DERNIERE EDITION COMPAREE A LA PREMIERE
Voici la première fois que le texte des Métamorphoses est joint à la traduction de M. de Saintange. La comparaison des deux ouvrages en devient plus facile, et sera faite sans doute par un plus grand nombre de lecteurs. Ovide est là, pour ainsi dire, en face de sqn traducteur, toujours prêj; à témoigner en faveur de son exactitude ou à déposer» contre soil infidélité, M. de Saintange, loin de redouter cette épreuve, l'affronte avec une confiance qui ne sera sûrement pas trompée. La réputation de son poëme est faite; il n'est plus temps d'en contester le mérite : mais ce mérite, dont l'estimation a varié nécessairement au gré des différents esprits, peut, je crois, être apprécié de nouveau, sans que le critique soit accusé de nier un grand succès et d'attaquer un bel ouvrage.
M. de Saintange a entrepris , a composé sa traduction dans des dispositions d'esprit très favorables au développement de son talent, mais dont il ne devoit peut-être pas faire si naïvement confidence au public. Amoureux de son modèle , il le préfère à tout , à Vir-
POESIE LATIJNE. \f
gile lui-même : c'est ce qu'il a dit vingt fois, sans croire peut-être l'avoir dit une seule; la passion s'ignore souyent elle-même et ne s'en trahit que mieux. Ensuite une traduction en vers lui paroît le dernier effort de l'esprit humain ; il met les bons traducteurs en vers au-dessus des génies originaux , parce que beaucoup de ceux-ci ont échoue dans la traduction, et que les premiers sont nécessairement doués des facultés propres à la composition originale. « Bien traduire, dit-il, e'est « créer avec plus d'entraves que l'auteur qui imagine. » Enfin il rapporte, en l'adoptant, ce mot d'un Aristarque moderne : « Il n'appartient qu'à un vrai génie de il « vaincre les difficultés que présente une traduction en a vers. » Sans, trop presser les conséquences de tout
!ceci, on en peut conclure que, selon M. de Saintange, M. de Saintange est supérieur à Ovide qui est supérieur l à tout , et que sa traduction est l'ouvrage d'un vrai
I génie ; car il ne doute pas qu'elle ne soit excellente,
j et il le dit encore plus positivement que tout le reste*
« Je puis me flatter, dit-il, d'avoir élevé une pyramide « d'Egypte dans le domaine de la poésie françoise , et « mettre au bas pour inscription : Exegimonumentum. « Si l'envie ne me païdpnne pas de trouver dans cette « illusion la récompense de mon travail ,- elle ne peut « nier du moins que la traduction en vers des Meta' a marphoses d'Ovide ne soit regardée , par les vrais a juges des talents, comme un des plus beaux, et, sans « contredit, comme le plus vaste monument de notre « langue poétique. » Si l'Envie est forcée d'accorder cela à M. de Saintange , je ne vois pas ce qu'ensuite elle auroit à lui refuser.
M. de Saintange est un versificateur dune extrême habileté, qui lutte avec un courage opiniâtre contré les innombrables difficultés de notre idiome poétique, et qui, les surmontant presque toujours, donne souvent un air d'aisance et de grâce aux efforts que la victoire lui coûte. Voilà ce que les plus sévères appréciateurs de son talent n'ont pu s'empêcher de reconnoitre. Mais, soit qu'il existe des obstacles invincibles pour la force et la patience réunies, soit que ces facultés elles-mêmes aient nécessairement leurs instants de relâche et d'affoib lis sèment, soit enfin qu'un certain amour de soi et de ses productions, un peu trop loin poussé, trompe le goût le plus sûr, et vous persuade quelquefois qu'une chose doit être bonne par la seule raison que vous l'avez écrite, toujours est-il certairi que l'ouvrage de M. de Saintange offre des inégalités fâcheuses; que tel morceau, écrit avec la plus heureuse élégance, est suivi d?un autre morceau, qpe désavoueroit la plume la plus novice ; et que souvent , dans les passages même les plus recommandables, on rencontre des vers qui semblent avoir été interpolés par une main jalouse de la gloire du poète. *
Je n'oserois pas assurer que les endroits les plus répréhensibles ne fussent pas quelquefois ceux-là même que l'auteur a le plus travaillés. La perfection d'un ouvrage, et surtout d'un ouvrage en vers, est une ehose presque indéfinie de sa nature ; mais le talent de chaque écrivain a ses bornes où il faut qu'il s'arrête : celui qui essaie de les reculer, consume inutilement son r temps et sa peine, et souvent il est repoussé bien en deçà du but par les efforts mêmes qu'il a faits pour
le dépasser. Ce malheur est arrivé phia d'une fois à M. de Saintange. Ayant comparé enire elles la première et la dernière édition de son poëme, je crois pouvoir assurer que, si celle-ci offre, un assez grand nombre d'heureuses corrections , elle présente aussi beaucoup de changements très malheureux. En tout, l'ouvrage me paroît être encore fort éloigné de la perfection qu'on est en droit d'attendre de l'auteur. On doit donc lui conseiller de le revoir encore \ mais à condition qu'il mettra un peu plus de discernement dans sescorrections; car, s'il change quelquefois le bien en mal , on pourroit craindre qu'il ne changeât le mal en pis ; et alors il faudroit le prier de laisser les choses comme elles sont.
En tête de l'ouvrage, on lit une vie d'Ovide, com* posée d'après les détails qu'Ovide lui-même a donnés sur sa personne. M. de Saintange, dans sa première édition, avoit traduit ces passages en prose, et lès avoit cités textuellement au bas des pages. Dans la nouvelle édition , il a cru devoir les traduire en vers : cette innovation n'est pas heureuse. L'exactitude est le premier mérite des détails biographiques, et elle s'altère toujours un peu dans une traduction en vers. M. de Saintange ne nous en a guère dédommagés par l'élégance de sa poésie, dont voici un échantillon :
C'est là que je naquis , époque où le Tésin Vit périr deux consuls par un même destin.
H avoit mis d'abord :
Deux consuls à la fois entrèrent au tombeau , Le jour qui le premier éclaira mon berceau.
Ces deux vers, sans être bons, valoient au moins les deux autres ; mais , ce qui valoit mieux que tout cela dans une Vie d'Ovide, c'étoit de dire tout simplement en prose, qu'il étoit né à Sulmone, la même année que les consuls Hirtius et Pansa périrent dans une bataille contre Antoine.
Les notes marginales de la première édition, et celles qui en terminoient chaque volume , ont été réunies , augmentées en nombre et en étendue, et reportées à la fin de. chaque livre, tl y en a d'utiles et de bien faites ; mais, en général, M. deSaintange semble s'y être un peu délassé d'avoir fait tant d'esprit avec Ovide. C'estlà qu'il s'indigne, sans fin ni mesure,- contre les traducteurs en prose; qu'il prodigue le dédain à ceux même qui écrivent en prose sans traduire j* et qu'il accable des traits de son courroux ceux qui, faisant de la prose ou n'en faisant pas , ont l'audace de juger les vers, ce qui .réduit les trois quarts et demi des lecteurs à ne plus faire qu'admirfer tous les vers qu'on voudra bien composer, ou , s'ils l'aiment mieux , à ne pas les lire, et assimile la poésie à ces langues sacrées dont l'intelligence étoit exclusivement réservée à ua petit nombre de prêtres et d'initiés. C'est encore là qu'aux dépens de tous les auteurs anciens et modernes, il professe pour Ovide, son modèle, celte admiration sans bornes qui n'est égalée que par celle qu'il professe pour lui-même. C'est enfin là qu'il recueille précieusement les moindres variantes qui lui sont échappées dans le cours de son travail, et qu*apostrophant le lecteur, il lui demande s'il n'est pas bien surpris qu'un poète ait eu le courage de sacrifier des vers aussi beaux,
et lui apprend que, s'il les a sacrifiés , c'est pour des vers plus beaux encore. On est toujours fâché de voir que M. de Samtange n'ait pas assez de confiance dans son mérite et dans son siècle, pour attendre de celui-ci les éloges qui sont dus à l'autre, et qu'il condamne ses plus vifs admirateurs au silence , en les mettant dans l'impossibilité d'égaler par leurs applaudissements la force et le nombre de ceux qu'il se donne à lui-même. Je parlerai en détail d'une seule note; elle est relative à l'énigme du Sphinx. « Quel est , dit M. de Saint* « ange , l'animal quadrupède le matin; bipède à midi * et tripède le soir? On n'en connoît point ; mais qu'on « pense a la métaphore du matin , du midi et du soir « de la vie; qu'on se ressouvienne que le pied et une t table est un bâton ': l'énigme est devinée. » Udppendix dé Diis et Heroibus pôeticis nous a appris à tous, dans nos classes, que ce qui forme le troisième pied de l'homme dans sa vieillesse, est le bâton sur lequel il s'appuie : Senex baculo, quasi tertio pede, fulcitur. Voilà ce qu'OEdipe a deviné, et je crois qu'il a deviné juste ; mais certes, s'il eût été dans la pçnsée du Sphinx que le troisième pied d'un vieillard fût le pied d'une table, jamais OEdipe ne s'en fût avisé, il n'eût point confondu le tnonstre, il n'eût point épousé sa mère, et n'en eût point eu des fils destinés à se haïr et à s'entr'égorger, ce qui, compte on voit, eût épargné beaucoup de malheurs , de poèmes et de tragédies.