‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 33 sur 40 · CERVANTES · texte numérisé non relu

CERVANTES

SA YIE AVENTUREUSE ET INFûRTUREE. 8E8 DIVERSES PRODUCTIONS* SON

PORTRAIT PHYSIQUE ET MORAL. CIRCONSTANCES FAVORABLES DANS LES- QUELLES il a composé DON QUICHOTTE. — coup-d'oeil sur la .

CHEVALERIE > A PROPOS DES ROMANS QUELLE FIT NAÎTRE , ET PONT CELUI DE CERVANTES EST LA SATIRE. — PROJET DE L* AUTEUR EN ATTAQUANT CES PRO- DUCTIONS EXTRAVAGANTES. REPROCHE Qu' IL A ESSUYE A CE SUJET.

EXAMEN DU ROMAN DE DON QUICHOTTE, SOUS LES RAPPORTS DE L*IN- VENTION, DE LA COMPOSITION, DES CARACTERES, DU COSTUME ET DU STYLE. .

— ce chef-d'œuvre COMPARÉ A TOM JONES ET A GIL BLA8. .

Un des plus rares et des plus éclatants privilèges du génie poétique, est d'imprimer k ses productions un caractère de vérité à la fois originale et universelle, qui , dans tous les lieux et dans tous les temps , saisisse vivement les hommes de tous les âges et de toutes les conditions. L'écrivain , à qui ce don précieux fat accordé , s'élève , en quelque sorte, au-dessus des divisions de l'espace et de la durée. Il n'est pas l'homme d'un siècle et d'un pays. Sa gloire est celle de l'humanité; elle a le monde entier pour théâtre , et elle doit vivre aussi long-temps qu'il subsistera. Orgueil de sa nation, il fait les délices de toutes les autres , qui jouissent sans envie de 'ses ouvrages , comme on jouit de l'air et de la lumière , ces biens communs k tout ce qui respire. Naturalisé dans k

littérature de chaque pays, tous les âges de la vie, tous les rangs de la société sont charmés de ses fictions , tous les arts les reproduisent , toutes les bouches les répètent : elles deviennent populaires et proverbiales. Quoique traduit, il a tous les honneurs d'un original ; et il les possède à ce point , que souvent la première forme sous laquelle il s'est montré, devient, pour ainsi dire, une forme consacrée , qu'il seroit presque téméraire de vouloir remplacer par une forme nouvelle , plus pure , plus élégante et plus gracieuse. C'est à peu près ainsi que la piété des peuples ne yerroit pas sans peine substituer un chefd'œuvre du ciseau à l'image grossière qui a reçu longtemps ses hommages.

Telle est , en France et dans toutes les autres contrées du inonde civilisé , la destinée de Cervantes , auteur de l'immortel roman de Don Quichotte. Les Espagnols sont justement fiers de le compter parmi les hommes de leur nation ; ils ont sur nous tous l'avantage de goûter pleinement les charmes inestimables de son langage; mais, dût leur orgueil en murmurer (si plutôt il n'a sujçt de s'en applaudir), foserois assurer qu'ils ne lisent guère plus que nous son chefd'œuvre, qu'ils ne le connojssent pas beaucoup mieux, et surtout qu'ils ne s'en amusent pas davantage.

Cette destinée extraordinaire doit causer d'autant plus de surprise, qu'il s'agit d'une production fortement empreinte de couleurs locales , -et où la peinture de la foUe accidentelle d'un seul homme sert à combattre la manie passagère d'une seule nation. Il faut •ans doute que, dans cette fiction, si bornée par son

LITTÉRATURE. — ROMANS, 39 î

but et par sa nature même , il existe un fonds de vérité générale qui frappe l'universalité des esprits; que, dans œ récit des plus bizarres extravagances , éclate, avec toute la richesse d'une vive imagination, toute la puissance d'une raison supérieure; enfin, qu'aux agréables saillies d'une gaieté vraiment comique, s'unissent le^ utiles leçons dune morale pure, d'une philosophie sage et d'un goût éprouvé.

Mais, avant d'analyser les différents genres de beautés qui constituent le mérite suprême du roman de Don Quichotte, je dois retracer avec rapidité les principaux événements de la vie de Cervantes. Dans sa première moitié , cette vie tient elle-même du roman ; et le peintre d'un héros imaginaire fut quelquefois un héros véritable.

Michel de Cervantes Saavedra eut le sort d'Homère. Gloire éternelle de sa patrie, il vécut pauvre et dédaigné. Ses contemporains ne prirent Je som de remarquer ni le lieu ni le jour de sa naissance. Deux siècles après sa mort , on voulut fixer ces deux premiers points de son histoire; mais les traces en étoient effacées. On vit alors se renouveler ^ entre plusieurs villes espagnoles , la fameuse contestation des sept villes grecques qui se disputèrent l'honneur d'avoir été le berceau du chantée d'Achille. L'opinion la plus commune adjuge à la petite ville d'Àlcala de Hénares , celui d'avoir vu naître le peintre de Don Quichotte; et le 9 octobre 1547 est la date la moins incertaine de cet événement si glorieux pour l'Espagne.

Lès parents de Cervantes, nobles, mais pauvres*.

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voulant faire de lui un avocat* un médecin ou un prêtre, renvoyèrent étudier à Madrid. Le* humanités, jugées nécessaires pour nous conduire à ces graves professions , semblent plutôt faites pour nous on détourner 5 en nous inspirant le goût des lettres* Cervantes ne pouvoit échapper à cette séduction. 11 avoit un maître qui faisait des vers ; il se mit à en faire aussi; il en fit beaucoup, et de très mauvais , remplis à la fois des défauts de son pays , de son siècle et de son âge. Ils n'en furent pas plus goûtés pour cela d'un public qui ne se montrait pas toujours si bon juge. Un roman pastoral, -intitulé Philène, n'eut pas un meilleur succès. La misère, avec toutes ses gènes et toutes ses humiliations, assaillit bientôt le jeune poète.

Il crut qu'en changeant de lieu , il changerait de destin, et il se rendit à Rome. Là, plus misérable encore, mais plus libre dans le choix des moyens d'échapper à sa détresse * il entra, comme yalet-dechambre , chez le cardinal Jules Àquaviva. Son aide fière ne tarda pas à sentir qu'il vaut mieux être au service d'un pays qu'à celui d'un homme , et qu'un soldat est beaucoup au-dessus d'un valet. Il s'enrôla sous les drapeaux du célèbre Marc-Antoine Colonne , lorsque vint à éclater cette guerre qui mît aux mains le Turc et les Etats chrétiens du midi de l'Europe. Il se trouva à la fameuse bataille de Lépante , gagnée par Don Juan d'Autriche, et il y eut la main gauche fracassée d'uu ooup d'arquebuse, <

De plus grands malheurs l'attendaient. Passant de Naples en Espagne, la galère qui le transportoit fut prise par lé plus redouté des corsaires algériens , Ar-

naute MamL Esclave de ce maître cruel , il fit $ pour recouvrer sa liberté , et procurer celle de plusieurs de ses compagnons d'infortune, des efforts où semblent respirer toute Famé d'un héros et tout le génie d'un romancier, des efforts dont l'ingénieuse audace paraîtrait excéder les bornes du possible dans un récit de pure invention. Un captif navarrois, employé par son maître à cultiver un grand jardin sur le bord de la mer, avoit mis deux ans à y creuser, dans l'endroit le plus caché, un souterrain qui aboutissoit au dehors. Dès que l'ouvrage fut achevé, Cervantes et quatorze de ses compatriotes, captifs comme lui, parvinrent à s'échapper, l'un après l'autre, de chez leurs maîtres, et ils se réuntrentausouteprain. Tandis que le Navarrois leur préparait cette retraite, ilsavoient formé, de toutes les petites sommes qu'ils obtenoient de la pitié, ou gagnoient à force de travail , la rançon d'un Mayorquin, nommé Viane, homme d'honneur et de résolution, qui connoissoit parfaitement toute la côte de Barbarie. Viane, racheté, partit pour l'Espagne, en jurant qu'à l'aide d'une barque et à la faveur de la nuit, il reviendrait bientôt délivrer les habitants du souterrain. Il falloit , jusqu'à son retour , subsister et n'être pas découverts. Cervantes , auteur et chef de l'entreprise, pourvut à tout. Il distribua les emplois, se réservant le plus pénible et le plus périlleux de tous , celui d'aller, pendant la nuit, chercher des vivres.. Le jardinier , dispensé de se cacher , avoit sans cesse les yeux fixés sur la mer, jtaur tâcher de découvrir la barque. Elle paraît enfin : le jardinier court en avertir ses frères. Ils pleurent de joie, s'embrassent, sortent en

hâte du souterrain, et s'élancent vers la mer. Quelques

pas encore, et ils sont libres Mais, ô fatalité! des

Maures, en passant, ont aperçu la barque. Ils crient aux armes; les soldats, gardiens de la cote, accourent en foule; Viane, effrayé, regagne le large, et les malheureux captifs se replongent, la rage dans le cœur, au fond de leur souterrain. Ce souterrain sera-t-ii leur tombeau? Viane, dégage de sa promesse, s'exposerat-il une seconde fois pour les en tirer? Leurs maîtres, plutôt, découvrant enfin cet asyle, ne viendront-ils pas les en arracher pour les envoyer à la mort? Tandis qu'ils sont en proie à ces tristes pensées, Cervantes , que rien n'abat, relève leur courage et ranime leur espoir. « Viane reviendra! » leur disoit-il... Viane ne devoit plus revenir. Cependant l'insalubrité d'une demeure étroite et humide, où l'air. pénètre presque aussi difficilement que le jour, cause d'affreuses maladies à plusieurs de ces infortunés ; et le noir chagrin ôte à leurs âmes toute la force dont elle auroit besoin pour supporter les souffrances du corps. Soigner ceux-ci-, nourrir ceux-là , les encourager tbus , c'çn étoit plus que n'en pouvoit faire Cervantes lui-même. Il fut forcé de se décharger sur un autre du soin d'aller à la provision. Celui qu'il choisit pour le remplacer étoit un lâche qui devint un traître; cet homme, désespérant d'acquérir sa liberté par des moyçns honorables, résolut de l'acheter par une infamie. Il va trouver le roi, renie sa foi, dénonce ses compagnons, et se charge de conduire lui-même au souterrain les soldats qui doivent les amener enchaînés au pieds du prince. Celui-ci, dès qu'ils furent en

sa présence, leur promit la vie s'ils faisoient connoître leur chef. Cest moi, dit Cervantes , épargne mes frères 9 et Jais *moi mourir. Le roi ne se sentit pas le courage de faire périr un si fier chrétien, et il le remit i Arnaule Mami, dont la cruauté fléchit de même devant, la grandeur d'ame de son esclave.

Cervantes ne fût point découragé par le mauvais succès de cette première entreprise. On lui avoit laissé la yie. Qu'étoit-elle pour lui sans la liberté? Et qu'en pouvoit-il faire, s'il ne l'employoità brisçr ses chaînes? Mais la fortune, mit autant de persévérance à trahir son généreux projet, qu'il mit de constance à le poursuivre. Il échoua dans quatre tentatives nouvelles, dont la dernière nalloit à rien -moips qu'à soulever tous les esclaves d'Alger, et à s'emparer de la tille. Toujours auteur du complot , et se révélant toujours lui-même , il continua d'être épargné par ces barbares, qui redoubloient de respect pour lui à chaque nouvelle preuve de son intrépidité, mais qui, comme pour s'en venger, faisoient expirer, sous ses yeux , dans les plus cruels supplices , les malheureux qu'il avoit associés à ses desseins. Cependant le roi, comme s'il croyoit que lui seul fût digne de posséder un tel esclave, et eût assez de force pour enchaîner ses bras, voulut avoir Cervantes dans pes propres fers. Il l'acheta d'Arnaute Mami , et rendit sa captivité , sinon plus dure, du moins plus étroite. Mais bientôt , obligé d'aller à Gonstantinople , et ne voulant pas laisser dans les murs de sa ville un homme qui avoit été sur le point de s'en rendre maître , il fit demander en Espagne la rançon de Cervantes; et, par un dernier

témoignage d'estime bien digne d'un chef dé corsaires, il fixa une somme considérable. La mère de Cervantes vendit tout son bien, et la somme éloit loin d'être faite. Les Pères de la Trinité la complétèrent, et Cervantes fut racheté le 19 septembre 1580, après cinq années et demie d'esclavage. Il avoit alors trente-trois ans.

Là, finit sa vie errante et aventureuse. 11 va rentrer dans la carrière des lettres, où il a fait ses premiers, pas sous de si tristes auspices. Ce n'est plus un enfant échappé des écoles j riche d'espérances et d'illusions, ne rêvant que la gloire, et méprisant la fortune, si parfois il daigne y penser. C'est un homme fait , un soldat mutilé, un esclave rendu à la liberté, mais dépouillé ,de tout , embrassant la profession d'écrivain comme un métier qui doit le faire vivre, et comme le seul peut-être qu'il puisse exercer. Puisse Cervantes n'avoir pas à regretter quelquefois les dangers de la guerre et les maux mêmes de l'esclavage i

Sa première production fut ce roman pastoral de Galalhée^ que Florian a naturalisé parmi nous avec assez de grâce et de ^onheur. Il l'entreprit, dit-on, pour toucher le cœur d'une femme dont il recherchoit la main. Il épousa la femme, et n'acheva pas le roman. Aquoi faut-il attribuer cette indifférence, jedirois prèsque cette ingratitude , pour un ouvrage , interprète de son amour et instrument de son succès? Auroit-il donc eu à se repentir d'avoir réussi, et s'en seroit-il vengé sur l'écrit qui lui avoit servi d*auxiliaire?Quoi qu'il en soit, G a la thé 6 ne valut à son auteur ni beaucoup d'argent, ni beaucoup de gloire.

Un mariage aggrave la misère quand il ne l'allège

UTTÉRATURE. — KOMÀNS. 397

pas : ce fut l'histoire du mariage de Cervantes. Sa femme étoit, comme lui, noble et pauvre; elle venoit joindre ses besoins aux besoins de son mari : leur union n'étoit que trop bien assortie. Pour vivre et faire subsister sa compagne, Cervantes se mit à travailler pour le théâtre. Il fit environ une trentaine de comédies (il n'en savoit pas lui-même bien le compte). Trente comédies, c'étoit bien peu pour un auteur espagnol de ce temps-là. Calderon en composa plus de quinze cents , et Lope de Vega plus de deux miHe. Nous sourions de cette fécondité. N'avons-nous pas notre Hardy, qui ne fit pas moins de sept ou huit cents pièces de théâtre? Produire des ouvrages sans nombre est le propre dé ces auteurs qui violent toutes les règles; et ce doit être une de nos plus fortes raisons pour tenir à ce qu'on les observe.

Les comédies de Cervantes ne réussirent point. Quelque prévenue quelle fût en sa faveur, la postérité, quand elle voulut reviser ce jugement des contemporains , ne put que le ratifier. Cervantes ne convient ni du peu de mérite, ni du peu de succès de ses pièces : mais, il faut l'avouer, il étoit un peu glorieux; et les * gens de cette humeur, assetf commune dans son pays , s'ils sont rarement satisfaits des avantagés qu'ils obtiennent, veulent du moins en paroître toujours contents* La vérité est que Cervantes, après avoir partagé quelque temps le théâtre avec d'obscurs rivaux, dont tout son génie ne le distinguoit pas , fut obligé, comme eux , de le céder tout entier au fameux Lope de Vega , qui venoit s'en emparer pour y régner seul pendant plus d'un demi-siècle.

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Après dix années de travaux infructueux pour sa fortune et pour sa gloire , Cervantes «disparaît du monde littéraire : on le perd de vue pendant dix années encore. Seulement l'histoire, aidée des recherches les plus minutieuses , l'aperçoit par intervalles , tantôt à Séville, et tantôt à Tolède. On croit qu^il y exerçoit Un petit emploi qui, du moins, lui donnoit du pain. Observateur obscur, et peut-être urç peu chagrin des mœurs assez mauvaises de ces deux grandes villes , il rassembloit en silence les traits et les couleurs dont il devoit un jodr les peindre dans quelques unes de ses Nouvelles.

Cependant Cervantes avançoit vers la vieillesse. Il avoit tenté plusieurs des routes qui conduisent à la gloire littéraire ; et il n'y avoit encore rencontre que des disgrâces complètes , ou de ces demi-succès plus humiliants peut-être pour l'homme supérieur qui sent ses forces, et qui se compare à ses rivaux. Son génie, éminemment naturel et vrai, s'étoit égaré, sur les traces de Montemayor, dans les aventures romanesques, et dans les mœurs fausses attribuées aux ber-. .gers chez toutes les nations modernes, et Gàlathêe n'avoit paru qu'une foibie imitation de la Diane. Il avoit produit un grand nombre devers; mais, soit qiie le talent de la poésie, proprement dite, lui eût été refusé, soit plutôt que , ça raison et son goût gênant son essor dans un genre où triomphoient alors l'enflure extravagante et la froide subtilité, il fût inférieur à ses concurrents par lçs mêmes qualités qui a ur oient dû Téleyer au-dessus d'eux , il avoit vu les nombreuses productions de sa Muse tomber, presqu'à leur nais-

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sance, dans. un injurieux oubli. U semble! que rien n'eut du lui manquer pour réussir dans la comédie , puisqu'il unissoit au talent d'observer avec profondeur, celui de peindre avec vérité; mais, encore ici, cette solidité et cette rectitude de jugement, cette faculté de voir les choses telles qu'elles sont , ou de les imaginer telles quelles doivent être , lui nuisoient au lieu de le servir : obligé de sacrifier son propre goût à celui des spectateurs, il imkoit de mauvaise grâce des défauts auxquels sa nature répugnoit ; et il lui est même arrivé quelquefois de les outrer, dans la crainte de n'y pas atteindre. Enfin , l'auteur de Don Quichotte avoit cinquante ans, et ce chef-d'œuvre n'existoit point encore ; et rien de ce qu avoit produit sa plume n'autorisoit à croire qu'il en dût sortir.

Cervantes, dit- on, ayant été obligé de faire un voyage dans la Manche, eut querelle, pour un motif qu'on ignore , avec les habitants d'un petit village de cette province, nommé Argamasilla. Ceux-ci le mirent en prison , et l'y retinrent long-temps. C'est dans cette geôle, le plus triste de tous les séjours, qu'il composa le plus gai de tous les romans ;. tant est puissante, chez les hommes doués d'une forte imagination, la faculté de s'isoler des objets extérieurs, et de se soustraire à leur influence ! Cervantes, pour se venger dé ceux qui l'aivoient privé de sa liberté, fit de leur pays la patrie de son extravagant héros ; mais il affecta de ne pas nommer une seule fois un lieu qui lui rappeloit d'affligeants souvenirs.

La première partie de Don Quichotte parut, et elle ne produisit aucune sensation. Piqué def cette

froideur du public, Cervantes loi jeta un petit pamphlet anonyme, intitulé le Serpenteau, dans lequel il se calomnioit lui-même, en dénonçant son ouvrage comme une satire dirigée contre les personnages les plus distingués de la cour* La malignité fut prise k ce piège : on relut Don Quichotte pour y chercher des traits méchants qui ne s'y trouvoient pas; on fut comme forcé d'y' apercevoir cette fois des beautés plus innocentes qui n'avoient point été remarquées d'abord. L'outrage obtenoit enfin une apparence de soccèé. Alors la sottise et l'envie se liguèrent pour faire expier à Cervantes son triomphe de quelques instants, et elles n'y réussirent que trop bien. L'attaquer dans son talent , c'étpit l'attaquer dans son existence même. Il avoit besoin d'écrire pour vivre, et il craignoit, en écrivant, de réveiller la fureur de ses ennemis. Sa détresse étoit au comble. Deux grands seigneurs, le comte de Lemos et l'archevêque de Tolède, eurent pitié de lui; ils lui accordèrent quelques secours, mais de ces secours plus que modiques, indignes du patron et du protégé, qu'on rougit presque d'accepter, qu'on devroit avoir encore plus honte d'offrir.

Huit années s'écoulèrent sans que Cervantes osât rien publier de nouveau. Enfin, voulant témoigner sa reconnoissance au comte de Lemos , il fit paroîtrè le recueil de ses Nouvelles , et il le lui dédia. Ces Nouvelles sont très inférieures à Don Quichotte , sans doute; mais elles sont, comme on dit ai peinture y du bon temps de l'auteur, et dans sa bonne manière : ce 'sont de petits tableaux de mœurs, où la nature est

quelquefois bien saisie et bien rendue. Les contemporains de Cervantes, si injustes appréciateurs de son chef-d'œuvre, ne se montrèrent que trop conséquents, lorsqu'ils daignèrent à peine remarquer des produc* tions qui étoient loin de l'égaler.

L'année d'ensuite , Cervantes mit au jour un poëme intitu^ Voyage au Parnasse, espèce de satire allégorique, qui fut comprise dans le temps sans doute , mais où l'ironie, trop peu décidée, empêche aujourd'hui de distinguer la moquerie de la louange, et expose à prendre l'une pour l'autre. Rien ne devoit réussir à Cervantes, puisque cet ouvrage, rempli de malices et de railleries contre des auteurs vivants , n'obtint qu'un très médiocre succès. Il composa vers ce temps quelques nouvelles comédies pour subsister! les comédiens ne voulurent pas les jouer, et il fut trop heureux de les vendre à un libraire pour quelques écus .

Il n'étoit pas au bout de ses disgrâces et de ses humiliations. Un Àragonois, sous le nom supposé d'Avellaneda , s'empara de l'idée de Don Quichotte) et publia une suite de ce roman , sans invention , sans esprit, sans gaieté, sans goût. Ce galant homme, en lui volant son bien, lui disoit des injures : c'est un procédé qui trouve encore quelquefois des imitateurs. Heureusement il est plus facile d'outrager un homme de génie que de l'égaler, plus facile de s'approprier des personnages qu'il a créés , que de les faire agir et parler comme lui. Grâces toutefois soient rendues au faussaire! Sans lui peut-être Cervantes n'eut jamais songé à continuer son roman de Don Quichotte. Bientôt on en vit paroître la seconde partie , supérieure ii. 26

encore à la première , exempte de quelques défauts qu'on avoit justement reprochés à celle-ci, ornée surtout de beautés nouvelles dont l'auteur ne devoit l'inspiration qu'à lui-même. Alors le faux chroniqueur des gestes du héros de la Manche fut à peu près remis à sa place; mais il s'en fallut beaucoup que Cervantes fût içis ï la sienne, f

Son dernier ouvrage fut le roman de Persdès et Sigîsmonde , plein d'aventures invraisemblables et de sentiments exagérés. Comme il étoit dit que les contemporains de Cervantes, quoiqu'ils fissent, ne seraient jamais justes à son égard, ce roman, le plus mauvais, sans contredit, de tous ses ouvrages, fut celui de tous qui eut incontestablement le plus de succès. Mais il faut ajouter que l'auteur étoit mort, quand on le publia : cette circonstance explique tout , et empêche qu'on ne s'étonne.

Cervantes mourut à Madrid, le 23 avril 16t6, âgé de soixante-huit ans, six mois et quatorze jours. Le même jour, un autre grand homme, Shakspeare, mourut à Stratford , dans le comté de Warwick.

Cervantes a fait lui-même le portrait de sa personne, à l'époque où il publia ses Nouvelles. Sa figure tenait un peu de laigle; il avoit les cheveux châtains , le front découvert, les yeux vifs, le nez courbé, quoique assez bien proportionné , la barbe blanche , la moustache épaisse, la bouche petite, les dents séparées les unes des autres, la taille moyenne et tes épaules élevées.

Son portrait moral est facile à faire d'après ses actions et ses écrits. On sait s'il étoit brave ; nwk homme

de sa nation ne le fut davantage, et n'attacha plus de prix à la gloire de$ armes. La prééminence que Don Quichotte leur accorde sur les lettres, n'est pas seulement un trait de caractère du personnage; c'est aussi la pensée de l'auteur, qui toutefois n'éloît pas médiocrement jaloux de la célébrité littéraire» Il se glorifie plus souvent de la blessure qu'il reçut au combat naval de Lépante , et des dangers qu'il affronta durant sa captivité, que de ses ouvrages les plus estimes , je ne .dis pas de ses contemporains, mais de lui-même; et l'on sent qu'il prononce avec plus de fierté son titre de soldat, que sa qualité d'écrivain. La justice que lui refusoitson siècle, il se la rendit hautement et sans timidité* Il étoit difficile qu'en vantant son génie, il excédât les bornes de la vérité ; mais il est certain qu'il dépassoit un peu la limite des bienséances , de celles du moins qui règlent aujourd'hui nos discours, quand nous en sommes nous-mêmes le sujet* Exempt d'envie et de ressentiment, il louoit avec une chaleur généreuse ceux de ses rivaux dont il avoit le plus à redouter la concurrence, et il usoit d'une noble modération envers ceux qui l'avoient le plus offensé. Il supporta constamment les plus rudes coups du sort , et il conserva, jusqu'au dernier soupir, la plus tendre reconnaissance pour des bienfaiteurs qui auraient dû la mériter davaitf aget Réglé dans ses mœurs , il ne fut pas moins chaste dans ses ouvrages^ «Si je prévoyois, dit-il, a que mes écrits pussent inspirer quelque penchant « vicieux , je me couperois plutôt la main qui me reste, « que de les publier. » En tout , l'ame de Cervantes étoit au moins digne de son génie.

L'éducation de ce génie étoit entièrement achevée, lorsque Cervantes entreprit de composer Don Quichotte. Des courses, lointaines et des habitudes sédentaires, des conditions et des fortunes diverses loi avoient fait connoitre le monde en plusieurs de ses parties , les hommes en différentes contrées , la société dans tous ses états, la vie dans toutes ses vicissitudes, et le cœur humain dans toutes ses épreuves. Il avoif , si j'ose ainsi parler, sa provision faite d'événements, de situations, de caractères et de réflexions. Il pou voit imaginer ; car imaginer, c'est composer un tout idéal de parties diverses empruntées à la réalité; et la mémoire est l'unique source où puise l'imagination* Il étoit dans l'âge où cette dernière, faculté n'est pas encore affaiblie, et où subsistent, dans toute leur force \ le jugement qui ordonne un sujet, la réflexion qui l'approfondit et le féconde. C'étoit l'âge de la maturité , l'âge où la plupart des moralistes , des peintres de l'homme et de la société , ont composé leurs chefs* d'oeuvre.

Une autre circonstance encore favorisoit son entreprise, c'étoit celle de l'époque. Philippe II venoit de mourir. Ce despote ombrageux et jaloux, qui, outrant la gravité nationale , en avoit fait une sévérité chagrine , et qui redoutoit tout pour son autorité , hormis la seule chose qui pût la borner ou la déduire, c'est-à-dire l'inquisition, avoit bien voulu souffrir que l'imagination des écrivains se perdît dans des aventures chimériques et dans des hyperboles gigantesques, qui ne touchoient en rien aux tristes réalités de son règne; mais il n'eût peut-être pas toléré une pein-

ture fidèle de la société espagnole, telle que Pavoit faite son pouvoir tyrannique, aidé du Saint-Office et delaSainte-Hermandad. Philippe III, son successeur, n'eut, pour les lettres, ni plus de goût, ni plus de libéralité, mais du moins il n'avoit passes mêmes défiances, les mêmes soupçons, les mêmes alarmes ; et le rire ne lui étoit pas en horreur. Une anecdote connue sembleroit même prouver qu'il ne fut pas insensible aux charmes de J'ouvrage qui fut le plus beau monument de son règne. Étant un jour à un balcon de son palais de Madrid, il vit, sur le bord du Mançanarès , un étudiant qui , tenant un livre à la main , interrompent de temps en temps sa lecture pour se donner de grands coups sur le front , avec des démonstrations extraordinaires de joie. « Ce jeune « homme, dit le roi, a perdu la tête, ou il lit Don « Quichotte. » Le monarque avoit deviné juste : c'étoit Don Quichotte que lisoit' l'étudiant, et il n'étoit fou que de plaisir.

Don Quichotte est la satire des romans de chevalerie. Ces romans avoient fait les délices de toute l'Europe, et ils charmoient encore l'Espagne entière , lorsque Cervantes entreprit de les décréditer parlé ridicule. Avant d'examiner littérairement l'ouvrage qui en est, pour ainsi dire, la parbdie, il n'est peutêtre pas hors de propos de jeter un coup d'œU sur l'espèce d'institution dont ils étbient eux-mêmes l'image. •> ,

Tous les états fondés par la conquête se sont longtemps ressentis de leur origine. Avant qfie l'autorité du chef prévalût sur les prétentions de ceux: qui refu*-

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soient de s'y soumettre, parce qu'ils avoient contribué à l'établir, les plus affreux désordres troubloient la société naissante. Des. sujets puissants, tour à tour appui et fléau de leurs maîtres , se pay oient eux-mêmes de leurs services par le pillage, le viol et l'homicide . Lorsque l'autorité répressive est nulle ou impuissante, il faut que la force protège ceux que la force opprime, ou ils demeurent éternellement opprimés. Heureuse» ment la nature y a pourvu, jen mettant au fond des cœurs ce sentiment du juste et de l'injuste , cet instinct de générosité qui nous porte k prendre la défense du foible qu'on attaque. Ce fut là l'origine de la chevalerie errante ; et ce phénomène du moyen âge n*étoit pas nouveau dans l'histoire des nations, car les Hercule, les Thésée, les Pirithoùs étoient les redresseurs de tàrts de la Grèce héroïque, comme les Roland, les Renaud, les Ogier, furent ceux de l'Europe féodal?.

La chevalerie moderne eut toutefois un caractère particulier et distinctif. Les héros de la Grèce, qui exfterminoient les brigands et les monstres, ne se faisoiçftt point scrupule de ravir les femmes , pour les posséder et les abandonner ensuite. Nos paladins , au contraire , dignes enfants de la Germanie, se faisoient un devoir de les délivrer pour les rendre k elles-mêmes, et de leUr être fidèles, quand ils étoient parvenus k s'en faire aimer. Capables de tout braver, de tout en* trëprendre, de tout exécuter pour elles, ils n'en exigeoieùt rien, osoientk peine en espérer quelque chose, et se croyoient trop payés par la moindre faveur.C'est ce mélange d'héroïsme et de galanterie, de courage

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impétueux et de tendresse timide , d'un dévouement sans homes et d'une délicatesse à toute épreuve , qui donne une physionomie si intéressante et si noble aux romans qui décrivent les mœurs et les prouesses de nos^anciens chevaliers.

Le merveilleux que nos vieux romanciers ont mêlé, soit à des récits véritables , soit à des fictions naturelles, n'étoit pas un jeu fantastique de leur seule imagination. Il avoit son fondement, c'est trop peu dire, il avoit sa réalité dans la croyance universelle. Les erreurs, lesillusions des peuples sont une partie et une grande partie de leur histoire. Ce sont des faits tout aussi positifs que les faits matériels eux-mêmes , et ils ont souvent beaucoup plus d'importance. Enfin , les enchantements de la féerie figurent dans les chroniques chevaleresques , au même titre que les oracles et les prodiges divins dans les annales grecques ou romaines.

Les croisades perpétuèrent l'esprit et les hauts faits de la chevalerie. Les descendants de Charlemagne et de ses paladins alloient combattre dans l'Asie les Sarrasins que ceux-ci avoient chassés de l'Europe. C'étaient, pour ainsi dire, les mêmes personnages, les mêmes aventures, les mêmes mœurs; et toutes ces choses donnèrent lieu aux mêmes fictions. Mats , au seizième siècle, l'épidémie des conquêtes d'outre-mer avoit cessé ; les états, dont le nombre étoit dimhiué et l'étendue augmentée, obéissoient à des princes qu'une plus grande puissance , une possession consacrée par plus de siècles, et un commencement d'équilibre politique entre eux , rendoierit k la fois moins entre-

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prenants et moins exposés aux entreprises des autres; l'anarchie avoit disparu, et le brigandage* avec elle; les lois avaient repris leur empire, et la force n'avoit plus à redresser les torts de la force. D'un autre côté, l'abolition récente des tournois venoit d'enlever à la vigueur et à l'adresse la seule occasion qui leur restât de se signaler encore ; car, dès long-temps, l'invention des armes à feu les avoit bannies , ainsi que la valeur même, des combats véritables, où elles étoient remplacées par le nombre et la discipline. Enfin , tandis que le progrès de la corruption avoit fait disparoître la franchise, la loyauté, l'inviolable fidélité à sa parole, la grandeur d'ame, le désintéressement, en un mot toutes les vertus généreuses des anciens preux, le progrès des lumières avoit fait évanouir les enchantements, les sortilèges, les fées, les magiciens, tous ces fantômes dont les imaginations avoient été obsédées durant cette longue nuit de l'esprit humain. Ainsi, les chevaliers et leurs prouesses , le qaturel et le merveilleux de leurs aventures , tout s'étoit anéanti à la fois.

Au milieu de ces nombreux changements que le temps avoit introduits dans le système, dans les idées et dans les usages de l'Europe , la nation espagnole conservoit en grande partie les goûts et les habitudes chevaleresques: Le courage indomptable qui lui fut toujours propre, cette galanterie passionnée qu'elle devôit au long séjour des Maures et à son climat si favorable à la volupté, cette imagination exaltée qui ne sauroit se contenir dans les limites du réel, cette crédulité enthousiaste, dont n'a pu triompher jusqu'ici la

diffusion de tant dé lumières vraies ou fausses, utiles ou nuisibles, tout faisoit d'elle encore, au seizième Siècle, un peuple du moyen âge, un peuple enfant , que des contes amusoient , mais k qui il falloit des contes héroïques. L'Espagne étoit trop avide de romans de chevalerie pour n'en avoir pas enfanté un grand nombre, et elle en produisoit sans cesse de nouveaux. La contrainte que le gouvernement impoôoit à la faculté de penser, conspiroit avec le goût national pour favoriser cet élan du génie espagnol vers les compositions imaginaires et fantastiques.

Cervantes parut sentir que ce goût puéril, digne d'un peuple dont la raison est peu formée , s'opposoit à ce que la littérature de son pays acquît un caractère de jugement et de maturité. Il entreprit de le combattre', et il réussit à le détruire. On lui a reproché sa tentative et son succès. Il ne devoit pas, a-t-on dit, chercher à dégoûter sa nation d'une lecture qui entretetioit incessamment en elle cet instinct belliqueux , cet esprit de bravoure personnelle qui avoit fait sa gloire dans les siècles passés : en attaquant les égare* ments, le délire (Je l'héroïsme, il risquoit d'en affaiblir le principe; et peut-être a-t-il eu le malheur d'y porter quelque atteinte. A ce compte, il est peu de préjugés, de ridicules , de vices meirie qu'il* ne fallût laisser en paix ; car presque tous ne sont que l'excès , l'abus ou la dégénération soit d'une vérfté , soit d'une vertu. Mais qu'on se rassure : si l'Espagne n'eût pas été naturellement valeureuse , elle se seroit moins plu à la peinture des exploits chevaleresques ; et ce n'est pas en perdant son goût pour ces récits imaginaires ,

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qu'elle a pu perdre la qualité réelle qui les lui faisait aimer. Elle a prouvé, dans plusieurs occasions fort rapprochées de nous , que sa bravoure , pour éclater au plus haut degré , n'a voit pas besoin d'être enflammée par des exemples fabuleux; son histoire récente s'est plus, d'une fois élevée jusqu'au merveilleux des vieilles fictions, et ses modernes paladins n'ont près* que rien à envier à ses anciens preux.

Mais , à propos d'un livre si gai , ce sont la des considérations bien graves. Abandonnons -les, et bornons-nous maintenant à examiner le chef- d'oeuvre de Cervantes du côté de l'invention, de la composition, des caractères, du costume, du style, en un mot des qualités purement littéraires.

Voulant tourner en ridicule les romans de chevalerie, ou plutôt les amateurs passionnés de ce genre d'ouvrages, Cervantes feint qu'un homme est devenu foû pour en avoir fait son unique lecture , et que son imagination malade a réalisé pour lui toutes les chimères dont il aimoit à s'entretenir. Quelle idée pli» simple et plus féconde à la fois !

La folie de Don Quichotte est bornée à un seul objet, la chevalerie errante; sur tous les autres, sa raison est parfaitement saine. C'est l'espèce particulière d'aliénation mentale que, dans ces derniers temps, on & appelée monomanie. En ce siècle de classifications et de nomenclatures, il semble qu'avoir dénommé ui^e chose, c'est l'avoir découverte. 11 est pourtant certain que la monomanie a été anciennement connue et décrite. Le médecin Louis Mercadô , compatriote et contemporain de Cervantes, parle expressément d'une

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espèce de fous « dont la crédulité, les teneurs, la démence , en -un mot, se renferme dans la seule chose que leur imagination a créée, et qui , en tout le reste, jouissent d'une pleine et entière raison. » Il est assez présumable que Cervantes a eu cpnnoissance de ce point de doctrine pathologique , et que c'est là-dessus qu'il a fondé l'état mental de son héros. En tout cas , la monomanie de Don Quichotte est parfaitement conforme aux observations les plus méthodiques et les plus certaines sur cette maladie de l'esprit. Elle ne se borne pas à troubler l'intelligence; elle semble aussi fausser les organes extérieurs. Non seulement l'imagination de Don Quichotte , accommodant à sa chimère toutes les choses qui peuvent se prêter à cette sorte de transformation, fait d'une auberge un château, et d'une laide servante une belle princesse; mais sa vue, son ouïe, son odorat même, bien qu'ils ne soient pas viciés. comme son entendement, ont des perceptions pour le moins très ii#xactes , puisqu'il va jusqu'à prendre un plat à barbe pour un armet de fine trempe, le bêlement confus de deux troupeaux de moutons pour le choc bruyant dé deux armées t et l'odeur d'ail la plus infecte pour un parfum d'exquise senteur. Cette allucination , dans laquelle l'esprit abusé trompe les sens eux-mêmes, appartient à toutes les espèces de folie ; mais elle doit être plus fréquente et plus complète dans la monomagie, où la démence, concentrée en un seul point, n'en a sans doute que. plus d'intensité. En résumé , les imaginations les plus extravagantes de Don Quichotte ne sont <jue ce qu'elles doivent être; loin que sa sagesse et sa folie s'excluent l'une l'autre,

cette alliance, ou plutôt cette alternative de deux états contraires est prise dans la vérité mente; et ce qui n'est ici qu'une pure fiction, pourroit passer pour la description exacte d'un fait réel et bien observé;

Ce seroit là sans doule un foible mérite, s'il étoit seul. Mais il en résulte des beautés du premier ordre; et c'est ce que gagne ordinairement le génie h prendre la nature pour guide. La folie de Don Quichotte est en soi fort divertissante ; mais qui ne sent qu'elle fatigueroit, qu'elle attristeroit même à la longue, si le cours n'en étoit fréquemment interrompu par des intervalles, non d'une bonté passive ou d'un bon sens vulgaire , mais d'une générosité sublime ou d'une raison supérieure? De même que la suppression d'un organe tourne au profit des autres en augmentant leur sensibilité et en agrandissant la sphère de leurs fonctions , on diroit que le jugement de ce bon gentilhomme , si profondément altéré en tout ce qui regarde la chevalerie errante , n'en esl^devenu, en toute autre matière, que plus sain , plus vigoureux , plus pénétrant et plus étendu. Il est du moins certain que son ame, dégagée de toutes <*s considérations de prudence et d'intérêt que sa raison suggère, et qu'on prend souvent pour la raison même, s'élève 'à des vertus plus hautes, lui inspire des pensées plus généreuses et des actions plus sublimes. D'où cela vient-il, sinon de ce que le principe de sa folie résidoit dans les ply s nobles parties de son caractère? Cest un enthousiasme naturel pour l'héroïsme et la magnanimité, qui a dégénéré chez lui en une exaltation visionnaire et délirante.

Ce caractère de folie n'étoit pas seulement le meil-

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leur moyen que Cervantes pût employer pour corriger ses compatriotes* de leijr travers passager; c'étpit encore l'idée la plus heureuse qu'il pût mettre en œuvre pour charmer ses lecteurs de tous les temps et de tous les pays. Don Quichotte, se jetant au travers des institutions de l'Espagne moderne et déjà civilisée, avec les idées de l'Europe barbare du moyen âge; Don Quichotte, paladin du temps de Chartemagne au milieu des sujets de Philippe III , est perpétuellement en contradiction , en lutte avjec tout ce qui existe autour de lui ; et de là tant d'extravagances , tant de méprises, tant de mécomptes; , tant d'inconséquences , qui , pour être des prodiges d'héroïsme , de vertu et de sagesse, n'aqroient besoin que d'être roulées de plusieurs siècles. Quand les ressources et les transactions de commerce sont universellement établies , qu'on peut se procurer tout ce qu'on désire, mais qu'il faut aussi payer tout ce dont on a besoin, notre personnage , qui a ressuscité les temps où l'hospitalité étoit gratuite , où l'on donnoit aux gens tout pour rien, peutêtre parce qu'ils n'avoient pas de quoi l'acheter, et qu'ils auroient bien su le prendre, notre personnage s'indigne de ce qu'un hôtelier lui demande le prix de son gîte, et il s'en va fièrement en lui tournant le dos. Quand il existe une police pour surveiller les malfaiteurs et une justice pour les punir, notre homme, qui vit, par sa chimère, dans un siècle où il n'y a que des oppresseurs et des opprimés , délivre des galériens à la chaîne , et met en déroute les archers qui les conduisent. Ainsi , il est le plus probe des hommes, et il emporte le bien d'autrui ; il s'est armé pour rétablir l'or-

Arc public, et il le trouble à chaque pas. Cette constante opposition entre ses principes et ses actions , entre ce qu'il veut, ce qu'il croit faire , et ce qu'il fait réellement, est une source continuelle de comique.

Voyant la société tout au rebours de ce qu'elle est, et agissant toujours en conséquence, Don Quichotte ne peut manquer d'avoir beaucoup de disgrâces , de ^déconvenues > de mésaventures. Il est souvent, et trop souvent peut-être, battu, roué de coups. Se dégoûterat*il pour cela du métier ? Ne finira-t-il pas par sentir la folie de ses entreprises? Loin de là. S'il a succombé, s'il a souffert, c'est pour avoir manqué à quelque loi sacrée de la chevalerie, ou parce qu'un enchanteur, jaloux de sa gloirfe a suscité contre lui un de ces obstacles que toute la force et toute la valeur du monde ne peuvent surmonter. Sa mémoire, d'ailleurs, lui fournit toujours, à point nommé, l'exemple de quelque illustre preux, qui, en une certaine occasion, a encore été plus maltraité que lui. Il y a plus ; il est quelquefois forcé de reconnoître , d'avouer que les choses ne sont pas actuellement ce qu'elles étoient tout-à-l'heure à ses yeux. Il, est dopcdétrompé? au contraire. Alors, seulement alors, il croit être abjasé. C'est encore ce maudit nécromantqui, pour le tourmenter, a métamorphosé les objets. Ainsi, la chimère enfantée par son imagination est pour lui la réalité même ; et la réalité , quand par hasard il l'aperçoit, n'est à ses yeux qu'une chimère créée par la haine d'un génie malfaisant. Voilà bien ce qu'on peut appeler une folie à toute épreuve.

Sancho Pança n'est pas un personnage d*une création moins originale et moins heureuse que Don Qui-

chotte. *. On 'dirait, observe quelque part le curé, c qu'ils oril été faits exprès pour se faire valoir l'un « l'autre; et les folies du maître ne vaudroient pas « grançTchose sans celles du valet. » C'est Cervantes lui-même qui nous dit là son secret. En^ffel, si Don Quichotte, en sa qualité de chevalier errant, ne peut se passer d'un conQdent de ses doléances amoureuses, et d'un témoin de ses entreprises héroïques', nous n'avons pas moins besoin, nous autres lecteurs, que la gravité solennelle du nouveau paladin soit continuellement tempérée, égayée, par la naïveté risible de ce rustre, si plaisamment transformé en écuyer. Sancho Pança est un vrai paysan , qui tient de la nature et de sori état toutes ses qualités bonnes ou mauvaises ; à la fois simple et rusé, crédule et défiant ; tour à tour éclairé et trompé par son intérêt ; du reste , poltron sans vergogne, gourmand sans retenue,. ba vard , indiscret, grand diseur de quolibets et surtout grand enfileur de proverbes, honorant fort son maître , dont pourtant il se moque quelquefois ; lui 4tànt attaché, moitié pour le bien qu'il en $ reçu , moitié pour eelui qu'il en espère ; supportant avec résignation les châtiments qu'il lui inflige , et plus touché d'un retour de bonté , qu'il n'avoit été blessé d'un excès de rigueur. Don Quichotte et Sancho sont tous deux fous ; mais ils le sont par des causes diverses et dans des mesures différentes. Don Quichotte, par l'ascendant de sa condition, de ses lumières et de cette logique habile qui se mêle à sa démence, surtout par la séduction de ses promesses magnifiques , a persuadé Sancho de la réalité des chimères de la chevalerie errante ; mais il ne l'en a per-

suadé qu'à demi. De ces chimères , Sancho fait deux parts : son bon sens rejette tout ce qui ne lui est bon a rien, et sa passion admet tout ce qui peut lui être utile* Son maître est un fou, quand il ne reçoit et ne donne que des coups ; il est un héros plein de raison , quand il parle de donner une île à son fidèle écuyer. Don Quichotte a la folie de l'héroïsme ; Sancho a celle de l'intérêt. L'iipe est infiniment rare, et on ne manquerait pas de l'enfermer, si elle se présentait; l'autre est fort commune , et elle a le privilège de courir librement les rues.

Autour de ces deux personnages principaux , quelle foule de personnages secondaires ou seulement accessoires , dont les physionomies diverses, avec moins de relief, n'ont pas moins de vie et d'originalité! L'ensemble de la composition est un tableau animé de la société espagnole sous Philippe III , dans toute la variété de ses classes et de ses professions , dans toute la vérité de ses mœurs et die ses habitudes ; et toujours ,. sous le costume national de l'époque, les formes naturelles de l'homme sont accusées avec justesse. Chaque personnage est mû par les passions qpi lui conviennent, et parle le langage qui lui est propre.

Don Quichotte et Sancho sont seuls, non pas, sans doute, hors de la nature, mais hors de la vérité commune; ils ne sont pas outrés dans leur genre, mais ce genre même est une exagération. Qqel travers, quel ridicule ne pâlîroit à côté de leur extravagance ? Aussi est-il à remarquer que Cervantes a évité de mettre la folie du maître et du valet en parallèle, en opposition avec aucune autre manie. Les personnages avec

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qui ils sont en contact, ont les défauts de leur caractère ou les vices de leur profession ; mais ils sont tous raisonnables , en ce sens qu'ils n'ont ni prétentions déplacées, ni passions contraires à leur intérêt.

Cervantes ne pouvoit faire jaillir du fond de son sujet aucune source d'intérêt tendre et touchant* Mais* ne voulant peut-être pas renoncer entièrement à ce moyen de plaire, le plus facile et lé plus assuré de tous, il a eu recours aqx épisodes. De là , ces histoires si attendrissantes de Marcelle, de Carderçio, de l'esclave et de Dorothée. Beaucoup de lecteurs , charmés des folies de Don Quichotte et des simplicités de Sancho , ne rencontrent pas sans, un peu d'impatience ces longs récits, dont le dut est de substituer le plaisir des larmes à celui du rire; et plusieurs prennent d'abord le parti que conseillent Rousseau relativement à l'Iliade de La Motte, celui de les abréger en ne les lisant point. Mais on y revient; et les moins sensibles, après s'être bien égayés des disgrâces comiques de nos deux chercheurs d'aventures, trouvent quelque douceur à s'apitoyer sur des infortunes amoureusea, imaginées avec tant d'art et racontées avec tant de naturel ; au reste , Cervantes , à qui l'on avoit reproché, après la publication de la première partie de Don Quichotte y de n'avoir pas su trouver assez de ressources (Jpns son sujet pour se passer de celle des épisodes , paroît avoir senti lui-même que ce reproche n'étoit pas sans justesse, puisque, dans la seconjde partie, il s'est entièrement abstenu des histoires étrawgères à l'action principale. Il s'est mortJi>£ également docile à la critiqjue, lorsque, dans cette seconde par* ,n. # 27

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1 1 8 LITTÉRATUKE. ROMANS.

lie, il a épargné à Don Quichotte les coups dont il étok si prodigue envers lui dans la première. Par une heureuse compensation , il a mis dans la bouche de San* cho un beaucoup plus grand nombre de ces proverbes que la duchesse aimoit tant, et que certainement nous n'aimons pas moins qu'elle.

L'intrigue du roman de Cervantes a un caractère particulier. Ce n'est pas proprement une suite de faits enchaînes les uns aux autres, et tendant vers une fin déterminée. P'une part, la volonté du héros, et, de l'autre, le hasard, c'est-à-dire deux causes également aveugles, semblent disposer des événements. Don Quichotte sort de chez lui, il y rentrctou il y est ramené; il en sort de nouvea* pour y rentrer encore ; et dans chacune de ses excursions, sa fantaisie, ou quelquefois celle de Rossinante lui-même, le pousse de lieu en lieu , d'aventure en aventure* L'une n'attend pas l'autre; et comment en pourroit-il être autrement, puisque ce bon chevalier les a, pour ainsi dire, toutes prêtes dans son cerveau, et que le moindre objet suffit pour les faire éclore? Quelquefois, il le faut dire, certains personnages épisodiques, au moment où ils se croient le plus éloignés Fun de l'autre , et où ils ont le plus d'intérêt à se rejoindre, se trouvent rapproeh^p et réunis par un de ces jeux du sort , qui sont trop rares dans la réalité pour n'être pas invraisemblables dans une fiction, et qui, d'ailleurs, tranchent trop facilement les difficultés de l'art- Ces rencontres inespérées , fréquentes dans les romans de chevalerie , sont , dans celui de Don Quichotte f comme un ; reflet de la partie imaginaire sur la partie

réelle; et l'on doit avouer qu'elles choquent moins que partout ailleurs, dans un ouvrage où l'esprit est continuellement préoccupé des incroyables aventures des paladins et de leurs belles. '

Deux mondes, comme on l'a déjà vu, sont , pour ainsi dire, renfermés dans le roman de Don Quichotte: le monde imaginaire qu'a enfanté la folie du personnage, et le monde réel que le temps et l'homme ont produit. C'est ce qui fait que, dans l'ouvrage, deux genres de sentiments, d'idées , d'images et d'expressions, se trouvent continuellement mêlés et confondus, l'un héroïque et merveilleux , l'autre vulgaire et po* sîtif , ou, comme diroient les critiques de l'école allemande, l'un poétique et l'antre prosaïque. Le premier est celui de l'épopée ; le second appartient à la comédie et au roman de mœurs. Leur mélange, qui serait bi* zarre et forcé daûs tojite autre composition , résulte ici naturellement du double principe de l'oim%e.. Un des hommes les plus ingénieux de notre nation , Du Fresny, s'est amusé à faire un parallèle d'Homère et de Rabelais. Il eût eu moins de frais à faire, si , dans ce jfeu d'esprit , il se fût proposé de comparer le chantre des aventures d'Ulysse et celui des, aventures de Don Quichotte. Cervantes a, comme Homère et ses plus dignes imitateurs, son dénombrement d'armée, ses combats singuliers, ses batailles, sa peinture de l'âge d'or et ses tableaux de la nature champêtre. Son style répond k la magnificence ou à la grâce de ces objets*, ce n'est point celui du travestissement, de la parodie ; c'est, à la versification près, celui de la haute, poésie , avec tout son sérieux et toute sa pompe. '

Hors de ces endroits tout poétiques, où la diction s'élèTe.au niveau du sujet, le style de Cervantes est simple, naturel, ingénu. Le tour particulier de son esprit étoit l'ironie douce, légère et presque insensible. Il garde dans le récit. des plus visibles extravagances de son héros , le même sérieux que celui-ci met dans toutes ses actions et dans tous ses discours. Enfin, il ne se moque pas de ses personnages , et il ne donne pas k ses lecteurs le signal du rire. C'est le sang froid, la gravité plaisante d'un bon conteur ou d'un bon poêle comique : c'est La Fontaine narrant , avec une candeuç naïve, les démêlés de la. Belette et de Jeannot Lapin; c'est surtout Molière, ne prêtant pas de l'esprit Ji ses acteurs, ne leur faisant pas faire assaut de bons mots ou de bélises , et les montrant d'autant plus ridicules qu'ils croient l'être moins, et font moins d'efforts pour le paroître. Cervantes ne fait pa^ en termes piquants , la satyre d'un caractère ou d'une profession ; mais il les dessine avec tant de jus* tesse et en éclaire si habilement les côtés plaisants , que la satyre se trouve faite- comme d'elle-même , sans que l'auteur paroisse y avoir songé, ou plutôt parce qu'il y a beaucoup songé , parce qu'il a senti que les ridicules dont le lecteur est le plus frappé, sont toujours ceux qu'il croit avoir découverts luimême.

L'espagnol est la plus belle langue qui se parle sous le ciel, puisque celle des Grecs ne se fait plus entendre. De l'avis de ses compatriotes, l'auteur de Don Quichotte a écrit divinement dans cette tangue divine : aucun auteur de sa nation ne lui est comparé pour

l'ëlégance, la pureté, le bon goût de style, le tour aisé et naturel, principalement pour cet heureux emploi des idiotisraes , sans lequel un éprivain n'a point de physionomie, un ouvrage point d'agrément et do vivacité. On raconte que le poète anglois, ftowe, ayant demandé un emploi au comte d'Oxford, chef de la trésorerie, celui-ci lui conseilla d'apprendre l'espagnol. Rowe, qui s'imagina que le ministre lui destinoit quelque mission importante où la connoissance de cette langue étoit nécessaire, se mita l'étudier avec ardeur, et, quand il crut la bien savoir, H retourna chez le comte pour l'en instruire, a Que vous « êtes heureux , lui dit le comte , vous pouvez maintenant lire Don Quichotte dans l'original! » On ne dit pas comment le poète prit la plaisanterie, mais certainement le ministre pouvoil lui jouer un plus mauvais tour.

Jamais personnages créés par le génie poétique n'ont laissé dans les esprits une image plus vive et plus distincte de leurs traits, de leurs formes, que Don Quichotte et Sancho Pança; et ce n'est pas parce que les arts du dessin se sont empressés de les représenter dans mille attitudes diverses. Le crayon , le pinceau, le ciseau, l'aiguille et le burin, n'ont fait que répéter des figures qui Ploient déjà (tracées dans nos imaginations ; et leurs portraits qui n'^toient, pour ainsi dire, que des copies, n'ont été approuvés que parce qu'ils nous offroiënt la ressemblance exacte de deux modèles qui nous étoient déjà connus. Oui, Don ^Quichotte et Sancho ont eu pour nous une existence réelle; nous les avons vus , nous les reconnoîtrions ,

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et nous sommes frappés des rapports qu'on peut avoir avec eux. D'où vient cette espèce de prodige? Non seulement de ce que Cervantes a supérieurement marqué leurs traits et leurs formes extérieures, mais encore de ce que ces formes et ces traits , tout caracr téristiques, ont une merveilleuse analogie avec les inclinations et lés mœurs des deux personnages. Cervantes les a faits tels qu'ils dévoient être, et nous les voyons toujours tels qu'il les a faits.

Que dirois -je encore ? sans répéter, d'après Montesquieu , que Don Quichotte est le seul bon livre des Espagnols, on peut assurer qu'il est le meilleur de tous. Ce seroit peu : il est le chef-d'œuvre d'un genre où lès nations les plus lettrées de l'Europe se sont exercées avec hopneur ; et le petit nombre de ceux qui né le préfèrent pas, ne lui comparent du moins que des productions du premier ordre. Encore, comme le mérite , la gloire des ouvrages n'est pas une question qui se juge indépendamment de toute circonstance , et qu'il est juste de tenir compte à un écrivain des difficultés qu'il a eues à vaincre, les lecteurs que leur goût feroit pencher vers Gil Blas ou Totn Jones % u'hésiteroient peut-elre pas à confesser que l'auteur espagnol du seizième siècle, travaillant sans modèles à une époque encore à demi barbare , et au milieu d'une nation qui méconnoissoit son génie , s'est élevé personnellement à une plus grande hauteur que Le Sage et Fieldiug, entourés l'un et l'autre de tout ce qui peut favoriser le talent f trouvant uqe carrière toute frayée jet un goût public tout formé, ayant des devanciers pour les guider et des juges pour les apn

plaudir l . Ajoutons l'intérêt borné ou plutôt (qu'on me passe l'expression) la nature tout exceptionnelle du sujet , l'éloignement où nous sommes des moeurs décrites dans l'ouvrage , enfin cette ignorance de la langue qui rend nulles pour nous les nombreuses beautés du style , et qui ne nous permet^ d'apercevoir celles de la composition qu % k travers le voile infidèle ou grossier des traductions , et nous serons tous forcés de convenir que Don Quichotte, sorti, il y a deux siècles, de la péninsule espagnole, pour devenir, pour être encore aujourd'hui le livre de tout ce qui sait lire dans le monde , est à la fois une des plus étonnantes merveilles de l'esprit humain , et un des plus singuliers phénomènes de l'histoire littéraire.

1 De tout ce que j'ai lu sur Ù9* ÇuieAoiie, rien ne m'* para en donner une, idée plus vraie, et surtout annoncer un sentiment plus vif et plus profond des beautés de cet immortel ouvrage , que deux articles de M. de Féletz, insérés au Journal des Débats, et recueillis dans le Spectateur François au dix-neuvième siècle (tome 3 , page 402). En traitant le même sujet avec toute retendue qu'il pouvok comporter, j'ai nécessairement rencontré quelques unes de ses pensées. J'aide à - lui en faire hommage ; et je souhaite, que celles qui m'appartiennent ne soient pas jugées indignes d'y être associées. M. de Féletz reconnoît comme moi la supériorité de Don Quichotte sur G il B tas et TàmStmts, et il rétaMâft sur d'excellentes raisons , très ingénieusement exprimées.

ROBINSON CRUSOE.

BUT DE l' AUTEUR. UTILITE DU LIVRE. ELOGE Qu'en A PAIT J.-J. ROUSSEAU»

DONT LES IDÉES SUR l/ EDUCATION ONT BEAUCOUP d' ANALOGIE AVEC LA FABLE

INVENTÉE PAR DANIEL DE POE. CHARME PARTICULIER DE l' OUVRAGE. A

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