SAURIN
Ce vers, quoique frappé d'un trop juste ridicule, est une nouvelle preuve que la lettre / est en possession d'exprimer la lenteur. On seroit tenté de croire que les mots long, lent , lourd, ont été créés en vertu de l'onomatopée.
Du lugubre instrument font crier les ressorts.
Ce vers déchire l'oreille, comme feroit la crécelle ellemême; on l'articule péniblement , tandis que celui-ci :
Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort,
tombe de la bouche sans effort et sans bruit. Transportons a chacun de ces vers le sens de l'autre; tout rapport entre l'objet et l'imitation est anéanti , les deux vers sont mauvais. Cette épreuve sûre constate le mérite de l'art et le talent de l'auteur.
Nous avons entendu la crécelle : écoutons les cloches à leur tour. Boileau (qu'on me permette une supposition qui bientôt peut-être va cesser d'en paroître une), Boileau s'est dit : N'employons ici que des syllabes d'un son clair; que la rime, comme un timbre vibrant, re-
tentisse au bout du vers ; que chaque hémistiche, divisé en deux temps égaux , produise autant de fois la triple percussion d'un battant bien élancé. Puis il a écrit :
Les cloches dans les airs de leurs voix argentines Appeloient à grand bruit les chantres à matines.
Que Ton compare ces deux vers avec le dessein qui , suivant moi, en a dû précéder la composition, et qu'on dise s'ils ne s'y rapportent pas avec la plus entière exactitude.
Mais voici le triomphe de l'art et de l'artiste. Boileau veut décrire un prélat frais , gros et court , les matelas rebondis' qui composent sa couche, les rideaux amples et épais qui l'entourent. Il ne suffit pas pour le poète de présenter la chose à l'esprit ; il ne peut l'exposer aux yeux ; il va la peindre à l'oreille : un sens va suppléer à l'autre : les sons rendront des formes que les seules couleurs sembloient pouvoir exprimer. Voyons le lit du prélat :
Quatre rideaux pompeux , par un double contour. En défendent l'entrée à la clarté du jour.
Voyons le prélat lui-même :
Et son corps ramassé , dans sa courte grosseur, Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.
Rideaux pompeux, double contour. Entre l'effet matériel de ces mots considérés comme sons , et celui que produit sur le toucher et sur la vue une étoffe riche et forte, n'y a-t-il pas un échange de sensations parfaitement compensé. Dans l'énergie pittoresque du style familier, on diroit, de rideaux pareils à ceux du prélat, que l'étoffe en est à pleine main. Les sons employés par
Boileau sont de ceux qui remplissent la bouche qui les prononce , et l'oreille qui les entend. L'analogie n'est elle pas réelle , et la trivialité des termes dont je me suis servi pour la faire ressortir, empécheroit-elle qu'elle ne frappât les esprits justes ? Enfin , en appliquant à la peinture du prélat sommeillant ce même principe d'imitation qui consiste à faire entre deux organes un échange de sensations équivalentes, n'est-il pas permis de trouver dans ces mots : courte grosseur, molle épaisseur, une sorte de rondeur et de volume très propre à figurer l'embonpoint du personnage?
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