EXEMPLES. EXAMEN DE SES OUVRAGES ET DEFINITION DE LEUE MBEITE
PARTICULIER. PROCEDES DE SA VERSIFICATION. REFUTATION DE QUEL- QUES REPROCHES QUI LUI ONT ETE FAITS. SON CARACTERE. SES AMIS. "
Au commencement du siècle qui vit naître Boileau, Malherbe avoit fait disparoître les vices de notre ancienne versification , introduit dans le rhythme françois la justesse et l'harmonie, et créé parmi nous les véritables formes de la poésie lyrique, Régnier avoit emprunté la satire aux anciens, et défriché, non sans honneur, ce champ que de plus heureuses mains dévoient cultiver un jour, La France avoit entrevu l'aurore du bon goût ; mais sa lumière naissante ne tarda point à être éclipsée par de fausses lueurs, pires que les ténèbres qui l'avoient précédée- La vaine enflure des auteurs espagnols, et les froids concetti des poètes italiens , furent bientôt pris pour modèles par nos écrivains. Disputant entre eux à qui
1 Ce morceau, sous le titre d 1 } Eloge de Boileau- Despréaux , a remporté le prix d'éloquence proposé par la Classe de la langue et de la littérature fraoçoises de l'Institut, et décerné dans sa séance publique du 26 décembre 1804.
seroit plus sublime ou plus ingénieux, ils devenoient extravagants ou inintelligibles. Ceux-<ci éblouissoient leurs lecteurs par le faste hyperbolique de ces expressions, qui cachent le vide des idées : ceux-là les séduisoient par l'apprêt métaphysique de ces pensées , dont la fausseté échappe à la faveur de la subtilité. Ce fut alors qu'on vit naître ces énormes romans, où les personnages les plus graves de l'antiquité agitoient des questions d'amour dans un jargon emphatique et quintessencié , ces romans où l'histoire étoit sans vérité, la fiction sans vraisemblance, la peinture du cœur humain et celle des mœurs sans fidélité. Tandis que les Polexandre , les Orondate y les Artamène, échappés des livres de la Calprenède, de Gomberville et de Scudéri, s'emparoient de la tragédie , où ils portaient leurs conversations et leurs amours sans fin , Scarron occupoit la scène comique , et la souilloit par de cyniques bouffonneries. Ce même Scarron dégradoit par de vils travestissements les héros de l'épopée, que les auteurs de C/ovis 9 d'Alaricet de Saint-Louis déshonoroient encore davantage par le merveilleux bizarre de leurs fictions, le prosaïsme et la dureté de leurs vers. Cependant Ben- Serade ravissoit la cour, enchantoit les ruelles par des pointes et des quolibets; Voiture tenoit le sceptre Vce fameux hôtel de Rambouillet, école ouverte de style précieux , et rendez-vous des personnages les plus illustres par la naissance et par l'esprit ; Chapelain régnoit au Parnasse I , et désignoit les poètes à la
1 Comme roi des auteurs qu'on l'élète à l'empire.
/ SATIRE ix. *
libéralité de Louis XIV. Ainsi, les modèles, les succès, les récompenses, tout favorisoit Finfluence du mauvais goût , tout conspirait à assurer son empire. A la vérité, Corneille avoit pris son sublime et rapide essor du sein de cette contagion universelle; mais l'élévation de son génie n'avoit pu tout-à-fait l'en garantir. Un autre grand homme, Molière, né avec lé tact qui saisit les ridicules et avec la force qui les terrasse, n'avoit payé qu'un léger tribut à ceux qui déshonoraient; la littérature. Il s'en affranchit bientôt; mais il n'en délivra pas son siècle. Il avoit le monde à corriger; la réformation du Parnasse ne pouvoit être son ouvrage : il se contenta de lancer en passant quelques traits. Il falloit donc qu'un jeune auteur, plein de talent et de courage, passionné pour le vrai, ennemi par instinct du faux bel-esprit , fît son unique affaire de le poursuivre à outrance ; qu'aussi sévère pour luimême que pour autres, il acquît, par une pureté irréprochable de style et de goût, le droit de censurer ceux dont le style et le goûtétoient dépravés; et qu'enfin, aussi empressé à admirer les beautés qu'ardent à blâmer les défauts, il fût tout à la fois la terreur et le fléau des méchants poètes, le défenseur et l'appui des bons écrivains. Cet auteur fut Boileau»
Il donna ses premières satires. Un début si brillant a perdu de son éclat à nos yeux. Des ouvrages supérieurs, composés dans la force de l'âge et du talent , ont éclipsé ces productions de sa jeunesse. Mais, à considérer l'époque où ils parurent , les essais de Boileau furent des chefs-d'œuvre. A cette époque, la poésie françoise ne pouvoit encore citer aucun ouii. 8
vrage où l'exactitude et l'heureux tour des constructions, la propriété el la noblesse des termes, la grâce et la douceur de la versification , se fissent rémarquer au même degré. M'objecteroit-on les écrits immortels de deux grands hommes qui ont fondé parmi nous Tune et l'autre scène? Corneille, luttant avec effort contre la barbarie qu'il a voit trouvée en possession du théâtre , Corneille , tourmenté du besoin de produire, et employant toutes les forces de son esprit à combiner les plans de ses nombreuses conceptions dramatiques , n'apporta au travail de la diction ni le temps, ni la volonté, ni peut-être les dispositions nécessaires. On prétendit qu'a» démon venait lui dicter ses beaux vers y et t abandonnait ensuite «. Molière étoit le peintre de la nature et de la société; De même que la perspective théâtrale lui faisoit une loi d'agrandir les proportions dans le dessin de ses figures, les convenances dramatiques lui prescrivoient d'employer, pour lès peindre, une touche moins régulière et moins soignée. Ce sacrifice qu'il faisoit à la vérité de l'imitation, et quelquefois aussi aux diverses circonstances qui précipitoient son pinceau, ne lui permit point d'obtenir cette pureté de trait, ce fini des détails, qui sont devenus les caractères distinctifs de notre versification. Avant Boileau, ce style poétique, dont la correction et l'élégance continues ajoutent à la dignité des plus nobles pensées , et donnent de la noblesse aux plus communes, avant lui, ce style n'existoit donc point encore. Il le créa, et, en le créant, il le
1 Ce mol «st de Molière.
fixa : aucune de ses expressions, aucun de ses tours n'a vieilli. Ce sont des couleurs à répreuve du temps , dont chaque jour semble faire ressortir davantage Ti* naltérabie fraîcheur. Honneur singulier , gloire unique, si Boileau ne la partageoit pas avec Pascal, que la prose françoise reconnoît à la fois pour son créateur et pour l'un de ses plus parfaits modèles.
Dans ses premières satires, Boileau avoit révélé les secrets de la langue poétique aux écrivains dignes de se les approprie* , et en même temps il avoit puni la sottise, intimidé la médiocrité, et appris au public à rougir de ses idoles. Ainsi, ses premiers pas dans la carrière avoient été marqués par d'importants services, avant de Fêtre par d'éclatants succès. Mais l'Europe et la postérité dévoient lui donner un jour le titre de Satirique françois. Deux ouvrages ont suffi pour le lui mériter. Les ennemis de la raison et du bon goût avoient répondu par des injures plates et grossières à ses critiques pleines de sel et d'enjouement. Boileau , feignant de prendre leur parti contre lui-même , fait le procès à son esprit. Les défenses de cet esprit accusé; sa rétractation ; ses éloges, la plus sanglante des satires ; ce courroux des auteurs dont la conscience s'irrite de la louange encbre plus que du blâme; tout ces traits de la malice la plus gaie , de la plaisanterie la plus ingénieuse, sont gravés dans toutes les mémoires, sont répétés par toutes les bouches. C'est ici la raillerie si justement vantée d'Horace, mais plus fine encore, plus spirituelle, et surtout plus délicate. Peu auparavant, Boileau avoit livré la guerre au genre humain, et, dans un de ces accès d'exagéra-
tion satirique, qui font sourire l'esprit sans révolter la raison , il avoit mis le roi des animaux au-dessous du plus stupide, du plus ridicule de ses sujets. C'étoit cette fois l'énergie de Ju vénal sans déclamation, la profondeur dé Perse sans obscurité, la causticité d'Aristophane, lorsqu'elle n'est ni bouffonne, ni odieuse.
Émule d'Horace dans la satire , Boileau le fut avec plus de succès encore dans l'épître. L'épitre, qui n'exclut aucun sujet, admet aussi tous les tons. Dans ce genre moins borné, moins uniforme, Boileau, tour à tour littérateur et moraliste, censeur et courtisan, a déployé le talent le plus flexible. On distingue dans les épitres un fonds de raison plus étendu, plus approfondi que dans les satires; l'intérêt y est plus général, plus varié, plus soutenu; la poésie y a plus de mouvement , de souplesse et de grâce* Les seules épîtres de Boiieau placeraient leur auteur au premier rang de ceux qui ont orné la raison du charme des beaux vers.
Pour la troisième fois, Boileau lutte contre Horace. Cette fois, la victoire lui reste. Ce qui n'avoit fourpi à l'un que la matière d'une épître , appelée trop fastueusement peut-être du nom $ Art poétique, est devenu sou% la plume de l'autre un poëme vraiment digne de ce titre. Inférieur à Boileau du côté de l'étendue, Horace ne peut lui être comparé sous le rapport de l'ordonnance. Employant la forme épistolaire, il use légitimement, mais sans réserve, de toute la liberté qu'elle autorise. La poésie dramatique paroît être le sujet principal de ses réflexions; il ne fait qu'indiquer légèrement les au-
très genres : du rfeste , il passe subitement d'un objet à l'autre, et mêle les règles générales aux règles particulières : ainsi, il s'affranchit des entraves de la méthode et du travail des transitions «. Boileau' donne à son poème une forme plus imposante et plus sévère ; il y embrasse toutes les parties de l'art qu'il professe; il les divise, les lie, les gradue, les subordonne entre elles et a l'ensemble, par les justes proportions qu'il établit. Travaillant sur un pian vaste et régulier , il développe , pour le remplir et le décorer, toutes les richesses de l'imagination et du style. De là ces heureux.épisodes qui rompent l'uniformité du sujet; ces métaphores nobles ou gracieuses , qui en ornent la simplicité ; cette versification brillante où l'aridité de la pensée se dérobe sous la magnificence de l'expression ; ces traits malins qui égaient la gravité des règles sans en affoiblir l'autorité; enfin cet art d'identifier le précepte et l'exemple, en décrivant chaque genre de poésie du ton qui lui est propre, et en y appliquant, pour ainsi dire, la couleur locale.
Jusqu'ici, fidèle sectateur des anciens, Boileau s'est fait une loi de poser religieusement tous ses pas sur les vestiges qu'ils ont imprimés dans la carrière; et, d'il les y a quelquefois devancés , il semble ne devoir cet avantage qu'à l'élan qu'il a pris en les poursuivant. Tout à coup nous le voyons tenter un autre
1 Cette expression est de Boileau lui-même. Il s'en est servi en parlant de La Bruyère , à qui il reprochoit de s'être épargné , dans son livre des Caractères, U travail des transitions 3 cpii étoit, selon lui», ce qu'il y avoit de plus difficile dans les ouvrages d'esprit.
chemin vers ta gloire (a). Homère et le Taasoni l'y a voient précédé; mais, dans cette route moins étroite, et dont le terme étoil plus reculé, ils n'a voient point laissé de traces assez sûres pour guider leur hardi successeur. Si l'imagination est le premier, mérite du poète, si cette faculté est d'autant plus admirable, que le fonds sur lequel elle s'exerce est plus aride, et qu'elle en fait jaillir une source de beautés plus abondante, quel homme que celui qui trouva le Lutrin dans une stérile anecdote ,
Et fit d'un vain pupitre un second Uion ' !
Suivrai-je Boileau dans la marche de son épopée ? M'arrêterai-je à dénombrer les incidents qui en enrichissent la contexture, ces souges, ces conseils, ces harangues , ces combats , ces entreprises nocturnes , ces oracles rendus? Rappellerai-je ces caractères dessinés avec tant de hardiesse et de variété , soutenus avec un art si admirable pendant toute la durée de l'action ? Vanterai-je ces riches développements de fiction et de poésie , cet heureux accord du naturel et du merveilleijx, cette intervention tour à tour sublime et plaisante des divinités allégoriques écloses du cerveau du poète 2 ? Non , je ne disserterai point sur ce qui doit être senti. Je ne flétrirai point, en les tou~
(a) Voir a la fin du morceau.
1 Vers du Lutrin, chant vi e .
» Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes.
art poît. , chant ni*
chant , les beautés que ma main doit respecter. Les pages, où la prose froide et inanimée analyse un poème plein de chaleur et de mouvement, ressemblent trop à ces feuilles d'un herbier, où s'étale, desséchée, sans éclat et sans parfum, la fleur qui, sur sa tige, faisoit les délices de la vue et de l'odorat.
Qu'il me soit permis de jeter un moment les regards en arrière , et d'embrasser d'un coup d'œil des chefsd'œuvre que j'ai rapidement parcourus. Dans l'ordre où ils ont été produits , je crois apercevoir une sorte d'enchaînement, je dirois presque de système, dont le hasard seul n'est pas la cause. En un mot, il me semble que la chronologie des ouvrages de Boileau (qu'on me pardonne cette expression) en renferme l'histoire , en complète l'éloge.
La satire veut toute la franchise, toute l'audace de la jeunesse : Boileau commence par des satires. Bientôt les désordres littéraires rf ont plus seuls de l'importance k ses yeux ; la sphère de ses idées s'agrandit par le commerce des hommes; son jugement se fortifie par l'observation; l'exercice donne k son esprit plus d'étendue et de profondeur , k son talent plus de nerf et de flexibilité ; d'un autre côté , le succès qu'ont obtenu ses satires peut se mettre en partie sur le compte de la malignité publique; il a besoin de légitimer cette gloire douteuse par des triomphes moins faciles , et qui appartiennent k lui seul : il compose ses épitres. Ce n'est point assez. Après avoir signalé les auteurs qui ont échoué <, il veut marquer les écueils de la carrière; après avoir pris, parmi les premiers poètes du siècle, un rang qu'on né peut plus
lui disputer, il veut guider les autres de ses conseils,
Et leur montrer de loin la couronne et le prix ' :
il publie VArt poétique. Enfin celui qui, d'une main si sûre et si hardie, vient de tracer la théorie des plus vastes compositions , ne se croit pas quitte envers le public et envers sa gloire, si, par un ouvrage de génie, il ne donne à ses préceptes la sanction de l'exemple : le Lutrin paroît. Cet accroissement successif, qu'on remarque dans le mérite de ses sujets , ne se fait pas moins sentir dans celui de son style. Quoique parti d'un point déjà trop avancé pour qu'il semblât permis d'espérer un grand progrès, nous le voyons, d'année en année, de poëme en poëme, s'élever, par degrés sensibles et réguliers, jusqu'à cette hauteur, d'où Boileau lui-même ne peut plus que descendre.
Quel est donc ce mérite si grand d'un poète dont les écrits peu nombreux, peu étendus, n'offrent point de ces conceptions sublimes , derniers efforts de l'esprit humain? Quel charme si puissant, vainqueur de l'envie et du temps , a donc pu donner à sa voix cette autorité qui subjuguoit ses contemporains, et à laquelle, après un siècle et demi, nous soumettons encore avec respect notre goût et nos décisions? Boileau lui-même a pris soin de nous l'apprendre; ses ouvrages ne sont pas sans défauts; il le. dit, et lui seul avoit le droit d'être aussi sévère ;
Mail en eux le vrai, du. mensonge vainqueur,
Partout se montre aux veux , et va saisir le cœur 9 .
1 Vers de X Art poétique , chant rr*.
? Vers de l'éphre a*, à M. deSeignelay.
Qui le croirait? C'est en cela seulement queBoileau, ce poète , si fier de son génie, si jaloux de sa gloire, fait consister tout son talent , toute sa supériorité. Quand il a dit : Rien riest beau que le vrai, il a prononcé sur son propre mérite, et c'est de lui-même qu'il faut emprunter le seul éloge qui soit digne de ses ouvrages. Le vrai est la source féconde où il a puisé tout ce qui le rend admirable k nos yeux. Morale sage , critique saine, goût pur et style exact , ne sont, pour ainsi dire, dans Boileau, que la raison diversement modifiée suivant les objets auxquels elle s'est appliquée. Son esprit, éminemment juste, étoit également blessé des désordres de la société et des abus de la littérature. Appréciateur éclairé de tous les genres de bienséances , il donna , presque avec le même succès , aux hommes des régies de conduite, aux auteurs des préceptes de style. Enfin, puisqu'il existe une logique pour le langage, ainsi qu'il en est une pour la pensée, et que le même jugement , qui règle les combinaisons de Tune, sert à déterminer les rapports de l'autre, le plus judicieux des écrivains en dut être le plus correct.
Si un poète , doué de l'esprit le plus juste , du goût le plus délicat, et du talent le plus pur, avoit consacré ces qualités si rares et si précieuses à l'usage le plus utile qu'il en pût faire pour sa nation, je veux dire au perfectionnement des mœurs et à N la réformation de la littérature} si, dans ce double dessein, il avoit composé des satires piquantes et ingénieuses, desépîtres pleines d'instructions solides et salutaires, un poème parfait, code immortel de la législation
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poétique; et qu'enfin , pour amuser son siècle, après lavoir éclairé, il eût publié «b autre poème, chefd'œuvre de gaieté et d'imagination ; si , dans tous ces ouvrages , la critique et le précepte , la morale et la plaisanterie, étoient traités avec toute la verve , tout l'intérêt dont chacun de ces genres est susceptible; mais que d'ailleurs , dans aucun de ces mêmes écrits , le sujet ne comportât l'expression du sentiment ou de la passion, au point d'en faire désirer l'emploi, ou seulement d'en laisser apercevoir l'absence : sur quel fondement accuseroit-on un tel poète de n'avoir pas eu de sensibilité? de quel droit lui reprocheroit-on d'en avoir manqué? Que si cependant ce même poète, se sentant privé d'une qualité qu'il est également impossible d'acquérir et de feindre avec succès, s'étott sagement abstenu de traiter des sujets où die fût nécessaire, sa prudence ne devroit-elle pas être la matière d'un éloge plutôt que l'occasion d'un reproche? et ne faudroit-it pas vanter en lui l'un des premiers mérites de l'écrivain , celui de bien connoître la nature de son génie? Je ne me suis point fait ici un jeu d'étaler une supposition chimérique, de créer une objection imaginaire pour avoir le facile mérite de la détruire. On le sait trop bien : des esprits éclairés l ont en effet reproché au poète de la raison de n'avoir pas été celui du sentiment. Tant il est vrai que les lumières ne préservant pas toujours de l'erjreur, et que la gloire est un bien qu'il faut sans cesse disputer à l'injustice !
4 D'Alembert, Marmontel et plusieurs autres.
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POfiSIE FRANÇOISE. 123
Il est un petit nombre de grands écrivains, dont les ouvrages procurent à lous les esprits , k tous les sexes , à tous les âges , des jouissances vives et réitérées. Appuyée sur les litres les plus brillants , environnée des souvenirs les plus aimables, leur mémoire est, en quelque sorte , l'objet d'un culte universel. Chacun s'empresse de leur payer un tribut d'admiration , de reconnoissance et d'amour. Qu'un orateur soit appelé à célébrer leur gloire , il devient l'organe de la nation entière; tous les coeurs répondent au sien ; toutes les voix s'unissent à la sienne. Boileau ( pourquoi le dissimulerois-je?), Boileau n'a point les mêmes droits à l'affection publique, et, si je l'ose dire ainsi , à la faveur populaire ; un fonds inépuisable de vérité et de bon goût , une correction sévère , une élégance soutenue de style, Un mécanisme parfait de versification, tous ces mérites n'ont, aux yeux de la plupart des hommes , ni ce charme qui les séduit, ni cet éclat qui leur impose. Ceux dont la raison est profondément exercée , ceux qui sont initiés dans les secrets de la composition , peuvent seuls les apprécier dignement. De tels juges ne sont pas % nombreux ; ils se passionnent peu , et malheureusement il en est parmi eux qui sont moins sensibles au beautés qu habiles à saisir et à exagérer les défauts, ou même ingénieux à les supposer. Si la palme de l'éloquence est promise à qui louera le mieux Boileau, l'orateur* craignant de tomber dans les langueurs d'une aride discussion, et plus encore d'étaler, dans l'éloge du plus vrai des hommes et des écrivains, les mouvements d'une éloquence fausse et déplacée , n'o-
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sera employer , ni toute l'énergie de la conviction , ni toute la chaleur de l'enthousiasme , pour célébrer un grand poète , attaqué avec toute la malignité , avec toute l'animosité de l'ignorance. Cependant , malgré lui, l'éloge dégénérera en apologie. Les sincères admirateurs de Boileau seront indignés de sa foiblesse; ses détracteurs seront irrités de sa résistance. Victime des passions d'autrui, victime de son propre zèle, il aura déplu à tous les esprits pour avoir essayé de les concilier tous. Mais à quoi sert-il de rappeler ici les difficultés de mon sujet? 11 ne sera tenu compte de les avoir appréciées qu'à celui qui les aura vaincues. On a trouvé que la raison de Boileau était trop timide, que ses idées étoient trop circonscrites, trop peu approfondies, en un mot, qu'il n'étoit pas philosophe. Voltaire est le premier qui , à l'imitation des Anglois, ait porté dans la poésie ces idées hardies et philosophiques que l'affaiblissement du pouvoir permettoit à son génie naturellement indépendant , ces résultats lumineux et profonds que le progrès des sciences venoit offrir en tribut à son imagination. Boileau ne put employer des ressources que lui refusoit l'état de son siècle. Cependant quel écrivain dans ce même siècle offre plus que lui des traits libres et courageux? J'en atteste ses ouvrages. Sous un roi victorieux et qui le combloitde ses faveurs, n'a-t-ilpas vanté les douceurs de la paix , déploré les malheurs de la guerre , et fait le procès aux conquérants? Qu'a fait de plus l'auteur de Télémaque? Sous l'empire d'une religion toute puissante, et qu'il respectoit sincèrement , n'a-t-il pas attaqué l'hypocrisie , détesté
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les fureurs de l'intolérance et frondé les abus de l'Église? Qu'a fait de plus l'auteur de Tartuffe? Je rappellerai cette satire où Boileau le premier , soutenant les droits de l'illustration personnelle contre les privilèges de la noblesse héréditaire, vengea V honneur en roture des dédains du vice anobli. Je citerai cet arrêt burlesque, par lequel Boileau, détrompé des chimères du péripatétisme, lorsque ses contemporains les respectoient encore, protégea la philosophie de Descartes, de ce grand homme, qui depuis, remettant aux mains des Locke et des Newton le double flambeau du doute et de la géométrie, devant lequel devoit s'évanouir le prestige de ses propres systèmes, leur a ouvert les routes du monde intellectuel et du monde physique. La philosophie sépareroit-elle dans sa reconnoissance Descartes , qui combattit l'erreur , de Boileau, qui défendit Descartes? Notre indifférence ii cet égard , j'ai presque dit notre ingratitude , provient sans doute de ce que, pour juger un écrivain, nons ne nous plaçons pas dans les circonstances où il a vécu. Nous trouvons vulgaire et pusillanime ce qui fut un effort de raison , un prodige de hardiesse» Si la philosophie de Boileau a éprouvé cette injuste vicissitude, qu'au moins le temps respecte la gloire des services qu'il a rendus k la morale publique; quatre de ses vers ont provoqué , ont obtenu l'abolition d'une épreuve odieuse, qui déshonoroit la justice, insultait à l'hymen , et outrageoit la pudeur , qui s'en vengeoit en la rendant inutile. C'est encore à Boileau qu'on doit tant de préceptes de morale pratique renfermés dans les bornes d'un vers : sorte de monnoie,
qui , frappée au coin du poète , est à l'usage de tous, circule avec facilité dans le commerce de la vie, et Ta grossir le trésor des proverbes , ce fonds riche et solide de la philosophie populaire.
Si Ton m'accuse d'avoir trop hautement revendiqué pour Boileau une place parmi les poètes philosophes et moralistes , je rejetterai ce reproche sur ceux qui la lui ont trop durement refusée. L'excès de mon zèle trouveroit-il moins d'indulgence que l'excès de leur sévérité ? au surplus , je le sens : ce mérite , qu'ils ont contesté à Boileau, comme s'il l'avoit affecté , qu'il a a rencontré quelquefois, mais qu'il semble n'avoir jamais recherché , disparaît devant un autre mérite que nul ne lui dispute , que nul ne partage avec lui, qui lui est propre, qui est inséparable de son nom, celui d'avoir fondé l'école poétique françoise. Ce fut là le but constant, le véritable but de ses travaux. Un seul siècle a produit parmi nous plus de grands hommes que tous les autres ensemble. La libéralité du monarque, l'action réciproque des lumières, la rivalité des talents, toutes ces causes de succès ne suffisent pas pour expliquer la prodigieuse supériorité de tant de beaux génies. Elle a sans doute d'autres causes, dont la nature a seule le secret; mais , parmi celles que l'intelligence humaine peut assigner , il en est une peut-être qu'il n'est point inutile de faire apercevoir. Chacun de ces grands hommes ( je ne parle ici que de ceux qui ont cultivé le bel art de la poésie ) , chacun d'eux se renferma dans les limites de son génie. Content de l'empire qu'il avoit fondé, chacun d'eux borna ses soins et sa gloire à le rendre
florissant. Le siècle qui les a suivis , devoit offrir ce phénomène d'un homme qui a ambitionné ce qu'on a appelé pour lui la monarchie universelle des lettres. Mais, semblable aux autres conquérants, ^1tairen'a point gardé toutes ses conquêtes; partout il a porté ses pas; il est loin d'avoir partout établi sa puissance. N'envahissant point les états d'autrui pour mieux régner dans les leurs, Corneille et Racine se partagèrent l'empire tragique; Molière occupa le trône de Thalie; La Fontaine eut la fable et le conte pour apanage; Boileau posséda le domaine entier de la poésie didactique, et donna des lois au Parnasse françois.
Avant que son autorité y fût reconnue, il lui avoit fallu détrôner le faux goût qui s'en éloit emparé. Ses satires avoient réduit a d'impuissantes fureurs les auteurs armés pour la défense de l'usurpateur. Chacun de ses autres ouvrages fut une nouvelle victoire remportée sur eux. Le silence et la honte devinrent bientôt- leur unique partage. Mais laissons en paix les mânes de ces tristes soutiens d'une déplorable cause. Leurs noms n'auroient pas survécu à leur défaite, si Boileau ne les eût placés dans ses vers. Ce sont des Barbares vaincus, dont le vainqueur a enchaîné les images à son char de triomphe. L'airain les immortalise ; leur mémoire périssoit sans lui.
Attachons nos regards sur un objet bien plus intéressant pour nous, bien plus honorable pour Boileau. Examinons les moyens qu'il employa pour porter la versification a un degré de noblesse et d'élégance tel, que l'apprécier, c'est connoître l'art; en approcher,
c'est réussir. L'élève des Raphaël et des Rubens , qui sak que les petits sujets reçoivent tout leur prix de rexécution, et que sans elle les plus grandes corn* f qptions ne sauraient atttacher nos regards , étudie , dans les tableaux de ces artistes fameux, leur touche, leur coloris, leur manière. Appliquons-nous de même à observer et à saisir les procédés de Boileau, à épier et à surprendre le secret du makre. Qui se refuserait à recevoir de lui des leçons que Racine a bien voulu prendre ?
Dans notre versification, l'inconvénient le plus difficile à éviter, parce qu'il tient à sa nature , le plus à craindre, parce qu'il engendre l'ennui, c'est la monotonie. Elle résulte de la rime, ornement nécessaire de la poésie dans une langue qui n'a point de prosodie fixe. Trop souvent le versificateur ne songe qu'au besoin de trouver des consonnances. Il procède par rimes; quand l'uueest remplie, il s'occupe de l'autre. Delà, sous le nom de poëmes, ces fastidieuses séries de distiques, où chaque rime complète chaque idée, où les désinences enchaînées deux à deux importunent l'oreille au lieu de la flatter. Boileau, maître de son sujet , maître de la rime qui lui obéit en esclave ', varie au gré de sa pensée la période poétique. Tour à tour il la restreint et l'étend. Ici, elle frappe par son énergique concision; là, elle charme par ses développements nombreux et imposants. Boileau n'emprunte point le honteux secours de ces inver-
1 La rime est une esclave et ne doit qu'obéir.
art poét., chanta.
sions forcées, de ces enjambements vicieux, que le mauvais goût moderne donne pour des découvertes , quand il n'a fait que les dérolpr à notre ancienne barbarie. À l'aide de ces coupes heureuses, de ces combinaisons savantes que le sens et l'oreille approuvent, sa phrase revêt toutes les formes , prend tous les mouvements, produit tous les effets. Les entraves de Ja mesure et d||a rime lui donnent de l'essor , loin de la gêner.
Dans le système imparfait de versification suivi jusqu'à Boileau, souvent tout l'éclat d'une image, toute la force d'une pensée résidoit dans le premier vers; et le second n'étoit plus alors, si j'ose m'exprimer ainsi, qu'une vaine et insipide superfétation* Pour remédier à cet inconvénient, d'autant plus grave que le vers qui n'ajoute point à l'idée du vers qui le précède, ne manque jamais de s'affoiblir, Boileau érigea en précepte et consacra par son exemple la nécessité affaire le secqjnd vers avant le premier. Ce procédé si simple, et dont l'explication même semble déroger à la dignité du discours le moins orné, ce procédé n'en fut pas moins regardé comme un des secrets les plus importants de l'art de versifier. Le poète qui le pratique, loin de détruire l'effet d'un beau vers par un vers plus foible, parvient à dissimuler plus heureusement les légers sacrifices qu'il est quelquefois obligé de faire à la rime; et en donnant dans le second vers , par l'achèvement de la rime et de la pensée , la solution du double problème, que dans le premier il sembloit avoir proposé à l'oreille et à l'esprit , il les satisfait à la fois l'une et l'autre ; et la h. 9
réunion de leurs suffrages , qui est le but de son art, en est aussi la glorieuse récompense. Une tradition constante rapporte qu#Boileau donna ce secret à Racine , et que c'étoit là ce qu'il appeloit lui avoir appris à faire difficilement des vers.
Mais où lui-même avoit-il appris cet art de féconder ufne poésie stérile, d'enhardir sa timidité, de vaincre ou d'éluder ses dégoûts , en un fcot, de la rendre capable de tout exprimer et de tout peindre? Pourrois-je expliquer comment sous sa plume elle descendit, des objets les plus sublimes', aux choses les plus familières, décrivit le passage du Rhin, et le combat ries chantres et des chanoines, s'éleva à la hauteur de Louis XIV , et se mit à la portée d'Antoine le jardinier? Long-temps avant Boileau, on avoit essaye de transporter dans nos vers les trésors de la poésie descriptive des^ anciens; mais les auteurs de cette tentative n'avoient point le goût qui discerne ce qu'il fetit prendre , qui dispose convenablement ce qu'on s'est approprié. Ces précieux débris de l'antiquité, qu'ils employèrent confusément avec les matériaux encore informes d'une langue qui sortoit à peine de la barbarie, offrent à nos yeux une disparate presque rtâble. On croit voir une peuplade de sauvages qui t après avoir pillé une ville enrichie des chefs-d'œuvre de tous nos arts , revient décorer bizarrement ses huttes grossières des vases, des statues et des tableaux dont elle a fait sa proie. En toutes choses , l'abus décrédite l'usage. De ce que notre poésie avoit employé sans succès les moyens descriptifs de l'antiquité , on conclut qu'elle devoit renoncer à s'en servir. On lui
interdit jusqu'à ceux que pouvoit lui fournir le génie d'une langue déjà peu riche elle-même. Elle fut condamnée à l'indigence ; son orgueil s'en accrut. Dans sa pauvreté noble, elle auroît craint de déroger en partageant les ressources roturières de la prose. Boileau trouve l'art de la secourir en ménageant sa délicatesse. Tantôt il est frappé d'un rapport jusque-là inaperçu entre deux objets : alors , et pour la première fois, les termes qui désignent chacun d'eux, se rapprochent d'eux-mêmes , se marient ; et ces alliances, doublement satisfaisantes par la justesse et par la nouveauté, sont appelées par lui-même des expressions créées. Tantôt il introduit un latinisme énergique ou élégant; le lecteur instruit n'en est point choqué , parce qu'il est familiarisé d'avance avec l'idiome qui l'a fourni; il le goûte, parce qu'il lui rappelle une étude qui lui a coûté et dont les fruits lui sont chers; son opinion devient celle di} public, et l'heureux étranger est naturalisé dans la langue qu'il enrichit. Souvent , lorsque le mot unique et nécessaire seroit rejeté s'il se présentoit Seul, Boileau l'accompagne d'une épithète noble, qui le protège de son éclat , et donne le change à l'attention ; le mot est admis , et cette surprise faite à l'orgueil de la poésie est d'autant plus approuvée , qu'elle préserve de la langueur des périphrases. Quelquefois , quand un terme , trop bas et sans équivalent dans le style soutenu, ne sauroit passer, même à la faveur de l'épithète la plus relevée, ne pouvant nommer l'objet , il le peint , et prouve que notre langue aussi peut aspirer aux beautés du genre descriptif. Toujours son expres-
sion joint au mérite de la propriélé et de l'élégance celui d'occuper dans la phrase la place précise qui doit en augmenter la force, ou en faire valoir la finesse; et notre construction, malgré sa marche méthodique et nécessaire, semble n'avoir rien à envier à la liberté de ces inversions grecques et latines, qui permettoient de disposer les mots dans Tordre le plus favorable à la pensée et à l'harmonie. L'harmonie fut aussi une des qualités distinctives de la versification de Boileau. Doué d'une oreille difficile et d'une patience opiniâtre, il porta, dans la recherche des sons, le même soin, la même sévérité, que dans le choix des idées. Mais il ne se borna point à cette vaine harmonie qui, sans rapport avec l'objet exprimé, n'a d'autre but que de flatter l'ouïe, et n'ajoute que peu de chose aux plaisirs de l'esprit. Il fit présent a la poésie françoise de l'harmonie imitative, de cet art qui, parla combinaison des sons et les mouvements du style, peint ce que les mots ne font que nommer ; de cet art que les anciens ont cultivé avec tant de succès dans leurs langues riches et sonores, et qui sembloit ne devoir jamais produire que des résultats imparfaits dans notre idiome sourd et stérile, surtout depuis les efforts ridiculement malheureux de Ronsard et de quelques autres , pour faire rendre à la lyre françoise les accords de la lyre grecque et latine. Comme tous les arts, l'harmonie Imitative a ses règles et ses procédés (i) ; comme tous les arts , elle exige une disposition particulière d'organes, l'étude des modèles
(è) Voir à la fin du morceau.
et beaucoup de travail. Le poète, pour transmettre l'impression qu'il a reçue, assortit et arrange les expressions, comme le peintre nuance et place les couleurs. Averti par un sentiment subtil et rapide qu'à force d'habitude il a rendu presqu'indépendant de la volonté , il écrit un vers imitatif à peu près comme un compositeur exercé, en plaçant sa main sur le clavier, produit un accord que sa tête ne cherchoit pas. Arts charmants de la peinture et de la musique, j'ai pu vous comparer en quelques points avec l'harmonie imitative; mais vous n'égalerez jamais ses prodiges! La peinture , qui exprime la forme et la couleur des objets , ne rend ni l'action , ni le bruit ; elle représente un moment et non la durée, un état et non le mouvement; et le son, que produit le choc des corps, ne peut résulter de ses figures immobiles. La musique est bornée à l'imitation du bruit et du mouvement, et cette imitation, dont les moyens sont si insuffisants et les effets si vagues, a presque toujours besoin d'être expliquée, et, pour ainsi dire, traduite. L'harmonie imitative a, comme cet ait, la double ressource des sons et de la mesure ; mais elle l'applique au discours, et le sens en est inséparable; c'est la musique et la parole réunies. Retraçant a l'imagination pai 4 les signes écrits tout ce que la peinture retrace à l'œil par les couleurs, l'harmonie imitative, à l'aide de la prosodie, accélère et ralentit à son gré la marche du vers; elle mesure le temps et produit l'action; elle résout le problème de k peinture en mouvement.
Sans doute la nature, libérale envers Bdileau , avoit
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donné à son esprit le tour le plus favorable aux idées justes et ingénieuses, à ses organes le sentiment exquis du nombre et de l'harmonie. Mais qui pourrait dire avec quel soin, quelle opiniâtreté , il cultiva de si précieuses dispositions? Au delà du bien apercevant toujours le mieux, il y tendoitjsans cesse, et croyoit rie Tavoir jamais atteint. Quelques esprits susceptibles de prévention, instruits par lui-même que ses vers a voient été enfantés avec effort, et polis sans relâche, n'ont pas cru possible qu'une composition aussi laborieuse ne leur eût point fait contracter un air de gêne et de sécheresse, et ils ont eu le malheur de l'y apercevoir. Aux vers de Boileau ils ont opposé ceux de Racine» dont la perfection ne porte point l'empreinte du travail. Ils n'ont point songé que la poésie dramatique tourne en sentiment tout ce qui s'offrirait ailleurs sous la forme d'une pensée ou d'une image ; que les sentiments s'élançant d'une ame fortement émue, l'expression en doit être rapide et simple , tandis que les pensées et les images, tranquille résultat des combinaisons de l'esprit, tiennent, du principe même qui les a produites, une apparence plus marquée de soin et d'arrangement ; que la vérité d'un dialogue passionné exige une facilité, un abandon, que, dans le poète didactique, on traiterait de foiblesse ou de négligence ; enfin que le pathétique, qui a pour objet d'échauffer le cœur, le refroidirait en employant la recherche et les ornements , au lieu que le raisonnement , n'exerçant sur l'esprit qu'un foible pouvoir, a besoin, pour le séduire et l'attacher , d'étaler dans ses discours tous les prestiges de l'art, et peut-être d'y rendre plus sensible le
mérite des difficultés vaincues. Ils ont oublié que Racine , toutes les fois qu'il se livre au genre descriptif, se fait remarquer par une diction plus travaillée ,• un rhythme plus fort , plus soutenu , qui décèle davantage la main du versificateur, et qu'entre le récit de Théramène et le passage du Rhin, un œil exercé et impartial n'apercevroit peut-êfre pas la différence de ton la plus légère. Si donc Racine et Boileau se sont rencontrés pour la manière lorsqu'ils se sont rapprochés par le sujet, n'en doit-on pas conclure que, si leur touche habituellement n'est pas la même, c'est qu'à cet égard la distance des genres les a tenus dans un éloignement réciproque. Il est des poètes dont le style est continuellement tendu; leur élévation est gigantesque, leur force est de la roideur: athlètes toujours luttants et hors d'haleine, ils fatiguent le spectateur de leurs efforts. Il en est d'autres qui symétrisent sans cesse les idées et les mots ; leur muse est une femme privée de grâces naturelles, qui étudie toutes ses. attitudes, et concerte tous ses pas. Voilà les poètes ,. dont les vers sont peines et peu faciles. Il en est un, dont le style joint l'énergie à la souplesse, l'élégance au naturel, et va droit à son but, sans mouvements pénibles ou affectés. Il me représente la démarche d'un homme robuste et bien proportionné, qui met sa grâce dans un sage emploi de sa force, et dont la noble aisance laisse à peine soupçonner que. des exercices longs et fatigans la lui ont procurée. A ce portrait qui ne reconnoîtroit Boileau?
En même temps que le travail perfectionnoit les dons de son heureuse organisation, I étude des grands
écrivains de l'antiquité souténoit et guidoit son talent. Leur style fut la règle du sien ; les beautés de leurs écrits passèrent dans ses ouvrages. La sphère des idées et des images poétiques est limitée. Les Grecs et les Latins , venus les premiers , se sont emparés des grands traits et des couleurs franches de la nature. Les modernes ont dû les leur emprunter ou renoncer à peindre ; et ceux qtii ont voulu se placer hors de cette alternative, travaillant sans modèles pour ne point se rencontrer avec les compositions antiques , n'ont dessiné que des formes imaginaires , n'ont étalé qu'un coloris factice. Ce sont les anciens qui ont inspiré h Bpileau ce goût pur et sévère, cette exécution ferme et correcte , qui conserve le caractère antique aux pensées qu'il a puisées dans leurs écrits, et le donne à celles qu'il a tirées de son propre fonds. C'est en les imitant qu'il est devenu classique comme eux. Tandis, qu'on faisoit un crime k Boileau d'avoir emprunté aux anciens, Boileau s'en glorifioit sans cesse; et les obligations qu'il leur avoit, éclatèrent bien moins par les reproches de ses ennemis que par les témoignages de sa reconnoissance. Ses maîtres furent attaqués; il y eut révolte au Parnasse; on voulut renverser ceux qui y^régnoient depuis vingt siècles ; et cette entreprise fut suscitée par un obscur écrivain. Forts de leur nombre, que grossissoient chaque jour l'ignorance et l'erreur, auxiliaires naturelles d'une semblable cause , renouvelant à chaque instant leurs attaques contre d'illustres morts que des chefs-d'œuvre protégeoient foiblement dans l'opinion d'un public égaré ou indifférent, les adversaires
de la Grèce el de Rome alloient triompher. Boileau , à la tête des premiers écrirains du siècle , marche au combat et change la fortune. Moins généreux , les défenseurs de l'antiquité eussent gardé la neutralité, et, permettant aux héros du Parallèle une facile victoire, ils se fussent emparés ensuite d'un champ de bataille dont Perrault et les siens ne pouvoient rester maîtres. L'honneur et la reconnoissance l'emportèrent; les anciens furent défendus par les seuls modernes qui eussent pu les attaquer avec avantage; les auteurs grecs et lajtins furent maintenus sur le trône de la littérature par les seuls écrivains qui fussent assez forts pour le leur disputer.
Celui qui admira de si bonne foi les anciens , qui combattit si généreusement pour leur défense , auroitil été insensible au mérite des grands écrivains modernes, et se serait-il plu à le dégrader? Celui qui donna à Molière et à Racine des louanges si sincères et si courageuses , auroit-il été le lâche et injuste détracteur du Tasse, de Corneille et de Quinault? Àh ! c'est trop s'arrêter à ces odieuses imputations de là malignité. La gloire de Boileau s'en indigne; elle désavoue d'avance l'indiscret panégyriste qui croiroit nécessaire de les repousser. Qu'un autre , s'il le veut, s'attache donc à prouver que l'ennemi des jeux de mots, des concetti, de tous ces faux brillants de la moderne Italie * , a pu, sans injustice, préférer
* Laissons à l'Italie
De tous ces faux brillants l'éclatante folie.
art foét., chant I er »
l'or au clinquant y le style de Virgile , que l'alliage du mauvais goût n'altère jamais , à celui du Tasse , qui brille trop souvent d'un éclat trompeur et superficiel ; qu'il examine si, après avoir prodigué à l'auteur x du Cid, de Polyeacte et de Cihna, les témoignages les plus nombreux , les plus éclatants d'une admiration vive et profonde, le critique, jaloux des progrès de l'art , n'étoit pas en droit de relever quelquefois , avec tous les ménagements dus au déclin d'un grand gépie, les défauts de l'auteur d'Agési/as, de Pertharite et d'Attila; qu'il examine si le satirique, en ridiculisant les tragédies de Quinault, et en convenant que ses poèmes lyriques lui avoientjait une réputation méritée * , ne s'est pas montré à peu près également juste dans le blâme et dans la louange ; et si un éloge trop modéré tfArmide n'est pas excusable dans le censeur de Y Astrale, que la sévérité de ses principes en matière de morale et de goût empêchoit de se passionner pour un genre où l'amour fait tout le fond des idées» et l'harmonieuse foiblesse des vers une des principales qualités du style. Pour moi, je ne "veux plus oublier que je loue Boileau devant ses admirateurs, et que je ne le défends pas devant des juges. Parmi les reproches d'injustice faits à Boileau, il en est un pourtant que je ne passerai point sous silence. Ce reproche est le moins grave de tous peutêtre; mais La Fontaine y a donné sujet; et quel écrivain , ennemi des Grâces , contraire aux intérêts de son propre talent, négligeroit l'occasion de parler
* Ce sont les expressions mêmes de Boileau.
de La Fontaine?. Boileau, pendant sa vie, exerçant au Parnasse une magistrature suprême , a réuni contre lui la foule des prétentions, toujours si vives et si nombreuses dans un état où le mérite fixe les rangs; et, après sa mort, il a subi la destinée de tous ceux qui ont été revêtus d'un grand pouvoir* Ses actes de sévérité, comme ses faveurs, ses oublis, comme ses offenses * tout a été jugé avec une excessive rigueur. Cette animadversion contre le mérite qui domine, se change naturellement en générosité envers le mérite modeste et méconnu. Nul homme n'excita plus puissamment cette sorte d'intérêt que La Fontaine, écrivain le plus original, le moins imitable de tous , qui ne prit aucun soin ni de sa fortune , ni de sa renommée. Des amis pourvurent aux besoins de son existence; la postérité s'est chargée de sa gloire. Non seulement elle accroît chaque jour ce bien placé, pour ainsi dire, sous sa tutelle; mais encore , elle demande un compte rigoureux de ce qui pouvoit y manquer, lorsqu'elle en a reçu le dépôt. Elle semble ne devoir jamais pardonner à Louis XIV et à Boileau d'avoir négligé La Fontaine. Si Boileau fît cas du conteur au point de le préférer à l'Arioste lui-même, rien ne prouve qu'il ait apprécié le fabuliste. Il n'a parié dans son Art poétique ni de l'apologue, ni de l'homme vraiment unique qui, dans ce genre, a surpassé tous ses devanciers, et ne sera probablement égalé par aucun de ses successeurs. Avouons-le, le mérite de La Fontaine paroît n'avoir frappé que foiblement ses contemporains. Le seul Molière , plus observateur, plus pénétrant, a prédit que
nos plus beaux esprits n 'ejfacer oient pas le bon homme. Des compositions d'une étendue très bornée; des sujets presquetous d'emprunt; un styleagréable et facile, mais moins pur , moins précis que celui de Phèdre : voilà peut-être tout ce que les autres ont aperçu dans le charmant livre des fables. Ce qui est simple et naturel éloigne d'abord les idées de génie et de perfection. Combien d'imitateurs de l'inimitable La Fontaine ne se sont-ils pas flattés en secret qu'il n'étoit pas impossible de l'atteindre P Placés entre eux à d'inégales distances , mais tous séparés de lui par un immense intervalle, il nous ont servi, pour ainsi dire , à mesurer avec quelque justesse un mérite dont on n'avoit point encore soupçonné toute l'élévation. Comment l'auroit-on soupçonnée? La Fontaine lui-même, on te sait, se croyoit inférieur à l'affranchi d'Auguste; son siècle le crut ainsi; et, pour cette seule fois, sans doute,, on fut injuste envers un écrivain en l'estimant ce qu'il s'estimoit lui-même. Long- temps ce poète charmant, délice de tous les âges, ne parut guère propre qu'à amuser l'enfance.' Telle a été la force et la durée du préjugé , que Voltaire, juge or-^ dinairement si éclairé du talent poétique, mais né bien avant le temps où La Fontaine a pris enfin sa véritable place, ne l'a jamais loué qu'avec des restrictions , dont notre enthousiasme pour ce poète aimable n'auroit peut-être pas moins sujet de se plaindre que du silence tant reproché à l'auteur de X Art poétique. Si je me bornois, Messieurs, à vous montrer dans Boileau le grand poète, l'excellent versificateur, le judicieux critique , je ne vous offrirois de lui qu'une
image imparfaite. Vous avez admiré le talent de l'écrivain ; le caractère de l'homme n'est pas moins digne de votre estime. Courtisan et satirique , Boileau ne connut ni la bassesse, ni la mauvaise foi, écueils ordinaires et presque inévitables de ces deux professions. Il fut le flatteur de Louis XIV 1 ; mais il le fut avec toute la France, qui idolâtroit son roi, avec toute l'Europe, qui retentissoit de la gloire de ce prince. Un monarque d'une figure imposante, d'une taille majestueuse, d'un esprit sans cjilture, mais plein de justesse et d'élévation , grand dans ses projets , constant dans ses résolutions, noble dans ses plaisirs , décent dans ses foiblesses , employant les arts , protégeant les lettres et les sciences, sachant apprécier les hommes et s'en servir , possédant l'art de donner du prix aux faveurs, et l'art, plus grand encore, de dispenser la louange et l'encouragement à l'aide de ces à propos heureux , dont l'expression réunissoit toujours la grâce et la dignité : voilà quel fut longtemps Louis XIV. L'Europe attaquée ou menacée par les armes de la France; la France florissant par le commerce et les manufactures ; des fêtes d'une magnificence sans bornes; des monuments utiles et im- -Tbortels; un ministre qui dirigeoit avec génie les guerres qu'il allumoit par d'indignes motifs ; un autre ministre, né pour réparer comme le premier pour détruire, qui rendoit les peuples étrangers tributaires de notre industrie , en même temps qu'ils l'étoient de
* Zolle de Quinault et flatteur de Louis.
Ver» d« Voltaire dan» son cntkk a iouiau.
notre valeur ; une cour brillante et voluptueuse , où l'esprit et la beauté se disputaient à l'envi les regards du maître; des héros, des écrivains illustres, des artistes célèbres , des grands hommes en tout genre , qu'on eût dit qu'il avoit créés : voilà quel fut longtemps le siècle de Louis XIV. Racine, Quinault, Boileau , Molière , ne durent-ils pas célébrer un roi puissant , dont l'éclat frappoit vivement leurs yeux , et de qui ils recevoient plus que des bienfaits, puisqu'il les combloit de distinction ? Parmi ces éloges que la reconnoissance ennoblissoit tous , quels sont ceux que le talent a le plus embellis, que la délicatesse a le plus tempérés? Ne sont-ce pas ceux de Boileau? Que d'esprit , de grâce , de finesse ! quels tours piquants et imprévus! Ce n'est point un écrivain courtisan et en faveur qui flatte son maître; c'est un satirique forcé de louer ; c'est un poète que trop de victoires importunent parce qu'il faut qu'il les chante; c'est la mollesse qui retrace les outrages cruels que le roi lui Jait tous les jours 1 . Cependant quelles ingénieuses leçons mêlées à ces louanges! Boileau a vanté les douceurs de la paix, dont Louis XIV faisoit jouir la France pendant de trop courts intervalles. Ne voiton pas que c'étoit moins le féliciter de ce qu'il faisoit si rarement, que lui conseiller de le faire toujours? Enfin , l'épisode de Pyrrhus et de Cynéas n'est-il pas l'exemple le plus admirable d'une liberté noble et
1 Je me fatiguerais à te tracer le cours
Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours.
lutrin, chant 11 e .
courageuse; et, s'il n'a point corrigé le conquérant, ne doit- il pas absoudre le flatteur ?
La satire littéraire avoit jusqu'à Boileau trouvé grâce à tous les yeux. Horace, Perse , Juvénal , chez les Latins, Régnier parmi nous, n'avoient encouru aucun blâme pour avoir vengé le bon goût sur les écrivains qui l'outrageoient. Boileau hérita de leurs armes, et s'en servit comme eux. On lui en fit -un crime. Il vit pendant quelque temps le sévère Montausier déchaîné contre lui. Il eut l'art de l'apprivoiser, et la vertu se réconcilia avec la satire; mais celle-ci devoit trouver de nos jours des censeurs plus inflexibles. Plus que jamais elle est traitée cTAonible attentat * , et l'on s'efforce de la proscrire comme inutile, odieuse, injuste. Quoi! serions nous réduits à en discuter ici l'utilité ? et les services que Boileau a rendus par elle à la littérature séroient-ils à ce point oubliés ou méconnus? Aurions-nous besoin de démontrer qu'elle n'a rien d'odieux, lorsque, renfermée dans ses bornes véritables, elle attaque gaiement les écrits , sans outrager les personnes ? Seroit-il nécessaire enfin de prouver qu'elle peut , sans injustice , censurer un auteur ridicule, qui compromet volontairement son amour-propre , et qui , demandant des louanges à ses lecteurs, donne à chacun d'eux le droit de lui adresser des critiques? Sans doute on peut abuser de cette justice littéraire ; tous ceux qui l'ont exercée n'en étoient pas dignes , et trop souvent on a
1 Et d'attentat horrible on traita la satire.
ÉPÎTBK À M. DE LA MO ÏG NON.
fait servir au triomphe des plus viles passions , un ministère qui ne devoit être employé qu'à la défense du bon goût et du génie. Mais doit-on envelopper dans une même aversion la satire et le libelle? N'y a-t-il donc aucune différence entre la sévérité éclairée d'Âristarque et la rage aveugle de Zoïle , entre les bons mots de Boileau et les injures de Gacon? O vous, qui vous obstinez à confondre ce qui est si distinct , comparez un moment l'auteur de libelles et le satirique , et revenez enfin de votre erreur t L'auteur de libelles n'écrit point pour les progrès de l'art. Le plaisir de nuire, un vil intérêt, dirigent seuls sa plume. Toujours aux gages d'un parti , il n'a d'opinions que celles qui lui sont payées. Dans les ouvrages, il ne voit que des hommes, dans les hommes que des adversaires ou des soutiens de la cause à laquelle il s'est vendu. Il prône ceux-ci, comme il dénigre ceux-là, sans justice et sans mesure. Il encense la médiocrité pour offenser le talent. S'il exalte un homme de génie, c'est pour en ravaler un autre. Flattant bassement l'autorité qui le méprise, il croit acheter par les louanges qu'il lui adresse , l'impunité de ses diffamations criminelles. Tandis qu'il ménage l'écrivain puissant ou protégé, il poursuit avec un acharnement cruel celui qu'il voit dans la disgrâce. Il rappelle des torts oubliés ou effacés; il insulte au malheur, à l'âge, aux infirmités. Homme odieux , il est encore écrivain méprisable. Il déprime des chefs-d'œuvre, et le plus foible ouvrage est au-dessus de ses forces. C'est en mauvais vers, c'est le plus souvent dans quelques pages d'une prose incorrecte et grossière qu il déchire des poèmes sublimes. Il se dit
le vengeur du goût, et son style l'outrage sans cesse. L'injure est tout son talent. Puisse-t-il s'y renfermer! Ses éloges flétrissent quiconque en est l'objet, et sa bouche, qu'un long usage de l'insulte a comme défigurée, ne peut s'ouvrir pour la louange sans devenir mille fois plus difforme encore. Le satirique, au contraire , n'a en vue que la gloire des lettres. Il y sacrifie tout. La séduction puissante de l'or , les timides suggestions de la crainte, Tempire des affections personnelles, rien ne peut lui faire taire une censure qu'il croit salutaire, lui arracher une louange qft'il ne croit pas méritée. Ce sont les écrits seuls qu'il juge. Le caractère de l'écrivain, son parti, ses liaisons, n'en affaiblissent à ses yeux ni les beautés ni les défauts. Il sait que l'autorité a sagement abandonné le monde littéraire à nos disputes : il iroit frapper jusque sous ses regards le sot ou l'ignorant, quiauroit surpris sa faveur; et l'homme de génie , qui auroit eu le malheur de lui déplaire, n'en seroit pas moins l'objet de son admiration et de ses éloges. A côté du trait malin qui punit les fautes , il place le précepte qui peut les faire éviter. Il critique les méchants ouvrages; mais il en compose d'immortels. Son vers imprime à ce qui est ridicule une flétrissure ineffaçable; mais il sait aussi, quand il le faut , étertiiser la gloire des choses grandes ou utiles. Il possède au plus haut degré l'art de blâmer; mais nul ne, loue avec plus de grâce, et son suffrage est le plus sincère et le plus flatteur de tous. Les sots dont il se moque , les vicieux qu'il peut démasquer , le craignent,, le haïssent, et, pour s'en venger, rappellent un méchant ; mais il est chéri des gens éclairés n. 10
et vertueux qui n'ont rien à redouter de sa sévérité , et qui trouvent en lui un homme de bien.
Les obligations que ce titre impose , Boileau ne les bornoit point à la pratique des vertus vulgaires et indispensables. Pardonne, ô Boileau! si j'étale à tous les yeux , comme un monument de ta gloire , de belles actions qui ne coûtoient rien à ta générosité, et que ta modestie auroit voulu cacher. En me permettant de les divulguer , tu serviras l'humanité qu'honore l'assemblage de tes talents et de tes vertus. Il est utile de retracer de tels exemples. Ils corrigent l'influence pernicieuse qu'a trop souvent exercée sur les mœurs publiques la réunion du vice et du génie.
Le bien que Boileau fit sans faste, je le dirai avec simplicité T Patru, dans l'indigence, se voit forcé de vendre ses livres , sa dernière et sa plus douce propriété. Boileau, jusqu'alors peu favorisé lui-même des dons de la fortune les lui achète au delà de leur valeur, et exige qu'il en jouisse durant toute sa vie. La pension du grand Corneille venoit d'être supprimée. Boileau vole auprès du roi. « Je ne puis , dit-il, « toucher la pension que Votre Majesté m'a faite, tant « qu'un aussi grand homme que M. Corneille restera « privé de la sienne » r La pension est rétablie, et l'on porte deux cents louis d'or à l'auteur des Horaces. Boileau ne rencontra que deux fois de ces occasions qu'on pourroit appeler les bonnes fortunes de l'homme généreux; mais on le vit, bienfaisant par principes et non point par saillies, offrir constamment sa bourse et son crédit aux hommes de lettres qui étoient dans le besoin. L'ingratitude ne rebutoit point sa bonté.
Linière faisoit des couplets au cabaret contre Boileau; et souvent le vin qui les lui inspirait, étoit payé par Boileau lui-même.
Il étoit d'un commerce doux et facile. Son père avoit dit de lui : « Colin est un bon enfant , il ne dira « de mal de personne. » Cette prédiction nous fait rire aux dépens de l'honnête greffier qui fut un si mauvais prophète. Son erreur est facile à justifier. Le père de Despréaux enfant ne put juger que du caractère de son fils, et il en jugea bien. Le génie du satirique, sorte d'instinct qui devoit un jour lui faire trouver dans tout mauvais poète un ennemi à combattre sans ménagement, à immoler sans scrupule, ce génie sommeilloit encore. Le cœur fut et resta toujours bon*, l'esprit seul devint impitoyable. « Vous êtes tendre en prose et cruel en vers » , lui dit à lui-même madame de Se Vigne. Ce mot charmant explique tout, et je devois peut-être me borner à le transcrire.
Après ses actions , le témoignage le plus sûr qu'un homme puisse donner de ses mœurs et de son caractère , ce sont ses amis. Tout ce que la cour, l'Église, la magistrature et les lettres ont eu de plus distingué par le mérite et par les vertus, le grand Condé, La Rochefoucault , Lamoignon, d'Aguesseau, Arnault, Bourdaloue, Molière, voilà les noms que Boileau peut citer, voilà les garants qu'il peut offrir. Ces noms , qui sont à peine un choix parmi ceux des illustres personnages dont Boileau fut aimé, iropt dans la postérité déposer en faveur de ses qualités sociales, en même temps que ses écrits y porteront la preuve de ses talents supérieurs.
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J'ai parlé de ceux qui furent les amis de Boileau, et je n'ai pas nommé celui de tous qui lui fut le plus cher , et dont il fut le plus aimé. Ici, comme dans son cœur, Racine doit avoir une place à part. Boileau, ce maître d'une sévérité inflexible , avoit dans Racine un disciple de l'amour-propre le plus ombrageux. Cependant une intimité confiante devint le caractère de leur attachement; le brusque ascendant de l'un et la timide déférence de l'autre , se confondirent dans une douce et vive affection. Quel fut donc le principe, le lien d'une amitié si tendre? les services et la reconnaissance. Boileau , dans l'auteur des Frères ennemis et $ Alexandre > devina l'auteur à'Andromaque et de Britannicus. Ses conseils et son exemple, plus profitables au jeune poète- que ne i'avoit été jusque là le commerce assidu des anciens, le ramenèrent au bon goût et à la noble simplicité du style; il mit des entraves salutaires à sa facilité; il revoyoit attentivement ses ouvrages; et, plus d'une fois , l'autorité du critique , secondée par . le zèle de l'ami, exigea, obtint d'utiles sacrifices *.
Des femmes Qui le croiroit? Des femmes avoient
conspiré contre leur poète , contre celui qui les aima leplps, puisqu'il les connut le mieux. Phèdre avoit succombé sous les efforts de la cabale. Boileau , dans cette bel\e épHre, source éternelle de consolation pour
1 On trouve dans les Mémoires de J. Racine , par son fils, un exemple bien frappant de Futilité des conseils que Boileau donnait à son ami, et de la docilité arec laquelle celui-ci les suivoit. L'inflexible Aristarque demanda la suppression d'une scène de Britannicus, écrite et versifiée comme le reste de la pièce, et Raeine consentit au sacrifice.
le génie persécuté, vengea son ami de l'ingratitude du siècle, et souleva pour lui l'équitable avenir l . Plus tard, Racine, rappelé au théâtre par la piété qui l'en avoit écarté, voit son Athalie reçue avec dédain. Le décri étoit universel; et l'opinion même de Fauteur étoit entraînée par celle du public* Boileau, seul contre le public et Fauteur, dk à Racine : « On en reviendra, Athalie est votre plus bel ouvrage » ; et il obtint de lui qu'il ne regarderoit point comme indigne de sa plume cette Athalie, qui est peutêtre en effet son chef-d'œuvre. Voilà «comment Boileau savoit remplir les devoirs de l'amitié. Racine avoit-il assez de toute sa tendresse pour s'acquitter envers lui? Mais , en mourant , il lui dit : « Je m'estime heuceux « de ne pas vous survivre. » Mot sublime ! ce mot a tout payé.
vous, qui suivez la carrière des lettres! Racine et Boileau sont vos maîtres ; leurs écrits sont vos modèles ; proposez-vous aussi leur amitié pour exemple. Songez que la jalouse ignorance a sans cesse les yeux sur vous; qu'humiliée de vos succès, elle triomphe de vos défaites. Sa haine seule seroit impuissante peut-être; mais vous la servez. Malheureux alors d'avoir des talents, vous en faites des armes que vous tournez les uns contre les autres. Cessez de donner à votre ennemie le honteux spectacle de vos combats et de vos blessures mutuelles? Partagez-vous la gloire, ne vous la disputez point. L'émulation accélère vos pas , l'envie les égare en vous aveuglant..
1 Vers de lEpître à Racine,
Ah ! soyez unis; aimez-vous : il y va de votre bonheur. Dans vos succès , qui jouira avec vous du plaisir que la gloire procure , plus vivement que ceux qui Font goûté pour eux-mêmes ? Dans vos revers , qui vous offrira des consolations plus sûres, plus délicates, que ceux qui ont éprouvé le même malheur, ou qui craignent de l'éprouver ?