QUOI IL EST DU ET QUAND IL CESSE. DISTINCTION ENTRE LES OUVRAGES
D'IMITATION QUI ASPIRENT A FAIRE ILLUSION ET CEUX QUI n't PRETENDENT PAS..
Qui de nous n'a pas lu, dans son enfance, les Aventures de Robinson Crusoé? Qui de nous, à cet âge. où Famé s'ouvre avidement aux idées les plus chimériques de bonheur et d'indépendance, où toutes nos facultés physiques et morales se développent avec une rapidité si énergique, où leur activité surabondante aime à franchir, du moins en imagination , les étroites limites dans lesquelles' elle est renfermée et contenue par la prudence de nos instituteurs, n'a pas ardemment souhaité de devenir, comme Robinson, le possesseur , le roi d'une île déserte , où , mtfftre absolu de la nature et de lui-même , il pût ne devoir sa nourriture qu'au travail de ses mains tour-a-tour armées de la bêche , du filet et du fusil , et les raffinements , les jouissances de son luxe sauvage, qu'aux inventions, aux efforts de son adfcnte et patiente industrie?
L'auteur des Aventures de Robinson Crusoé a-t-ii
eu autre chose en* vue que de faii*e un livre amusant? a-t-il eu un but moral ou politique? c'est ce que jp n'oserois affirmer. A n'en juger que d'après l'apparence et , pour ainsi dire , d'après la 'lettre , s'il avoit eu un dessein, c'eût été celui d'inspirer à ses concitoyens l'aversion des voyages sur mer. Sans cesse le héros de l'histoire se reproche amèrement de n'avoir pas écouté les sages remontrances de son père, qui Tengageoit à préférer les tranquilles douceurs de la vie de terre aux chances périlleuses de la navigation. Sa destinée est un continuel enchaînement de dangers et de malheurs , qu'à chaque instant il déplore comme le triste fruit et la juste peine de sa désobéissance aux ordres paternels. Lors même que, dans son île, il est parveûu à $e procurer, outre les choses nécessaires au soutien de l'existence, certaines superfluités d'autant plus douces , certains plaisirs d'autant plus vifs , qu'il en a éprouvé plus long-temps la privation , et qu'il pouvoit moins en espérer dans l'état de dénuement absolu où il s'étoit d'abord trouvé , au lieu de goûter pleinement son bien être actuel, au lieu de concentrer toute son ame dans la jouissance des biens qu'il possède > il permet qu'elle s'élance douloureusement vers tous ceux dont il est privé , et qu'il posséderait* sans sa funeste passion pour les voyages. Si, de temps en temps, il ne faisoit l'application consolante de quelques passages de la Bible à sa situation présente, et ne tiroit de quelques autres d'heureux présages pour son sort futur , il totaberoit dans toutes les foiblesses ou même se litreroit à tous les excès du désespoir. En un mot , dans l'ouvrage entier , la mo-
i alité visible , textuelle, exprimée, c'est qu'il y a un» insigne folie à courir les aventures sur mer, quand on est à peu près assuré de ne pas périr de faim sur terre. Je ne puis cependant imaginer qu'un Anglois, jaloux de la gloire et de la prospérité de «on pays , comme étoit Daniel de Foe, l'auteur de Jiobinson, ait eu l'intention d'inspirer à ses compatriotes l'horreur d'un élément auquel l'Angleterre devoit dès lors sa puissance et ses richesses. Il * écrit que personnellement il avoit de F antipathie pour f émigration , et il a même refusé par cette raison d'aller chercher un établissement avantageux à Cadix. Mais cela .ne ton* che point à la question : ses goûts, comme particulier, u'avoient rien de commun avec ses devoirs, comme auteur et 'comme citoyen. On a fajt une, autre supposition: le romancier, a-t-on dit, tout eft faisant essuyer à son héros les plus cruelles infortunes, et même en lui donnant un sentiment très vif et très profond de ses malheurs an moment où il les éprouve, a mis en lui une passion insurmontable, irrésistible, qui l'entraîne saps cesse à de nouveaux voyages: il a pré* tendu par \k faire connoître aux jeunes marins que leur profession a dés charmes qui surpasssent tous les maux auxquels ils peuvent être exposés. Si Fauteur n'a pas eu simplement pour objet d'amuser des lecteurs , s'il a encore voulu servir les intérêts de son gouvernement, on ne saurait trop vanter l'adresse avec laquelle il tend et arrive à ce but par des chemins dent la direction y semble toutrà~fak opposée. Ge qui est certain, c'est que la seule lecture de jRobinson Crusoé donne beaucoup de sujets volontaires à
la marine angloise. Annuellement, on en publie à Londres cinq ou six éditions à graud nombre, pour recrujter et désenijuyer les équipages. Le matelot , le mousse qui lit son Robinson, en faisant le voyage des Indes , prend d'abord un fort grand plaisir à voir tous les expédients que le pauvre solitaire, dénué de toutes choses , imagine pour se nourrir, se loger et se vêtir» Ensuite, il compte bien les mettre en usage et même en inventer de meilleurs encore , s'il arrive que la tempête le jette seul aussi sur quelque plage déserte. On n'en peut douter, les resspurces que l'habitant de X Ile du Desespoir fournit d'avance à son esprit pour tirer parti d'une des positions les plus terribles où il puisse jamais se trouver lui-même, sont bien plus propres à lui déguiser les dangers de sa profes-» sion, que les remontrances de M. Robinson père et les doléances de son fils ne sont capables de lui en ins-» pirer le dégoût. Vraisemblablement il se promet, si la même aventure lui échoit aux mêmes conditions , de prendre son mal plus en patience que Robinson, et de ne s'abandonner ni aux mêmes plaintes > ni aux mêmes terreurs.
Robinson Crusoé, cet ouvrage véritablement populaire et national en Angleterre , a été traduit dans toutes les langues de l'Europe. Jl n'est pas sur le continent , comme dans les Iles britanniques , le livre (le toutes les classes naissantes de la société , depuis l'héritier présomptif du grand seigneur jusqu'au fils du simple villageois. Il n'y a pas non plus, il ne peut pas y avoir la même influence sur les destinées publiques çt privées; mais il y est du moins la lecture chérie de
l'enfance et de la première jeunesse, dans toutes les familles qui ne sont pas condamnées à une ignorance absolue. Quelle lecture en effet est plus appropriée aux goûts et aux besoins du jeune âge? Elle le captive, le charme par l'intérêt tour à tour terrible et touchant des situations , et par le merveilleux naturel des aventures; elle ouvre, étend ses idées, et surtout provoque ses réflexions par les notions légères , mais assez fidèles , qu'elle lui donne sur les arts mécaniques, la navigation, le commerce, l'étendue du globe, le gisement des terres principales, et enfin la variété des climats, dès races d'hommes et d'animaux, des productions naturelles et des institutions sociales. Le suffrage des esprits les plus élevés et les plus difficiles n'a pas mapqué à cet ouvrage si amusant et si instructif à la fois. Rousseau , l'ennemi des livres , lui qui vouloit qu'on les éloignât des mains de l'enfance , comme on en écarte les pêisons , Rousseau fait grâce à celui-ci ; il ne se contente pas de l'excepter seul de la proscription générale, il en fait l'éloge, il en ordonne l'usage. « Puisqu'il nous faut « absolument des livres, dit-il dans Emile, il en existe « un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité « "d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que « lira mon Emile : seul il composera , durant*long- « temps, toute sa bibliothèque, et il y tiendra toujours « une place distinguée. Il sera le texte auquel tous « nos entretiens sur les sciences naturelles ne servi- * ront que de commentaires. Il servira d'épreuves « durant nos progrès à l'état de notre jugement; et,. « tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lec^re
« qous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux « livre? Est-ce Jristote? Est-pe Pline? Est-ce Buffon? a Non; c'est Robimon Crusoé. » Cette prédilection, cette préférence exclusive de l'auteur tf Emile pour Robinson, n'a rien qui doive ^surprendre : aucun autre ouvrage n'avoit autant d'analogie avec son système d'éducation, et n'étok plus propre à en favoriser les, applications. Robinson, privé de toute compagnie et de toute assistance, n'ayant qu'une théorie superficielle et confuse des arts qui satisfont les premiers besoins de la vie , rassemblant toutes ses facultés intellectuelles et physiques , pour appliquer à des usages multipliés le petit nombre de matières informes que la nature a placées autour de lui, et obligé de recommencer en quelque sorte toute l'industrie humaine, en remontant presqu'aux essais souvent infructueux ^qui ont dû signaler son origine; ftobinson, dis-je^ est, à quelques circonstances près, le même personnage qu'Emile, isolé au milieu de la société, accoutumé à ne point compter sur les secours d'autrui, tirant de lui-même et des seules choses qui sont à sa portée toutes les ressources que sa position peut exiger , et ne recevant de leçons enfin que de la nécessité et de l'expérience. .
Si, parmi nous, un écrivain tel que J. -J. Rousseau s est montré sensible à ce point au mérite des Aventures de Robinson Crusoé, on peut croire que la vanité nationale des Anglois n'a pas laissé échapper cette occasion de faire valoir une de leurs productions littéraires les plus heureuses et les plus célèbres. Le plus impartial de leurs critiques , Hugues Blair , dans son
430 LtTTIRÀTtJRE. ROMANS.
Cours de Rhétorique et de BettefrLettres , dit i « Aucune fiction , en aucune langue, n'est mieux sou- « tenne que celle des Aventures de Robinson Crusod. k En même temps qu'elle est conduite avec un air de
* vérité et de simplicité qui s'empare fortement de Pi-
* magination de tous les lecteurs , elle offre une ins- « traction très profitable, 'en faisant voir tout le parti
* que l'homme peut tirer de ses facultés n^urelles, « pour surmonter les difficultés que lui présente une % situation extraordinaire et presque désespérée, » L'éloge ejt complet, et il est mérité.* La critique a Cependant quelques observations à faire sur l'ouvrage.
Le plus grand charme des Aventures de Robinson Crusoé consiste dans la naïveté singulière des récits, des réflexions, et, en général, du style. Je ne crains pas de l'affirmer; de tous les voyages appelés imaginaires , de tous les romans écrits en forme de mémoires, c'est incontestablement celui qui porte, jusqu'au plus haut degré d'illusion, le caractère de la vraisemblance : aussi, nombre de personnes crurentelles, dans l'origine, que c'étoit une relation d'aventures véritables , écrite par celui même qui en avoit été le héros. L'ouvrage a d'ailleurs Certains défauts qui ne durent pas peu contribuer à faire naître et à fortifier cette erreur. Le premier traducteur franc ois, Thémiseul de Saint-Hyacinthe, l'auteur du Chefét œuvre dï un Inconnu, homme d'esprit, et de plus ayant habité l'Angleterre , sembloit croire lui-même que Robinson Crusoé n'étoit pas un roman, et il en donnoit cette raison : « On n'y voit rien qui sentô « l'homme de lettres. On y découvre plutôt un sim-
» pie marinier qui est bien embarrasse à faire passer « ses idées dans l'esprit de ses lecteurs. Son style est « rempli de répétitions ; au dieu [de réflexions $ il nous « donne souvent des sentiments tout crus, etc. * Il est difficile d'imaginer qu'un écrivain aifesi exercé que l'étoit Daniel de Foe, à l'époque où il composa Robinson, ait commis involontairement une faute que sauroit éviter l'auteur le plus novice , celle de ramener les mêmes détails plusieurs fois, à fort peu de distance l'une de l'autre, et presque dans les mêmes termes. Il est plus naturel de supposer qu'il a voulu par là imiter d'autant mieux la manière d'écrire d'un homme sans lettres , qui s'amuseroit à mettre sur le papier, sans beaucoup de méthode et avec un peu de diffusion, les aventures qui lui seroient arrivées, ainsi que les sentiments et les réflexions qu'elles auroient fait naître en lui. Il est certain que, dans une relation véritable faite par un tel homme, à peine remarquerions-nous ces mêmes défauts qui nous choqueroient dans une composition purement littéraire. Si donc l'auteur , en \m introduisant a dessein dans son ouvrage, est parvenu à produire plus complètement cette illusion profonde et absolue qui est le charme le plus sûr des productions romanesques , loin de lui en faire un reproche , il faut l'en féliciter ; il faut applaudir à ce manque d'art qui est un effort de l'art lui-même, et qui, perfectionnant le mensonge, tourne au profit d'une jouissance fondée sur l'erreur. Ce principe, dont on pouiroit étrangement abuser dans la théorie et dans la pratique des arts, n'est applicable en aucune façon aux ouvrages de fiction
convenue, par exemple, aux pièces de théâtre. Ces ouvrages sont des imitations que Ton donne pour telles, où l'exécution, le talent de l'artiste, est la principale source du plaisir que l'on goûte , et qui , par conséquent, ne doivent offrir qu'une nature choisie, et , pour ainsi dire, flattée, même dans la peinture des vices et des ridicules. Il est d'autres productions , telles que les romans en forme de correspondance ou de mémoires , lesquelles sont des espèces de supposa tions, c'est-à-dire des choses fictives, que l'on annonce comme choses réelles, et qui en ont toutes les apparences. Le charme qu'on y trouve provenant en très grande partie de l'illusion continue qu'elles font éprouver, elles doivent nécessairement reproduire, avec discrétion toutefois, les imperfections même qui tiennent à la nature de l'objet simulé , et dont l'absence totale pourroit affoiblir le prestige de cette agréable imposture. De ces deux genres d'ouvrages très diffé*rents , l'un n'est tenu qu'à ne point sortir des bornes de la vraisemblance, l'autre est obligé d'atteindre à tous les effets de la vérité. Les 4ventares çiè Robinson Crasoé appartiennent à cette dernière classe, puisque l'auteur les a données, et que le public les a prises pendant quelque temps pour la relation, le journal de voyage d'un pauvre diable d'aventurier, jeté par la tempête et confiné pendant vingt-huit ans dans une île inhabitée de l'Océan méridional. J'ai cru cette distinction nécessaire pour empêcher qu'on ne me soupçonnât de partager les erreurs de ceux qui ,' sous prétexte d'imiter plus fidèlemejjt la nature, veulent rejeter les conditions imposées par l'art , et notam-
ment de ces dramaturges insensés qui pensent que, pour plus de vérité, des héros sur la scène devraient divaguer, se répéter, parler à bâtons rompus, enfin employer des constructions vièieuses et des expressions triviales, comme des bourgeois qui causent ensemble dans la rue.
Le véritable défaut de Robinson Crusoé, défaut qu'il est impossible de considérer comme un artifice de Fauteur , c'est que l'intérêt devient presque nul avant même qu'on arrive à la moitié de l'ouvrage. Cet intérêt étoit uniquement fondé sur la position extraordinaire d'un homme, séparé du reste des vivants, aux prises avec tous les besoins , et n'ayant de secours à attendre que de lui-même. Dès qu'il n'est plus seul, dès que Vendredi, et bientôt après deux autres personnages viennent partager son sort, l'aider de leurs bras et de leur industrie , sa position est entièrement changée ; elle ne diffère presque plus de celle des autres hommes, puisqu'il est rentré dans l'état de société; et déjà même on en est venu au point de ne prendre qu'une part très médiocre à la joie que lui cause l'arrivée-du vaisseau qui doit enfin le tirer 4e son île et le, reconduire dans sa patrie» Nous sommes bien plus indifférents encore au reste de ses aventures. Que nous font ses plantations au Brésil , et ses spéculations de commerce? Que nous font ses voyages à Madagascar, au Cap, en Chine et en Tartarie? Les relations de tous les autres navigateurs sont remplies des mêmes accidents qui lui arrivent ^ des mêmes détresses où il se trouve. Nous participons même très légèrement au plaisir qu'il éprouve en revoyant deux
fois sa chère ile : elle étoit pour nous comiûe une ile enchantée , tant que Robinson l'habitcfit absolument seul ; si un homme de plus a rompu le charme, que doit-ce être lorsqu'elle est déjà peuplée d'assez nombreux habitants, et à peu près pourvue de tous les instruments nécessaires à l'exploitation des terres? Il donc faut l'avouer , l'ouvrage finit à la délivrance de Robinson : le reste est un supplément , un appendice presque ennuyeux, composé d'événements vulgaires, dont le plus amusant est le combat de Vendredi avec l'ours des Pyrénées. Les aventures désastreuses ne manquent pas dans cette seconde partie, elles y sont même accumulées; mais, entouré d'hommes et de secours , quelle catastrophe Robinson peut-il essuyer qui approche, pour l'intérêt, de cette situation si simple et 6i terrible, où, après avoir passé quinze années sans découvrir le moindre vestige d'hommes, il aperçoit tout à coup sur le sable, au bord de la mer, l'empreinte de deux pieds bus, -et redoute alors .de n'être pas seul dans son île, bien plus qu'il ne l'avoit souhaité jusque-là?
Beaucoup de lecteurs ont aussi reproché à Robin* son ses très fréquentes et très longues dissertations théologiques. On a répondu qu'à l'époque où l'ouvrage fut composé , les Anglois a voient encore un goût fort vif pour les discussions religieuses. C'est une explication , une excuse , si l'orç veut ; mais le tort n'en est pas moins réel, pas moins choquant pour des François d'aujourd'hui, qui ne vont pas chercher dans un roman le catéchisme et les commentaires sur la Bible. Il est certain que les réflexions pieuses de Robinson ,
LITTÉRATURE. — r ROMANS . 435
l'éducation chrétienne de Vendredi et la conversion de Guillaume Atkins tiennent un peu trop de place daûs le livre, et y jettent quelque langueur. L'auteur a été soupçonné, mais bien injustement, d'avoir voulu saper les bases de la religion, ou du moins semer quelques germes d'incrédulité. Un seul passage auroit pu donner lieu à ce soupçon , c'est celui où Robinson, endoctrinant Vendredi, est réduit au silence parles objections de ce sauvage au sujet du Diable, dont le pouvoir lui paroît incompatible avec la toutepuissance de Dieu. Mais il ne s'en prend qu'à son défaut de lumières , de l'embarras ou le jettent les argumentations naïves de son catéchumène , et il ne croit pas la question insoluble, parce qu'il n'a pas su la résoudre. « J'étois un homme d'âge, dit-il, mais « fort jeune docteur et peu qualifié pour résoudre les « difficultés. » Ce langage est d'un homme qui a de la foi et de la bonne foi tout ensemble. On a remarqué fort judicieusement que, si le dessein de l'auteur avoit été de répandre dans son ouvrage le poison de l'incrédulité ou du scepticisme religieux , il eût autrement profite de l'occasion très naturelle que lui en fournissoit l'instruction théologique de Vendredi ; et que, loin de prêter à ce jeune sauvage les difficultés plus ou inoins embarrassantes que son grossier bon ' sens pouvoit lui suggérer, il lui donne, en général, une raison très souple, et lui fait recevoir nos dogmes religieux avec la plus grande docilité. D'ailleurs, en toute occasion , Robinson se montre d'une piété profonde et d'une entière résignation aulx volontés dé Dieu. Ce qu'il y a de vraiment singulier, ce qui a
certainement dû attirer à Fauteur les reproches de plus d'un anglican zélé , c'est que le plus beau , le plus noble caractère d'homme sans contredit qu'il ait mis en jeu dans son livre, est celui d'un François, religieux de Tordre de Saint-Benoît, employé aux missions. Aussi de Foe, pour amener son éloge, a-t-il cru devoir user d'une petite précaution oratoire. « C'étoit un catholique romain , dit-il ; et il est à « craindre que je ne choque les prolestants, en par- « lant avantageusement de son caractère et de sa « piété. Non seulement c'étoit un papiste, mais un « prêtre françois. Ces qualités pourtant ne doivent « pas m'empêcher de lui rendre justice. » Cette gradation : un papiste > un prêtre et un François , est bien digne d'un bon englishman, qui, en fait de prévention et de haine, met la qualité de François au -dessus de toutes les autres. Malgré cette petite gentillesse britannique, l'auteur Fait une peinture extrêmement touchante , de cet honnête religieux, dont la conduite, ainsi que les discours, respire la charité la plus vive et la mieux entendue. Il ne consentirait jamais à transiger sur le moins important de tous les dogmes qui composent sa croyance particulière; mais il sait accorder au temps, aux lieux, aux circonstances enfin , ce qu'il ; seroit dangereux de leur refuser. Il semble que Fénélon lui-même, dans Une situation pareille ^ n'eût pas agi et parlé différemment; et en vérité l'on ne revient pas de sa surprise , en pensant qu'un tel portrait est sorti de la main d'un Anglais.