TICBS DES OUTRAGES APPELES HISTORIQUES
. C'est une époque bien digne de considération que celle où le vieux polythéisme, croulant de toute pan, disputoit encore l'empire du monde au christianisa^ prêt & s'établir sur ses ruines. Depuis long-temps il a voit perdu l'appui sacré de ses prodiges t de ses mystères , de ses oracles. Seul , de toutes les religions , il n'avoit point eu de morale propre, de morale déterminée et obligatoire; et l'on n'y trou voit pas d'autre vestige de la recommandation des vertus, que les peines infligées dans le Tartare k différentes espèces de crimes : du reste , ses dieux consacraient tous les vices par leur exemple, et plusieurs d'entre eux n'étoient que des vices divinisés. Les sages de l'antiquité s'étoient élevés à la spéculation et à la pratique des plus
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hautes vertus, mais sans le secours de la religion, mais parce que les principes de la morale sont naturels et nécessaires à l'homme, comme le prouvent leur universalité et leur identité constante dans les contrées de la terre les plus séparées les unes des autres. Ces mêmes sages avoient osé plus d'une fois tourner en dérision le système religieux, et substituer à l'absurde pluralité des dieux, l'idée d'un seul Dieu, créateur et maître absolu du ciel et de la terre. Cette opinion s'étoit répandue jusque parmi le peuple, et le Jupiter optimus, maximum, que l'univers romain adoroit dans les derniers temps, ressembloit fort au vrai Dieu par sa toute-puissance, sa bonté infinie et ses autres attributs. A l'époque dont j'ai parlé, le polythéisme n'existoit donc plus en effet, puisque sa morale étoit nulle, et que ses fables étoient rejetées par la croyance publique; mais il avoit été , durant un grand nombre de siècles, la religion du monde entier, et il se survivoit à lui-même par la force d'une longue habitude. Le peuple continuoit d'aimer un culte qui le charmoit par sa • magnificence; la vanité des empereurs souteuoit une religion qui, de leur vivant même, leur offroit ks honneurs de l'apothéose; et de nombreux collèges de prêtres, desservant des divinités auxquelles ils croyoient encore moins que tous les autres, n'en restoient pas moins attachés à leurs profits, à leurs hon* neurs, à leurs privilèges.
Qu'étoit alors le christianisme? une religion dont l'origine, l'établissement, le dogme historique, avoient quelque chose de bas et de repoussant (son divin fondateur l'avok voulu ainsi pour humilier l'orgueil de
l'homme ). Un Dieu né dans une étable et mort sur une croix, voilà ce qu'on proposoit à la foi des mêmes hommes qui avoient été élevés dans la croyance de la noble et brillante théogonie du paganisme. Mais le nouveau dieu avoit donné le précepte et l'exemple de toutes les vertus; mais sa morale étoit pure, sublime, surtout austère, malgré l'aimable indulgence que luimême avoit mise dans ses actions. C'étaient autant de causes pour que le christianisme fît de nombreuses conquêtes : car, je le répète , l'homme a besoin de morale; et, quand il entreprend de dompter ses passions, le frein le plus rigoureux est celui qu'il chérit le plus. Les chrétiens étoient haïs et plus souvent méprisés : ces sentiments, qu'ils se glorifioient d'inspirer, ne faisoiéht que resserrer les liens qui les unissoient entre eux. Ils étoient quelquefois persécutés : là persécution les affermissoit dans leur croyance, les rendoit plus ardents à la propager; et, comme l'enthousiasme, surtout l'enthousiasme religieux , opère toujours en sens inverse de la nature, ce qui auroit dû diminuer le nom* bre des prosélytes étoit précisément ce qui l'augmentait. Ayant horreur en général de communiquer avec les profanes , voulant surtout dérober à leur connoissance la célébration des saints mystères, et forcés d'ailleurs de se soustraire aux mesures violentes qui de temps en temps éclatoient contre eux , ils s enveloppoient de ténèbres et se renfermoient dans des lieux souterrains. L'amour des choses exclusives, et le charme # attaché aux associations secrètes , tournoient au profit f du zèle , faisoient du danger même une jouissance , et if* excitaient une curiosité qui bientôt se convertissoit
en adhésion aux principes de la secte mystérieuse et persécutée. Cette secte, au commencement du quatrième siècle , comptoit des partisans dans tous les ordres de l'Etat, dans toutes les classes de la société; elle en avoit dans l'armée et dans le sénat, autour du trône et dans la famille même de l'empereur. II ne falloit plus qu'une dernière et atroce persécution pour la rendre maîtresse de l'empire et du trône même. Galérius, ce vil chevrier de la Daeie, élevé par son courage féroce au rang de César et au partage de la puissance impériale , obtint cette persécution du sage Dioctétien, dont la main, affaiblie par l'âge et les doubleurs, étoit fatiguée de tenir les rênes de l'Etat, et de conprimer les fureurs de son gendre. Quel effet produisit cet acte de cruauté? des milliers de chrétiens périrent; mais du sang de chaque martyr, comme d'une semence féconde, on vit naître en foule des chrétiens nouveaux ; et, peu d'années après, la foi du Christ s'assit avec Constantin sur le trône de l'empire d'Orient»
Deux écrivains, dans ces derniers tempo , ont imaginé de retracer l'époque dont je viens de faire une esquisse rapide. M. de Chateaubriand, dans les Murtyrsj et M me P.ichler^ <lans J cathodes , ont peint les circonstances et les événements qui préparèrent le triomphe complet du christianisme sur la religion païenne. Les deux ouvrages diffèrent absolument par le genre : l'un est une épopée en prose à la manière du Tëlcmaque; l'autre est un simple roman en forme épistolaire. Mais , outre les rapports accessoires que l'identité d'objet a dû produire naturellement entre les deux
compositions , il existe , entre la fable de Tune et celle de l'autre , des ressemblances capitales , des ressemblances telles que les deux auteurs paroîtroient avoir travaillé d'après une donnée commune. Dans les. Martyrs, une païenne se convertit à la foi chrétienne qui est celle de son amant; dans Agathoclès, un païen , amant d'une chrétienne, embrasse la religion de sa maîtresse : la différence , comme on voit, n'est qu'une transposition de sexes. Dans les deux ouvrages , les deux amants sont les principaux personnages , ce qu'on appelle les héros : dans les deux ouvrages , l'amant est un des principaux appuis du christianisme , devient personnellement odieux au féroce Çalérius, et, par suite de cette haine, estcondamné à périr, s'il ne sacrifie aux dieux. Eudore meurt dans le Cirque sous la dent d'un tigre. Agathoclès étoit réservé au même supplice; mais, par une faveur spéciale, cette peine est commuée en celle de la décollation : c'est encore là une différence légère. Il paroît que ces ressemblances de fond ont donné lieu à quelques tracassiers, à quelques trigauds en littérature (qu'on me passe le terme), d'insinuer que l'un des deux auteurs avoït imité l'autre. Cette fois ils seront désappointés : il n'y a pas matière à procès. L ^ Agathoclès allemand a été imprimé à Vienne en 1 808 , et la première édition des Martt/rs a paru en 1809. M me Pichler est naturellement hors de cause, puisque son ouvrage a l'antériorité ; et M. de Chateaubriand, qui a notoirement consacré plusieurs années à la composition de son poëme, ne peut être prévenu d'en avoir pris l'idée dans un roman qui n'a paru qu'une année seulement avant la publication des Marii. 29
lyrs. Il faut donc ranger ceci parmi les rencontres singulières ; elles ne sont pas plus rares que les pla* giats, et, selon moi, elles sont généralement plus vraisemblables.
Je n'analyserai point Agalhoclès. Je me bornerai à dire de quels éléments l'ouvrage se compose, quelles beautés et quels défauts j'y ai remarqués. L'amour et la religion forment , pour ainsi dire, par moitié le sujet, s'y partagent le mérite d'intéresser, et quelquefois y sont fondus ensemble de manière h fortifier Tune par l'autre les impressions diverses qu'ils produisent. La religion et l'amour sont mêlés dans la destinée d'Âgathoclès et de Larissa; et, loin de s'y combattre., ils y régnent d'accord. Ils règlent aussi en commun la destinée de deux autres amants, Florianus et Valérie, niais n$n pas d'une manière aussi heureuse : un devoir que la religion fortifie dans leur ame, oblige leur tendresse à un grand sacrifice dont elle ose à peine murmurer. L'amour seul fait le sort d'un autre couple, moins touchant sans doute, mais plus brillant, le sort de Tiridate et de Sulpicie , que son amant fait asseoir à Coté de lui sur le trône d'Arménie : nés tous deux dans le paganisme, ils y persévèrent; mais les sentimens détendre amitié qu'ils professent pour Àga» thoclès et Larissa, rattachent à l'intérêt principal de l'ouvrage, l'intérêt de leur amour, qui seroit trop foible sans cette sorte d'appui. La belle et séduisante Calpurnie est un personnage fort piquant; amie dévouée de Sulpicie , ayant pour Agathoclès dans le fond du cœur une passion qu'elle ignore ou qu'elle se dissimule long-temps , faisant des folies pour prouver
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son amour quand elle ne peut plus se le cachet k elle* même, et, lorsque enfin elle apprend que cet amour ne peut être partagé , accablant des marques de sa générosité et son insensible amant et l'heureuse rivale qu'il lui a préférée : telle est Calpurnie. Il y a dans cette physionomie un mélange aimable de noblesse et de singularité. Les autres personnages secondaires, soit historiques, soit d'invention , sont mus par différents sentiments, tels que l'ambition, la jalousie, la haine; et les efforts de ces passions coupables ont toujours une influence plus ou moins forte, plus ou moins directe sut la destinée des deux principaux personnages. On pourroit trouver le roman trop surchargé de personnages et d'intérêts divers; enfin, être* d'avis que plusieurs épisodes tiennent assez peu à l'action pour pouvoir en être détachés sans occasioner le moindre dérangement. Le reproche, je crois, seroit fondé; mais il est juste de dire que , si ces épisodes ne sont pas nécessaires, ils sont attachants; que, s'ils ne tiennent pas fortement k l'action , ils y sont unis avec art ; et qu'enfin la multiplicité et l'enchevêtrement des objets ne produisent ni confusion ni obscurité.
M me de Montolieu a raison de dire qu ^Agathoclès n'est point un roman historique, quoique plusieurs des événements et des personnages qui y figurent appar* tiennent à l'histoire , et qu'il eût été facile à l'auteur de mettre le mot historique en note au bas de beau* coup de pages. Ce qui constitue le roman historique, ce qui précisément en fait un genre faux et pernicieux, c'est que le vrai en' forme le principal, et que le fabuleux n'en est que l'accessoire : un fond véritable y est
falsifié par un mélange adultérin de scènes el de conversations imaginées. Qu'en doit-il résulter? Que tous ces détails mensongers, s'attachant aux événements réels , passent avec eux dans la mémoire des lecteurs , et s'y établissent comme eux de manière à ne pouvoir bientôt plus en être distingués. Quel mérite d'ailleurs, quelle gloire , du coté de l'art , dans un genre qui prétend aux honneurs de l'invention , et qui ne fait usage de cette brillante faculté que pour altérer le vrai au lieu de le suppléer , que pour créer de petits mensonges mesquins et d'un ordre subalterne , quand il devroit créer une action tout entière avec tous ses caractères et tous ses développements ? Il n'en est pas de même de ces romans où les personnages et les événements fictifs sont placés sur le premier plan , et où ceux qui appartiennent à l'histoire ne sont employés qu'accessoirement et sur les plans reculés : dans les romans de cette sorte, l'histoire n'est qu'une affaire de costume, une couleur locale répandue sur le tableau pour ajouter à l'intérêt de la composition. On ne court point le risque d'adopter des notions infidèles ou mensongères sur un siècle et quelques personnages historiques qu'on aura vus indiqués en passant dans le cours d'une longue action romanesque. La lectufe de la Princesse de Clèves ne nous a donné aucune fausse idée du règne de Henri II, qui est l'époque même de Faction , et dont plusieurs personnages sont nommés dans l'ouvrage. De même, les noms de Dioctétien, de Galérius, de Constantin et de quelques autres , rappelés de temps en temps dans Jgatkoclès, ne portent aucune atteinte à la vérité de l'histoire* et
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ne font qu'embellir la fiction. J'ai écrit ce qu'on vient de lire, non dans la vue de contrarier qui que ce fût, mais pour établir, autant qu'il dépend de moi, une doctrine qui me paroît la seule orthodoxe. Disposé d'ailleurs à louer Agathoclès , que quelques personnes pourroient vouloir regarder comme un roman historique, j 'a vois à cœut* de démontrer qu'il n'en est pas un, afin de ne pas compromettre mon goût et mes principes : celte considération n'est d'aucune importance pour les autres ; mais on trouvera tout simple que je ne la méprise pas. Je n'ai plus qu'un mot à dire à? Agathoclès. Ce roman, d'un caractère particulier, prouve de grandes connoissances , une ame élevée et un esprit fort distingué. Il est peu de productions en ce genre qui laissent dans l'ame des impressions aussi profondes. Enfin, Agathoclès , ouvrage d'une femme, honoreroit, à tous égards, la plume d'un homme. M me de Montolieu l'a traduit avec le talent dont elle a donné tant de preuves. Quelques incorrections, qui ne sont peut-être le plus souvent que des locutions usitées dans les lieux qu'elle habite , n'ôtent rien de son agrément à son style clair, facile et animé.
M-DEMAINTENON,
PAR Bf'DEGENLIS.