‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 1 sur 40 · Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2 · texte numérisé non relu

Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2

Il y a trente-quatre ans que la traduction des Gcorgiçaes, par M, Delille , a paru *. Cet ouvragej, honoré des suffrages les plus illustres et des critiques les plus violentes, jouit, depuis celte époque, d'une réputation à laquelle il paroit impossible de porter atteinte. Coup d'essai de son auteur, il est demeuré son chef-d'œuvre ;

«3 ■ * Gçci a été écrit au commencement de 1805.

et c'est de lui que M. Delille lient le titre de grand versificateur, que dix poèmes comme la Pitié et dix traduction* comme celle de X Enéide ne parviendroient point à lui faire perdre. Il est donc difficile de voir mettre au jour une nouvelle traduction des Géorgiques, sans être frappé d'une grande surprise. Tel est du moins le sentiment que j'ai éprouvé lorsque celle de M. de Goùrnand m'est tombée entre les mains. Quelques circonstances particulières à ce nouveau traducteur ont encore augmenté en moi l'étonnement que m'auroit causé la témérité de tout autre écrivain. Avant la révolution, M. de Goùrnand étoit le confrère de M. l'abbé Delille à plus d'un titre, et notamment comme professeur au 'Collège de France. Il habitoit les mêmes lieux que lui; et je l'ai entendu, il y a quelques années, vanter les charmes de cette douce communauté, qui lui permettoit d'être, à toute heure, le témoin des travaux et des succès d'un grand poète dont il étoit l'admirateur et l'ami. Je me plais à croire que ces sentiments, dont il a fait long-temps profession * publique, ne se sont point affoiblis dans son ame; mais je n'en ai que plus de peine à m'expliquer pourquoi il est entré ainsi en lutte avec M. Delille, en exerçant sur le même poëme son talent pour la traduction en vers. Celle de M, Delille lui sembleroit-elle aujourd'hui ipoîns bonne? Celle que lui-même a feite de YÂçhilldïde de Stace lui auroit-elle inspiré par son succès cette heureuse audace, qui ne compte plus pour rien les rivaux et les dangers, dès qu'il y a de nouvelles palmes à cueillir? Voltaire a refait la Sémiramis y YElectre et le Catilina de Crébillon; mais il n'a point

refait Rhadamiste; mais il n'étbit point Xami du vieux tragique; mais enfin il a mieux fait que lui ; et que de choses le succès ne justifiç-t-il point ! Si Voltaire eût succombe, il n'eût été qu'un lâche envieux : il a réussi, il est un rival heureux et couvert de gloire. L'envie est un vice trop bas pour que M. de Gournand en soit , atteint et pour qu'on l'en soupçonne. Mais enfin de quoi faudra-t-il donc l'accuser, s'il lui arrive d'échouer? Ne pouvant me rendre compte des motifs qui ont engagé M. de Gournand dans une aventure aussi hasardeuse , j'ai pei^sé d'abord qu'il viendrait lui-même au secours de ma perplexité , et qu'un mot de préface éclairciroit bientôt tous mes doutes. Mon espoir a été trompé. Du titre de l'ouvrage on passe immédiatement k l'ouvrage même* Enfin j'ai cru que les notes dont il est suivi, suppléant au défaut d'avertissement ou d'avant-propos , m'apprendraient ce que j'étois si curieux de savoir. J'ai parcouru toutes ces notes, et je n'y ai rien trouvé de ce que je cherchois. Le nom de v M. Delille n'y est pas écrit une seule fois. Je me suis involontairement rappelé cette phrase de Tacite , si souvent citée : Prœjulgebant Cassias àtque Bru* tas, eo ipso qtxod effigie$ eofum non visebantur. Il serait peut-être à souhaiter pour M. de Gournand. qu'on ne se souvînt point de la traduction de son illustre devancier, lorsqu'on lira la sienne. Mais a-t-il cru l'effacer de notre mémoire en n'en parlant point? Ce n'est pas de cette manière qu'on fait oublier les ouvrages des autres; et le moyen dont il faut faire usage pour cela, M. de Gournand ne l'a certainement point employé.

On a reproché à M. Delille, et peut-être avec raison, d'avoir quelquefois substitué a la noble et élégante simplicité de Virgile, une parure trop recherchée, des ornements d'un goût trop moderne. M. de Gournand a voulu éviter ce reproche. L'intention est louable; mais l'exécution est loin d'y répondre. Le premier traducteur n'avoit donné dans la manière et même dans l'afféterie, que parce qu'il lui étoit arrivé souvent de s'écarter un peu trop de son original, et qu'alors privé de ce guide si sûr, il s'étoit , pour ainsi dire , trouvé abandonné à son propre goût qui le portoit vers l'affectation. M. de Gournand a cru devoir s'attacher davantage à son modèle et le serrer de plus près ; mais il faut une flexibilité de tours et une facilité d'expressions qui lui manquent totalement pour modeler ainsi avec succès la phrase françoise sur la phrase latine. Aussi , pour avoir essayé d'être toujours littéral, il a réussi à être le plus souvent gauche et emprunté. M. Delille avoit suivi dans sa traduction un système de compensations, dont il s'étoit tiré quelquefois très heureusement. Laissant de côté, selon le précepte d'Horace, certains détails qu'il désespéroit de rendre avec fidélité, sans qu'il en coûtât trop à l'élégance, il s'étoit efforcé, dans d'autres passages, de donner aux idées ou aux images de Virgile des développements que ce grand poète eût pu ne pas désavouer. M. de Gournand, fidèle à prendre pour règle de son travail le contre-pied de tout ce qu'a voit fait M. Delille, n'a pas manqué d'exprimer avec l'exactitude la plus scrupuleuse, c'est-àdire sans e*i rien retrancher, sans y rien ajouter, les circonstances que son rival avoit jugé à propos

d'omellre ou d'abréger, et celles qu'il avoit ci u pouvoir étendre et embellir. Le caractère des deux langues étant, comme on sait, très différent, il résulte de cette méthode adoptée par M. de Gournand, qu'il est liïvial lorsque Virgile est noble, bizarre lorsqu'il est hardi , et long lorsqu'il est précis, à moins que, pour éviter la longueur, il ne prenne 1^ parti de l'obscurité. M. Delille, quoi qu'on en ait pu dire, a très souvent réuni la fidélité à l'élégance, et très souvent il paroît impossible de traduire les vers de Virgile autrement, si Ton veut les traduire aussi bien. C'est alors que M. de Cournand s'est trouvé dans un embarras vraiment digne de pitié. Ne voulant décidément avoir rien de commun avec son rival, et craignant par dessus toutes choses qu'on ne l'accusât de l'avoir pillé , il s'est vu alors obligé de se jeter ascwtour dans l'imitation libre et dans la paraphrase. Gela lui a réussi encore moins que la traduction littérale; mais, comme c'est une faute qu'il n'a commise qu'à son corps* défendant, il ne convient pas de la lui reprocher trop durement. J'ai dit qpe M. de Gournand ne vouloit point qu'on pût l'accuser d'avoir volé des vers à M. Delille. Il ne s'est pourtant pas fait scrupule de s'en approprier un assez bon nombre. Mais il a usé , pour déguiser ses larcins , de précautions dont il faut faire honneur à son adresse ; et ce n'est point sa faute si l'on reconnoît encore la marque d'autrui dans des vers qu'il a pris soin de défigurer. Quelquefois il les retourne, en transposant simplement les hémistiches : ce procédé n'est pas des plus heureux ; aussi ne Temploie-t-il que rarement. Plus souvent il conserve aux vers leur forme; mais il y changé au

tant de mots que faire se peut; et c'est surtout lorsqu'il s'est emparé de la rime , qu'il s'efforce de masquer ce plagiat, le plus visible de tous, par des substitutions de termes plus nombreuses. Plus souvent encore , il dérobe à M. Delilleces expressions heureuses , qui sont la propriété sacrée du poète, tout aussi bien que les vers entiers qu'il a composés; il intervertit l'ordre dans lequel elles sont placées , il les divise et met entre elles des distances plus ou moins considérables. Comme elles sont plutôt disséminées que fondues dans son style, et que l'éclat plus vif dont elles brillent décèle presque toujours leur origine, M. de Gournand a imaginé un moyen très ingénieux de y tromper l'œil de la critique. Virgile, dans le cours de son long poëme, ramenant de temps en temps les mêmes détails, et n'y mettant qu'une légère différence d'expression, le nouveau traducteur a quelquefois emprunté, pour rendre ici tel passage, les hémistiches ou les vers que son devancier avoit employés plus loin pour exprimer un passage k peu près semblable. De cette manière , la confrontation devient plus difficile; et l'industrieux plagiaire a pu espérer qu'on le laisseroit jouir sans trouble de ses larcins ainsi dépaysés.

Renonçant à l'infructueuse recherche des causes secrètes qui ont déterminé M. de Gournand k entre* prendre une traduction en vers des Géorgiques i lorsque nous en avions une très bonne , je m'attache au fait seul, et j'affirme avec l'assurance de n'être démenti par qui que ce soit, que cette nouvelle traduction est, de toutes les productions de son auteur, celle qui porte le plus atteinte h sa réputation littéraire; elle ne seit

pas même à rehausser le mérite de M. Delille : le défaut de tout talent poétique s'y fait sentir k un tel point, qu'il ne peut -être flatteur pour le chantre des Jardins d'être resté si supérieur h son infortuné rival. Vaincu par celui dont la plus grande gloire est de s'être quelquefois approché de Virgile, on sent quelle prodigieuse distance M. de Gournand a laissée entre lui et son sublime original; elle est telle que nous n'avons point osé la mesurer. La meilleure critique est celle dont il y a quelque profit a retirer pour l'auteur qui en est l'objet. Je veux que la mienne, à défaut de malice et d'agrément , porte au moins ce caractère estimable d'utilité. J'ose donc inviter M. de Gournand à abandonner entièrement le projet qu'il semble avoir formé de refaire toutes les traductions bien faites. Il a dit cent fois qu'il avoit en portefeuille une traduction d'Hérodote , dont il ne suspendoit la publication que par égard pour le respectable et savant M. Larcher. Quelque envie qu'il puisse avoir de donner, en la mettant au jour, un démenti aux hellénistes qui l'ont accusé de ne point savoir le grec, il ne s'exposera point, s'il m'en croit, k une nouvelle défaite, en luttant contre un traducteur tel que M. Larcher. Il seroit trop dur pour lui , après avoir été battu si complètement en latin et en vers , de se faire battre encore en grec et en prose. Je ne sais plus dans quelle langue et dans quel style il iroit cacher la honte de ses revers.

Page 1