout rapprochant trop les

bornes du possible, sont toujours disposés à repousser

ce qui choque leur raison , les idées et les mœurs de leur siècle. Ce sont, pour ainsi dire, deux diflerentes sectes d'historiens : Rollin est k la tête de la première; Voltaire est le chef de la seconde.

ÏV.

Utilité propre de l'histoire et de la biographie littéraires.

L'histoire et la Biographie ont toutes deux pour objet de retracer les actions et les travaux des hommes célèbres ; mais elles y procèdent d'une manière différente et même opposée. L'Histoire, dans ses tableaux peints à grands traits, déroule la série et Tenchaînement des faits de tout genre ; et ce n'est pour ainsi dire qu'accessoirement qu'elle y attache le nom et le caractère des personnages. La Biographie , au contraire, dans ses portraits finis et détaillés, présente séparément les personnages eux-mêmes, et les entoure des événements qui tiennent à eux par un rapport immédiat. L'une a l'avantage de donner à ses vastes compositions plus de variété, d'éclat et de mouvement; mais, justement occupée de l'ensemble, elle évite de trop soigner les figures, elle les subordonne entre elles, les place dans la lumière ou dans l'ombre, et alternativement les offre et les soustrait à nos yeux. L'autre, consacrant chacun de ses petits ouvrages détachés à un seul objet qui en

détermine et en remplit les dimensions, a le mérite de concentrer et d'arrêler nos regards sur un personnage qui dWdinaire nous intéresse, et de nous le faire considérer à la fois sous tous les points de vue et dans toutes les attitudes les plus diverses. Ici^ rhomme se produit à son tour, en public et sur un théâtre, toujours plus ou moins éloigné du spectateur qui , suivant l'expression de Bacon , ne le voit jamais que du seul côté qui est tourné vers lui ^ Là il se laisse approcher et en quelque sorte toucher; on le suit, on Tobserve, on l'écoute en tous lieux et dans tou les instants de sa vie. Aussi, tandis que THistoire donne de hautes leçons aux politiques, ou présente un spectacle attachant a la multitude avide d'émotions , la Biographie offre des exemples profitables aux hommes de toutes les conditions, et fournit aux moralistes la matière de leurs méditations les plus profondes: le premier des Biographes, Plutarque, a la gloire d'avoir formé , et , pour ainsi dire , créé parmi nous, Montaigne et J.-J. Rousseau.

c Sans l'Histoire littéraire, a dit Bacon , l'Histoire « de l'univers ressembleroit à la statue de Polyphème « dont on auroit arraché l'œil: il manqueroit à « l'image la partie où se peignent le mieux l'esprit « et le caractère de la personne ^. »

* Chromea personarwn /actes exiemas et m pubUeum versas propo" mmt. De Augmentis Scientiarum, lib. 3, cap 4.

' « Historia mundi, si hac parte (Historia litterarum)/U^ÂP destibUa^ % non ahsimiUs conseri possit status Polyphemi , eruto ocuto ; eum ea « pars imagmis desit, quœ mgenium et rndolem persana maxime rejèrat,». m Bacon, d^ Augmentis Scientiarum, lib. 2, cap. 4.

470 TÂJll£T£S

On ne peut se défendre du désir de coanoîlre U yie des hommes qui se sont illustrés dans les lettres, les sciences et les arts; leur célébrité seule attache déjà aux moindres détails de leur histoire, une iin» |>ortance et un intérêt que ne peuvent avoir les événements les plus reiirarquables de la vie des hommes vulgaires et obscurs ; mais , outre cette prérogative commune à tous les personnages qui se sont fait un nom, il y a une raison particulière du plaisir que fait éprouver la biographie des écrivains distia* gués. On se plaît à comparer leurs actions et leurs travaux , a remarquer Tanalogie ou la dissemblaiice qui existe entre leur genre de vie et de talent, les mœurs de leur personne et celles de leurs ouvrages ; enfin à observer combien les impulsions du caractère, et les chances de la fortune ont été nuisibles ou favorables au développement de leur génie. Ces rap^ prochements et ces comparaisons entre Thomme et Tauteur, tout en procurant à notre esprit un exer cice agréable, répandent une lumière utile sur les écrits, et donnent au jugement que nous en devons porter, plus d^étendue, de profondeur et d^équité. Un ouvi*age n^est pas seulement un assemblage de mots, de phrases et dUdées dont il s^agisse uniquement d^examinei* la propriété, la correction et la justesse relative, sans égard aux circonstances de temps, de lieu et de personne: les considérations morales vien* nent nécessairement s'associer, dans notre pensée, aux impressions littéraires ; et , presque toujours, une production de Tesprit est jugée à la fois comme un livre et comme luie action. Il importe donc beau-

coup, en général, de bien connoitre le personnel des écrivains, puisque nous y trouvons souvent de quoi guider notre opinion en tout sens, lever des doutes, éclaircir des obscurités, concilier des contradictions, et surtout distribuer d'une main plus sure et plus judicieuse Testinie ou le mépris, l'indulgence ou la sévérité. C'est sans doute d'après ces réflexions, que, depuis iong-temps, chez toutes les ' nations lettrées, la biographie et la critique se plaisent k unir leurs travaux et à les éclairer les uns par les autres. Tîraboschi en Italie, Johnson en Angleterre, et quelcpiefois La Harpe en France, ont donné des exemples célèbres de cette association de détails personnels sur les écrivains, et de réflexions littéraires sur leurs ouvrages.

Mériu littéraire d« la Bible.

LiiftSAVT aux ministres de la religion el aux inierprètes de la parole divine , le soin de prouver qi^ la Bible est un livre inspiré , écrit , pom* ainsi dire , aotts la dictée de Dieu hii-méme ^ par des hommes 4pi'il avoit choisis pour cette auguste fonction; et ne considérant les Saintes- Ecritures que comme un monument purement historique et Ktléraire, on est fioroé de convenir qu'aucun autre ouvrage ne peut exciter autant de respect par son antiquité, de

conBance par la naïveté de ses récits, d'admiratic» par la simplicité sublime de son style , d^intérêt enfin par la variété des tableaux qu^il présente, et la singularité des mœurs qu'il décrit. Quels événements plus merveilleux, plus propres à frapper Timagination, que le passage de la mer Rouge, les guerres de Josué et de Gédéon, la punition de Nabuchodonosor et la condamnation de Balthasar? Quelles aventures plus touchantes que celles de Joseph, de Ruth, de Tobie, d^Esther et de Susanne ? Quelles odes plus sublimes que le Cantique de Moise, les Psaumes de David, les Lamentations de Jérémie, les Chants des Prophètes et le Livre de Job? Quels apologues plus ingénieux que ces paraboles sous le voile desquelles Jésus-Christ, s'accommodant au goût des Orientaux pour Fallégorie , cachoit les vérités de sa morale tour à tour sévère et indulgente? Aussi la Bible a-t-elle été, pour les siècles chrétiens et modernes, ce qu'Homère fut pour l'antiquité païenne, un fleuve large et profond , où tous les arts sont venus puiser et puiseront éternellement, sans pouvoir diminuer le volume de ses eaux toujours renaissantes.

La peinture a transporté sur la toile, et la gravure a répété sur le papier, presque tous les événements qu'elle raconte; la sculpture en a décoré Fintérieur et les dehors de' nos temples ; la musique , mariant quelquefois ses accords aux majestueuses paroles des cantiques sacrés, a reçu d'elle ses plus heureuses inspirations ; la poésie lyrique lui a emprunté ses ac- . cents les plus pompeux, les plus énergiques et les plus touchants; l'épopée lui doit une de ses plus

belles palmes, et la tragédie peut-être son chef-d'œuvre ; enfin, Jérusalem est devenue inspiratrice comme Uîon,, et le Jourdain, poétique comme le Scamandre. A moins qu'on ne veuille rester étranger à la plupart des productions du génie moderne dans tous les genres, on ne peut se dispenser de connoître le livre qui en a fourni la matière et presque toujours les plus riches ornements. Ainsi, à ne considérer que l'avantage et le progrès des lettres humaines, la Bible doit être mise de bonne heure entre les mains des jeunes gens. Il y auroit toutefois du danger à la leur laisser lire en son entier. Retraçant les actions et les mœurs d'un peuple qui s'abandonna très souvent aux passions les plus déréglées et aux désordres les plus honteux; écrite d^ailleurs avec cette exactitude ingénue de détails et cette propriété naïve d'expressions, qui cai-actérisent les récits d'une nation voisine de l'état de nature, plusieurs de ses pages , mises sous les yeux de la jeunesse, sans qu'une main prudente en eût éoarté les nudités, ou du moins les eût couvertes d'un voile très épais, souilleroient l'innocence de ses pensées. Il a donc fallu que des écrivains , guidés par ce profond respect qu'on doit à la candeur du jeune âge, imitassent, à l'égard de la Bible , la pudeur filiale de Sem et de Japhet , lorsqu'ils étendirent leurs manteaux sur le corps de leur père, exposé aux railleries deCfaam , son ti^oisième fils, dans un état que l'ivresse faisoit excuser, mais dont la pudeur étoit offensée»

474 VMIÉTBS.

SÎDffttiière destinée d^Homère et de tes ourrages.

Uhistoire d'Homère et de ses ouvrages est aussi extraordinaire que sod génie ; tout y est prd[>lènie : oo ne s'est aooorde sur aucune des particularités de sa personne et de sa destinée. Quatre yingt-dîx villes se sont disputé l'honneur de son berceau ; la fixation de l'époque de sa naissance a varié de cinq siècles et plus ; on lui a contesté le nom qu'il porte ; on lui a contesté même sa cécité : quelques uns, voulant concilier apparemment les dtfféi*entes opinions, ont affirmé qu'il avoit existé huit Homères; d'autres, afin de mieux trancher toute difficulté, oot nié qu'il en eik existé un seul; et, pour surcroît de singularité, cette dernière opinion est celle de l'allemand Wolf , d'un homme cpii a passé toute sa vie à épurer le texte de. ses ouvrages. L'existence de ces mêmes ouvrages a été attaquée autant qu'elle pouvoit Tètre, puisqu^on a prétendu que ce n'étoient pas des poèmes cooçus et exécutés par un seul bomwie , mais des espèces de ooœpilattons formées de dififérents morceaux <xmbposés par des chanteurs nommés Rapsodes, qui les alloient recitant dans les villes et les bourgs de la Grèee. Le mérite moral et littéraire des poèmes d'Homère a peut-être encore été l'objet de dissentiments plus nombreux et de contestations plus vives. L'un vouoit

à tous les supplices de l'enfer quiconque oseroit porter la moindre atteinte k la gloire du poète; l'autre souliaitok qu'il fut livré lui-même au fouet vengeur des furies ; et un tribunal d'Athènes , ne pouvant sévir contre sa personne, qui depuis long-temps n'étoit plus , condanuia du moins son ombre à une amende de cinquante dragmes. Tout cela n'étoit que ridicule , et n'a voit de suites fîtcheuses pour personne ; mais on ne s'en tint pas toujours à des imprécations en l'air et à des arrêts illusoires. Depuis Zoïle , qui fut mis en croix , par les ordres de Ptolémée-Philadelphe, pour avoir déchiré les poèmes d'Homère, jusqu'à ce pauvre grammairien qui reçu( un fort grand soufflet de la main d'Alcibiade, pour n'avoir pas pu lui en présenter un exemplaire , on peut compter d'assez nombreuses victimes du fanatisme homérique. Après avoir parlé de gens pendus ou battus pour la plus grande gloire de ce dieu du Parnasse grec , peut-on faire mention des flots d'injures que les adorateurs et les mécréants ont vomis les uns contre les autres ? Les héros d'Honobère^ qui , entre eux , ne se les épargnent guère, sont des modèles de politesse en comparaison de ses détracteurs et surtout de ses partisans. Ce scandale n'a pas seulement appartenu à ces siècles d'érudition où V<m prodignoit les invectives c«ninie les citations ; on l'a vu édatei* dans les temps même où l'esprit de so« ciél^ étoit fiarveou au plus haut degré de délicatesse et de susceptibilité. On n'a pas oablié que M"** Dader, qili, à la vérité, serobloit n'être ni de son siède ni de son sexe, défendit Homère contre Lamoue avec une pédanterie dnre et grossière dont Scaliger ouScioppiua

auroit été jaloux. Entre autres gentillesses, elle rappela ce soufflet donné au gi^aramairien , et prétendit cpi'Alcibiade en donneroit un bien plus fort à celui qui luiliroit FUiadc de M. de Lamotte. (Elle eut le ménagement de ne pas le dire k Lamotte lui-même ; mais Tintention n'est pas équivoque. ) a Heureusement, ré- « pondit son spirituel antagoniste , quand je récitai à <( M*"* Dacier un des chants de mon Iliade, elle ne se « souvint pas de ce trait d'histoire. »

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