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crédit et des richesses de ses propres ministres. Il étoit naturel que , chez des François , la mode de PinsuUer et de la tourner en ridicule passât , du moment qu'elle seroit persécutée, dépouillée, abattue. Celte générosité de notre nation sufliroit seule pour expliquer le mépris , le dégoût , arec lequel sont accueillis universellement ces petits indévots , colporteurs d'impiétés surannées , qui se croient hardis , parce qu'ils sont impudens , et qui se disent de libres penseurs , quand ils ne sont que les échos serviles de Voltaire , de Voltaire qui les désavoueroit en rougissant , et se croiroit trop puni du crime de ses doctrines , en Toyant les ridicules adeptes qu'elles ont faits.
Ce n'est donc point aujourd'hui qu'il est nécessaire de recommander le respect dû k la Religion , et conséquemment à ses ministres. Un autre objet m'occupe, un autre désir me pressé , c'est de dire à quel point les idées religieuses sont favorables au génie , et combien il importe aux écrivains , pour l'éclat et la durée de leur gloire, de puiser souvent aux sources divines. Si j'osois détourner à un emploi profane le sens d'un axiome sacré , je dii*ois au littérateur , je dirois au poète , je dirois à Tartiste même , connue on dit au Chrétien : « Il n'y a que la foi qui sauve. »
La Religion (je la considère, ici, dans son sens abstrait et indéterminé ) , la Religion , placée au sommet de l'édifice social, pour en protéger et en affermir toutes les parties , ne pouvoit manquer d'avoir une grande influence sur la destinée des Lettres et des Arts , qui n'en ont peut-être pas une moins réelle sur le sort des Etats. Ainsi voyons-nous que , chez tous les
peuples et dans lous les siècles , elle a iospiré le génie de la poésie , de la musique et de la chorégraphie , de la peinture , de la statuaire et de l'architecture. Mais , toute sensuelle chez les anciens , elle n'étoit qu'une sorte de culte rendu à la heauté physique, ou, ce qui éloit pis encore, une monstrueuse apothéose des passions et des vices de l'humanité. Telle qu'elle étoit cependant., elle imprimoit une majesté surnaturelle au Jupiter d'Homère et à celui de Phidias. Tant il est vrai que l'idée, même fausse, de la Divinité exalte les facultés de l'homme^ et lui fait voir dans les cieux le type d'une perfection que la terre seul n'oflriroit point à ses regards t
Chez les Chrétiens, la Religion, tout intellectuelle, toute morale , a eu pour objet la perfection des âmes, qu'elle attendrit, qu'elle échauffe, qu'elle épure, qu'elle agrandit. Non seulement elle a ennobli toutes les anciennes vertus , en les marquant d'uu sceau divin ; mais elle en a révélé de nouvelles, que b philosophie païenne avoit ignorées. N'est-ce pas le christianisme qui, détruisant en nous l'égoïsme, l'orgueil et Tamour de la vengeance, passions grossières et terresti-es , y substitue celle généreuse abnégation qui ti'oiive ses plus douces jouissances dans les plus durs sacrifices , cette glorieuse humilité qui fonde la vraie grandeur sur l'abaissement même, et ce magnanime pardon des injures , qui triomphe d'un ennemi en lui tendant les bras : vertus surhumaines, par qui le plus simple des serviteurs de Dieu devient le plus héroïque des mortels? N'est-ce pas lui encore qui donne à l'hoiame cette pureté et cette sublimité morales qui
relèvent au-dessus de la matière , et rafTranchissent du honteux empire des sens; cet élargissement du cœur, comme dit Fénélon, du cœur qui, devenu trop vaste pour les intérêts étroits de la famille et du pays, embrasse tous les hommes dans un même amour, dans une même charité ; enfin , cette élévation et cette étendue de la pensée, qui , regardant le monde comme un point et les siècles comme un instant, ne se trouve à Taise que dans les immensités de Tespace et de la durée? Ce sont ces facultés, ces propriétés nouvelles de Vame et de Fintelligence, qui , passant dans le génie, donnent aux arts du monde moderne un avantage incontesté sur les arts de l'ancien monde. J'en veux citer un seul exemple. Bossuet n'avoit peut-être pas plus que Démosthènes le génie de l'éloquence; mais qui oseroit dire que Bossuet , en parlant de Dieu et de l'homme , de ce monde et de l'autre vie , de la mort et de l'immortalité, n'est pas un orateur plus éloquent que Démosthènes, je ne dis pas seulement lorsqu'il dispute une couronne d'or à son rival £schine , mais même quand il excite le zèle patriotique de ses concitoyens contre Philippe, prêt à les asservir ? Ces deux grands hommes , comparés dans les sujets qu'ils traitent et dans les impressions qu'ils produisent, me paroissent différer de toute la différence qui existe entre l'Attique et l'univers , entre une olympiade et rétemité.
En comparant le génie moderne , le génie chrétien avec lui-même , je vois encore éclater dans tous les arts cette supériorité des œuvres que la Religion a inspirées, sur celles dont les sujets ont été puises à
Sue un Rien.
des sources profaoes. Le plus majeslueux monumeDt de rarchitecture est une église, et le chant le plus sublime qui ait frappé nos oreilles, est celui qui soupii-e les douleurs de la Vierge-mère auprès de la crcHX ; le chef-d'œuvre du pinceau est un miracle de l'Homme-dieu , et celui du ciseau l'image du législateur des Hébreux; la plus belle, la plus haute des palmes poétiques se partage entre deux épopées, dont l'une déplore la chute du premier homme, et l'autre célèbre la délivrance du saint tombeau; les plus mi^niûques accords de notre lyre sont ceux où retentissent aiToîblis les sons de la harpe du psalmiste ; enfin , dans un art même que la Religion désapprouve, pour trouver Fouvrage le plus parfait qu'il ait produit, il Faut choisir entre un récit de la légende et un récit delà Bible, entre /'f/yeuc^f eiJlkalie.
Je vous le répète, poètes, peintres, statuaires, écrivains, artistes de tous les genres, puisez vos sujets dans la Religion. La Religion semble donner à tous les ouvrages qu'elle inspire, quelque chose de son iiiiMicnsité, de son éternité même. Votre imagination brille de s'élancer hors des bornes du monde où nous sommes captifs; précipitez-vous donc dans les seules reliions qui soient sans limites. Vous êtes, jaloux de vivre dans la postérité; appuyez-vous donc sur ce qui ne doit jamais périr. Voyez quel a été le sort de ceux t[ui se sont sei-vis de leur intelligence pour nier le Dieu dont elle étoit un présent et une émanation. Qu'eflt-il resté des innombrables ouvrages d'Helvétius , de Diderot , d'Holbach , de La Mettiie, de Boulanger? Rien . Frappés d'une sécheresse mortelle au moment de
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leur naissance^ ils ont vécu moins d'un jour, et ils sont comme s'il n'avoient pas été* Le Gel est juste : une littérature athée étoit dévolue au néant.
Les principes monarchiques ne sont pas moins fa* ▼orables au génie que les principes religieux; et, je me hâte de le dire, c'est parce qu'ils sont en même temps favorables à la liberté. La Uberté ! qui pourroit ne pas l'aimer? Elle est une des plus nobles pré* rogatives de l'homme; elle est un don de la religion; dk est un présaat de nos rois. Avant d'être dans nos lois, elle étoit dans nos mœurs. Oui, même sous un gouvernement absolu , le François étoit toujours libre ; il l'étoit par la fierté de son caractère ; il Tétoit par la bonté de ses princes : il n'a cessé de l'être que sous le règne prétendu de la liberté , et sous celui du soldat usurpateur que le faux libéralisme regrette.
Comment la royauté n'inspireroit-elle pas les en* fants des Muses? elle rassemble tout ce qui peut lou* cher le cœur de l'homme et enflammer son imagina* tîon, l'antiquité des souvenirs, l'éclat éblouissant de la gloire, l'éclat plus doux et plus. puissant des bieniaiu. La royauté remonte au berceau du monde. Image de la puissance divine, émanation de l'auto*rité paternelle , on la retrouve chez tous les peuples aux jours heureux de leur enfance. Plusieurs nar tions fameuses , Rome et la Grèce elles'-mêmes , ont vécu glorieuses et fortunées sous scm abri tutélaire , avant de livrer leurs destinées aux chances orageuses du gouvernement républicain. La turbulence, la licence, le désordre toujours croissant du régime populaire j .ks ont précipitées sous ce joug du despo*
tisnie , dont les excès ont k leur tour appelé sur elles le fléau de la conquête. Cet abîme de malheurs et d'humiliations, le retour de la royauté a pu seul le fermer. Ainsi, c'est toujours la royauté qui com* mence la félicité des peuples, et qui met un terme a leurs infortunes. Elle est le havre salutaire d'où Ton ne sort que pour affronter une mer pleine d'orages , et où il faut rentrer pour se reposer à l'abri des tempêtes. J'ai entendu vaoter le ressort, l'énergie que les agitations, les troubles mêmes du gouvernement populaire donnent aux esprits. Je ne nierai pas que l'exaltation produite par la lutte des partis , par les dangers surtout où elle jette la chose publique, n'ait quelquefois développé des talents vigoureux, et fait naître des ouvrages éloquemment passionnés. Mais qui pourroit nier aussi que le calme et la stabilité du gouvernement monarchique ne soient en général plus favorables au paisible commerce des Muses, au tranquille exercice des arts? Que ces républiques , si fiércs de leur farouche ^alité, de leurs divisions sanglantes et de leurs lois inhumaines , nous citent des époques aussi glorieuses pour elles que les siècles d'Auguste , de François I<^, de Louis XIV, de Périclès même, citoyen d'un Etat démocratique , il est vrai , mais devenu , par son éloquence et par son génie, monarque de sa république, et roi de ses égaux 1 L'écrivain, le poète, l'artiste qui aime , qui appelle les dissensions politiques , est un être qui manque aux conditions de sa propre nature, qui trahit son propre intérêt, qui désobéit a son inslincLlQÊmc. C'est l'alcyon qui invoque le»
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tempêtes; c'est le rossignol qui demande le retour des hivers.
Il étoit tout fait pour nos cœurs affectueux et reconnoissants , ce pouvoir royal, si doux, si paternel. L'Europe entière vantoit à la fois la bonté de nos rois et notre amour pour eux. Quel peuple, en effet, reçut de ses princes plus de bienfaits , et les en paya par plus de tendresse? Cest de nos rois que nous tenons tout, la patrie. dont nous sommes fiers, les libertés dont nous jouissons, les lois qui nous protègent, les arts qui nous éclairent et nous l^onorent. Sensibles à la gloire comme la nation dont ils étoient les chefs, et ne pouvant séparer leur illustration de la nôtre, ils ont été les plus ardents protecteurs du génie ; et le génie a payé noblement sa dette envers eux, en charmant leurs loisirs, en illustrant leur règne, et en immortalisant leur mémoire. J'ai parlé des chefs-d'œuvre qu'a fait naître la religion. Qui pourroit dire combien d'autres merveilles ont été enfantées au milieu de nous par le seul désir de plaire à des princes qui savoient les inspirer, les apprécier et les récompenser ? Leur faveur étoit encore de la gloire : faut-il s'étonner si des François ont tant fait pour l'obtenir, et ont été si fiers de la mériter?
SEPŒQUE.
JUGSMBNS GONTBÀDICTOUES BT EXTalmS PORTES SDK LUI. DOUTES SUE
PLUSIEURS DES REPaOCEXS QUI LUI ONT ETE PAITS*
Senèque est un des hommes sur lesquels on a porté les jugemens les plus contradictoires. Si j'en crois ses panégyristes, il fut un modèle de vertu , dans une cour livrée à tous les excès •de la conniption j et ce philosophe mérite le surnom de Socrate romain. Si j'en crois ses détracteurs, c'est un faux sage, un lâche hypocrite; et, pour ne rien lui laisser de sa réputation usurpée, ils attaquent ses actions, censurast sa doctrine, et critiquent son style.
Eloignés du temps où vécut Sénèque , il nous est bien difficile de porter sur les faits un œil assez perçant pour dissiper tous les doutes. Pi*obablement il est dans la destinée de cet homme célèbre de rencontrer dans tous les siècles des partisans et des antagonistes également ardents , également sincères dans leurs opinions. Au milieu de ces débats, qui , toutefois, intéressent moins le public que s'il s'agissoit d'un auteur futile ou d'un pamphlet nouveau , que doit faire celui qui n'a pu se former une conviction parfaite, et qui se trouve obligé déparier de Sénèque?
Il doit citer le pour et le contre, et ne laisser qu'entrevoir son opinion.
C'est surtout en attaquant la conduite du philosophe que ses antagonistes se montrent véhémens. Quel sage , s'écrient-ils , quel sage que celui dont toutes les actions forment, avec ses principes, un scandaleux contraste 1 Le moraliste qui nous prêche le dédain des richesses, regorge d'or, et n'en est pas rassasié ! L'auteur de tant de phrases sur le bonheur du désintéressement et de la médiocrité, se fait juridiquement accuser de dilapidation ! L'écrivain qui sans cesse nous invite aux saaîfices qu'impose la yertu , ne peut se résoudre à quitter une cour où régnent tous les crimes ! Le complice de Néron veut enseigner aux hommes la sagesse I Quand, après le meurtre de sa mère, Néron fuit épouvanté, incertain du jugement de Rome , quelle voix le rassure ? c'est celle de Sénèque. Quelle main audacieuse et lâche trace un écrit pour le justifier? c'est celle de Séuèque. Croiton le disculper en disant : 11 n'étoit pas complice , puisqu'il périt lui-même ? L'arrêt de Néron ne Fab* soudra jamais aux yeux de la postérité. Il fut puni par celui qu'il servoit : ainsi la Providence , rendant ses leçons plus terribles , fait sortir quelquefois le châtiment des coupables , de la main même dont ils attendoient leur salaire.
Ceux qui portent avec assurance des accusations très graves, ont souvent cet avantage, que Ton craint de se décider légèrement à les repousser ; on a peur de se tromper et d'appeler l'indulgence sur un être justement odieux. Cependant , je vois d'abord qu'il
est facile de justifier Séoèque sur ses richesses. Je les reçois, disait-il, dam ma maison, non dans mon cœur. 11 ajoutoit : Le sage ne poursuit pas tes richesses / mais il les préfère à la pauvreté. Ses principes sont bien moins austèi'es qu'on ne te croit généralement , et l'on tombe à cet égard dans une erreur de fait. Il pouvoit , sans se trouver en contradiction avec lui-même, posséder une grande fortune : ou ne devroit donc la lui reprocher que dans le cas où il l'auroit acquise par des voies condamnables. Une accusation fui, il est vrai, portée contre lut, mais par un vil Suilius, par un homme dont lui-même il avoit fait punir les déprédations, et qui vit ses calomnies- repoussées par le mépris public. Ni le faste d'un palais, ni les délices d'une cour, ne pouvoieot retwiir Sénèque : sa longue vie fut le prix de sa frugalité. En restant près de Néron , il remplit un devoir. Quelles nobles et chères espérances il avoit conçues dans les premières années du règne de son élève ! Combien il dut ensuite chercher à se persuader que ces espérances ne seroient pas toujours trompées ! Un instituteur pi-end quelque chose de la tendresse d'un père ; il en contracte aussi les obligations. Sénèque dut rester long-temps auprès de Néron , et non seulement essayer de le rappeler à la vertu , mais encore s'efforcer de rendre ce retour moins dillicîte , en ne laissant pas éteindre dans le cœur des Romains toute alîeclion pour leur maître. Ah ! sans doute , après la mort d'Agrippine , il ne fut plus possible de s'abuser. Nulle raison de politique ne peut faire trouver grâce à Sénèque, s'U écrivit une justification
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monstrueuse. Mais , celte lettre au sénat, sommesnous certains quHl en fut Fauteur? Néron n'avoit-il pas un puissant intérêt à répandre qu'elle étoit de lliomme le plus vertueux de Tempire? Pouvons-nous savoir quels moyens Sénèque employa pour que la vérité fût connue, et de quels moyens Néron fit usage pom* que la vérité ne transpirât qu'en secret ? Dans une hypothèse , je vois sans surprise un parricide qui calomnie ; dans Taulre Je vois avec étonnement un sage souiller sa vie entière. Criminel , même alors qu^U étoit juste , le tyran fi^ppa plusieurs de ses complices ; mais moururent-ils comme Sénèque ? On lui refuse la liberté d'écrire quelques dispositions , pour laisser à ses amis des témoignajges de sa tendresse ; alors , s'adressant k ces hommes qui connoissoient chacun de ses jours , il leur dit : Je vous lègue r exemple de ma vie. Sa mort , moins douce que celle de Socrate , fut aussi calme. Prenant dans sa main de l'eau ensanglantée , il la répandit en disant : A Jupiter libératearl mot sublime dans la bouche d'un homme qui, fatigué du spectacle de tant de crimes , s'en voit enfin délivrer par la mort.
Les détracteurs de Sénèque n'épargnent point la morale de ses écrits. Quand on ne veut pas suivre , dbent-ils , les principes qu'on préconise , il est naturel de les choisir exagérés : on en devient plus imposant pour le vulgaire ; et , peut-être , se réservet-on, à ses propres yeux, une excuse. Aussi Taustère doctrine des Stoïciens fut-elle adoptée par Sénèque. Comment goûter leurs leçons ? Que faire d'une morale qui , ne prenant pas l'homme tel qu'il
est, commence par en former un être idéal? Ecouterons-nous ceux qui, ne jugeant pas la douleur comme un mal, veulent, en quelque sorte, nous dépouiller de notre corps, et qui, bientôt après, aspirent à dénaturer notre ame , en la fermant aux regrets les plus légitimes de Tamitié, de la reconnoîssance et de la piété filiale?
Je ne suis point, je l'avoue, le partisan de la morale stoîque; elle me semble décourageante et merveilleusement propre à servir le charlatanisme. Toutefois, je ressens quelque honte de la juger si légèrement, alors que je viens à penser aux grands hommes dont elle excita l'enthousiasme ; et ma foîblesse s'humilie devant une secte qui produisit Marc- Aurèle et Caton. Mais je m'aperçois que je commets une faute assez fréquente dans ces discussions : on réfute un argument, tandis qu'on devroit se borner à dire qu'il ne fait rien à l'état de la question. Les apologistes de Sénèque le défendront mieux que moi , en répondant que sa doctrine n'est point celle des Stoïciens : ceux-ci lui reprochèrent souvent de les abandonner. Sans doute ses principes ont quelquefois trop d'austérité, faute naturelle à l'homme qui, s'occupant exclusivement de morale, se plaît à des vérités hantes et spéculatives ; mais sa philosophie est celle d'un éclectique.
Quintilien regrettoit de voir ses jeunes disciples laisser les grands modèles de l'éloquence romaine , pour imiter le style brillante de Sénèque; et, depuis , ses reproches on été constamment répétés dans toutes les écoles , et même dans les Académies. Je
continuerai de rapprocher les éloges des censures. La Harpe , comme on sait , est loin de se placer au nombre des admirateurs de Sénèque; cependant La Harpe dit : « Il n'y a guère de pages de cet auteur qui n^ofîrent quelque chose d'ingénieux , soit par la pensée , soit par la tournure. » Roliin dit du même écrivain : « Il avoir un esprit facile et fécond , une belle et riche imagination, une composition facile et brillante, des pensées très solides, des expressions choisies et fort énergiques. » Objet continuel d'éloges et de satires , Sénèque a été prodigieusement lu ; et , selon toute apparence , il ne l'a jamais été moins que de nos jours. Nous avons en françois deux traductions complètes de ses œuvres : ses traités séparés ont été plusieurs fois traduits. Diderot a fait Tapologie de ce philosophe avec tout^ la chaleur de son imagination. On nous a donné les Pensées de Sénèqae^ [^Esprit de Sénèque, la Morale de Sénèque. C'est assurément une preuve en faveui* de sa morale , je dirois même en faveur de sa vie, que d'avoir occupé tant de traducteurs, de commentateurs et d'écrivains.
Je citerai , en terminant , quelques unes de ces pensées courtes et vives , tantôt profondes et tantôt ingénieuses , qui se trouvent si fréquemment dans les écrits du philosophe.
c On lit pour se rendre habile ; si on lisoit pour se
c rendre meilleur, bientôt on deviendroit plus habile.'
« Vivez avec les hommes , comme si les dieux vous
«voyoient; parlez aux dieux, comme si les hom-
i mes vous entendoient. »
« Vous TOUS plaignez d'un ingrat ! Si c'est le pre» « mier que tous ayez fait , félieitez-TOUs de TOtre bon « jugement ou de TOtre bonne fortune. »
« Je ne m'abstiens pas ; je me contiens : ce qui est « plus difficile. »
a Au fond du cœur reconnoissant, un bienfait a porte intérêt. »
c La colère est une courte démence. ^
« Une partie de la Tie se passe k mal faire \ la plus a grande partie à ne rien faire ; et la presque tota- « Ûté k faire autre chose que ce qu'on dcTroit. »
« Un Toyageur a beaucoup d'hôtes et peu d'amis. »
a Un mal n'est pas grand , quand il est le dernier c des maux : la perte la moins k craindre est celle c qui ne peut être suiTie de regrets. »
J'aurois peine k me persuader que ces pensées et tant d'autres , également empreintes d'une haute sagesse y fussent sorties d'une ame corrompue et d'un esprit perTcrs.
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